LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE
— LITTÉRATURE RUSSE —
Alexandre Soltykoff
(Салтыков,
Александр
Александрович)
1872 — 1940
LES MORTS ET LES VIVANTS
(Quelques
réflexions sur les rites funéraires)
1929
Article paru dans les Cahiers de
l’étoile, 10, VII-VIII,
1929.
« Dans ces campagnes, les vieux usages
sont restés intacts. Il n’y a pas de cimetières. Dans le jardin, près de la
demeure des vivants, se trouve celle des morts. Les tombeaux s’aperçoivent de
loin. Ils sont entourés d’une balustrade en bois et recouverts d’une toiture
également en bois. Je fus intrigué de constater souvent que des lambeaux
d’étoffe pendaient auprès de ces monuments ; une fois, même, je vis une
chemise. Je demandai pourquoi il en était ainsi... J’appris que l’on plaçait
ainsi un des vêtements du mort afin qu’un passant miséreux pût, en cas de
nécessité, s’en couvrir. Cette habitude de mettre un vêtement du mort à la
disposition d’un vivant malheureux, il ne faut pas la regarder comme venant
d’une idée macabre, ni comme une atteinte portée aux lois de l’hygiène ;
mais, il convient, en l’espèce, de bannir la modernité de nos jugements et
d’interpréter cette coutume en lui laissant toute l’élévation, toute
l’éloquence de son antique naïveté ! »
Ces lignes, simples notes d’un voyageur, nous
transportent en Abkhasie, région de la Caucasie occidentale formant la
« Côte d’Azur » de ce pays[1].
Et l’auteur continue :
« Quand meurt un Abkhase, une femme de la
famille prépare les mets préférés du défunt et les place auprès de sa tête,
afin que, dans l’autre monde, il ne reste pas privé de boire ni de manger. Si
le mort était fumeur, à côté des plats, on pose sa pipe allumée. Personne n’est
invité, mais tout le monde s’empresse pour dire le dernier adieu. Les pleureuses
entourent le cercueil. Sur un escabeau, à la porte, les arrivants laissent leur
coiffure, leur bourka[2], leurs armes qu’ils doivent quitter avant
d’entrer. Un jeune homme, faisant les fonctions de maître de cérémonie, va à la
rencontre de ceux qui se présentent et les fait pénétrer dans la maison...
Aussitôt, les pleureuses commencent leurs lamentations...
« Les hommes se frappent le front avec
les mains ; jadis, ils le faisaient avec un morceau de cuir. Ajoutons
qu’une jeune mariée ne peut pleurer son mari, ni un jeune marié déplorer la
perte de sa femme ou de ses enfants ; ce serait scandaleux.
« Un repas funéraire est offert
gratuitement à toute l’assistance. Dans la cour, on voit le cheval du défunt couvert
d’une étoffe noire ; on voit également la monture de sa femme s’il est
marié. Ces chevaux sont conduits jusqu’au tombeau mais ne sont plus immolés
comme autrefois. De victimes, ils sont devenus simples spectateurs. Après
l’enterrement, on étend les vêtements du mort sur l’endroit où il
dormait ; ceux qui n’ont pas pu prendre part à la cérémonie viennent
pleurer sur ces vêtements.
« Durant deux ou trois semaines, on met
de côté la nourriture du mort, afin que son âme puisse se rassasier. Pendant
une année, les proches du sexe masculin ne se coupent pas les cheveux en signe
de deuil...
« En mémoire de celui qui n’est plus, un
abri pour les voyageurs est construit le long du chemin : abaka, en
langue abkhase. Il porte le nom du défunt. Ceux qui profitent de cet abri
doivent, avant de le quitter, envoyer un salut au mort en souvenir duquel il a
été érigé. De temps en temps, la famille dépose sous 1’abaka des mets
pour les passants ; ceux-ci s’en rassasient, mais ne s’emparent jamais du
récipient.
« Un an après le décès, tout le monde est
invité à un repas solennel nommé apskhoura, repas célébré en l’honneur du
défunt, afin qu’il ne reste pas sans nourriture dans l’autre monde. Vous allez
juger de l’importance de ces agapes funéraires par un récit. On raconte en
effet qu’un Abkhase nommé Sesserkhva entra au paradis à l’heure du repas. Tous
ses voisins avaient leur table garnie de mets divers. Seul, le malheureux
Sesserkhva n’avait rien à se mettre sous la dent. Ceux qui se trouvaient auprès
de lui partagèrent et lui demandèrent avec étonnement : « Dis-nous
donc, Sesserkhva, pourquoi tu n’es pas servi ? — Je suis bien malheureux,
répondit-il, en quittant la terre, je n’y ai laissé personne qui puisse avoir
le souci de s’occuper de moi »... Le cas du pauvre Abkhase arrivant au
paradis sans nourriture est exceptionnel.
« Du ciel, redescendons sur la terre et
disons que ces repas funéraires commémoratifs sont une réjouissance. On s’y
rend paré de belles armes et monté sur de beaux chevaux, car le festin sera
suivi d’une course et d’un tir. Sur la couchette on place les vêtements du
défunt, et on pleure comme s’il était mort récemment. Ensuite, on se met à table
et on se régale. »
*
Ce récit pittoresque du voyageur français nous
semble dire mieux et plus long qu’une description aride des coutumes funéraires
des divers peuples anciens et modernes. L’auteur nous fait entrer, d’emblée,
dans un monde de survivances : survivances de rites et aussi de croyances
relatives à cette transformation mystérieuse de l’Être humain qui s’appelle la
Mort, et qui, tout en étant une fin, une limite et un voyage dans un pays
inconnu sans retour possible, semble en même temps avoir été conçue, de toute
époque, comme un recommencement... Au vrai, la narration curieuse du baron de
Baye nous relève maintes autres contradictions dans les conceptions des
Abkhases relatives à la vie de l’au-delà. Ainsi croient-ils placer les
vêtements du mort sur sa tombe — et aussi des mets sous l’abaka
commémorative (abri pour les voyageurs) — dans un but altruiste, c’est-à-dire
afin que les passants en puissent profiter. Mais, en même temps, leur
conception de la vie à laquelle peut s’attendre un mort, semble porter
l’empreinte d’un matérialisme des plus grossiers. On prend soin que le mort ne
soit pas privé, dans l’autre monde, de boire ni de manger (ni même de
fumer) !
S’il fallait choisir, nous aurions encore
préféré la première de ces deux explications des largesses exigées par un
mort... De fait, les deux explications portent également une empreinte
rationaliste, ce qui veut dire qu’elles sont tardives et erronées. Le propre
d’une loi religieuse — et les rites et les usages funéraires en sont une dans
l’acception la plus rigoureuse du mot — est d’être une loi en soi, c’est-à-dire
une loi qui n’a rien à voir avec toute considération utilitaire ou rationnelle,
voire même avec n’importe quel motif. Le propre d’une loi religieuse est
précisément de n’être pas motivée et de n’avoir aucun autre but que son
exécution. Une loi religieuse est un ordre, une impérative catégorique,
une sanction pure et simple et le credo quia absurdum est l’essence même
de ce monde primitif du totem et du tabou qui se laisse encore
entrevoir dans les rites et usages funéraires des Abkhases (ce qui ne veut
nullement dire que les systèmes totémo-tabouistes aient été des systèmes absurdes).
