LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE
— LITTÉRATURE RUSSE —
Hélène Iswolsky
(Извольская
Елена
Александровна)
1896 — 1975
LA CRISE BOLCHEVISTE
ET LA POÉSIE RUSSE
1924
Article paru dans la Revue de France,
III, 10,
1924.
Ce
texte est publié avec l’accord des héritiers d’Hélène Iswolsky ; le
téléchargement est autorisé pour un usage personnel, mais toute reproduction
est strictement interdite.
La
poésie russe, représentée au commencement du siècle par une pléiade brillante
de symbolistes et d’esthéticiens, devait subir, au contact de la Révolution,
une crise des plus significatives. Sous l’impulsion des idées nouvelles, elle
changea soudain de rythme et de ton, devint brutale, âpre, entrecoupée
d’explosions barbares. Pour les poètes russes d’aujourd’hui, le ciel est plein
de lourds nuages, l’atmosphère est chargée d’angoisses et d’inquiétudes, et la
Russie
Ressemble
d’une façon si effrayante
À
l’écriture tourmentée de Pierre le Grand.[1]
Les
parnassiens d’hier, tels que Alexandre Block, Viatcheslaw Ivanoff,
Goumileff, Brioussoff, etc., qui avaient été pendant de longues années à la
tête du mouvement poétique russe, ressentirent profondément le choc de la Révolution.
Celle-ci a tout d’abord trouvé son expression dans le fameux poème d’Alexandre
Block, les Douze, qui a suscité une si vive curiosité et de si
passionnées polémiques parmi les Russes de tous les partis :
Le
vent rôde, la neige danse.
—
On
voit passer douze hommes.
Courroies
noires des carabines,
Des
feux, des feux tout autour.
Un
mégot entre les dents,
la casquette sur l’oreille —
Véritable
attirail de gueux.
Liberté,
liberté,
Ah !
ah ! sans foi, ni
loi !
Tra ta ta.
Tiens
bien ton fusil, camarade, et ne tremble point,
Tirons
une volée sur la sainte Russie.
Ah !
ah ! sans foi, ni loi.
Il
fait froid, camarade, il fait froid.
Rappelons
cet autre poème de Block, contemporain des Douze, qui porte, lui aussi,
l’empreinte profonde du siècle ; il exprime bien, en effet, l’idée
maîtresse de cette Russie nouvelle, effrayante, se réveillant d’une longue
torpeur et affirmant son âme insoupçonnée, une âme de barbare et
d’Asiate :
Nous
sommes des Scythes, des
Asiates,
Aux
yeux obliques et avides.
Et
les Scythes jettent leur défi à la vieille Europe :
Oh !
vieux monde, tant que tu respires encore
Et
que tu souffres d’un doux tourment,
Arrête-toi,
sage comme Œdipe,
Devant
le Sphinx à l’ancienne énigme.
La
Russie est le Sphinx ; triomphante et douloureuse,
Ruisselante
de sang noir,
Elle
te regarde, te regarde,
te regarde,
Avec
haine et amour.
Certes,
on peut discuter les appétits sauvages qui dominent ce poème, et il reste à
savoir si l’ancêtre aux pommettes saillantes et aux yeux obliques est le digne
inspirateur de la Russie de demain. Mais cette œuvre est très impressionnante,
avec ses lourdes strophes, naïves et majestueuse à la fois, et qui ont une
sonorité d’airain :
Nous
aimons tout — le feu des
nombres arides,
Et
le don des visions divines.
Nous
compterions tout — l’esprit
tranchant des Gaulois,
Et
le sombre génie germanique.
Nous
nous souvenons de tout
— de l’enfer des rues parisiennes,
De
la fraîcheur de Venise,
Du
parfum des citronniers lointains,
Et
de la silhouette brumeuse de Cologne.
Nous
aimons la chair, sa couleur et son goût,
Et
son odeur âcre et mortelle.
