LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

 LITTÉRATURE POLONAISE

 

 

Kazimierz Waliszewski

1849 – 1935

 

 

 

 

LE ROMAN D’UNE IMPÉRATRICE

CATHERINE II

DE RUSSIE

d’après ses mémoires, sa correspondance

et les documents inédits des archives d’état

 

 

1893

 

 

 

 

 


Paris, Plon-Nourrit & Cie, 1893
.

 

 

 

 


TABLE

 

PREMIÈRE PARTIE. La grande-duchesse

LIVRE PREMIER. DE STETTIN À MOSCOU

CHAPITRE PREMIER. LE BERCEAU ALLEMAND — L’ENFANCE

I

II

III

CHAPITRE II. L’ARRIVÉE EN RUSSIE — LE MARIAGE

I

II

III

IV

V

VI

VII

CHAPITRE III. LA SECONDE ÉDUCATION DE CATHERINE

I

II

III

IV

V

VI

LIVRE II. À LA CONQUÊTE DU POUVOIR

CHAPITRE PREMIER LA JEUNE COUR

I

II

III

IV

V

CHAPITRE II. LA LUTTE POUR LE TRÔNE

I

II

III

CHAPITRE III. LA VICTOIRE

I

II

III

IV

DEUXIÈME PARTIE. L’impÉratrice

LIVRE PREMIER. LA FEMME

CHAPITRE PREMIER. PORTRAIT PHYSIQUE — CARACTÈRE — TEMPÉRAMENT

I

II

III

IV

V

VI

CHAPITRE II. INTELLIGENCE — ESPRIT — INSTRUCTION

I

II

III

CHAPITRE III. IDÉES ET PRINCIPES

I

II

III

IV

LIVRE II. LA SOUVERAINE

CHAPITRE PREMIER. ART DE GOUVERNER

I

II

III

IV

V

CHAPITRE II. POLITIQUE INTÉRIEURE. Police politique — législation — administration

I

II

III

IV

V

VI

CHAPITRE III. POLITIQUE EXTÉRIEURE

I

II

III

IV

V

LIVRE III. L’AMIE DES PHILOSOPHES

CHAPITRE PREMIER. GOÛTS LITTÉRAIRES — ARTISTIQUES — SCIENTIFIQUES

I

II

III

CHAPITRE II. CATHERINE ÉCRIVAIN — AUTEUR DRAMATIQUE — ROMANCIER — FABULISTE — JOURNALISTE — POÈTE

I

II

III

IV

CHAPITRE III. CATHERINE PÉDAGOGUE

I

II

III

LIVRE IV. PHYSIONOMIE INTIME

CHAPITRE PREMIER. VIE D’INTÉRIEUR

I

II

III

CHAPITRE II VIE DE FAMILLE — LE GRAND-DUC PAUL

I

II

III

IV

V

CHAPITRE III. MŒURS INTIMES — LE FAVORITISME

I

II

III

IV

CONCLUSION

 

PREMIÈRE PARTIE. La grande-duchesse

LIVRE PREMIER. DE STETTIN À MOSCOU

 

CHAPITRE PREMIER. LE BERCEAU ALLEMAND — L’ENFANCE

 

I. Le lieu de naissance. — Stettin ou Dornburg ? — Une paternité contestée. — Le grand Frédéric ou Betzky ? — La maison d’Anhalt-Zerbst. — II. La naissance de Figchen. — L’éducation d’une princesse allemande au XVIIIe siècle. — Mademoiselle Cardel. — Voyages et impressions. — Eutin et Berlin. — Un horoscope. — III. Les affinités russo-allemandes. — Influences russes en Allemagne ; rivalités allemandes en Russie. — La descendance du tsar Alexis greffée sur deux souches germaniques. — Holstein ou Brunswick. — Le triomphe d’Élisabeth ; Pierre-Ulric de Holstein devient son héritier. — Un courrier russe à Zerbst.