Aussi les rites et us funéraires des Abkhases,
comme ceux des peuples primitifs, comme quelques-uns aussi de nos sociétés
civilisées, sont-ils éminemment religieux. Par conséquent, ces actes ne peuvent
ni même ne doivent être expliqués, dans le sens que notre mentalité
moderne attache à ce mot. De plus, le jugement de cause à effet inhérent à
notre mentalité et qui nous semble aujourd’hui si « naturel » ne le
fut point pour nos aïeux des époques primitives dont nous avons hérité, en les
transformant quelque peu, les usages rituels, ainsi que ceux relatifs au traitement
de la dépouille humaine et à la célébration de la Mort (car, disons-le dès à
présent, les rites funéraires ne sont pas autre chose qu’une célébration de la
Mort). Quant aux usages funéraires des Abkhases, ils touchent encore de très
près au monde primitif. Cette tribu ne connaît pas de cimetières et ensevelit
ses morts près des demeures des vivants, c’est-à-dire de leurs proches parents.
*
D’autres peuples primitifs vont jusqu’à
abandonner au mort la demeure dans laquelle il avait vécu : ce n’est point
le mort, ce sont les vivants qui la quittent... Un troisième mode primitif se
laisse également entrevoir : on ensevelissait le défunt non point près de
sa demeure mais à l’endroit même où il avait été surpris par la mort... Quant
au cimetière, cette institution, bien qu’elle eût existé chez quelques-uns des
peuples primitifs, ne se répandit qu’avec le développement de la vie
citadine : ce furent les nécropoles, taillées en roche, des Égyptiens et
des autres anciens peuples de l’Orient, les cavernes et les « jardins
mortuaires » des Hébreux, les nombreuses « cités des morts »,
tantôt horizontales tantôt verticales, de la Palestine, de l’Arabie, de la
Crimée. La transformation du « cimetière de famille » en
« cimetière public » s’accomplit également chez les Grecs et les
Italiques, chez les Gaulois et les Germains. Cependant ce n’est pas
l’uniformité, c’est plutôt la variété des formes qui nous frappe dans cette
évolution. Et aussi et surtout sa lenteur. Elle nous prouve qu’un arrière-goût
d’idées et de sentiments très primitifs reste souvent intact en tout ce qui
concerne la Mort et les morts... À Sparte ceux-ci reposaient dans la ville
même. À Athènes aussi. On y préféra toujours, au cimetière public, des lieux
familiaux de sépulture. De même, à Rome. Cependant on y ensevelissait les morts
hors des murs, le long des chemins. Et bien qu’il y eût un cimetière public
dans la ville, on y enterrait seulement les esclaves et les petites gens...
Les chrétiens eux-mêmes n’eurent point
primitivement, de lieux de sépulture communs. Ils ensevelissaient leurs morts
dans les champs. Les catacombes doivent leur origine aux persécutions. Mais
nous y trouvons, d’autre part, une idée bien ancienne et très
« primitive » : celle d’un lieu « saint ». Avec leurs
chapelles souterraines, les catacombes furent un lieu saint. Et ceci
nous ramène à la question essentielle des origines du cimetière. On croit à
tort qu’il est devenu un « lieu saint » en tant que lieu de
sépulture. Il le fut avant de devenir « cimetière ». Les premiers
cimetières sont devenus lieux de sépulture parce que ces lieux étaient
considérés, bien avant, comme des lieux saints. Et с’est au désir
d’associer les morts à la sainteté de ces lieux, que les premiers cimetières
doivent leur origine... Au reste, la fusion des deux idées transparaît dans le
fait que la plupart des cimetières de 1’Europe médiévale se trouvaient auprès
des églises, et, quelques-uns, dans les églises elles-mêmes. Ce n’est pas sans
peine que l’Église catholique parvint à faire disparaître cette pratique...
Quant à l’usage antique d’ensevelir les morts en pleine campagne et le long des
routes, il est resté intact dans l’Orient islamique...
*
Nous trouvons un usage bien
« poétique », et qui révèle un je ne sais quoi de très proche à notre
mentalité tardive, chez quelques-unes des tribus polynésiennes. Le cadavre est
placé dans un canot et livré à la volonté des flots. On voit dans cet usage la
preuve d’une croyance à l’existence d’une « patrie », d’un
« au-delà » d’outre-mer, d’où les mortels sont originaires et qu’ils
doivent rejoindre après leur mort. Il se peut bien que ces usages et ces
croyances aient été plus généralement répandus aux époques primitives. Aussi en
trouvons-nous comme un écho dans la barque mythologique de Caron et dans
l’habitude, très répandue aux temps anciens (comme aussi aujourd’hui), de munir
le cadavre d’une pièce de monnaie.
Bien que la « patrie d’outre-mer »
admette toutes sortes d’interprétations, en commençant par des explications
d’un matérialisme des plus grossiers et jusqu’aux différentes nuances d’un
spiritualisme des plus sublimes, cette patrie mystérieuse a dû nécessairement
subir — et déjà à une époque très reculée — des influences euhéméristes,
c’est-à-dire rationalistes. Les nombreuses légendes relatives à la migration
des peuples, c’est-à-dire à leur origine d’outremer ne se formèrent pas
autrement et, le plus souvent, on peut être sûr que là où subsiste l’usage de
l’« abandon aux flots », existe en même temps une légende de
migration (ce qui ne veut nullement dire que ces légendes soient basées sur des
faits, ni même sur des réminiscences obscures).
Ce rite de l’« abandon aux flots »
servit de cadre à l’une des principales fêtes de la religion isiaque, l’Isidis
navigium, célébrée à Alexandrie avec une très grande pompe. Le rite y était
devenu purement symbolique. Mais c’est cela précisément qui nous fait
conjecturer que la tradition, à laquelle les isiaques se sont attachés dans
l’occurrence fut elle-même pleine d’un symbolisme puissant. Ailleurs, cette
antique tradition subit maintes transformations. Ainsi la coutume d’enterrer
les morts dans des canots — sans, d’ailleurs, les livrer aux flots resta
pendant très longtemps intacte dans le Nord Scandinave (aussi dans l’ancienne
Russie).
*
St. Nil Sorsky pria ses maîtres et confrères
de jeter, après sa mort, son corps quelque part dans un lieu désert afin qu’il
pût servir de pâture aux bêtes. Ce nihilisme bizarre de l’un des principaux
chefs religieux de la Russie du xve siècle (et
qui n’empêcha pas l’Église de le canoniser dans la suite) se rattache, ce me
semble, à une vieille tradition asiatique. En Mongolie, les cadavres sont
portés, encore aujourd’hui, dans la steppe et y servent de pâture aux fauves.
De même, chez les Parsis, qui jettent leurs morts dans des tours sans toitures
où ils sont dévorés par des oiseaux carnassiers. Il semble bien que l’origine
de ces coutumes se perde dans les lointains obscurs de la vie primitive. Aussi
l’un des modes fondamentaux des « obsèques » se réduit-il, encore de
nos jours, — par exemple chez quelques-unes des tribus primitives de
l’Australie — à porter le cadavre tout simplement dans un endroit abrité, et à
l’y abandonner.
D’autre part, la Mongolie nous fournit
l’exemple fort curieux d’une coexistence de trois modes de funérailles tout à
fait différents : déposition du corps en plein air (dont il fut question
plus haut), crémation et inhumation. Le premier est le mode quasi universel et
destiné au commun des mortels. Les deux autres sont des modes
privilégiés : la crémation forme un privilège des lamas (ordre
ecclésiastique), tandis que l’inhumation est réservée aux khoutoukhtas
(les « saints »). De plus, avant d’être inhumées, les dépouilles de
ces khoutoukhtas sont soigneusement momifiées... Ceci nous amène à effleurer
la question de la crémation, dans ses rapports historiques et, en première
ligne, chronologiques avec les autres modes funéraires.