À
qui la faute, si votre squelette vient à craquer
Entre
nos pattes caressantes et lourdes.
Nous
avons l’habitude de saisir par la bride
Et
de dompter les cavales frémissantes,
De
briser leurs croupes massives
Et
de mater les esclaves rebelles.
La
Russie... c’est elle, elle seule, qui hante les dernières pensées de Block ;
il s’en fait l’interprète frémissant, l’avocat passionné ; il cherche à
pénétrer avec angoisse l’énigme tragique de
la Révolution :
Oh !
Russie ! Russie mendiante !
Tes
cabanes grises,
Tes
chansons sont comme les larmes d’un premier amour.
Je
ne sais point te plaindre,
Et
je porte pieusement ta croix.
Tu
peux livrer au premier venu
Ta
beauté de fille de brigand.
Il
peut te leurrer, te tromper,
Tu
ne te perdras point, tu ne saurais périr,
Et
seule la tristesse voilera
Les
traits de ton beau visage.
Un
critique russe, Ilia Erenbourg, écrit : « Pouchkine fut le premier
amour de la Russie ; après lui, elle aima beaucoup, mais elle connut Block
à une période tragique, en plein enfer, alors qu’il semblait qu’il lui fût
impossible d’aimer ; elle le connut et l’aima. » Et Block est mort
dans ses bras.
Block
n’a pas été seul à être hanté par l’énigme de la Révolution russe. Dans la
littérature qui a surgi dans ces dernières années, une large place est occupée
par les œuvres où poètes et philosophes s’efforcent à résoudre le troublant
problème de cette crise nationale. Maximilien Volochine, qui, lui aussi,
appartient à l’ancien groupe des parnassiens et qui est demeuré en Crimée,
s’inspire des mêmes idées d’amour et de pardon qui animent les derniers poèmes de
Block.
C’est
pour toi que Souzdal[2] et Moscou
Rassemblèrent
les terres,
Amassèrent
la fortune,
Et
enfouirent la dot au fond des coffres.
—
Et
ils t’élevèrent en fiancée
Dans
ton palais splendide mais trop étroit.
C’est
pour toi que le Zar-Menuisier
Construisit
la vaste maison à la source des fleuves,
Aux
fenêtres ouvertes sur cinq mers.
Par
ta beauté et ta puissance tu étais l’épouse
La
plus convoitée par les princes d’outremer.
Mais
tu aimais depuis l’enfance
Les
monastères profonds dans les bois,
La vie nomade dans la steppe sans route, le repère des brigands,
et le bagne.
Tu
n’as pas voulu être reine,
—
Tu
t’es livrée aux brigands et aux voleurs,
Tu
as incendié les villes et les champs
Détruit
l’ancienne demeure,
Et
tu es partie, mendiante et insultée,
Esclave
du dernier esclave.
Mais
oserai-je te jeter la pierre,
Et
juger la flamme folle qui t’anime ?
Ne
te saluerai-je point jusque dans la boue,
En
baisant la trace de ton pied nu ?
Toi,
sans gîte, déchaînée, ivre,
Toi,
Russie, fille démente du Christ !
Mais
il ne faut pas croire cependant que ceux qui traversent là-bas la tragique
épreuve se contentent de pardonner et d’accepter, sans chercher à vaincre et à
dominer l’esprit de démence qui est passé sur la Russie. Nombreux sont ceux qui
vivent dans le recueillement et dans l’attente et qui, bravant la mort, ont su
conserver la sérénité dans l’inspiration et atteindre à une foi tranquille et
forte. Pour ceux-là l’épreuve qu’ils traversent, et qui est souvent volontairement
acceptée, est une épreuve purificatrice et nécessaire aux âmes véritablement
bien nées ; c’est Anna Achmatowa qui repousse la voix tentatrice :
Elle
me disait — viens,
Quitte
ton pays obscur et coupable.
