LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

 LITTÉRATURE RUSSE

 

 

Sergueï Boulgakov

(Булгаков Сергей Николаевич)

1874 — 1944

 

 

 

 

 

LA RELIGION ORTHODOXE

 

L’Église orthodoxe. Définition. Historique. Statistique.

23 Églises autocéphales. — Sources de la dogmatique.

Les dogmes. Les sacrements. Liturgie.

 

 

 

 

 

 

 

1936

 

 

 

 

 

 

Grand mémento encyclopédique Larousse, t.1, 1936, pp. 467–469.

 

 


 

 

 

 

 

Le nom. — L’Église orthodoxe, qui prend également le nom d’« Église gréco-catholique », est l’Église chrétienne de l’Orient : elle se regarde comme ininterrompue depuis le temps des apôtres jusqu’à nos jours. Elle s’attribue l’épithète d’« orthodoxe », parce qu’elle croit posséder une foi qui n’a pas changé malgré les tribulations de l’histoire (orthodoxie dogmatique) ; parce qu’elle possède un culte qui peut être considéré comme une glorification idéale de Dieu et comme norme d’une vie chrétienne (orthodoxie cultuelle et pratique). On l’appelle aussi gréco-catholique parce que son dogme et son culte étaient élaborés surtout par les théologiens de Byzance — en tant que s’opposant à l’Église catholique de Rome. L’épithète de « catholique », qui désignait d’abord son universalité géographique, est considérée maintenant comme principe d’unité de tous les âges dans une harmonie d’amour.

 

Historique. — L’histoire de l’Église orthodoxe peut être divisée sommairement en quatre périodes : 1° La période du christianisme apostolique, depuis la Pentecôte jusqu’aux grands conciles (ier-ive siècle) ; 2° La période des conciles œcuméniques et des pères de l’Église, des luttes contre les hérésies, de l’élaboration de la dogmatique et du développement du culte (ive-viiie siècle). Cette période est considérée comme le temps de la floraison de la pensée dogmatique et est la base vivante de la vie de l’Église orthodoxe jusqu’à nos jours. Les œuvres des grands théologiens de cette époque (saint Athanase, les Cappadocéens, saint Grégoire de Nysse), ainsi que des grands maîtres de l’Église (saint Jean Chrysostome, saint Jean Damascène) sont restées à travers les siècles la force inspiratrice de la pensée, de la piété et de la prière des orthodoxes ; 3° La période de l’expansion territoriale de l’Église orthodoxe et de sa défensive contre les ennemis extérieurs (ixe-xixe siècle). Les événements les plus importants de cette longue période sont : la rupture du patriarche de Constantinople, Michel Cérularios (soutenu par la majorité de l’épiscopat grec) avec le pape de Rome (1054) ; la prise de Byzance par les Turcs (1453), et la domination turque en Orient, qui a créé à l’Église une existence de perpétuelles persécutions ; la terreur causée par les croisades et l’Empire latin. D’autre part : la christianisation des Slaves et des Roumains, la formation de l’Église russe (au ixe siècle), sa floraison ; ses souffrances sous le joug tatar ; son rôle d’héritière de Byzance et de « troisième Rome » depuis le xve siècle ; sa gloire et sa richesse spirituelle pendant l’époque de l’Empire (xviiie et xixe siècles) ; 4° Le commencement du xxe siècle, période de la formation de nouvelles Églises orthodoxes (résultat des événements politiques) et d’un renouveau de la pensée théologique et philosophique, promettant une période de renaissance.

Organisation. — L’Église orthodoxe est formée des Églises nationales autocéphales et autonomes, qui n’ont pas d’organe d’union, sinon les conciles œcuméniques, non convoqués depuis le viiie siècle. Ces Églises indépendantes les unes des autres sont pourtant unies par la communauté de la doctrine, de la foi, du culte et des sacrements. Chaque Église nationale est présidée par un patriarche ou un métropolite, qui gouverne l’Église en accord avec les évêques. Les fidèles, en tant que membres actifs de l’Église, ont un rôle important dans sa vie et son administration. Les Églises orthodoxes des pays monarchiques ont toujours été des Églises d’État, qui considéraient les monarques comme protecteurs de l’Église, possesseurs de quelques droits administratifs, mais jamais comme des chefs.