Dans le monde antique méditerranéen
l’inhumation, précéda sans aucun doute, la crémation. Du temps de Platon
l’inhumation était fort répandue en Grèce ; mais au ive
siècle, la crémation était devenue un
usage universel. Cependant on eût tort de croire que cette transformation s’est
accomplie sous l’influence des idées matérialistes. La crémation étant dans son
idée une purification, c’est pour faciliter aux morts l’accès des
demeures des bienheureux que l’on commença à brûler leurs cadavres. Cette même
idée transparaît dans les quelques exceptions faites, à Rome, à la règle
générale. Ainsi, on n’y brûla point les cadavres des enfants de très bas âge,
ni des personnes tuées par la foudre. Celle-ci étant considérée comme une force
purifiante et, d’autre part, la « pureté » étant un apanage du
bas-âge, les uns et les autres jouissaient du privilège de l’inhumation.
À parler généralement, la crémation exista dès
l’âge de bronze. De nombreux cimetières d’urnes funéraires ont été découverts
en Allemagne, en Pologne, en Autriche et en Italie. La crémation a été
pratiquée en Saxe jusqu à 1’époque de Charlemagne, qui l’interdit. Nous retrouvons
ses traces jusqu’au monde des Hébreux. Par contre, le christianisme la jugea
contraire au dogme de la Résurrection en chair. Et de même, elle fut bannie des
pratiques du judaïsme mosaïque et de l’Islam. Quant aux Hébreux, tout cadavre a
été considéré par eux comme impur. De là, leur habitude de hâter le moment des
funérailles et d’éloigner les lieux d’inhumation des habitations des vivants.
Au reste, cette idée de l’impureté de la dépouille humaine semble bien avoir
été générale. Au vrai, elle subsiste encore aujourd’hui. Ne
« purifions-nous » pas la chambre d’un mort ?... Un sentiment
analogue a bien pu jouer également quelque rôle dans la philosophie religieuse
d’un Nil Sorsky et dans les usages funéraires des Mongols et des Parsis dont il
fut question plus haut... En Perse, cette coutume de porter les morts dans le désert
et de les y abandonner sans enterrement était généralement répandue. Aussi
pourrait-elle se rattacher, à la rigueur, à une vieille tradition, d’après
laquelle la Terre a été créée pure par Ahura-Mazda et ne doit point, par
conséquent, être profanée par le contact impur du cadavre humain.
*
On considère généralement les rites et les
usages funéraires comme autant de manifestations des croyances des divers
peuples relatives à la mort, à l’âme et à son sort dans l’« autre
monde ». Il y a certainement du vrai dans cette manière de voir. Avouons
pourtant que le plus souvent ces « manifestations » sont peu claires,
même confuses et contradictoires, et qu’elles laissent à désirer, en tant que
« documents humains ». Toujours est-il que des désappointements
amers, sinon les plus grandes erreurs, attendent celui qui se risque à naviguer
dans ces eaux troubles sans avoir pris des précautions rigoureuses.
Et d’abord nous nous apercevons que ce monde
mystérieux qu’elles dérobent plutôt à nos regards qu’elles ne nous le font
transparaître, n’est point un monde uniforme. Il n’est rien moins qu’un
ensemble de croyances ayant pour point de départ un fonds commun d’idées. Ce
monde ne se rattache point à quelques convictions profondes ou bien à un
sentiment cosmique bien défini. Les quelques faits que nous avons notés plus
haut suffisent pour faire voir la diversité extrême de toutes ces croyances. De
fait, elles gravitent — et de même les rites et les coutumes qui sont censés
leur servir d’expression — autour de plusieurs centres indépendants et n’ayant
pour la plupart aucun lien organique et tant soit peu solide. Les rites
religieux de deux peuples habitant deux régions différentes, même parfois très
éloignées, peuvent bien dériver en partie, d’une source commune. Mais,
par contre, l’ensemble des rites de chaque peuple, peuplade et même
tribu se compose pour la plupart d’éléments disparates et d’origine très
différente. Est-ce à dire qu’il soit, dans la plupart des cas, bien téméraire
de tirer des conclusions décisives des rites pratiqués, à des époques
différentes, par les divers peuples du globe ? Il semble bien que oui.
Aussi toutes les déductions relatives aux croyances des divers peuples que nous
avons esquissées plus haut en nous basant sur les usages funéraires de ces
peuples ne sont que très approximatives. Elles impliquent forcément beaucoup de
circonspection et maintes restrictions et réserves.
De fait, les peuples rejettent bien souvent
leurs propres traditions et leurs propres rites, pour les remplacer par des
traditions et des rites empruntés. En réalité, les rites de n’importe
quelle peuplade, même ceux d’une tribu primitive, ne représentent qu’une fusion
et même très souvent qu’un assemblage incohérent d’éléments très hétérogènes
empruntés un peu partout. À plus forte raison, le rituel funéraire que nous
trouvons dans n’importe quelle grande civilisation — que cela soit celle des
Indes ou bien de la Chine, du monde antique méditerranéen ou de l’Europe
moderne — est une formation fort complexe de sources très différentes et dont
les éléments constitutifs très variés et souvent contradictoires viennent pour
la plupart d’autres civilisations... Aussi l’idée même de reconstituer
l’« âme » d’un peuple en se basant sur l’étude de ses usages religieux,
cette idée que le xixe
siècle crut avoir réalisée, renferme un
grand fonds de naïveté en quelque sorte « primitive ». L’étude des
rites est certainement utile aux fins dont elle s’inspire. Seulement, c’est
être simpliste à l’excès que de voir un enchaînement direct et immédiat de
cause à effet entre l’« âme » d’un peuple et les rites qu’il
pratique. En réalité, la nature de la connexion des rites religieux d’un peuple
avec ses croyances est bien plus complexe, bien plus difficile à démêler.
En somme, on peut bien avancer que le monde
des usages funéraires d’un peuple — ainsi qu’une bonne part de tout cet
ensemble énigmatique des rites, tabous, idées et croyances que nous désignons
du nom de « vie religieuse » — est au moins dans la même mesure un
monde d’épaves héritées d’autrui qu’il n’est, d’autre part, l’œuvre du génie
créateur de ce peuple. Aussi l’ensemble des rites funéraires de n’importe quel
peuple représente-t-il une agglomération, très souvent fortuite, de restes
fragmentaires. Ces rites sont pareils à ces ossements, à ces fossiles que l’on
trouve, çà et là, épars dans des couches de nouvelle formation, et le plus souvent
dans un état de délabrement complet. Ce sont pour la plupart des parcelles
isolées de constructions très différentes tombées depuis longtemps en ruines et
dont il n’est plus possible de reconstituer ni le plan général, ni le style, ni
les dimensions.
Tout temple est, dans un certain sens, un
temple de ruines (sinon en ruines) — ce qui, très souvent,
ne relève que davantage sa majesté... Au reste, si les usages funéraires nous
révèlent pas mal de « croyances », ils ont toujours renfermé pas
moins de doutes. Et si la résignation a été, de toute époque la seule
attitude possible pour l’homme envers la Mort — et la seule digne de lui — le
rituel funéraire qu’il créa nous témoigne non seulement de ses craintes et de
sa préoccupation de la vie de l’Au-delà mais aussi et surtout de son ignorance,
de ses incertitudes et de ses hésitations en tout ce qui concerne cette vie...