.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je
laverai le sang de tes mains,
J’enlèverai
la honte noire de ton cœur,
J’effacerai
par un nom nouveau
Le
souvenir des défaites et des insultes.
—
Mais,
calme et indifférente,
Je
fermais mes oreilles,
Afin
que cette parole indigne
Ne
souille point ma douleur.
Et
voici, après la tourmente, les premiers signes de l’apaisement prochain :
Tout
est saccagé, trahi, vendu,
L’aile
noire de la mort voltige,
Tout
est rongé par l’avide tristesse.
D’où
nous vient alors cette lumière ?
Le
jour, un parfum de cerisier monte
Des
bois étranges, au delà de la
ville,
Et,
la nuit, la transparence du ciel de juillet
Est
pleine de constellations nouvelles.
Et
le merveilleux frôle de si près
Les
maisons souillées et en ruine.
C’est
Goumileff, qui va bientôt mourir, fusillé par les Bolchevistes et qui résume en
quelques vers très simples le code de courage et d’honneur qui le
soutient :
Lorsque
les balles sifflent,
Et
que les vagues brisent le bordage,
Je
leur enseigne à ne pas être lâche,
À
ne pas être lâche et à faire ce qu’il faut.
Et
lorsque la femme au beau visage,
— Celui qui nous est uniquement cher —
Dit : « Je ne vous aime pas »,
Je
leur enseigne à partir,
À
partir sans retour.
C’est
Viatcheslaw Ivanoff (jadis dit « le Magnifique »), qui raconte, dans
ses Sonnets d’hiver, la mélancolie des longues nuits de Pétersbourg, où
lui sont apparus, sans le troubler, les
fantômes de la misère et de la mort :
Jette
ton fagot près du poêle,
Fais
cuire la soupe — et que
l’heure te suffise ;
Puis
dors, puisque tout autour de toi sommeille.
Oh !
la tombe de l’éternité est profonde !
La
source vivante est gelée,
La
fontaine de flamme se fige...
Oh !
ne me cherchez point sous le linceul !
Mon
cercueil est porté par mon double, esclave docile,
Mais
le véritable moi, infidèle à la chair,
Construit
ailleurs son temple surhumain.
Mais
ceux dont les œuvres peuvent véritablement nous surprendre sont les quelques
poètes qui ont gardé intacts l’amour de la vie, la joie de chanter, toute la
fraîcheur et la jeunesse de leur inspiration, à peine troublée par les grands
événements qui se déroulent autour d’eux. Le vieux poète Feodor Sologoub est de
ceux-là :
J’ai
éreinté ma chair folle,
Et
gaspillé les biens que j’avais reçus
Et
j’ai atteint les portes de la nuit,
Las,
nu et sans défense.
Et
je prie le cher Seigneur,
Comme
jamais je ne l’avais prié :
— Donne-moi encore un peu de force
Pour
cette vie accablante.
Les
chagrins terrestres sont insupportables,
Et
ces labeurs au-dessus de mes forces,
Mais
que les printemps sont adorables,
Et
fraîches les caresses de la source !
Et
voici Kousmine, poète charmant, dont les strophes légères et gracieuses
semblent, par moments, inspirées par la muse riante de Pouchkine ; au delà
des sombres paysages et de la navrante actualité, c’est Venise qu’il voit lui
sourire de loin :
Il
semble que Tiepolo ait fondu
Ces
chaudes nuées de satin ;
Les
ananas jaunissent
Sur
le balcon de Cléopâtre ;
Le
café fume, la lune falote
Danse
au ciel, comme un esquif ;
Le
gazouillement des sérénades
Fait
bâiller le cœur léger,
Tandis
que Cimarosa babille,
Amoureux
et discret.
Une
autre esquisse signée par ce poète a toute la finesse d’une vignette
romantique :
Certes,
le tendre Chodoyewsky
A
gravé l’image de mon rêve,
—
Ce
jardin à l’allemande,
Cette
maison un peu naïve
Et
ces buissons d’épine-vinette.
