LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

 LITTÉRATURE RUSSE

 

 

Boris Vycheslavtsev

(Вышеславцев Борис Петрович)

1877 — 1954

 

 

 

 

 

PROUST

ET LA TRAGÉDIE OBJECTIVE

 

 

(Cinquième réunion du Studio franco-russe)

 

 

 

 

 

1930

 

 

 

 

 

 

Article paru dans les Cahiers de la quinzaine, 5e cahier, 20e série,
5 mars 1930.

Édité par Leonid Livak et Gervaise Tassis, Le Studio franco-russe, Toronto, 2005.

 


 

 

Pour caractériser l’esprit de Proust et l’objet de son œuvre, on pourrait prendre comme point de départ ce qui est évident et connu : le don singulier de sa mémoire prodigieuse. Évidemment sa mémoire est la mémoire artistique, c’est la reproduction des images et des impressions, ce que j’appellerai l’impressionnisme rétrospectif. Son âme est enchantée, ensorcelée par le charme de cette sorte de souvenirs.

Proust est toujours penché, si j’ose dire, dans une contemplation narcissiste des eaux du Léthé ; il demeure toujours tourné vers son courant rétrograde, vers le passé, sans cesse « à la recherche du temps perdu »... C’est un génie de la mémoire affective. Mais il est par là-même enfermé dans le microcosme de ses impressions et de ses émotions. Il y possède évidemment une richesse inépuisable, mais tout absorbé à la dénombrer il ne s’aperçoit pas qu’il lui manque tout de même un trésor d’extrême valeur : l’aspect de l’avenir et de l’éternité ; voilà pourquoi on ne trouve pas d’action, de combat, de tragédie dans les œuvres de Proust. Car l’action est tournée vers l’avenir et vers l’éternité.

Il y a deux mondes, deux plans, deux réalités qui ne sont jamais atteints par les œuvres de Proust ni par son âme !

D’abord, c’est le théâtre objectif de la grande tragédie de l’humanité, le monde où se fait l’Histoire.

La grande arène où se jouent les destins des nations de l’humanité n’existe pas pour lui. Et cela pour deux raisons : la destinée s’oriente vers l’avenir et quant à l’avenir, Proust lui est absolument indifférent. Et il y a encore que pour aborder à cette terre, il faut abandonner l’île de son âme individuelle, se séparer d’un point de vue strictement personnel, presque solipsiste, ce qui lui est également impossible.

Nous autres, intellectuels russes d’avant-guerre, nous avons aussi dégusté la vie à la manière de Marcel Proust. Le charme des souvenirs lyriques, les analyses des émotions, les phrases musicales qu’on retrouve, les petits flacons de parfums qui nous rappellent nos amours passées — tout ce « temps perdu » fut notre occupation habituelle pendant des années. Comme Proust, nous avons goûté, sous l’ancien régime, la douceur de vie d’avant-guerre. Sous l’influence d’Edgar Poe, de Baudelaire, d’Oscar Wilde, de nos poètes symbolistes et de nos auteurs modernes, nous avons éprouvé le dégoût des affaires, des businessmen et de la politique. Pour nous aussi l’Art et la Beauté restèrent longtemps le seul Dieu et la seule religion. Nous aussi, nous avons eu des habitudes bizarres, nous avons dormi toute la journée pour ne nous promener et ne travailler que la nuit, chacun de nous a eu son cas particulier de neurasthénie. Il était évident que le génie ne peut pas vivre d’une façon bourgeoise. On pourrait dire que les habitudes de Proust sont tout à fait dans la manière russe. Il semblerait qu’il les eût apportées de Moscou ou de Saint-Pétersbourg : la même bonté, un peu maladive, les mêmes pourboires extravagants... Tout cela correspond à la paix, au bonheur et à la richesse de la vie nationale et sociale.

Mais survient une autre période de l’histoire, un autre rythme de la vie. On frappe à votre porte au nom de la Loi, et voilà que vous êtes forcé de prendre part à la grande tragédie de l’histoire. C’est un autre monde qui est entré dans votre chambre, dans votre âme — et ce monde est absolument inconnu à Proust, il ne l’a jamais touché, jamais rencontré.

Il n’est pas exact de dire que c’est le monde des guerres et des révolutions ; ce ne sont là que des modifications de ce monde et il comprend d’autres choses : il y a la guerre et la paix. C’est de ces mots que Tolstoï s’est servi pour intituler son œuvre ; tous ses personnages sont des acteurs de la grande tragédie mondiale, et nous tous, les lecteurs, nous prenons part à cette même tragédie. Dostoïevski, lui aussi, a toujours intégré ses héros dans l’ensemble de l’humanité et des siècles ; c’est pourquoi ils peuvent poser des problèmes mondiaux.

Il n’y a pas de destinées individuelles, toutes les destinées sont liées entre elles. « Tous sont responsables de tout et tous sont coupables pour tous », dit Dostoïevski. Tolstoï pourrait dire absolument la même chose.

