LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

 LITTÉRATURE RUSSE

 

 

Alexander Haggerty Krappe

1894 — 1947

 

 

 

 

 

 

 

LA CHUTE DU PAGANISME À KIEV

 

 

 

 

 

 

1937

 

 

 

 

 

 

Article paru dans la Revue des études slaves, t.17, 3-4, 1937.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On sait combien nous manquons de documents sur la religion des anciens Slaves. Cette lacune n’a rien de surprenant : les chroniqueurs et les historiens de la Russie médiévale, comme ceux des autres pays slaves, étaient chrétiens, et souvent même ils étaient moines. C’est dire qu’ils tenaient les dieux des païens, quels qu’ils fussent, pour de simples idoles faites de main d’homme, ou des démons tâchant de perdre les pauvres humains. Il serait donc vain de chercher chez ces chroniqueurs et annalistes des renseignements sûrs concernant la religion ancienne.

Nous leur devons pourtant reconnaître le mérite de faire ressortir deux faits d’importance capitale : 1° Ce sont les chefs Scandinaves qui ont introduit les idoles ; — 2° Les Russes adoraient surtout un dieu nommé Perun, sur le nom de qui ils prêtaient serment et dont le successeur chrétien devait être saint Elie. Ces deux points sont confirmés par nombre de considérations ethnologiques et linguistiques[1]. Il convient de noter préalablement que le nom de Perun est inséparable du Perkuns baltique, du Fjorgyn Scandinave, du Parjanya védique, tous noms apparentés au quercus latin, au Porkos grec[2] : il s’agit sans doute d’un dieu du chêne et du tonnerre[3].

 

*

 

Kiev étant la capitale de l’Ukraine, on s’attend naturellement à y trouver le culte de Perun bien établi ; on s’attend aussi à voir les missionnaires chrétiens et le parti de la réforme religieuse s’attaquer surtout à ce culte. La conjecture est en effet justifiée par le texte de la Chronique primitive (первоначаьная лѣтопись), longtemps attribuée au moine Nestor[4].

Le prince Vladimir s’est converti au christianisme afin de pouvoir épouser la princesse Anne, sœur de l’empereur Basile II. Mais il a l’ardeur d’un néophyte :

 

Quand le prince arriva dans sa capitale, il ordonna d’abattre les idoles, de couper les unes en morceaux et de brûler les autres. Il commanda de lier Perun à la queue d’un cheval et de le traîner au-dessous de Boricev jusqu’à la rivière. Il désigna douze hommes pour battre l’idole avec des bâtons, non parce qu’il croyait le bois sensible aux coups, mais pour insulter le démon trompeur et pour le châtier de la main des hommes. Tu es grand, ô Seigneur, et tes œuvres sont merveilleuses ! Hier il était honoré des hommes, aujourd’hui le voilà tourné en dérision. Tandis qu’on traînait l’idole vers le fleuve, les païens pleuraient, car ils n’avaient pas encore reçu le baptême. Après avoir traîné l’idole de cette façon, ils la précipitèrent dans le Dnépr. Mais Vladimir avait commandé : «Si elle s’arrête quelque part, poussez-la loin de la rive, jusqu’à ce qu’elle descende la cataracte. Alors laissez-la s’en aller. » Son ordre fut obéi à la lettre. Après avoir été lâchée et après avoir passé la cataracte. elle fut jetée à la rive par le vent. Cet endroit s’appelle depuis la « Rive de Perun », nom qu’il porte toujours.

 

Suit le récit du baptême en masse des bons sujets de Vladimir. Les historiens russes qui, comme de juste, se sont occupés de ce monument de l’ancienne Russie, n’ont pas manqué d’exprimer des doutes sur sa véracité. Bien entendu, le chroniqueur n’avait pas été et ne pouvait avoir été un témoin oculaire de ces événements : il les avait puisés dans des relations antérieures ou rapportées d’après la seule tradition. Pour mettre mieux en relief le caractère de la compilation, passons brièvement en revue quelques-uns des faits qui précèdent et qui suivent cet épisode.

Au commencement de son règne, Vladimir avait dressé des idoles sur une colline en dehors de la ville de Kiev. En l’espèce il s’agit des dieux Perun, Chors, Dazbog, Stribog, Simargl et Mokos. Les habitants, nous dit-on, leur offraient des sacrifices, en leur donnant le nom de « dieux », et ils apportaient leurs fils et leurs filles pour les sacrifier à ces démons. Ils souillaient la terre de ces sacrifices et le pays des Russes et cette colline du sang des victimes[5]. Voyons ce qu’il en est de cette horrible accusation.