 

I

Il y a une cinquantaine d’années de cela, on se désolait dans un coin de vieille petite ville allemande : un chemin de fer devait passer par là, bouleversant à son ordinaire d’anciennes habitudes, éventrant de vieilles demeures, rasant d’antiques promenades, où plusieurs générations étaient venues prendre le frais. Parmi les objets ainsi menacés par l’impiété des ingénieurs, au grand désespoir des bourgeois de l’endroit, un arbre, un tilleul, d’apparence vénérable, semblait l’objet d’un culte spécial et d’un regret particulièrement aigu. Le chemin de fer passa tout de même. Le tilleul ne fut pas coupé, mais on l’arracha du coin de terre où il avait pris racine et on le transplanta ailleurs. Pour le mieux traiter, on le mit en face de la nouvelle gare. Il se montra insensible à cet honneur, et sécha sur pied. On en fit deux tables : l’une d’elles fut offerte à la reine de Prusse, Élisabeth, l’autre à l’impératrice de Russie, Alexandra Feodorovna. Les habitants de Stettin donnaient à cet arbre le nom de Kaiserlinde (tilleul impérial), et, à les en croire, il avait été planté par une princesse allemande, qui s’appelait alors Sophie d’Anhalt-Zerbst, que l’on appelait familièrement Figchen, qui jouait volontiers sur la grande place de la ville avec les enfants qu’elle y rencontrait, et qui était devenue, ils ne savaient trop comment, impératrice en Russie, sous le nom de Catherine la Grande.

Catherine a passé en effet une partie de son enfance dans la vieille cité poméranienne. Y a-t-elle aussi vu le jour ? Il est arrivé rarement que le lieu de naissance des grands personnages de l’histoire moderne ait fait se renouveler la querelle soulevée jadis autour du berceau d’Homère. Ce qui s’est produit à cet égard au sujet de Catherine est donc une des singularités de sa destinée. Nul registre d’aucune paroisse de Stettin n’a conservé trace de son nom. Le fait s’est reproduit pour la princesse de Wurtemberg, femme de Paul Ier, et peut s’expliquer : l’enfant aura été baptisée par un officier de l’Église protestante, recteur ou président, non attaché à une paroisse. Mais on a retrouvé une note, d’apparence authentique et sérieuse, indiquant Dornburg comme l’endroit où Catherine serait née et aurait été baptisée, et de très graves historiens ont rattaché à cette donnée les plus étranges suppositions. Dornburg était la résidence patrimoniale de la famille d’Anhalt-Zerbst zu Dornburg — la famille de Catherine précisément. Sa mère n’y fit-elle pas quelque séjour vers 1729 et n’eut-elle pas l’occasion d’y voir et d’y revoir un jeune prince qui, âgé de seize ans à peine, menait non loin de là une existence maussade aux côtés d’un père désagréable ? Ce jeune prince, qui s’appela plus tard Frédéric le Grand, un historien allemand, Sugenheim, n’a pas craint de le désigner comme le « père incognito de Catherine ».

Une lettre du prince Christian-Auguste d’Anhalt-Zerbst, le père officiel de la future impératrice, semble ôter à cette conjecture hasardeuse toute apparence de vérité. Elle est datée de Stettin, le 2 mai 1729, et porte que ce même jour, à deux heures et demie du matin, une fille lui est née dans cette ville. Cette fille ne peut être que celle dont nous nous occupons. Christian-Auguste devait bien savoir où naissaient ses enfants, à supposer même qu’il ne fût pas suffisamment édifié sur la manière dont ils venaient au monde. Il y a plus. Que Dornburg ait reçu dans ses murs la mère de Catherine à une époque précédant de près la naissance de celle-ci, la chose n’est prouvée en aucune façon, et le contraire semble même bien établi. C’est fort loin et de Dornburg et de Stettin, c’est à Paris que la princesse de Zerbst paraît avoir passé une partie au moins de l’année 1728. Frédéric n’y est jamais venu, on le sait. Il a même — M. Lavisse nous a récemment conté l’aventure avec son art si fin — failli perdre la tête pour avoir seulement conçu l’envie d’aller de ce côté. Mais l’imagination des historiens, fussent-ils allemands, est inépuisable. À défaut de Frédéric, il y avait à Paris, en 1728, à l’ambassade de Russie, un jeune cavalier, bâtard d’une illustre famille, qui certainement dut fréquenter la princesse de Zerbst. Et nous voilà sur la piste d’un second roman et d’une autre paternité anonyme. Ce jeune homme s’appelait Betzky et devint avec le temps un personnage. Il mourut à Pétersbourg dans un âge très avancé, et l’on raconta qu’en allant visiter ce vieillard qu’elle entourait de prévenances et de soins délicats, Catherine se penchait sur son fauteuil et lui baisait la main. Il n’en a pas fallu plus au traducteur allemand des Mémoires de Masson pour se faire une conviction que nous aurions de la peine à partager. À ce compte, croyons-nous, il n’y aurait pas dans toute l’histoire du XVIIIe siècle une seule naissance illustre qui ne prêtât matière à des suppositions analogues.