Actuellement, à l’époque que nous traversons, il est clair que ce point de vue commun à Dostoïevski et à Tolstoï est celui de la destinée universelle, le point de vue de la Providence divine. C’est le rythme mystérieux de la Providence qui se fait entendre et sentir ici. Point n’est besoin d’être bon chrétien pour comprendre de quoi il s’agit. Anatole France nous fait sentir ce rythme tragique, quand il écrit Les Dieux ont soif, aussi bien que Joseph de Maistre. Le point de vue que je cherche à définir ainsi, c’est le point de vue de la Tragédie.

Voilà qui échappe complètement à Marcel Proust : il ne comprend ni ne voit jamais la situation tragique ; pourquoi ? Parce que la tragédie est essentiellement objective et sociale, tandis que Proust est toujours subjectif et individuel. Il ferme les portes et les rideaux, il ne sort pas de la journée afin de garder le monde subjectif, individuel et solipsiste de ses émotions et de ses souvenirs. Ce petit monde, il nous est cher à tous, aussi bien aux esthéticiens et aux intellectuels russes qu’à Proust et à ses admirateurs. Nous autres, Russes, nous connaissons bien le complexe proustien. Mais nous avons aussi fait l’expérience qu’il se brise au premier choc avec un autre monde — le grand monde tragique de la Providence objective. C’est le monde du Prométhée enchaîné, et Prométhée, c’est le genre humain tout entier, l’humanité tout entière, jamais l’individu isolé.

Un voyageur français, Georges Lefèvre, a raconté au Journal son dialogue avec un professeur russe de Moscou. Dans la voix de ce dernier, il me semble reconnaître de loin la voix d’un ancien ami à moi :

« Il ouvre la fenêtre :

« — Regardez dans la rue ! Que voyez-vous ?

« — Rien d’anormal, dis-je, je vois des passants...

« — Ce sont là, me répond le professeur, mes compatriotes, mes amis, mes frères. Peut-on jouer un rôle avec plus de simplicité dans la plus grande tragédie de l’Histoire ? Ibsen me fait sourire avec ses coups de tonnerre. »

Je vois de loin cette fenêtre, cette rue de Moscou... C’est une vision inoubliable ! On voit ces figures tristes et désespérées des passants, cette rue morne, ce ciel impitoyable... Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est la comédie divine, c’est l’enfer. Et le sentiment qui règne, c’est le désespoir : lasciate ogni speranza — laissez toute espérance.

Voilà ce que j’appelle tragédie objective, ce que j’appelle « Prométhée enchaîné ». C’est un monde d’une autre dimension, si on le compare avec le petit monde de Proust.

Nous avons dit que Proust est subjectif, individualiste, presque solipsiste. Mais c’est un point de vue qui a ses droits. Proust a le caractère tourné vers l’homme intérieur, introverti. Mais toute la philosophie de l’Inde a ce caractère introverti. Emerson n’a-t-il pas dit : « Les événements extérieurs ne sont rien, l’homme intérieur est tout. »

Allons avec Proust dans cette direction de l’homme intérieur, pour sonder les profondeurs de l’âme, les mystères du « moi ». Assurément, Proust doit connaître les couches profondes de l’âme et pouvoir nous faire des révélations.

Mais voici que nous éprouvons une déception fondamentale ! Proust n’a jamais atteint le vrai moi, le centre caché de l’homme intérieur, ce « moi » devant lequel on éprouve un étonnement philosophique dès qu’on a fixé son regard sur ce mystère vivant. Flaubert nous exprime avec une précision admirable le sentiment singulier produit par cette découverte unique. Les philosophes, les mystiques sont toujours à la recherche de ce centre caché, qui est la source de la vie spirituelle et, peut-être, le fondement de l’immortalité. Dostoïevski, à travers le cours changeant de la vie intérieure et les qualités visibles d’un caractère formé, sait bien reconnaître et nous montrer le vrai moi invisible, l’image de Dieu, le sommet mystique de l’âme. C’est en face du néant, ou en face de Dieu, que ce « moi » devient évident. Tolstoï et Dostoïevski ne le perdent jamais de vue, puisqu’ils s’occupent toujours de confronter l’homme avec le néant et avec l’Être suprême.

Proust ne s’occupe guère de ce problème. Il ne touche jamais ni le sommet ni le fond de l’âme. Il est toujours à la surface psychique où sa mémoire émotive saisit des images prodigieuses. Le courant perpétuel des émotions cache à ses yeux le vrai « moi ». Cette étoile immobile reste invisible derrière le rideau de sa mémoire et le tissu épais de ses émotions. La mémoire émotive est absolument incapable de saisir le vrai moi, puisqu’il est au-dessus des images fugitives, au-dessus des émotions. C’est à une intuition spéciale, l’intuition mystique, que nous devons cette révélation. Celui qui ne la possède pas ne croira jamais qu’il existe une chose pareille.