*
L’usage de tuer les vieillards, usage dont
l’existence chez quelques-uns des peuples primitifs est constatée par les
anciens auteurs, subsista jusqu’à notre époque chez les Tchouktchis (Nord-est
de la Sibérie), ainsi que chez quelques-unes des tribus indiennes et
australiennes. Il va sans dire que cet usage féroce fut expliqué par des
considérations d’ordre économique. Au vrai, tout porte à croire que dans ce
cas, comme aussi dans bien d’autres, cette manière de voir qui n’est qu’une des
nombreuses idiosyncrasies de notre époque et absolument erronée. Aussi le
meurtre des vieillards se réduit-il pour la plupart à une intervention des
vivants au moment où l’agonie a déjà commencé. Cependant ce n’est pas dans un
but euthanasique, ce n’est pas afin de faire cesser les souffrances du
mourant que ses proches interviennent...
D’ailleurs, il peut bien s’agir, dans un grand
nombre de ces cas relatés par les voyageurs anciens et modernes, d’un simple
malentendu. Il se peut bien que, tout au moins dans un grand nombre de ces cas,
l’empressement avec lequel les vivants tâchent à se débarrasser du mort ait
donné aux voyageurs mal renseignés l’idée d’un « meurtre rituel ». En
réalité, ce « meurtre » peut bien être une cérémonie rituelle...
Dès que le mourant meurt, les vivants s’empressent de lui nouer une corde
autour du cou. On attache ses genoux à son corps. On le met, ainsi ligoté, dans
un sac. Et l’ayant noué soigneusement, on l’enterre dans une fosse... En
accomplissant ces rites, on a soin de ne pas toucher le mort de la main...
L’explication de ces rites, et d’autres rites
analogues, n’est pas difficile. Ils sont inspirés par la crainte. Un
mort, à strictement parler, n’est pas un mort pour le primitif. Immobile et
inerte, — tout au moins paraissant tel, — il continue à exister... Les mots
d’« ombre », d’« esprit », de « génie », de
« spectre » ne traduisent que très imparfaitement les idées que les
primitifs se faisaient, conformément à leur logique essentiellement animiste,
de leurs morts. Toutefois ce furent à leurs yeux des Êtres, des Êtres
puissants qui pouvaient être dangereux.
De là, les soins, pris par les survivants pour
empêcher les morts de revenir parmi eux et d’errer dans leur monde. Aussi le
clan abandonne-t-il quelquefois le mort dans sa hutte et se choisit-il un
nouveau domicile, parfois très éloigné de l’ancien. Dans les clans, chez
lesquels il est coutumier d’enterrer les morts, on porte le défunt les pieds en
avant et après avoir pris soin de couvrir son visage, afin qu’il ne puisse pas
prendre connaissance du chemin et revenir... On se purifie finalement avec de
l’eau et du feu...
Il se peut bien que la susdite explication,
donnée par les « primitifs » de nos jours, notamment leur prétendu
désir de cacher au mort le chemin de son ancienne demeure, soit, comme tant
d’autres, une explication tardive et rationaliste. Toujours est-il que le
cadavre humain représente dans ces cas quelque chose de puissant et en même
temps quelque chose d’hostile et d’éminemment dangereux : on y suppose la
présence d’une force essentiellement nocive. Aussi le cadavre humain est-il
considéré comme malfaisant et impur... Il n’est point douteux qu’un atavisme,
ou mieux vaut dire une tradition très ancienne dont l’origine a bien dû remonter
aux âges préhistoriques, ait largement contribué à ce caractère essentiellement
impur qu’assuma le cadavre chez les Juifs et quelques autres peuples de
l’antiquité.
*
Cependant les rites funéraires de ces peuples
font en même temps transparaître des idées et des sentiments bien différents.
De fait, la purification des cadavres — à laquelle se réduisent, en somme, les
cérémonies funéraires — a pour but non seulement de préserver les vivants des
« puissances ténébreuses » qui résident dans les morts, mais aussi et
surtout de préserver ceux-ci de la puissance hostile des démons.
Ainsi s’explique la présence dans les tombes
des pays les plus différents, en commençant par l’ancienne Égypte et jusqu’aux
plaines du nord de la Sibérie, de nombreuses amulettes, tablettes et autres
formules magiques qui ont pour but d’assurer au défunt le libre passage à
travers les espaces — souterrains ou bien aériens — peuplés de démons. Cet
élément magico-démoniaque, dont les rites funéraires de l’Église chrétienne ont
gardé jusqu’à nos jours plus d’une trace, forme une partie intégrante de toute
religion. À certaines époques — telle, par exemple, la nôtre — ce côté magique
(et en même temps mystique) des religions semble s’effacer. N’oublions pas
pourtant que ce sont précisément ces éléments magiques qui furent toujours dominants
aux époques des grandes créations religieuses. De fait, ces éléments furent le
véritable point de départ et le véritable centre de gravitation de ces
mouvements religieux. Aussi l’avènement et le triomphe du christianisme eussent-ils
été, en vérité, inexplicables en dehors du vieux pandémonisme méditerranéen
dont le christianisme fut à la fois et l’exacerbation la plus véhémente et le
dénouement et la libération si ardemment attendus...
Aussi l’acte essentiellement religieux des
funérailles nous apparaît-il lui-même comme un acte magique. On croyait
généralement dans l’antiquité — et le bas-peuple de la plupart des pays
continue de le croire de nos jours — que les âmes de ceux dont les cadavres ne
sont pas inhumés (ou brûlés) en due forme, sont condamnées à errer sans trêve
ni repos dans les espaces. Aussi l’« inhumation » elle-même,
c’est-à-dire le fait de combler avec de la terre une fosse dans laquelle est
placé le mort, tout en poursuivant le but d’empêcher que celui-ci en puisse
sortir, a en même temps une toute autre signification : celle d’alléger
les souffrances de son âme. Tel est réellement le sens des « trois pincées
de terre » de l’antiquité classique. Laquelle de ces deux interprétations
des actes funéraires serait la plus ancienne, la « primitive » ?
Nul ne saurait répondre à cette question. Et si même une réponse tant soit peu
plausible était possible, elle ne dirait rien qui vaille...
Ce qui nous frappe le plus dans les usages
funéraires et dans les idées et les sentiments qui y transparaissent ce n’est
pas le fait de plusieurs couches successives de différentes époques. C’est
plutôt la présence simultanée d’éléments très différents et souvent
contradictoires, qui s’explique uniquement comme nous l’avons déjà dit
ailleurs, par de très nombreux emprunts faits chez les peuples voisins — et
parfois même très éloignés — voire même par tout un ensemble d’idées suggérées
de peuple à peuple... Aussi les usages et rites funéraires de n’importe quel peuple
ne représentent-ils jamais une construction d’un style bien déterminé. Tous les
styles y sont entremêlés, confondus et très souvent dénaturés. Cet édifice,
tout imposant qu’il nous paraisse parfois, manque de véritable unité. Une idée
maîtresse lui fait presque toujours défaut. De fait, les usages funéraires sont
plutôt un assemblage de détails le plus souvent contradictoires, tantôt naïfs
et puérils, tantôt pathétiques et sublimes. « Toutes les religions
primitives ont ce quelque chose de « sans patrie » qui est le propre
des nuages et des vents. L’âme des peuples primitifs n’est qu’un effet d’une
conglomération fortuite et passagère, et fortuite est la « marque
d’origine » c’est-à-dire le « pourquoi » des agglomérations,
créées par la crainte et par l’instinct de défense, qui se forment autour de
cette « âme ». Qu’elles changent ou non, qu’elles semblent se
préciser ou bien qu’elles restent flottantes et indécises, n’a, de fait, aucune
véritable portée » (Spengler)...