Nous ne nous arrêterons pas davantage à les discuter. Celle qui devait s’appeler plus tard la Grande Catherine est bien née à Stettin, selon toutes les apparences, et ses parents, selon la loi comme aussi selon la nature, pour autant que nous pouvons le savoir, s’appelaient : le prince Christian-Auguste de Zerbst-Dornburg et la princesse Jeanne-Élisabeth de Holstein, son épouse légitime. Un temps est venu, nous le verrons, où les moindres actions de cette enfant, si obscurément entrée dans la vie, ont acquis une date et une authenticité certaines jour par jour et pour ainsi dire heure par heure. Ça a été sa revanche. C’est aussi la mesure du chemin parcouru par cette éblouissante destinée.

Mais qu’était-ce, en 1729, que la naissance d’une petite princesse de Zerbst ? La maison princière ainsi nommée, une de celles dont fourmillait l’Allemagne d’alors, formait une des branches de celle d’Anhalt, qui en comptait huit. Jusqu’au moment où une fortune inattendue vint leur apporter une illustration sans exemple, aucun de ces rameaux d’une même tige n’avait fait parler les échos de la renommée. Et bientôt l’extinction définitive de toute la lignée devait couper court à ce commencement de notoriété. Sans histoire avant 1729, la maison d’Anhalt-Zerbst a cessé d’exister en 1793.

 

II

Les parents de Catherine n’habitaient pas Dornburg. Ils avaient autre chose à faire. Son père avait d’abord à gagner sa vie, ni plus ni moins. Né en 1690, il avait dû prendre service dans l’armée prussienne. Il fit la guerre aux Pays-Bas, en Italie et en Poméranie. Il la fit contre les Français et contre les Suédois. À trente et un ans, il avait gagné les épaulettes de général-major. À trente-sept ans, il épousait la princesse Jeanne-Élisabeth de Holstein-Gottorp, sœur cadette de ce prince Charles-Auguste qui avait failli déjà s’asseoir sur le trône de Russie aux côtés d’Élisabeth et en qui celle-ci pleura toujours un fiancé adoré. Il y avait là une prédestination. Nommé commandant du régiment d’infanterie du nom d’Anhalt-Zerbst, Christian-Auguste dut aller le retrouver à Stettin. C’était la vie de garnison.

Comme époux et comme père, Christian-Auguste était un modèle. Il aima beaucoup ses enfants. Mais quand Catherine vint au monde, il attendait un fils et eut une grosse déception. Les premières années de l’enfance de Catherine en furent attristées. Quand on commença à s’occuper de cette époque de sa vie, et on s’en occupa un jour passionnément, les souvenirs de ceux qui en avaient été témoins étaient déjà bien effacés. Elle-même ne se prêtait pas volontiers à les rafraîchir, répondant aux questions qu’on s’avisait de lui faire avec une réserve qui lui était peu habituelle. « Je ne vois rien d’intéressant à cela », écrivait-elle à Grimm, le plus intrépide des questionneurs. Ses propres souvenirs n’étaient d’ailleurs pas très précis. « Je suis née, disait-elle, dans la maison Greifenheim, sur la Marien Kirchenhof. » Il n’y a pas et il n’y a jamais eu de maison de ce nom à Stettin. Le commandant du 8e régiment d’infanterie habitait dans la Domstrasse, no 791, la maison du président de la chambre de commerce de Stettin, von Ascherleben. Le quartier où se trouvait cette rue s’appelait Greifenhagen. La maison a changé de propriétaire et de numéro. Elle appartient aujourd’hui au conseiller d’État Dewitz et porte le no 1. On y voit sur un pan de mur blanchi à la chaux une tache noire : c’est la seule trace qu’y ait laissée le séjour d’une grande impératrice — un peu de fumée produite par un réchaud allumé le 2 mai 1729 devant le berceau de Catherine. Le berceau a disparu. Il est à Weimar.