Parmi ces noms, Perun, Dazbog et Stribog sont bien slaves. Chors se trouve dans le Slovo d’Igor. Mais Simargl et Mokos sont des inconnus. Le premier rappelle forcément le fameux Simurg, cet oiseau divin qui joue un certain rôle dans l’épopée iranienne : sa présence dans des documents slaves ne serait certes pas le seul témoignage d’un emprunt fait par les anciens Slaves à la civilisation de la Perse, et la conjecture est tentante. Quant à Mokos, son origine, nous le verrons, a toute chance d’être orientale et livresque.

Le culte rendu à ces dieux, tel que le dépeint le chroniqueur, appelle aussi quelque critique. S’il est malheureusement vrai que les sacrifices humains n’étaient pas étrangers aux races du Nord, Celtes, Germains et Slaves, les historiens romains César et Tacite et les chroniqueurs allemands et byzantins sont pourtant d’accord pour constater de façon formelle que les victimes n’étaient à l’ordinaire que des criminels ou des prisonniers de guerre, quelquefois des esclaves[6]. Les documents médiévaux rapportent bien que les Suédois sacrifiaient parfois leurs rois et les fils de leurs rois, mais il s’agit là de mesures exceptionnelles prises en temps de famine, à l’occasion de cataclysmes dont, suivant une logique facile à comprendre même de nos jours, on rendait responsable le roi ou la dynastie. De toute manière, il n’aurait jamais pu être question de sacrifices de filles : les dieux barbares s’en seraient bien moqués ! La relation du chroniqueur russe nous apparaît donc, dans ces conditions, comme des plus invraisemblables. Le bon moine, qui ignorait les mœurs des anciens Scandinaves et n’y prenait au fond que fort peu d’intérêt, s’est rendu la tache facile en leur prêtant sans façon les mœurs des anciens Phéniciens et Chananéens, telles qu’il les connaissait par l’Ancien Testament, et c’est assez de constater cette substitution évidente pour apercevoir d’où vient probablement le cinquième des dieux du panthéon slave : Mokos, par une erreur de scribe, pour Moloch, c’est-à-dire Ba’al Melek (sém. « roi »), le dieu phénicien et chananéen à qui les écrivains de l’antiquité et de l’Ancien Testament imputent surtout l’habitude de recevoir des sacrifices humains.

Sans doute, à l’année 6491 (983 après J.-C.), le chroniqueur rapporte qu’après la victoire de Vladimir sur les Iatvings les anciens et les boïars proposèrent de tirer au sort un jeune homme et une jeune fille à sacrifier aux dieux qui étaient censés lui avoir donné la victoire[7]. L’idée du Te Deum est sans doute beaucoup plus ancienne que le christianisme. Les peuples du Nord, — c’est Tacite qui nous le dit[8], — témoignaient en effet de leur reconnaissance par des sacrifices humains ; mais on sacrifiait les prisonniers de guerre, politique éminemment opportune, il faut en convenir, si l’on tient aux sacrifices humains. Quant à sacrifier en pareille occasion un membre de sa propre tribu, on aurait beau chercher dans toute l’Europe ancienne et même en Asie l’exemple d’une telle mesure ; et l’idée de sacrifier une fille aux dieux de la victoire ne peut être tenue que pour simplement absurde[9]. C’est dans l’Ancien Testament encore que le bon moine a puisé l’épisode du sacrifice de la fille de Jephté, oubliant, par mégarde, qu’il s’agissait là d’un cas tout spécial, où la divinité avait choisi sa propre victime entre tous les êtres vivants que le général victorieux aurait pu rencontrer à sa rentrée dans ses loyers.

Aussi bien l’influence biblique est-elle visible en bien d’autres endroits. Ainsi, à l’année 6500 (992 après J.-C.), le chroniqueur fait le récit d’une guerre de Vladimir contre les Pétchénègues. Il y conte l’épisode d’un duel : un champion gigantesque du camp des Pétchénègues provoque les Russes ; il est vaincu et tué par le cinquième fils d’un guerrier russe qu’on a fait venir au camp à cette fin[10]. L’épisode est calqué tout entier sur celui de David et Goliath. Ainsi encore, quelques années plus tard (994-996 après J.-C.), Vladimir inaugure l’église de Saint-Basile, construite sur la colline vouée auparavant au culte des idoles : le discours qui lui est prêté en cette circonstance est modelé sur celui de Salomon lors de l’inauguration du Temple[11].

C’en est assez de ces observations pour éclairer la méthode de travail du compilateur. Il avait devant lui certaines annales lui donnant les faits principaux avec les dates. Sur cette trame mince mais solide, il s’est mis bravement à broder des fictions, puisées soit dans l’Ancien Testament, soit dans l’histoire ecclésiastique, soit dans les traditions byzantines, soit enfin dans sa propre imagination.