Aussi retrouverons-nous ce quelque chose
d’abstrait et de « sans patrie » dans les usages funéraires de
n’importe quel peuple. En vérité, ces « usages » sont et restent toujours
un morceau de « religion primitive ». Et c’est cela précisément qui
explique le fait que, contrairement à toute attente, ces usages manquent, en
réalité, de « couleur locale ». Au vrai, les différences de latitude
et longitude géographiques, ainsi que celles de race, d’occupations et de
circonstances historiques, ainsi que celles, enfin, d’un peuple civilisé d’avec
un peuple retardataire et même primitif, ne jouent dans la question qui nous
occupe qu’un rôle très secondaire. N’a-t-on pas constaté récemment, grâce aux
fouilles entreprises le long de la mer de Behring, que les morts étaient
momifiés dans l’Alaska préhistorique, tout comme dans l’ancienne Égypte ?
L’intérêt tout particulier que notre époque
témoigne pour les recherches relatives à l’histoire des religions y apportera
sans doute quelque lumière. D’ores et déjà, ces recherches ont fait
disparaître, ou tout au moins s’évanouir, nombre de préjugés et plus d’une de
ces théories absolument erronées que nous légua le xixe
siècle. D’ores et déjà, noue nous
rendons parfaitement compte que l’Islam n’est pas une « religion du
désert », pas plus que la foi d’un Zwingli une religion
« alpine »... À plus forte raison, tout nous porte à croire que la
plupart des usages funéraires sont dus, moins au milieu géographique et aux
circonstances historiques qu’à de simples emprunts. Ces usages sont pris un peu
partout, au hasard des rencontres historiques, et le fait de l’existence de tel
ou tel usage chez tel ou tel peuple est par lui-même — tout au moins dans la
plupart des cas moins que « concluant ». Au reste, nous l’avons déjà
dit : ces usages, composés d’éléments de caractère si différent, représentent
un assemblage plus ou moins accidentel d’épaves : épaves des naufrages
sans nombre que l’humanité a dû subir à des époques différentes et sur les
points les plus différents du globe.
*
De nombreux actes rituels sont accomplis afin
de purifier le mort. Des formules magiques sont prononcées qui sont précédées
et suivies d’incantations. On « pleure » le mort et on le
« chante » cette expression subsiste encore dans le langage habituel
de l’église russe afin de calmer son âme, c’est-à-dire de la préserver des démons,
et en même temps de paralyser la force nocive qui lui est inhérente. Mais
« préserver le mort des démons », cela veut dire, ou peu s’en faut,
l’empêcher de devenir lui-même un démon, Aussi l’identification des morts avec
les démons trouve-t-elle son point de départ dans ce sentiment de répulsion que
le cadavre, chose essentiellement impure, provoque chez les primitifs, et aussi
dans la force nocive qu’ils lui attribuent. Les rites funéraires des peuples
primitifs et dans une assez large mesure ceux des peuples civilisés sont fort
probants à cet égard. Et c’est cela qui donne à tous ces rites un semblant
d’unité. Un mort, s’il n’est pas, à strictement parler, un démon, est, dans les
idées de ces époques reculées, toujours en quelque sorte en train de le
devenir. Aussi les rites funéraires tendent-ils à lui épargner ce triste sort,
autant dans son propre intérêt que dans celui des survivants... Ces croyances
entrèrent quasi en bloc dans le folklore de la plupart des peuples. Tels les
récits populaires relatifs aux vampires et aux furies et généralement aux
revenants, aux loups-garous, aux Harpies, aux Larves, aux Lémures, etc.
.
Mais à côté de ce monde infernal du folklore,
à côté de ces croyances mi-religieuses, mi-populaires aux mauvais esprits, à
côté de toutes ces nombreuses créations de la crainte, il exista
toujours un « autre monde » de nature différente, créé, celui-ci, par
l’Espérance. Ce monde inondé de lumière (bien qu’il se perde parfois dans le
brouillard) se dresse en véritable monolithe et n’est pas moins réel dans les
idées et les sentiments de ces époques reculées que ne l’est sa contrepartie et
en même temps son corollaire : le monde ténébreux des démons. Aussi
ces deux mondes si différents ne sont-ils que des émanations de la même
conception magique (dualiste) de l’univers, base et origine de toutes les
religions.
Ce monde limpide de l’Espérance trouva l’une
de ses expressions les plus parfaites dans le culte médiéval de la Madone.
Cependant la naissance des sentiments et des idées qui créèrent ce monde
immaculé remonte à l’époque la plus reculée de l’humanité. Dans l’Italie
antique il fut intimement lié avec le culte des Dii Manes.
On sait généralement que les Mânes ne sont pas
autre chose que les âmes des défunts. Or, Manes signifie,
étymologiquement, les « bons ». Ainsi, les morts, Êtres impurs et
dont la substance, comme nous l’avons vu plus haut, a été considérée comme
foncièrement nocive, ces morts qui viennent de nous apparaître comme de
véritables démons, nous apparaissent en même temps comme des Êtres essentiellement
bienfaisants... On crut même, un certain temps, que le culte des Mânes
était le culte le plus ancien et le plus généralement répandu de tous les
cultes : on y vit la source primitive de tout sentiment religieux. Cette
manière de voir est une exagération évidente : le monde des choses dites
religieuses représente un ensemble fort complexe de diverses croyances
d’origine fort différente. Cependant il n’est point douteux que le culte des Mânes
ait été, en effet, l’un des plus anciens et que ce culte ait vraiment joué le
plus grand rôle dans l’évolution religieuse de l’humanité.
Les Mânes étant les âmes des morts, leur culte
put prendre les formes les plus variées. Ils furent généralement considérés
comme « immortels » et leur culte était si profondément enraciné dans
le monde antique que le christianisme s’est vu dans la nécessité de le garder à
peu près intact, même après son triomphe... D’autre part, ce culte fut
également la source de cette divinisation des représentants du Pouvoir suprême
qui joua un rôle si important dans tous les pays de l’Orient et fut finalement
transporté à Rome, sous la forme du culte de Dominus et Divus : de
ce « culte des Césars » dont nos générations tardives n’ont jamais su
saisir, jusqu’à ces derniers temps le sens très profond... Au reste, le culte
des grands chefs, des grands esprits et des « grandes âmes » — tels
Zénon, Platon, Caton et bien d’autres, surtout en Orient — fit, de toute
époque, partie intégrante de la vie religieuse de l’antiquité. L’idée du culte
qui leur était dû fut une conception très large qui embrassait tout un monde
d’individus disparus. Cette idée était basée sur une ferme croyance que ce
monde de disparus pouvait exercer une influence des plus efficaces et des plus
favorables sur le sort des vivants. Le christianisme garda et ces croyances et
ces pratiques, sous la forme du culte des saints...