L’orage
s’apaise derrière la colline,
Le
cor lui répond du fond des bois,
Et
l’oncle aux lunettes rondes
Penche
sur les fleurs
Sa
robe de chambre aux étonnants ramages.
Quelle
note de gaîté, de frivolité, de grâce, l’œuvre de Kousmine apporte parmi ce chœur
de voix graves et douloureuses ! Les poèmes, dont nous avons donné ici un
court aperçu, semblent indiquer que le groupe des anciens parnassiens a
sensiblement évolué, tant au point de vue de la forme que de la pensée.
La
crise révolutionnaire a fait naître un souci de simplicité, de sobriété et de
mesure, que les anciennes œuvres ne faisaient point pressentir. L’emphase est
morte, morte aussi la recherche et la somptuosité des formes ; elles ont
été remplacées par une grâce tout intime d’un goût à la fois plus discret et
plus sûr. Les mirages éclatants, les riches et trop luxueuses peintures ont
disparu ; ce sont aujourd’hui des fusains sévères, des pointes-sèches
délicates, mais où l’inspiration, condensée, clarifiée, rejaillit avec une puissance
nouvelle.
Un
certain nombre de poètes, soit par enthousiasme, soit par opportunisme, se sont
mués en parnassiens rouges et servent avec ferveur la cause des Soviets. Mais
les œuvres de circonstance, même quand elles sont signées de noms illustres,
n’ont qu’un intérêt d’actualité qui ne survivra pas à l’ère qui les a vues
naître. D’ailleurs, ces chefs d’une école ancienne ne se sentent pas à l’aise
dans ce décor nouveau et ne sauraient diriger un mouvement qu’ils n’ont pas
créé. Mais ils sont les gardiens de la tradition poétique russe, les
grands-prêtres de l’art, que les bolcheviks entourent du plus grand respect. Le
poète Valéry Brioussoff remplit un poste officiel à la section littéraire du
commissariat de l’Instruction publique. Il travaille notamment à créer une
méthode scientifique de la prosodie russe. « Je le vois encore, écrit Ilia
Erenbourg, grisonnant, mais toujours intransigeant et sec, à la Chancellerie du
Lito[3].
Les murs sont couverts de schémas compliqués représentant l’organisation de la
poésie russe ; les machines
à écrire multiplient les listes, les rapports et les vers enfin systématisés. »
Parmi
les poètes dont la vogue ne date pas d’aujourd’hui, mais qui sont devenus les
apôtres de la Révolution, il faut citer Mayakowsky, futuriste et bolchevik,
très extravagant, très hardi, et qui rédige pêle-mêle des manifestes
artistiques, politiques et philosophiques.
Ainsi,
jusqu’à aujourd’hui, la vie nous échappait.
On
écrivit pour nous « l’Évangile »,
Le
« Coran »,
Le « Paradis
perdu » et « retrouvé »,
Et
encore,
Et
encore,
Un grand nombre de livres.
Ici,
Sur
la terre,
Nous
voulons vivre, ni plus ni moins
Que
tous ces sapins,
Ces
maisons, ces arbres, ces chevaux, cette
herbe ;
Nous
avons assez des douceurs célestes,
Laissez-nous
manger du pain de seigle.
Nous
avons assez des passions livresques,
Laissez-nous
vivre avec une épouse vivante.
Là-bas,
Aux
vestiaires des théâtres... il n’y a plus
Que
les paillettes des étoiles d’Opéra,
Le
manteau de Méphistophélès.