*

Si nous avons cru devoir passer en revue ces faits, signalés depuis longtemps (en partie du moins) par les savants russes, c’est afin d’établir une base solide pour l’examen qui va suivre. La position du problème est nette. Les faits rapportés par le chroniqueur sur l’introduction du christianisme à Kiev sont-ils historiques ou fictifs ? S’ils sont fictifs, quelle en est la source ? Car il ne faut certes pas faire trop large la part de l’imagination monacale. Nous comptons démontrer que, bien que les dires du chroniqueur soient loin d’avoir une valeur historique, ils reposent pourtant sur des faits réels, mais mal interprétés — sans doute à bon escient — soit par les annalistes dans lesquels il a puisé, soit par lui-même.

Ce chroniqueur nous apprend d’abord l’établissement par Vladimir d’un culte païen ressortissant à une religion dont le panthéon se composait de cinq dieux représentés par cinq idoles. Puis, quelques pages plus loin, au moment où il rapporte la destruction de ce même culte, il ne mentionne plus que Perun et passe sous silence les quatre autres divinités. On est naturellement tenté de se demander ce qui est arrivé à celles-ci. La solution de l’énigme n’est pas difficile à trouver : l’auteur a l’occasion de mentionner sur la rive du Dnépr un endroit qui est appelé Перуня Рѣнь parce que, selon lui, l’idole du dieu y aurait été déposée par le fleuve. Mais est-il vraisemblable qu’on ait donné à un lieu quelconque le nom d’un dieu déchu ? Que le clergé chrétien ait été forcé de tolérer tel nom de lieu reproduisant celui d’une divinité païenne, cela peut se concevoir : on connaît suffisamment la ténacité et le caractère conservateur de la toponymie. Mais que ce même clergé, à l’époque chrétienne, ait toléré l’attribution à un site du nom d’un dieu païen, c’est là chose impossible[12]. Comment d’ailleurs imputer raisonnablement une initiative aussi contraire à la psychologie humaine à des gens qui viennent d’abattre un sanctuaire ou une idole ? Il n’est pas plus d’usage de désigner un lieu par le nom d’un dieu déchu que de nos jours une rue par celui d’un monarque destitué : tel est le fait brutal sans doute, mais qui est.

Si donc l’endroit indiqué par le compilateur s’appelait Перуня Рѣнь, et rien ne nous empêche de le croire, force nous est également de supposer qu’il était ainsi dénommé depuis longtemps déjà, et que, cela étant, le bon moine ne nous présente au fond qu’un conte étiologique, destiné à nous apprendre comment et pourquoi le nom de Perun a été donné à cette partie de la rive du Dnépr. Cette supposition nous expliquera du même coup pourquoi Perun fait à lui seul tous les frais de la relation du chroniqueur, et pourquoi les autres dieux n’y trouvent pas leur place.

Il y a plus. Cette relation se heurte à une autre difficulté, considérable à notre avis. L’auteur ne dit mot de la lente propagande chrétienne qu’on peut conjecturer en toute vraisemblance dans une grande ville, fréquentée par les marchands grecs. Selon lui, tous les nobles et les boïars, toute la population même, sont païens et bons païens, païens croyants. Comment alors croire que ces païens, organisés dans une métropole commerciale et active, aient pu tolérer la destruction de leur sanctuaire et de leurs idoles ? L’histoire des religions nous enseigne que l’humanité, en dépit de certaines formules, n’a pas coutume de brûler ce qu’elle a adoré la veille, non plus que d’adorer ce qu’elle a brûlé. Il n’est de conversions foudroyantes que pour des individus inspirés soit par l’Esprit Saint, comme saint Paul sur le chemin de Damas, soit, chose encore plus plausible, par une jolie femme, comme saint Vladimir sur la route de Kiev ; mais ce n’est pas là le fait de populations entières. Si Perun avait son culte et son sanctuaire, et qu’on eût essayé de le traiter de la façon indiquée par le chroniqueur, les païens auraient massacré les iconoclastes sans leur laisser la chance d’atteindre la rivière[13]. Nous ne dirons rien de l’extrême audace politique dont le prince Vladimir aurait fait preuve en cette occasion, une audace qui le rapprocherait du coup d’Olaf Tryggvason et de saint Olaf, sous cette réserve d’importance que ces deux convertisseurs, eux, avaient déjà un parti chrétien très fort derrière eux, tandis que Vladimir n’avait d’autre soutien que les beaux yeux de sa femme grecque. Nous concluons donc que la relation, sous cette forme, ne saurait être celle d’un fait historique.