*
Le culte des « grandes âmes » et des
héros, de ces « saints » de la religion antique — tel, par exemple,
Hercule — entra le plus naturellement dans son cadre général. Ce culte ne fut
qu’un des embranchements de cette grande religion. Au vrai, il ne fut qu’un développement
de l’une de ses croyances les plus profondes et les plus anciennes : du culte
des dieux Mânes... Dans d’autres civilisations, notamment en Égypte et en
Chine, ce même culte se développa dans une direction quelque peu
différente : ainsi lui devons-nous ce culte des ancêtres qui joua
un rôle si important dans ces deux pays et dans bien d’autres... Lorsqu’ils
prennent racine, ces cultes tendent toujours à absorber et à supprimer tous les
autres. C’est ainsi que de nombreuses divinités du pandémonisme chinois furent
transformées en lignées généalogiques d’« empereurs » légendaires. De
même, de nombreux personnages de la mythologie gréco-italique — tel Minos,
Thésée, Romulus et la plupart des héros de Homère, qui furent conçus
primitivement comme des génies des forces de la nature ou bien comme des émanations,
des manifestations et des personnifications des forces divines — devinrent dans
la suite héros, c’est-à-dire furent transformés en personnages historiques.
Le danger d’une pareille évolution est évident
et c’est surtout le rationalisme qui en profite. Tel fut le cas de la Chine, et
les choses ne se passèrent pas autrement dans le monde gréco-italique. Au vrai,
c’est la théorie rationaliste qui se rattache au nom d’Euhémère et d’après
laquelle tous les dieux du Panthéon gréco-romain furent primitivement
des rois, des chefs populaires et des héros, c’est-à-dire des personnages
historiques, qui dénatura le plus la religion antique méditerranéenne et en
même temps la décomposa. Car le moyen le plus sûr de détruire une religion,
c’est de transformer ses dieux en hommes... La théorie euhémériste qui
eut une très grande influence pendant les derniers siècles de la République a
singulièrement falsifié nos « sources » : en fait, l’idée que
nous pouvons nous faire de la grande religion antique en nous basant sur les
écrits de cette époque, et, plus généralement, sur toute la
« littérature » gréco-latine, est sur plus d’un point essentiellement
fausse ; sur plus d’un point, toute cette littérature, fort belle à
certains égards, nous a plutôt caché le véritable caractère de la religion
gréco-romaine ; et pour connaître ce caractère il est nécessaire d’avoir
recours â d’autres sources.
D’ailleurs, ce n’est pas seulement dans le
monde antique que les théories euhéméristes ont fait des ravages. Ces théories
reviennent toujours, sous une forme ou une autre, aux époques tardives d’une
civilisation. Et leur action démontre que le moyen le plus efficace de détruire
une religion c’est peut-être de vouloir l’amender. Car, en l’amendant, on la
fausse le plus souvent, et on arrive à ce qu’on ne la comprend plus...
L’apparition des courants euhéméristes, tout en signifiant la destruction de la
religion, annonce en même temps, le plus souvent, la fin d’une civilisation.
N’oublions pas pourtant que ces théories,
produites par un rationalisme tardif, trouvent parfois un terrain très
favorable dans la religion elle-même. Aussi le succès de l’euhémérisme dans le
monde antique fut-il préparé, tout au moins dans une certaine mesure, par le
culte des morts. À qui ce culte s’adressa-t-il ? Que furent, en réalité,
ces Mânes, ces Lares et ces pénates dont le culte joua un rôle si important
dans l’antique religion méditerranéenne ? Ce furent des êtres puissants et
divins. Mais en même temps ce furent les disparus de la famille. Dès lors, il
fut assez aisé de conclure que les héros divinisés et, par amplification, toutes
les divinités olympiennes, chtoniennes et autres étaient également des
« âmes des morts » c’est-à-dire des personnages historiques, des hommes
ayant réellement existé jadis... De même, l’apothéose des Césars, bien qu’elle
fût, dans un certain sens une importation orientale, trouva un appui des plus
solides dans l’ancienne religion des Mânes. Au vrai, ce ne furent pas seulement
les empereurs mais chaque mourant, fût-il le dernier des hommes, qui pût
considérer qu’il « se transformait en dieu » (d’après le mot connu de
Vespasien).
Cependant le sens véritable de tout cet ordre
d’idées, qui facilita le triomphe de la théorie à la fois rationaliste et
simpliste de l’école d’Euhémère, fut certainement bien autrement profond. En
somme, ce sens est le même qui trouva son expression la plus parfaite dans la
philosophie religieuse des anciens Égyptiens. On n’exagère pas trop les choses
lorsqu’on dit que ceux-ci habitaient des huttes d’argile de leur vivant et des
palais après leur mort. Aussi la mort ne signifiait-elle, pour un véritable
Égyptien, qu’un retour à Osiris, qu’une fusion de cette petite parcelle de vie
qu’est, ici-bas, tout Être humain, avec la Vie universelle de la Divinité. Tout
mortel, pas seulement le pharaon mais aussi le dernier des journaliers, devenait,
après sa mort, Osiris,.. Des idées analogues inspirèrent le grand mouvement
puritain auquel s’attache le nom de Pythagore. Ainsi des tablettes d’or furent
trouvées dans les tombes des affiliés de son ordre religieux qui portent cette
inscription éloquente : tu deviendras Dieu. Au reste, c’est dans
cette même conviction, inspirée par le Coran, que les croyants de l’Islam
cherchèrent la mort en combattant contre les « infidèles ». Mais
cette même idée de la divinisation par la Mort trouva une expression —
encore que moins philosophique que chez les Égyptiens et peut-être même un peu
confuse — dans la conception italique des dieux Mânes. D’autre part, cette
idée, inspirée par un besoin puissant de faire rapprocher l’humain du divin
transparaît bien que dans un plan tout différent — dans le problème des deux
natures, débattu aux grands conciles christologiques.
*
Pour bien comprendre les problèmes qui se
rattachent à l’ordre d’idées que nous venons d’effleurer, il est nécessaire de
ne jamais oublier qu’il s’agit ici de religions pneumatiques. Le Moi
individuel n’existe pas dans ces religions. Il existe uniquement un Pneuma
universel. Cet ordre d’idées trouve sa plus parfaite expression dans 1’idjma
oriental. Cet idjma n’est pas seulement une conception philosophique ;
il renferme, en vérité, quelque chose de vécu, un état d’âme, un
sentiment cosmique tout particulier, tout un monde d’idées, de sensations et
d’aspirations uniques et d’une intensité incomparable. Aussi c’est dans l’Islam
qu’il faut chercher le dernier mot de l’énigme de ce monde quelque peu indécis
et flottant de croyances qui nous apparaît à travers le culte antique des
Mânes. « Le monde mystique de l’Islam s’étend d’ici-bas à l’Au-delà. La
Mort n’est pas pour lui une limite : il embrasse également les muslim
vivants et les muslim morts des générations passées, voire même les
justes des siècles pré-islamiques. Pour le muslim ils forment tous une
unité dont il fait part. Ils l’assistent tous et, de son côté, il est lui-même
en mesure de contribuer à leur bonheur par son propre mérite » (Horten)...
Pourtant, il serait faux de croire que cet
ordre d’idées et cette manière de sentir et de concevoir les choses religieuses
soient l’apanage exclusif de l’Islam. Les conceptions de l’Église chrétienne
primitive — et aussi celles de la « Renaissance» païenne des mêmes siècles
(qu’on désigne généralement du nom de « syncrétisme ») — n’étaient
pas autres, dans leurs grandes lignes. Le mot civitas exprimait à cette
époque l’idée d’un consensus, c’est-à-dire que ce fut absolument la même
idée qui servit plus tard de point de ralliement pour l’Islam. Aussi la civitas
Dei de saint Augustin n’est-elle ni un État antique, ni l’Église catholique
dans le sens actuel de ce mot. Pareille en cela aux communautés de Mithra, de
l’Islam, des Manichéens et de la grande religion persane (aussi à celles du Sol
lnvictus et de Julien), cette civitas représente une unité
indivisible, composée de croyants, de bienheureux et d’anges...