Les
vers de Mayakowsky ne sont ni harmonieux ni gracieux ; on dirait, par
moment, un boniment récité sur les tréteaux d’une
foire. Mais il y a une énergie latente dans ces
lignes ; une nouvelle et
avide joie de vivre, une faim du bon pain de seigle et de l’épouse bien
vivante, d’autant plus frappante chez le représentant
d’une génération toute cérébrale. Hier encore, les esthètes russes se plaisaient
trop souvent à se parer du manteau de Méphistophélès ; mais l’âpre souffle
de la tempête a ruiné pour longtemps en Russie le goût romantique des paillettes
et des travestis. Combien sont ceux qui, comme Mayakowsky, ayant jusque-là vécu
sous les feux artificiels de la rampe, se sont trouvés soudain sous la lumière
crue de la réalité. Et ceci est à retenir.
Ce
désir d’en finir avec les spéculations livresques et les rêves nébuleux se
révèle plus puissant encore chez Serge Essenine[4],
poète véritablement issu de la Révolution ; c’est un débutant, un
autodidacte ou presque, un jeune paysan aux instincts primitifs et qui ne
craint ni Dieu ni diable. Brutal, insolent, mais doué, et habile à jongler avec
les mots et les rythmes, il n’a pas été sans étonner le monde, lorsqu’il a
lancé son fameux : « Que ma voix te dévore, Seigneur », ou
déclaré farouchement :
J’écarterai mes jambes jusqu’en Égypte,
J’arracherai les fers de vos souffrances,
Et j’enfoncerai mes griffes
Dans les deux pôles neigeux.
Et
il affirme fièrement :
Je
suis moi-même un gueux et un brigand,
Et
de par mon sang un voleur de chevaux.
Et
plus loin :
Je
n’ai encore jamais écouté la chair raisonnable
Avec
autant d’attention.
Mais
il sait aussi évoquer des paysages plus riants et plus doux :
Je
suis amoureux de ce soir,
La
vallée jaunissante est chère à mon cœur,
Et
le vent adolescent trousse jusqu’aux épaules
La
robe du jeune bouleau.
Sa
dernière œuvre, Pougatcheff, publiée à Berlin, est
un poème historique qui met en scène le célèbre rebelle Emiliane Pougatcheff en
révolte contre l’impératrice Catherine, et qui symbolise pour les bolcheviks le
génie de l’émeute populaire. L’inspiration de ce poème, qui est une tentative
d’épopée populaire et nationale, est éminemment lyrique, et les meilleures
pages sont surtout consacrées à la nature que ce jeune poète sait peindre
magistralement. Son procédé est d’ailleurs extrêmement original et consiste à
suggérer tout un paysage par quelques mots imagés, puissants, parfois brutaux.
Voici par exemple une description, ou plutôt une « suggestion » de
l’Orient :
Oh !
Asie, Asie, pays bleu,
Jonché
de sel, de sable et de chaux,
Où
la lune traverse si lentement le ciel,
En
grinçant des roues comme un fourgon kirghiz !
Ailleurs,
c’est un paysage nocturne :
Oh !
cette nuit ! ainsi que des dalles funèbres,
Les
nuages de pierre s’allongent dans le ciel.
Ou
un village surpris par l’émeute :
Voilà
une cheminée
À
cheval sur un toit,
En
voici une seconde, une troisième,
On
ne saurait les compter,
Et
la troupe sauvage de ces juments de bois
Galope
dans la poussière.
Mais
où vont-elles et pourquoi ?
Quelle
route poursuivent ces cavaliers ?
Et
l’émoi allonge son fouet
Sur
leurs yeux de verre.
Exemples
typiques de ce curieux art d’Essenine qui compare des nuages mouvants à
d’immobiles pierres tombales et l’immobilité d’un village à la galopade de
chevaux affolés.