Ce n’est pas dire qu’elle soit entièrement fictive. De pareilles choses ne s’inventent pas si facilement. L’imagination de notre moine, nous le savons déjà, est d’ailleurs assez terre-à-terre et plus portée à suivre les traces d’autrui qu’à faire preuve d’originalité.

 

*

 

Le récit de la chute de Perun nous rappelle certains rites dont le but original est d’obtenir la pluie. Le rapprochement vient spontanément à l’esprit. Il vaut la peine d’être illustré par quelques exemples.

Un texte roumain, datant du xviiie siècle au plus tard, attribué, à tort ou a raison, au chroniqueur roumain Nicolae Costin, conte ce qui suit[14] :

 

Plusieurs de ces tribus païennes sacrifiaient dans les temps anciens aux fontaines et aux étangs pour multiplier les fruits de la terre ; quelquefois ils allaient jusqu’à noyer des hommes dans ce but. Dans quelques parties de la Russie la mémoire de ces rites impies s’est perpétuée jusqu’à nos jours ; car, le jour de la Résurrection du Seigneur, les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes s’assemblent pour se jeter à l’eau les uns les autres en guise de jeu. Ce qui n’empêche pas que de temps à autre, par l’œuvre de Satan, ceux qu’on y précipite se heurtent contre une pierre ou une bûche et qu’ils en meurent misérablement. Ou bien, au lieu de les précipiter dans l’eau, on jette de l’eau sur eux. De cette façon ils sacrifient toujours aux diables suivant l’ancienne coutume. Quoique tout cela se passe en forme de jeu, et non pas comme une pratique idolâtre, il vaudrait pourtant mieux ne plus le faire.

 

Quelques pages plus loin, l’auteur inconnu continue ainsi :

 

Plusieurs de ces idolâtres sacrifiaient aux eaux, voire aux étangs et aux fontaines, qu’ils appelaient « divinités ». Quand il y avait quelque part un étang, un lac, une rivière ou une fontaine à courte distance, ils s’y assemblaient une fois par an pour se précipiter dans l’eau les uns les autres. Mais là où il n’y en avait pas, ils se versaient de l’eau les uns sur les autres. C’est ce qui se fait toujours chez certains chrétiens le lundi de Pâques. Ils appellent cette cérémonie le tirage aval, « trasul in vale ». Il résulte de ce tirage, par l’œuvre du diable, beaucoup de querelles et de rixes.

 

Il s’en faut que cette coutume fût générale. En Pologne on fabriquait des poupées de chanvre et de paille qu’on jetait dans un étang ou dans un marais en criant : « Que le diable t’emporte ! » Cela fait, ceux qui avaient participé à ce rite s’en retournaient au village. Si l’un d’entre eux trébuchait, c’était signe qu’il mourrait avant la fin de l’année[15]. Il est clair qu’ici la poupée avait pris la place de la victime humaine qui était sacrifiée à l’époque du paganisme.

Le jeudi avant la Trinité, les villageois russes et le menu peuple des petites villes s’en allaient dans les bois, en chantant des chansons, pour faire des couronnes et couper un jeune bouleau qu’ils habillaient ensuite en femme. Suivait un banquet rustique, à la fin duquel on emportait l’arbre au village tout en dansant et en chantant. On l’y plantait dans un grand pot de terre, et on le gardait jusqu’au jour de la Pentecôte, où on le portait à la rivière la plus proche pour le précipiter dans l’eau[16].

La veille de la Saint-Jean on faisait une poupée de paille, appelée Kupalo, de la taille d’un garçon ou même d’un homme. On l’habillait en femme, avec un collier et une couronne de fleurs. Puis on coupait un arbre, qu’on plantait, après l’avoir couvert de rubans, dans un endroit proéminent. Cet arbre s’appelait Marena (mot apparenté à celt. mor, angl. nightmare, all. Mahrt, fr. cauchemar, russe mora « revenant », tch. murava, lat. mors, lit. maras « mort, peste »). On plaçait la poupée tout auprès, avec une table couverte de provisions et d’eau-de-vie. Ensuite on allumait un feu, par-dessus lequel les jeunes gens sautaient en portant la poupée dans leurs bras. Le lendemain on dépouillait l’arbre et la poupée de leurs ornements, pour les jeter ensuite dans la rivière[17].