*
Il nous tarde d’arriver à quelques
conclusions. Nous craignons qu’elles ne soient désappointantes. Elles seront,
toutefois, négatives. Ces rites dont l’homme accompagne le grand mystère de la
Mort, rites très variés et ayant pourtant quelque unité, nous apparaissent
eux-mêmes comme un mystère. Nous n’arrivons pas toujours à démêler ce qu’ils
signifient réellement. À parler généralement, ils nous renseignent mal sur les
idées des divers peuples relatives à la Mort et au sort de l’Être humain dans
l’autre monde. Leur étude nous démontre plutôt que ces idées furent toujours
flottantes et incertaines, voire même obscures.
Il est pourtant des constatations auxquelles
on ne saurait se soustraire et dont nous avons souligné d’avance la
principale : partout et toujours les rites et les usages funéraires nous
apparaissent comme des actes éminemment et foncièrement religieux. Nous
avons ajouté que le point culminant et la première et la dernière signification
de tous ces rites se réduisent à la célébration de la Mort : à la
célébration du mort, d’abord, c’est-à-dire à la consécration de son
passage dans le monde des Mânes, mais en même temps à la célébration de la
Mort elle-même. Aussi le baron de Baye n’a-t-il pas tort lorsque, en nous
donnant une esquisse des usages funéraires des Abkhases, il y trouve des
éléments de réjouissance.
Que la cérémonie s’appelle inhumation ou
crémation, que le mort soit délaissé sans sépulture dans la steppe (comme en
Mongolie) ou bien qu’il soit momifié et gardé dans ces palais qu’on désigne du
nom de pyramides, c’est la Mort qu’on célèbre par les paroles, chants, gestes
et autres signes rituels dont sont accompagnés ces actes. Le rituel athénien
nous en donne une preuve bien probante. Un sacrifice à Perséphone, déesse de la
Mort, faisait, en Attique, partie intégrante de toute cérémonie funéraire. Mais
il en fut de même partout. On peut même dire que tous les actes dont se compose
le rituel funéraire s’adressent aux divinités infernales. Bref, les funérailles
sont une fête religieuse, consacrée à la mort (comme, d’autre part, il
est, chez tous les peuples, des fêtes consacrées à la Vie et à la Naissance).
Et de même que les fêtes de la Naissance — la lustration
des Italiques, — la fête mortuaire, les rites de purification dont le cadavre
humain devient l’objet, représentent, à strictement parler, un sacrement.
De même que les rites de la lustration, qui correspondent à notre baptême et
introduisent le nouveau-né dans le consensus religieux, sont présumés
être une défense contre les démons d’ici-bas, les rites funéraires sont
destinés, dans l’idée des croyants, à le préserver des démons de l’Au-delà.
Ce caractère sacramentel des
funérailles transparaît très clairement dans tous les rites, actes et
cérémonies funéraires. On sait, d’ailleurs, que le « sacrifice »
représente une forme relativement tardive, et qu’originairement il eut le
caractère d’un acte eucharistique ; ce n’est qu’à mesure que l’élément
divin s’est anthropomorphisé peu à peu dans les idées des croyants que la
communion totémique se transforma en sacrifice : la divinité totémique
primitive devint victime et la théophagie se transforma en un acte
d’adoration, en un don apporté à la nouvelle divinité anthropomorphisée,..
Cependant de nombreux restes de la théophagie primitive subsistèrent dans tous
les cultes. Aussi n’est-il point douteux que tous ces festins d’un caractère
éminemment religieux dont sont nécessairement accompagnées les cérémonies
funéraires de tous les peuples aient été originairement des actes
eucharistiques. En vérité, ils ont toujours continué de l’être, en idée.
Telle était la véritable signification de ce pérideipnon, de ces agapes
de caractère essentiellement religieux, qui furent partie intégrante des
funérailles en Grèce. Et cette même idée eucharistique, ce même caractère de
sacrement s’entrevoient également dans la tradition qui exigea, de toute époque
et chez maints peuples, que le mort ne fût pas dépourvu de nourriture.
Soulignons qu’il s’agit toujours, dans l’occurrence, d’une nourriture d’un
genre et d’une espèce strictement fixés : tels les gâteaux de farine au
miel des Athéniens... Cela rend encore plus évident le caractère rituel et
sacramentel de ces usages.
La même idée, c’est-à-dire l’idée que les
funérailles célèbrent la Mort et qu’elles représentent un sacrifice et un sacrement,
transparaît également dans les meurtres sacrés dont cette cérémonie semble
avoir été accompagnée jadis chez un grand nombre de peuples et, généralement,
par le rôle qui y est joué par le sang versé. Il est notoire que des
combats sanglants eurent lieu, à l’époque primitive de Rome, aux fêtes
funéraires : c’est là l’origine des « combats de gladiateurs ».
D’autre part, il existe, sur des points très divers du globe, pas mal de
traditions d’après lesquelles l’épouse, les esclaves et le cheval du défunt, ne
devant pas lui survivre, furent inhumés (ou brûlés) avec lui, et en même temps,
ses armes et une partie de ses habits et objets de luxe. Marco Polo va même
jusqu’à prétendre, en nous relatant les divers usages asiatiques, que de son
temps tout individu qui se trouvait sur le chemin d’une procession funèbre
devait être enterré vif avec le défunt... Dans la suite, ces usages cruels
tombèrent peu à peu en désuétude. On se contenta de verser sur la tombe
quelques gouttes de sang, ou bien d’y jeter un doigt et la chevelure de quelque
proche parent. On remplaça, d’autre part, les victimes humaines par des poupées
en argile ou en métal. Mais l’idée de ces actes symboliques n’en resta pas
moins très claire : ce fut celle d’un sacrifice, c’est-à-dire dans son
essence la plus profonde, celle d’un sacrement.
Pour notre part, nous considérons très
exagérés les récits relatifs aux sacrifices humains, bien qu’il soit difficile
de nier que quelques survivances de ces coutumes sanglantes subsistent, çà et
là, encore aujourd’hui. Toutefois, ce serait une erreur que de vouloir généraliser
ces coutumes... Pour nous, le sacrement funéraire fut dans son essence et de
toute époque un acte symbolique. Ce caractère de symbolisme transparaît
dans les cérémonies et usages funéraires à chaque instant. Aussi la description
des usages des Abkhases qui servit d’introduction à cette étude nous
donne-t-elle des exemples frappants de ce symbolisme rituel. Ainsi l’étoffe
noire, ce « linceul de la Mort » dont on couvre le cheval du défunt,
signifie bien que ce cheval est « voué à la Mort ». Et, d’autre part,
la monture de la veuve qui est également conduite jusqu’au tombeau, semble personnifier
la veuve elle-même et, partant, symboliser son immolation. L’auteur ajoute que
ces chevaux ne sont plus immolés comme autrefois. Mais rien ne prouve
qu’ils le furent jamais réellement, comme rien ne prouve, d’autre part, que
l’usage de se frapper le front avec les mains — geste qui symbolise sans aucun
doute le meurtre funéraire — vint remplacer chez les Abkhases, à une certaine
époque, un meurtre réel...
Nous croyons également que les lambeaux
d’étoffes et les vêtements que le baron de Baye aperçut sur les tombes abkhases
n’y étaient pas placés dans le but philanthropique de subvenir aux besoins des
passants indigents. Nous croyons que ces vêtements ont dû primitivement
symboliser le défunt lui-même. De même, les vêtements que les Abkhases
étendent, après l’enterrement, sur son lit et auprès desquels viennent pleurer
ceux qui n’ont pas pu prendre part à la cérémonie... Ces vêtements sont placés
à nouveau sur une couchette, lors du repas solennel de l’apskhoura,
célébré un an après le décès...