Au fond Proust ne croit pas à l’existence de cet absconditus cordis homo, « l’homme invisible caché dans le cœur », cet Atman des Hindous, ce centre profond, ce vrai moi contemplé par Tolstoï, Dostoïevski et Flaubert. Pour Proust, l’homme existe dans le temps — c’est la durée réelle de Bergson. Mais cela aboutit à la dissolution complète de l’individu. Albertine n’a pas, pour Proust, une personnalité unique ; il y a plusieurs Albertines, puisqu’un être est, selon lui, « une simple collection de moments ».

« Pour me consoler, ce n’est pas une, ce sont d’innombrables Albertines que j’aurais dû oublier. »

Tel est le résultat désastreux de ce mode cinématographique de considérer une personne vivante.

Elle se dissout dans la série des impressions et des émotions, celles-ci n’étant que des impressions subjectives avec lesquelles on reste seul à jamais, enfermé en soi. L’amour vrai est essentiellement impossible si l’on se place à ce point de vue. En effet, pour aimer, il faut sortir de soi et deviner par l’intuition, dans la personne aimée, cet absconditus cordis homo qui n’existe pas pour Proust, malgré toute sa clairvoyance.

Il y a deux limites, deux plans que Proust n’atteint jamais : c’est, d’une part, le centre mystérieux de notre conscience et de notre personnalité ; d’autre part, la réalité objective de la tragédie historique, la rencontre de l’humanité et de la Providence. Entre ces deux plans, se déroule le film impressionniste des compositions proustiennes. C’est une sphère moyenne qui ne touche jamais les limites de l’âme. Ici, on ne rencontre jamais ni le néant, ni l’éternité, ni la destinée. C’est la surface des choses qui se reflète à la surface de l’âme.

En voici un exemple éclatant. Proust nous raconte la mort de sa grand-mère. Mémoire visuelle, don de voir la surface des choses, film documentaire... Proust nous fait assister à tous les changements de la figure de la mourante, de son corps. Quelquefois, ce sont les véritables révélations d’un observateur unique qui nous apprend à voir et à approfondir nos observations personnelles. Mais c’est toujours du « modelage », du « travail de statuaire » qu’il fait ici.

Combien tout cela est différent de la manière de Tolstoï quand il raconte la mort d’Ivan Ilitch. Tolstoï a le don singulier de créer une réalité qui nous semble parfois plus réelle que nos propres souvenirs. Mais en même temps c’est la tragédie transcendante de la mort, la rencontre dans les profondeurs ultimes de la personne humaine avec le néant, avec quelque chose d’inconnu, et de nouveau, et d’étonnant.

Proust a choisi pour son art une autre sphère, strictement limitée, un milieu entre les deux extrêmes — entre le vrai « moi » et la vraie réalité objective. Ici, dans cette sphère moyenne, dans cette dimension, il est un artiste de tout premier ordre, un véritable successeur de l’impressionnisme. L’hommage qui lui a été rendu, est bien mérité. Il occupe sa place glorieuse dans l’histoire de la littérature. Je reconnais surtout que pour nous autres Russes il a un charme particulier et une séduction spéciale. Mais c’est justement contre cette séduction que je tâche de lutter. Il n’y a pas pour notre génération une séduction plus forte et plus dangereuse que d’être continuellement à la recherche du temps perdu. Car précisément, je me suis demandé si tout ce que j’ai dit de Marcel Proust pouvait valoir pour un autre qu’un Russe qui a reçu le choc de la révolution ? Il semble — on le dit souvent — que les Russes aiment à voir partout la tragédie et le mysticisme. Pourtant, je pourrais répondre encore que l’âme de Proust est bien triste elle aussi ; il ne comprend pas la tragédie, mais il connaît bien le drame personnel et subjectif. Il est bien triste d’être toujours à « la recherche du temps perdu ». La poésie de la mémoire émotive, la poésie du soir d’automne — tout ce que j’appelle le complexe proustien — nous est aussi proche qu’aux Français, à nous surtout, générations des intellectuels, des esthéticiens d’avant-guerre.

Mais il me semble que le complexe proustien est bien dangereux et maintenant et pour l’avenir. Il affaiblit l’âme, il détruit le courage de l’action, il n’est pas héroïque. Et je crois aussi que le rythme de l’Histoire a changé, non seulement pour nous  Russes, mais aussi pour vous — peut-être pour le monde entier. L’ancien régime, la vie d’avant-guerre n’existent plus. Il y a des luttes tragiques dans tous les domaines. On a besoin d’âmes plus religieuses, plus héroïques, plus athlétiques, tournées vers l’avenir et l’éternité.

 

Boris Vycheslavzeff

 

 

 

 


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Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé sur le site de la Bibliothèque le 23 août 2026.

 

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