Souvent il ne s’agit plus, à vrai dire, de rites réguliers, mais plutôt de cérémonies extraordinaires, mises en œuvre en période de sécheresse. On a fait observer depuis longtemps que le bouleau ou la poupée, qui ne sont plus maintenant que des attributs de la Saint-Jean ou de quelque autre fête du calendrier chrétien, avaient dû jadis être une divinité dont le plus souvent nous ignorons le nom originel. Qu’il en soit ainsi, et qu’il ne s’agit pas là de constructions arbitraires, la fête de Durgâ Pujà, qui est encore célébrée de nos jours en Bengalie, suffirait à nous le prouver. Cette fête tombe au mois de septembre et dure dix jours, pendant lesquels il y a des processions interminables mêlées à des jeux de foire et à des joyeusetés de toutes sortes : on finit par jeter les idoles de la déesse dans l’eau, en la présence d’une grande foule et au bruit des cymbales[18]. Nous avons lieu de penser, d’après certains indices, que des rites analogues n’étaient pas inconnus des anciens Grecs. C’est ainsi que les pêcheurs de Haliae, en obéissant à un oracle, jetaient tous les ans leur statue de Dionysos Halieus à la mer pour la repêcher ensuite[19].

La chronique russe porte qu’avant de traîner la statue de Perun au Dnépr on la battait, et que les croyants païens pleuraient à la vue de ce triste spectacle. Nous avons vu que la poupée ou la statue représentant le démon de la Mort ou de l’Hiver, avant d’être précipitée dans l’eau, est privée des rubans et des autres ornements dont elle est décorée. Souvent, en cette occasion, on maltraite la poupée ou même on la met en pièces. En beaucoup d’endroits on la scie en deux[20]. Le représentant humain du démon, par exemple le roi de Mai en Bohême, est poursuivi par la foule ; si l’on réussit à le prendre, on le frappe avec des baguettes de noisetier[21]. Les compagnons du représentant humain précipité dans l’eau pour obtenir la pluie sont la plupart du temps armés de verges ; il est à croire qu’autrefois ils s’en servaient pour fouetter le « démon »[22]. On connaît, grâce à Wilhelm Mannhardt, la portée de ces coups, simple rite de fertilité tel qu’on le rencontre aussi, par exemple, dans les Lupercales de l’ancienne Rome[23]. Il est donc à présumer que les coups appliqués à la statue de Perun, dieu du tonnerre et de la pluie, ont en effet une fin plus haute que ne l’imaginait le bon moine.

Ce qui est encore plus significatif, ce sont les pleurs des païens à la vue du sacrilège. On est surpris de voir notre chroniqueur prêter tant de sentimentalité aux pirates du Nord : on se serait plutôt attendu, comme je l’ai indiqué ci-dessus, à ce qu’ils massacrent ces réformateurs trop hardis. L’énigme devient plus claire si l’on se rappelle qu’en Russie on noyait ou l’on enterrait certaines figures telles que Kastrobonko, Kostroma, Kupalo, Jarilo, etc., et cela jusqu’à l’époque moderne, en chantant des chants funèbres et en pleurant le dieu mort. Les femmes surtout chantaient et se lamentaient comme s’il s’était agi de funérailles ; elles criaient : « De quoi était-il coupable ? Il était si bon. Il ne se lèvera jamais plus. Comment pourrons-nous nous séparer de lui ? Qu’est la vie sans lui ? »[24] On a noté des plaintes analogues aux Indes, quand, à chaque printemps, les images de Siva et de Pârvati, divinités de la fertilité, sont noyées au milieu des lamentations des femmes[25].

 

*

 

Mais revenons au culte de Perun à Kiev. Il est certain qu’il s’agit d’un dieu du chêne et du tonnerre : l’étymologie du nom nous fixe sur ce point. Qu’il fût un dieu jouissant dès les temps anciens d’un culte étendu chez les Slaves (comme nous sommes enclins à le croire) ou qu’il dût sa vogue surtout à l’influence du culte de Thorr (ce qui est au moins possible), le fait certain est que dans l’un et l’autre cas il a, comme Thorr, le rôle d’un dieu de la fertilité que l’on tenait pour le maître des récoltes. C’est donc à Perun que s’adressait le paysan slave pour obtenir les deux biens les plus précieux aux yeux de tout paysan : la pluie et le beau temps. Or il est avéré que l’homme primitif n’avait pas d’illusion sur les procédés les plus propres à toucher les dieux. La prière est bonne sans doute, mais les voies de fait valent mieux. Si l’on désirait la pluie, le mieux était de montrer au dieu de la façon la plus frappante ce qu’on voulait de lui : en plongeant son idole dans l’eau. La psychologie humaine n’a d’ailleurs guère changé par la suite. Les Indiens du Nouveau Mexique, convertis au catholicisme, plongent les statues des saints dans un puits pour obtenir, en temps de sécheresse, la pluie si ardemment désirée. On dit que les paysans siciliens en font autant. Nous n’hésiterons donc pas à conclure qu’à Kiev le dieu victime de ces cérémonies était Perun, et qu’une fois par an l’on enlevait sa statue du sanctuaire, et qu’on la traînait en procession, couverte du rubans et de fleurs, pour la jeter enfin dans le Dnépr. Le courant l’emportait à certaine distance pour la déposer ensuite sur la rive, à un endroit appelé pour cette raison Перуня Рѣнь. Puis on la ramenait au temple. Il est également probable que la noyade était accompagnée de lamentations des femmes, de chants lugubres pleurant le dieu mort.