Statistique. — L’Église orthodoxe compte actuellement vingt-trois Églises autocéphales : 1° le patriarchat de Constantinople, présidé par son patriarche, qui porte le titre de patriarche œcuménique et est considéré comme le premier des patriarches orthodoxes (primauté d’honneur et non de pouvoir), avec 300.000 fidèles ; 2° le patriarchat d’Alexandrie, avec 50.000 fidèles ; 3° le patriarchat d’Antioche, avec 250.000 fidèles ; 4° le patriarchat de Jérusalem, avec 33 000 fidèles ; 5° l’archevêché de Chypre, avec 180 fidèles ; 6° l’Église russe (patriarchat restitué après la révolution de 1917, après une période de trois cents ans pendant laquelle l’Église russe était administrée par un synode d’évêques), avec 120 millions de fidèles (les persécutions ont probablement diminué ce nombre, mais il est impossible d’obtenir des données exactes) ; 7° le patriarchat de Serbie, avec 6 millions de fidèles ; 8° le patriarchat de Roumanie, avec 13 millions ; 9° l’Église de Grèce, avec 5 millions ; 10° l’Église de Bulgarie (métropolie), avec 5 millions ; 11° l’Église de Pologne (métropolie), avec 5 millions ; 12° l’Église de Géorgie (archevêché) avec 2.750.000 ; 13° l’Église autonome d’Albanie, 220.000 ; 14° de Finlande, 60.000 ; 15° d’Estonie, 220.000 ; 16° de Lettonie ; 17° de Lituanie, 75.000 ; 18° de Tchécoslovaquie, 250.000 ; 19° l’archevêché autonome russe de l’Amérique du Nord, 250.000 ; 20° l’archevêché du Japon (présidé par un archevêque russe), 35 000 ; 21° l’Église russe de l’Émigration, à peu près 1 million (il est impossible d’avoir à ce sujet des données exactes) ; 22° l’archevêché du monastère du mont Sinaï ; 23° l’Église de Tchécoslovaquie (archevêché).

Sources de la dogmatique. — Les sources de dogmatique orthodoxe sont la sainte Écriture et la sainte Tradition. La sainte Écriture se compose de livres canoniques de l’Ancien et du Nouveau Testament, communs à toutes les Églises chrétiennes. La sainte Tradition doit être comprise non comme un composé de doctrines et de formes ecclésiastiques (bien que tout cela entre dans son contenu), mais comme la vie même de l’Église, comme une transmission de cette vie de génération en génération dans toute la plénitude de sa vérité et de sa pratique. En ce sens, la sainte Écriture fait aussi partie de la sainte Tradition avec le credo, les dogmes, les formes cultuelles et toute la richesse de l’enseignement ecclésiastique. Le domaine du dogme au sens strict du mot est très restreint ; il se borne au symbole de Nicée-Constantinople (le credo) et aux définitions des sept conciles œcuméniques. Le reste de la doctrine n’a jamais été formulé comme dogme obligatoire et constitue un enseignement théologique qui contient des parties plus ou moins importantes.

 

Les dogmes. — Le dogme essentiel de l’Église orthodoxe est la foi en la sainte Trinité : une et indivisible. Les trois personnes de la Divinité : Père, Fils et Saint-Esprit ont une vie et une substance. Le Père est le Premier Principe : il engendre le Fils et de Lui procède le Saint-Esprit, qui repose sur le Fils, achevant ainsi le cercle de l’amour divin. Trois sont un : c’est le principe de l’amour en Dieu, qui se révèle dans le dogme trinitaire comme vérité suprême et se reflète dans toutes les vérités dogmatiques : christologie, ecclésiologie, eschatologie. Dieu a créé le monde du néant par le Fils (qui est Sa parole) et avec l’aide du Saint-Esprit vivificateur. Le centre et le but de la création est l’homme, qui d’un côté contient en soi toute la nature, est un microcosme, et qui de l’autre côté est l’image de Dieu, l’incarnation de la beauté et de la perfection (un dieu par la grâce). Le péché originel, qui a consisté dans l’abus de la liberté, a eu pour cause la corruption générale de la nature, qui s’est écartée de sa propre norme. Mais l’amour divin n’a pu souffrir cet éloignement de l’homme et a permis son retour à une vie divine par le sacrifice de l’incarnation. « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » ; cette parole de saint Athanase est l’expression de la foi orthodoxe en ces deux vérités inséparables : la kenôsis ou l’appauvrissement de Dieu devenant homme, et la thêôsis ou la déification de la créature dans sa participation à la vie divine. La rédemption de l’homme est donc accomplie par Jésus-Christ : par Son incarnation, Sa vie, Ses souffrances et Sa résurrection.