Baptisée sous les noms de Sophie Auguste Frédérique, en l’honneur de trois de ses tantes, Catherine s’appela pour tout le monde Figchen ou Fichchen, selon l’orthographe de sa mère — un diminutif de Sophie (Sophiechen) apparemment. Peu après sa naissance, ses parents allèrent prendre possession du château de Stettin, dont ils occupèrent l’aile gauche, à côté de l’église. Figchen y eut pour sa part trois chambres, dont l’une, où elle dormait, à côté du clocher. Elle put ainsi préparer son oreille à entendre, un jour, sans en être trop incommodée, le carillon étourdissant des temples orthodoxes. Peut-être était-ce un arrangement providentiel. C’est là qu’elle grandit et fut élevée. Très simplement. Les rues de Stettin l’ont souvent vue, en effet, jouant avec les enfants de la bourgeoisie locale, dont aucun assurément ne songeait à lui donner de l’Altesse. Quand les mères de ces enfants venaient rendre visite au château, Figchen allait au-devant d’elles et baisait respectueusement le pan de leur robe. Ainsi le voulait sa mère à elle, à qui il arrivait d’avoir des idées sages. Cela ne lui arrivait pas souvent.

Figchen eut cependant pour son éducation des maîtres assez nombreux, à côté d’une gouvernante en titre. Celle-ci, comme de raison, était française. Précepteurs et gouvernantes français se retrouvaient alors dans toutes les maisons allemandes de quelque importance. C’était une des conséquences indirectes de la révocation de l’édit de Nantes. Ils apprenaient la langue française, les bonnes manières françaises et la galanterie française. Ils apprenaient ce qu’ils savaient, et la plupart ne savaient pas autre chose. C’est ainsi que Figchen eut mademoiselle Cardel. Elle eut aussi un chapelain français, Péraud, et un maître de calligraphie, également français, qui s’appelait Laurent. Quelques maîtres indigènes complétaient cet ensemble pédagogique suffisamment étoffé. Un certain Wagner enseignait à Figchen sa langue maternelle. Pour la musique elle avait encore un Allemand, nommé Roellig. Plus tard, Catherine s’est souvent plu à évoquer l’image de ces premiers éducateurs de sa jeunesse, mêlant comme une pointe de raillerie gamine à un sentiment de reconnaissance attendrie. Elle faisait une place à part à mademoiselle Cardel, « qui savait presque tout sans avoir rien appris, à peu près comme son élève », qui lui disait « qu’elle avait l’esprit gauche », et qui lui recommandait tous les jours de retirer son menton en arrière. « Elle trouvait que je l’avais excessivement pointu, raconte Catherine, et qu’en l’avançant je heurterais quiconque se rencontrerait. » La bonne mademoiselle Cardel ne se doutait probablement pas des rencontres auxquelles son élève était destinée. Mais elle faisait mieux que de redresser son esprit et de faire rentrer son menton dans l’alignement. Elle lui donnait à lire Racine, Corneille et Molière. Elle la disputait à l’Allemand Wagner, à sa pédanterie tudesque, à sa lourdeur poméranienne et à l’insipidité de ses Prüfungen, dont Catherine a gardé un souvenir épouvanté. Certainement elle lui a communiqué quelque chose de son propre esprit, un esprit de Parisienne dirions-nous aujourd’hui, vif, alerte, primesautier. Faut-il l’avouer ? Elle lui a, selon toutes les apparences, rendu un plus grand service encore en la sauvant de sa mère, et non pas seulement des soufflets que celle-ci distribuait pour un oui ou pour un non à la future impératrice, « par humeur, guère par raison », mais surtout de cet autre esprit que l’épouse de Christian-Auguste portait en elle et répandait autour d’elle, et que nous verrons plus tard à l’œuvre : esprit d’intrigue, de mensonge, d’instincts bas et d’ambitions mesquines, où se reflétait l’âme tout entière de plusieurs générations de principicules germaniques. Au demeurant, mademoiselle Cardel a bien gagné les fourrures que son élève s’empressa de lui envoyer en arrivant à Pétersbourg.