Considérons à nouveau le texte de la Chronique. On pourrait supposer qu’il n’accuse tout bonnement qu’une méprise, vraie ou prétendue, de la part de l’annaliste : la cérémonie prise pour un outrage infligé à Perun, à peu près comme tel pasteur protestant pourrait inculper de sacrilège les Indiens du Nouveau Mexique en les voyant traiter leurs saints de cette façon. L’auteur aurait omis, à bon escient, tous les faits qui s’opposaient à une interprétation si réconfortante pour ceux à qui tenait à cœur la victoire foudroyante du christianisme. Cette hypothèse est à la rigueur possible ; j’hésite pourtant à l’adopter.

Il est plus vraisemblable, à mon avis, de supposer que Vladimir, en Normand rusé, a mis à profit cette cérémonie annuelle, que naturellement il connaissait bien, pour se débarrasser de l’idole de Perun en la laissant s’en aller à la dérive et par-dessus les cataractes du fleuve : c’était là chose facile avec la connivence de quelques hommes gagnés d’avance. C’était là aussi comme un accident, un accident inévitable... Entre temps le prince pouvait s’arranger pour que saint Basile, le patron de son beau-frère, prît la place laissée vacante par Perun : il est beaucoup plus facile, en religion comme en amour, de remplacer l’objet d’un culte par un autre objet, un dieu par un saint, que de lui substituer le vide, le vide du monothéisme judaïque. C’est au reste ce qu’enseignait le pape Grégoire le Grand, en paroles dûment mesurées, dans une lettre mémorable adressée à son serviteur, saint Augustin, l’apôtre des Anglo-Saxons. Il est à croire que les conseillers grecs de Vladimir en savaient autant sur la politique ecclésiastique que le grand pape de l’Occident.

 

*

 

Nous ne saurions terminer cette étude sans reconnaître la hardiesse dont nous faisons preuve. Il s’agit ici, à le dire en toute franchise, de l’exégèse d’un texte historique par la méthode comparative et le folklore. Les historiens qui ne sont pas folkloristes s’y opposeront sans doute : nous ne saurions les en blâmer. Qu’ils veuillent bien pourtant prendre ceci en considération : la science du folklore n’a assurément nul besoin de s’arroger des fonctions qui ne lui appartiennent pas, car son champ propre est assez riche pour le labeur de ses adeptes ; mais elle peut aussi, comme toute autre science, prétendre au rôle d’auxiliaire et proposer ses services à d’autres disciplines et notamment à l’histoire. L’histoire n’a-t-elle pas besoin d’elle dans le cas présent ? Nous ne pouvons en effet retenir les événements rapportés dans la chronique, tels que le chroniqueur les présente, parce qu’ils apparaissent comme contraires à tout ce que nous savons sur les réactions des hommes en matière de religion. Nous nous trouvons en face d’un récit inexplicable et qui ne peut qu’être rejeté par la critique comme une fiction saugrenue, — à moins qu’il ne soit tenu compte des faits folkloriques qui nous en donnent la clef. Au demeurant, que nos lecteurs, libres de tout préjugé, jugent de la nécessité et de la portée de l’hypothèse que nous venons de défendre[26].

 

Washington, D. C., mai 1935.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

_______

 

 

 

Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé sur le site de la Bibliothèque le 23 août 2026.

 

* * *

 

Les livres que donne la Bibliothèque sont libres de droits d’auteur. Ils peuvent être repris et réutilisés, à des fins personnelles et non commerciales, en conservant la mention de la « Bibliothèque russe et slave » comme origine.

 

Les textes ont été relus et corrigés avec la plus grande attention, en tenant compte de l’orthographe de l’époque. Il est toutefois possible que des erreurs ou coquilles nous aient échappé. N’hésitez pas à nous les signaler.



[1]   Nous savons par exemple que l’idolâtrie est une tard-venue chez tous les peuples de langue indo-européenne. Pour ne citer que deux exemples : les anciens peuples de l’Italie ignoraient les idoles avant leur contact avec les Étrusques et les Grecs. Suivant Tacite (Germania, с. IX), les Germains se contentaient d’adorer leurs dieux dans des bois sacrés : chez eux il n’y avait ni temples ni idoles. On sait aussi qu’au temps des Wikings cet état de choses avait déjà changé : la Norvège, la Suède et l’Islande connaissaient les temples et les idoles.