Il
y a, dans les vers de ce poète encore si proche du primitif une fraîcheur, une
force, quelque chose de tendre et d’intempestif à la fois. « Quand
comprendrez-vous enfin, écrit Erenbourg à ce sujet, que Essenine est ivre du
vin de la licence, de la querelle, de la souffrance et de l’amour ? Ce
gueux n’est pas un faux apache sorti d’un de vos bals masqués ; c’est un
visage de feu qui vous contemple du fond des jeunes forêts de Riazan ou de
Kalouga. Visage effrayant, livres effrayants ! »
Cette
puissance de vie et de jeunesse émane également des poèmes de Marina Zvétaiéva,
qui, malgré des âpretés et des révoltes, sait trouver des inflexions de pitié
et de tendresse très féminines. Voici une complainte où la Russie pleure ses
fils immolés par une guerre fratricide :
Aidez-moi !
mes jambes fléchissent,
Un
brouillard de sang voile mon regard.
À
gauche, à droite,
Des
bouches ensanglantées...
Et
chaque blessure crie :
« Mère ! »
Moi,
qui suis ivre,
Je
n’entends que ces cris,
Sortis
de mes entrailles,
Et
qui retournent à mes entrailles :
« Mère ! »
Ils
sont couchés l’un près de l’autre,
Rien
ne saurait les séparer.
C’est
un soldat,
Un
des nôtres ? ou un des leurs ?...
L’un
était Blanc[5], le
voici rouge,
La
mort l’a empourpré.
L’autre
était Rouge, et
le voici tout blanc,
La
mort l’a fait pâlir.
De droite,
de gauche,
Derrière,
et droit devant nous
Rouge et Blanc crient :
« Mère ! »
Sans force,
Sans colère,
Longuement, obstinément,
Jusqu’au ciel :
« Mère ! »
On
s’est beaucoup occupé ces temps-ci de l’art dit prolétaire qui aurait surgi en
Russie. M. Toupine, qui a consacré à ce sujet un substantiel article dans les Écrits Nouveaux,
conclut à l’évidente stérilité de ce mouvement. Cette stérilité s’explique, en
effet, par l’impossibilité d’emprisonner l’art dans une formule doctrinaire, et
surtout dans une formule sociale ; la guerre des classes ne saurait
exister en littérature.
André
Bely, qui est un des idéologues les plus remarquables de la Révolution russe,
donne à ce sujet quelques curieuses explications :
« La
question de l’art et de la littérature prolétaires, écrit Bely, fut un sujet de
discussion dans les camps les plus opposés. Dans les uns, on affirmait, a priori, la puissance et la
fécondité de la littérature prolétaire ; on en mesurait et en fixait
d’avance les formes. Les prolétaires devaient écrire en ïambes ou en chorées,
éviter les rythmes trop compliqués ; cette poésie allait chasser
l’individualisme ; le mot moi lui-même était destiné
à disparaître et serait remplacé par « nous ».
»
Dans le camp opposé, la poésie prolétaire était, a priori, déclarée
impuissante et sans intérêt ; les poètes prolétaires étaient représentés
comme des gaillards à l’esprit tendancieux, à la mâchoire carrée, dont la seule
mission allait être de briser à coup de triques le buste de Pouchkine.
»
Tandis qu’on poussait ces cris pour ou contre la poésie prolétaire, les poètes
de ce nom étudiaient obstinément, avec ferveur et modestie, la muse de
Pouchkine, de Tioutcheff et de Gogol ; ils se pénétraient pieusement des
éternelles traditions de l’art. Pendant toute la saison 1918-1919, j’eus l’occasion
de travailler avec un groupe de poètes prolétaires qui se passionnaient pour
les études littéraires et linguistiques. Au lieu de combattre l’individualisme,
voici ce que prêchait un de leurs critiques, ancien ouvrier : la poésie
ne pourra se développer que par un maximum de dynamisme et d’individualisme.