Le principe de cette œuvre est l’amour divin, et c’est ainsi que la doctrine orthodoxe parvient à écarter de la sotériologie le caractère juridique, caractère qui lui est en général étranger. La croix, comme signe de souffrance volontaire, devient le principe du salut, un lien entre Dieu et les hommes et un centre de vie nouvelle (de là provient le culte et la vénération de la croix, très importante dans la pratique orthodoxe). Ceux qui participent à cette vie forment l’Église du Nouveau Testament, que Jésus-Christ institua en donnant aux apôtres le pouvoir de la rémission des péchés, en commandant les sacrements de l’eucharistie et du baptême, et en envoyant à l’Église le Saint-Esprit consolateur, qui la remplit des dons célestes. C’est ainsi que l’Église devient prolongation de l’œuvre du Christ sur la terre, son corps mystique, demeure du Saint-Esprit et distributrice de ses grâces. La conception orthodoxe de l’Église est plutôt mystique que juridique : l’Église est plutôt vie qu’institution, charisme que discipline. Elle est un organisme universel, organisme d’amour et de sainteté, contenant les vivants et les morts : l’Église invisible triomphante et l’Église visible militante ne font qu’une unité inséparable.

La première contient la sainte Vierge Marie, les anges et toutes les forces célestes et tous les saints glorifiés (canonisés) et inconnus ; la seconde, tous les fidèles. Le culte de la Vierge a, dans l’orthodoxie, une très grande importance. Elle est la Mère de Dieu, par qui l’incarnation fut possible, la fleur de la sainteté et la protectrice du genre humain ; elle est vénérée comme «plus honorable que les chérubins et incomparablement plus glorieuse que les séraphins » ; toute élévation de la créature vers Dieu, trouve en Elle son prototype : aussi est-Elle considérée comme Mère de tous les hommes. La vénération orthodoxe de la Vierge diffère de la mariologie romaine en ce que, considérant la Vierge comme n’ayant pas de péchés personnels, elle ne connaît pas son « immaculée conception » et ne l’exclut pas du genre humain. La vénération envers les anges a, dans la piété orthodoxe, un caractère important et réaliste. Les saints sont vénérés comme demeure du Saint-Esprit et réalisation de l’image de Dieu, et sont invoqués afin qu’ils intercèdent pour les hommes auprès du Seigneur.

 

Sacrements. — La vie de l’Église, qui n’a pas de limites dans sa réalisation, s’effectue surtout par les sacrements et le culte. Les sacrements, sept en nombre (baptême, la chrismation, la pénitence, l’eucharistie, l’imposition des mains (les ordres), le mariage et l’onction des malades), sont les formes essentielles, complétées par un nombre considérable de sacramentaux (sacramentalies), parmi lesquels : les différentes consécrations (d’un temple, des eaux, etc.), les funérailles, les vœux monastiques, etc.

Liturgie. — Les dogmes se traduisent par un culte d’une grande richesse et d’une grande beauté. Le centre mystique du culte est le service de la Cène, célébré d’après les rites antiques, portant les noms de saint Basile le Grand, saint Jean Chrysostome et saint Grégoire, pape de Rome (liturgie des dons présanctifiés). Les vêpres, les matines et les autres services quotidiens peuvent être considérés comme parties préparatoires au service eucharistique. Tout le culte a un caractère profondément réaliste en tant qu’il transporte les fidèles dans l’atmosphère des événements symboliquement représentés par les lectures, les chants, les cérémonies. L’ordre des fêtes est très développé et permet aux croyants de participer pendant l’année ecclésiastique à tous les événements du Nouveau Testament et de la vie postérieure de l’Église. Le culte orthodoxe ne connaît ni l’orgue, ni la musique instrumentale ; mais l’art vocal y est très développé et soigné. Une importance spéciale appartient aux icones, c’est-à-dire aux images sacrées, vénérées comme représentant ceux qui y sont peints. Les icones du Christ, de la Vierge, des anges, des saints, ainsi que des scènes symboliques (« la Deisis », c’est-à-dire la Supplication ; la Vierge et saint Jean-Baptiste devant le Christ ; Toute créature glorifie le Seigneur ; le Dernier Jugement) ornent les temples orthodoxes et les maisons des croyants. L’iconographie est un art spécial très intéressant dans son développement et dans son histoire. C’est encore une manifestation de la foi orthodoxe en l’unité du divin et du créé, qui permet de caractériser cette Église comme « le Ciel sur la terre ».

 

Archiprêtre Serge Boulgakoff.

 

 

Bibliographie. — A. Fortescue : the Orthodox Eastern Church, 1908. — F. E. Brightman : Eastern Liturgies, 1896. — B. Pick : Hymns and Poetry of the Eastern Church, New-York, 1908. — K. Lubeck : die Christlichen Kirchen des Orients, 1911. — S. Boulgakoff : l’Orthodoxie, 1933. — Le P. Janin : les Églises orientales et les rites orientaux, 1922.

 

 


 

 

 

 

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Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé sur le site de la Bibliothèque le 30 janvier 2026.

 

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