[2]   Voir Revue archéologique, Ve série, t. XXXVI, p. 77-9З.

[3]   Sur Perun voir : L. v. Schroeder, Arische Religion, II, Leipzig, 1916, pp. 599 et suiv., et 60З et suiv. ; A. Brückner, dans Chantepie de la Saussaye, Lehrbuch der Religionegeschichte, éd. A. Bertholet et E. Lehmann, Tübingen, 1925, II, pp. 506, 510, 512, etc. Les survivances du Perun slave sont beaucoup plus nombreuses que ne le suppose Brückner: voir Bertram, Jenseits der Scheeren, oder Der Geist Finnlands, Leipzig, 1856, p. 5 ; W. H. Boscher, Die Gorgonen und Verwandtes, Leipzig, 1879, p. 86; Baltische Studien, XXVIII (1878), p. 386; Moses Gaster, Studies and Texts, Londres, 1935-1938, II, pp. 1168 et suiv. ; W. R. S. Ralston, The Songs of the Russian People, Londres, 1872, p. 87. Sont dérivés de Perun le pol. Pierunie, qui dans le patois de la Silésie polonaise veut dire « diable », et le finlandais Piru; voir John Abercromby, The Pre- and Proto-historic Finns, Londres, 1898, I, p. З29.

[4]   S. H Cross, The Russian Primary Chronicle (dans les Harvard Studies and Notes in Philology and Literature, XII), Cambridge, 19З0, p. 204; A. A. Sachmatov Повѣсть времениыхъ дѣтъ, I, Спб., 1916, pp. 148 et suiv.

[5]   Cross, op. cit., p. 180; Sachmatov, op. cit., pp. 96 et suiv.

[6]   Il est vrai que suivant la Jomsvikinga Saga le jarl Hakon sacrifie son fils Erling à Thorgerd Holgabrudr; mais il s’agit là d’une crise terrible : la bataille était imminente avec les pirates de Jomsburg. Il est probable que les Scandinaves de la Russie étaient capables d’en faire autant, mais, bien entendu, dans des cas tout à fait extraordinaires, et non pas, comme l’affirme la Chronique primitive, d’une manière habituelle.

[7]   Cross, p. 182 ; Sachmatov, p. 99.

[8]   Annales, I, 61, 5.

[9]   On pourrait citer, à la vérité, et l’on cite en effet souvent un texte pris dans l’appendice du vieux code de Gothland : « Ils sacrifiaient aux dieux païens leurs fils et leurs filles et leur bétail avec de la viande et des libations... » Mais c’est encore un document chrétien et bien postérieur à la chute du paganisme scandinave.

[10] Cross, p. 208; Sachmatov, pp. 156 et suiv.

[11] Rois, cap. VIII. Je laisse de côté d’autres calques tels que l’histoire des missions envoyées par les juifs, les mahométans, les catholiques romains et les orthodoxes ayant pour but la conversion des Russes à la « vraie » religion, tentatives qui finissent par la victoire des orthodoxes (Cross, pp. 18З et suiv.; Sachmatov, pp. 103 et suiv.). Ce récit est calqué sur l’histoire des tentatives analogues faites par les mahométans, les orthodoxes et les juifs pour convertir les Khazars (voir C. R. Beazley, The Dawn of Modem Geography, Londres, 1897-1906, II, p. 22З). Je passe aussi sous silence l’histoire de la maladie de Vladimir, guérie par son baptême (Cross, pp. 200 et suiv.; Sachmatov, p. 140) : elle repose en dernière analyse sur la lèpre légendaire de Constantin; il y a dans la Chronique bien d’autres récits du même genre, et tout aussi curieux à plus d’un point de vue.

[12] Si l’on trouve, dans des documents russes relativement modernes, des chênes nommés « chênes de Perun », ce ne peut être que par l’effet d’une survivance du culte des arbres, et nous sommes fondés à tenir ces chênes de Perun comme datant de l’époque.

[13] Il est inutile d’en dire plus : tout voyageur qui a vécu parmi « les sauvages », qu’il soit missionnaire ou non, tombera d’accord sur ce point. On peut pourtant signaler la destinée tragique d’un prince des Huns de Crimée, nommé Grod, qui, converti au christianisme, se mit à détruire les idoles et fut promptement massacré par ses sujets; voir Jean Malalas, Chronogr., pp. 431-432 de l’édition de Bonn; Théophanès, Chronogr., pp. 269-270 de l’édition de Bonn ; Jean d’Éphèse, Hist. eccl., p. 475.