Au lieu de se contenter du nous collectif, les prolétaires parlaient de
plus en plus souvent de la sensation concrète du moi cosmique. À la
place des âpres destructeurs de valeurs (attendus par les uns, honnis d’avance
par les autres), apparaissait une nouvelle école de poètes, combien plus
sérieuse que la phalange des poètes de brasserie. »
Ainsi,
au sein même de ce groupe de prolétaires, livrés à eux-mêmes, une sélection se
fait, au détriment de l’idée collectiviste, et ici, comme toujours, l’homme ne
saurait s’élever qu’en se cultivant et en se différenciant des autres hommes.
Voilà pourquoi la poésie prolétaire, comme telle, était destinée à échouer
inévitablement ; mais il ne faut pas ignorer ce goût profond du peuple
russe pour l’art et les belles lettres ; grâce à ce goût, le simple
ouvrier aime et comprend la muse d’un Pouchkine ou d’un Gogol et se laisse séduire
par les traditions les plus pures de l’art. Aussi est-il parfaitement possible
que, du fond de ces masses populaires si intuitives et si douées, puisse surgir
un jour une école poétique véritable, sans étiquette politique, mais sincère et
enthousiaste et, comme le dit Bely, tellement plus sérieuse que celle des
poètes de brasserie.
C’est
contre ces « poètes de brasserie », contre le vain verbiage
littéraire, que semble s’élever aujourd’hui l’élite des écrivains russes. Épris
de vérité, de sobriété, de sincérité, ils ne craignent point la brutalité, mais
ils ont horreur de l’artifice et de l’éloquence creuse. Six ans de la plus terrible
épreuve, six ans durant lesquels la vie semblait en Russie être tarie jusque
dans sa source, ont profondément altéré les esprits et bouleversé, comme nous
l’avons vu, les assises même de l’art. Le romantisme est mort en Russie, avec
toutes ses splendeurs et toutes ses attrayantes harmonies ; mais à sa
place de nouvelles tendances commencent à se dessiner. Chez certains, ces
tendances sont nettement classiques ; le mot peut étonner et même choquer,
prononcé à une époque de destruction ; mais l’art en Russie a échappé, par
un véritable miracle, à ces influences destructives ; s’il a subi les
secousses profondes et le choc des idées nouvelles, il les a interprétées et
transposées à sa façon, sans se soucier de la politique et des querelles
sociales, sans jamais se laisser frôler par « l’aile noire de la
mort ».
C’est
le poète Ossipe Mandelstam qui a le mieux exprimé dans son œuvre ces nouvelles
tendances de la littérature russe. Dans un article publié dans la revue
littéraire le Dragon, Mandelstam a exposé des idées très curieuses sur
l’évolution de l’art et de la culture :
« La
poésie est le soc qui laboure le temps et le creuse de telle façon que les
couches les plus profondes du temps, sa terre la plus fertile, se trouvent à la
surface. À certaines époques, l’humanité ne se contente plus de l’actualité et
désire découvrir les couches profondes du temps, comme le laboureur désire
découvrir des terres en friche. La révolution dans l’art mène fatalement au
classicisme, et cela non pas parce que David a cueilli la moisson de
Robespierre, mais parce que ainsi le veut la terre. Il nous arrive souvent
d’entendre dire : « Cette œuvre est belle, mais elle date
d’hier. » Et moi je dis : « Hier n’est pas encore né ; rien
n’a encore existé réellement. Je désire qu’il y ait de nouveau des Pouchkines,
des Catulles, des Ovides, et je ne saurais me contenter des Pouchkines, des
Catulles, des Ovides historiques. » Ainsi Mandelstam ne considère plus ni
le passé, ni l’avenir, mais une vérité unique et constante, qui englobe le
passé et l’avenir, et se manifeste chaque fois que l’humanité creuse hardiment
la terre fertile qui lui a été donnée. La nécessité d’un art classique et la
notion que nous vivons en des temps aussi héroïques que ceux des anciens, tels
sont les deux principes sur lesquels repose la pensée de Mandelstam. Dans son
poème les Ténèbres de la Liberté, Mandelstam a su exprimer le rythme
même des événements qui se sont déroulés en Russie ; ses strophes semblent
porter en elles tout le poids de la destinée et gémir sous le fardeau d’un
monstrueux pouvoir :
Frères, louons les ténèbres de
la liberté,
La grande année
taciturne.