Le caractère symbolique essentiel de toutes
ces cérémonies s’entrevoit justement dans le fait qu’elles peuvent être en
quelque sorte réitérées. Chez plusieurs peuples une nouvelle inhumation a lieu,
quelques années après la première : Les ossements sont retirés de la tombe
et enterrés dans un autre lieu. De plus, il existe des funérailles fictives et
pour ainsi dire « imaginaires ». Ces funérailles ont lieu lorsque le
cadavre fait défaut, par exemple lorsque le disparu périt à la mer... Quant au
caractère essentiellement sacramentel des rites funéraires, il est confirmé par
l’usage, constaté en différents pays, de la dissection des cadavres. En
Australie, la mâchoire du défunt est quelquefois portée par sa veuve ou quelque
autre parent. De même, en Nouvelle Guinée, le crâne.
*
Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas
dans la tentation.
Ce sont peut-être les paroles les plus
profondes qui aient jamais été prononcées sur l’essence même du sentiment
religieux. Cependant la « prière » représente, en matière de
religion, un élément tardif et de formation relativement nouvelle ; en fin
de compte, cet élément n’est pas l’élément le plus essentiel des religions...
Et d’autant plus décisif et embrassant tout l’ensemble de la vie religieuse
nous apparaît l’élément condensé dans la parole : Veillez !
Aussi de toutes les définitions de cet ensemble
très complexe et bien mystérieux de sentiments et de forces actives que nous
désignons du nom de religion, celle de Spengler nous semble-t-elle la plus
simple et en même temps la plus complète et la plus parfaite. La religion n’est
pas autre chose que l’état éveillé de l’esprit d’un être vivant dans les
moments où cet Être surmonte, domine et va jusqu’à nier, voire même jusqu’à
annihiler et proscrire son existence en tant qu’Être vivant. La
« race », la « Vie », les « instincts »
s’évanouissent dans la vision des espaces. Ces espaces sont inondés d’une
lumière éclatante, et c’est ainsi que l’invisible, devenu visible, devient en
même temps l’essence même et le symbole du divin. Tout ce que nous désignons
des noms : Dieu, Révélation, Salut, Libération, prédestination, etc., ne
représente que des éléments de cette autre, de cette nouvelle réalité.
Aussi la religion est-elle, dans ce sens, la négation la plus absolue du Temps.
C’est la crainte de l’Espace qui a fait naître tous les cultes de tous les
dieux et, par contre, c’est la lutte pour le Temps qui créa ces autres divinités
de la « Vie », du sexe, de la race, bref, tout l’ordre historique.
Aussi cette antinomie fondamentale explique-t-elle pourquoi le culte des
ancêtres aboutit forcément, comme nous l’avons vu plus haut, à obscurcir et,
finalement, à détruire la religion.
Cependant il est indispensable d’ajouter que
des nuages parcourent le plus souvent les espaces éclairés du monde
religieux. Des éléments de doute et d’incertitude entrent bien dans la foi religieuse.
Aussi un sentiment plutôt pessimiste se dégage-t-il infailliblement de toute
étude des rites et usages funéraires, notamment celui que l’homme considéra
toujours la Mort comme un anéantissement dans l’Inconnu. Que cet Inconnu
apparaisse aux uns inondé de lumière, et plein de ténèbres aux autres, qu’il
s’appelle Paradis, Purgatoire, Enfer, le Styx, le Cocythe ou le palais de
Pluton, et que, d’autre part, un retour nous soit préparé au Pneuma
cosmique des anciens ou une Résurrection individuelle en chair, toujours est-il
que l’homme considéra, de toute époque, ces « choses dernières »
comme inconnues. L’Apocalyptique, cette grande créatrice de la dynamique
religieuse, ne nous prouve-t-elle pas qu’il s’y agit toujours d’une équation à
plusieurs inconnues ? C’est là le principal enseignement que nous pouvons
tirer d’une étude de ces restes fragmentaires de conceptions fort différentes
et même contradictoires que nous désignons du nom de rites funéraires...
Hâtons-nous d’ajouter que toutes les religions ont fait preuve d’une parfaite
sagesse en n’insistant pas outre mesure sur une solution réglementaire et
définitive de l’«équation » en question...
*
Et les pyramides de l’Égypte, et les tombeaux
splendides des rois d’Assyrie, le mausolée d’Halycarnasse, le luxe mortuaire
effréné des roitelets et des principicules de l’ancienne Asie Mineure ? Vanité
des vanités, dit l’Ecclésiaste : tout est vanité. L’homme reste
vaniteux jusqu’à la mort et même après la mort... Foi et incertitudes,
spiritualisme intransigeant et matérialisme enraciné, optimisme fondamental et
pessimisme inné, tout le fond mystérieux, toutes les nuances contradictoires de
la nature humaine se réfléchissent dans cet ensemble bien hétérogène que nous
représentent les croyances des divers peuples relatives à la Mort ainsi que
leurs rites et usages funéraires. Mais un fonds de vanité y reste toujours.
Cependant ce serait un aveuglement volontaire
que de se contenter en cette matière de la philosophie ironique d’un
Ecclésiaste... Que notre vanité transparaisse parfois à travers nos conceptions
religieuses les plus fondamentales et que, d’autre part, la grande équation de
la Mort soit insoluble, toutes nos faiblesses humaines et l’insolubilité même
de cette « équation », n’entrent pas moins dans la « nature des
choses »...
Nous avons défini la religion comme un état
éveillé de l’esprit et nous avons vu qu’elle tend parfois à devenir la
négation même de la vie. Néanmoins — et c’est là le point le plus essentiel —
cette négation équivaut, de fait, à la plus triomphale des affirmations. En
réalité, la Vie est maintenue, ici-bas, surtout grâce à cette négation, à ces tabous
d’ordre purement religieux. Bref, elle se fût tarie depuis bien longtemps, sans
ce credo quia absurdum que nous trouvons à la base de toute religion, de
tout sentiment religieux, de tout état d’âme mystique.
Toutefois,
il convient de bien s’entendre sur le sens réel de ce credo. Il n’exige
nullement qu’on croie à une chose parce qu’elle est absurde (comme on
l’a trop souvent prétendu). Il veut seulement dire que le monde, tel qu’il nous
apparaît, doit son existence à
l’action réunie de deux catégories
différentes de forces : l’Intelligible et l’Inconcevable.
Aussi ce credo n’est-il dirigé ni contre les lois et les forces de la
Nature, ni contre la Raison. Il vise seulement le rationalisme, ce
rationalisme naïf et têtu qui tend parfois à
devenir lui-même, comme cela eut lieu
au xixe
siècle, une véritable divinité et à gouverner
despotiquement le monde.
_______
Texte établi par la Bibliothèque
russe et slave ; déposé sur
le site de la Bibliothèque le 23
août 2026.
*
* *
Les livres que donne la Bibliothèque sont libres de droits d’auteur. Ils peuvent
être repris et réutilisés, à des fins personnelles et non commerciales, en
conservant la mention de la « Bibliothèque russe et slave » comme origine.
Les textes ont été relus et corrigés avec la plus grande
attention, en tenant compte de l’orthographe de l’époque. Il est toutefois
possible que des erreurs ou coquilles nous aient échappé. N’hésitez pas à nous
les signaler.