[14] Gaster, op. cit., II, pp. 1170, 1172, 1 174.

[15] Ralston, op. cit., p. 210.

[16] Ibid., p. 234.

[17] Ralston, op.. cit., p. 241. Les chansons chantées en cette occasion mentionnent des sacrifices faits au bouleau, ce qui nous fait supposer que l’arbre était bien censé être le représentant d’une divinité, à moins qu’il ne fût lui-même un démon. On a d’ailleurs relevé des coutumes analogues en Allemagne, où le bouleau a un «double» humain, nommé saint Jean (Johannes), qu’on jette dans l’eau en même temps que l’arbre. La même personnification se retrouve chez les Slovènes de la Carinthie et de la Carniole. Là on coupe un bouleau le jour de saint Georges, on le couvre de rubans et d’autres ornements, puis on le porte en procession au village. À la tête de la procession marche «Georges le Vert», qui est un jeune homme couvert de la tête aux pieds de branches de bouleau. À la fin de la fête on jette Georges le Vert, ou bien une poupée qui le représente, dans l’eau, rivière ou étang. On nous dit expressément que le but de cette cérémonie est d’assurer la pluie aux champs et aux vergers (voir L. v. Schrœder, op. cit., II, pp. 252 et suiv.). Des coutumes analogues ont été relevées en France, en Angleterre et dans les pays méridionaux ainsi qu’en Roumanie (Marcu Beza, Paganism in Roumanian folklore, Londres et New-York, 1928, pp. 31 et 35.

[18] A. Barth, The Religions of India, Londres, 1889, p. 276. Le plus ancien témoignage européen de ce rite indien est, si je ne me trompe, le récit de Warren Hastings, publié dans Asiatic Researches, I, p. 255. On a noté une cérémonie analogue chez les Oraons de la Bengalie. Peu de temps avant les moissons, les jeunes gens vont à la forêt pour y chercher un jeune arbre (karam). On plante cet arbre dans le sol au centre du village, puis on le couvre de fleurs et de chandelles. On sert un banquet, puis les villageois passent la nuit entière à danser autour de l’arbre. À la pointe du jour, on le porte à la rivière la plus proche pour l’y précipiter (F. Hahn, Journal of the Asiatic Society of Bengal, LXXII, part III, p. 13).

[19] Schol. Z 136 LV (aussi Schol. Townl.); voir Tümpel, Philologue, 1889, p. 682; R. Eisler, Weltenmantel und Himmelszelt, Munich, 1910, p. 731. Les plus anciens documents sont, comme on peut s’y attendre, babyloniens, et ils se rattachent au culte de Tammuz. Le beau Tammuz est censé être né d’un arbre. Son image était une idole de bois ou bien une simple bûche. Le jour de sa fête on oignait cette bûche ou cette image, les femmes pleuraient, après quoi on la jetait dans le fleuve (voir S. Langdon, Tammuz and Ishtar, Oxford, 1914, pp. 10 et suiv.). Il paraît qu’en Égypte on traitait Osiris à peu près de la même façon : on jetait dans le Nil (voir A. Erman, dans Sitzungsberichte der Berliner Akademie der Wissench., XLIII, p. 929 et 934). Des cérémonies semblables ont été notées chez les Peaux-Rouges par les Espagnols peu après la découverte du Nouveau Monde. C’est ainsi que certaines tribus des Indiens Creek, à en croire Pierre Martyre, célébraient annuellement une fête dont il nous donne la description. Une rude image de bois est attachée à une perche qu’on plante solidement dans le sol. Du lever du soleil jusqu’à son coucher tout le monde danse autour de cette perche et de l’image, en battant des mains. À la nuit tombante, on détache la statue pour la jeter à la mer ou dans une rivière. L’idole disparaît ainsi, et l’on n’en voit plus rien. Tous les ans on en fabrique une nouvelle (voir Pierre Martyre, De orbi novo, pp. 26З et suiv.).

[20] Sir James Frazer, The Dying God, Londres, 1911, pp. 240 et suiv.

[21] W. Mannhardt, Der Baumkultus, Berlin, 1875, p. 365.

[22] Ibid., p. 366.

[23] Ibid., p. 251 et suiv.

[24] Frazer, op. cit., p. 263.

[25] Ibid., p. 265.

[26] J’ai laissé de côté, à bon escient, la tradition parallèle sur la chute du culte de Perun à Novgorod, dont la statue fut jetée dans le Volchov après la conversion des habitants (voir Ralston, p. 94, n. 2). Les miracles qu’on signale comme survenus en cette occasion accusent d’ailleurs un assez long travail légendaire.