Louons le fardeau que
le tribun public
Accepte au milieu des
larmes,
Le
sinistre fardeau du pouvoir,
Et
son insupportable poids.
Celui
qui a du cœur doit deviner,
oh ! temps !
Que
ton vaisseau coule à pic.
Eh
bien, tentons la chose. Le gouvernail grince...
Un grand
coup de barre maladroit.
La
terre vogue. Hommes, prenez courage,
Creusez
les flots, ainsi qu’avec un soc.
Et
souvenons-nous jusque dans les glaces de Léthé
Que
la terre nous a coûté dix fois le ciel.
Enfin,
dans ses poèmes intitulés Tristia et les Vers de Léthé, Mandelstam retourne
aux sources antiques de l’inspiration. Il est curieux de trouver chez un Russe,
et en plein bolchevisme, le tempérament et les conceptions artistiques d’un
Latin. Maintes lignes, maintes images de ces poèmes évoquent les Métamorphoses ;
mais Mandelstam n’imite jamais aveuglement ; son
œuvre n’est pas un pastiche, mais une savante et féconde transposition :
Il
ne nous reste plus que des baisers,
Velus
comme les abeilles fragiles,
Qui
meurent lorsqu’elles quittent leur ruche.
Leurs
ailes bruissent dans la nuit transparente.
Le
sombre bois de Taygète est leur patrie,
Leur
nourriture : le temps, la menthe, la consoude.
Mandelstam
est peut-être le plus pur et le plus viril des poètes russes d’aujourd’hui. Si
Alexandre Block a été l’interprète d’une époque révolutionnaire destructrice et
morbide, l’auteur de Tristia et des Ténèbres de la Liberté est un des premiers à
reconstruire un art et une idéologie positive. Il est le meilleur représentant
de cette nouvelle école poétique russe, qui oppose à l’art déchaîné et brutal
d’un Essenine, aux farces de pitre génial qu’est Mayakowsky, une œuvre très
harmonieuse, très belle et très puissante.
La
réalité tragique qui a brisé l’essor de l’ancienne poésie russe a enseigné aux
nouveaux poètes, quels qu’ils soient, l’amour simple des vérités
primordiales : le prix de la vie, l’imminence de la mort, l’attachement
profond à ce pays qui souffre, la valeur de l’énergie personnelle, le souci de
la vérité. Sur ces assises nouvelles, la Russie commence à reconstruire son
temple ; faut-il dès lors s’étonner si l’architecture de ce temple révèle
déjà de plus nobles contours ?
Telles
sont les aspirations profondes de l’art qui est né et qui prend conscience dans
la fournaise tragique de ces six années. L’homme de génie qui trouvera la
formule définitive de cet art n’a pas encore paru. Mais le jour où il viendra,
nous pouvons espérer qu’il récoltera une riche moisson sur ce champ si
péniblement ensemencé, si douloureusement arrosé de sang et de larmes, par une
génération qui, au delà de la souffrance et de la mort, cherche passionnément
les accents sacrés de la beauté et de la vérité.
Hélène Iswolsky.
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Texte établi par la Bibliothèque
russe et slave ; déposé
sur le site de la Bibliothèque le 30
janvier 2026.
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[1] Rossimoff.
[2] Ancienne principauté russe qui joua un rôle
historique avant la période moscovite.
[3] Lito,
abréviation qui désigne la section littéraire du commissariat de l’Instruction
publique. Ilia Ehrenburg a consacré aux poètes russes contemporains quelques
études assez curieuses.
[4] Voir à ce sujet notre article de la Revue
de France du 15 avril 1921.
[5] Blanc, soldat de l’Armée
contre-révolutionnaire.