Un complément important de cette éducation ainsi organisée était fourni par les voyages fréquents que faisait Figchen en compagnie de ses parents. Le séjour de Stettin n’avait rien de particulièrement attrayant pour une jeune femme avide de plaisir et pour un jeune commandant de régiment qui avait parcouru une moitié de l’Europe. Les occasions de déplacement étaient donc les bienvenues, et avec une famille nombreuse ces occasions ne manquaient guère. On allait ainsi à Zerbst, à Hambourg, à Brunswick, à Eutin, trouvant partout des parents et une hospitalité peu luxueuse en général, mais cordiale. On poussait même jusqu’à Berlin. C’est à Eutin, en 1739, que la princesse Sophie vit pour la première fois celui à qui elle devait enlever un trône après l’avoir reçu de lui. Pierre-Ulric de Holstein, fils d’un cousin germain de sa mère, était alors âgé de onze ans. Elle en avait dix. Cette première rencontre, qui passa inaperçue sur le moment, ne donna pas à Figchen une impression favorable. Du moins l’a-t-elle affirmé plus tard en écrivant ses Mémoires. L’enfant lui avait paru malingre. On lui dit qu’il avait mauvais caractère, et, ce qui paraît à peine croyable, qu’il avait déjà le goût de la boisson. Une autre excursion aurait laissé dans sa jeune imagination une trace plus profonde. En 1742 ou 1743, à Brunswick, chez la duchesse douairière qui avait élevé sa mère, un chanoine catholique, pratiquant la chiromancie, s’avisa de voir dans sa main jusqu’à trois couronnes, alors qu’il n’en vit aucune dans la main de la jolie princesse de Bevern, qu’on cherchait précisément à marier avantageusement. Trouver une couronne en cherchant un époux, c’était le rêve commun de toutes ces princesses allemandes !

À Berlin, Figchen vit Frédéric, sans qu’il fît plus attention à elle que de raison, sans qu’elle se souciât davantage de la façon dont il la regardait. Il était un grand roi au seuil d’une carrière prestigieuse, elle n’était qu’une petite fille destinée, selon toutes les apparences, à faire l’ornement de quelque cour minuscule perdue dans un coin de l’Empire.

C’était, en somme, le début dans la vie et l’éducation de toutes les princesses allemandes du temps. Plus tard, Catherine mit une certaine coquetterie à relever les insuffisances et les lacunes de cette éducation. « Que voulez-vous, disait-elle, j’ai été élevée pour épouser quelque petit prince du voisinage, et l’on m’a appris ce qu’il fallait pour cela. Moi et mademoiselle Cardel, nous ne nous attendions pas à tout ceci ! » La baronne de Printzen, dame d’honneur de la princesse de Zerbst, n’hésitait pas de son côté à déclarer qu’en suivant de très près les études et les progrès de la future impératrice elle n’avait jamais découvert en elle des qualités ni des facultés exceptionnelles. Elle pensait qu’elle serait une « femme ordinaire ». Mademoiselle Cardel n’imaginait pas davantage, selon toutes les apparences, qu’en corrigeant les devoirs de son élève elle était, ainsi que s’avisa de le dire un jour l’enthousiaste Diderot, « le chandelier portant la lumière de son siècle ».

 

III

Quelque chose pourtant, au milieu de cette existence médiocre, rapprochait déjà la princesse Sophie de sa future destinée. Elle n’était qu’une petite princesse allemande, élevée dans une petite ville allemande, avec un triste pays de sables pour horizon. Mais sur cette contrée un voisinage prochain jetait, on eût dit, une ombre gigantesque, avec des airs de fantôme ou des apparences de mirage séduisant. Dans cette province, tout récemment encore, on avait vu des garnisons promenant à travers les villes un uniforme étranger et le prestige naissant d’une puissance qui, nouvelle venue en Europe, y semait déjà l’étonnement ou l’épouvante, éveillait des craintes ou des espérances sans limites. À Stettin même, les détails du siège qu’on avait eu récemment à soutenir contre les armées du grand tsar blanc étaient présents à toutes les mémoires. Dans la famille de Figchen, la Russie, la grande et mystérieuse Russie, ses soldats innombrables, ses richesses inépuisables, ses souvenirs absolus fournissaient un thème favori aux entretiens intimes, où quelques vagues convoitises, quelques obscurs pressentiments avaient peut-être une part. Pourquoi pas ? Avec les mariages qui avaient uni une fille de Pierre Ier à un duc de Holstein, une petite-fille d’Ivan, le frère de Pierre, à un duc de Brunswick, tout un réseau d’alliances, d’affinités et d’attractions réciproques s’était établi entre la grande monarchie du Nord et la vaste tribu des maigres souverainetés allemandes riveraines de l’immense empire. Et la famille de Figchen s’y trouvait enveloppée particulièrement. Quand, en 1739, à Eutin, Figchen fit la rencontre de son cousin Pierre-Ulric, elle sut que la mère de celui-ci avait été une tsarevna russe, une fille de Pierre le Grand. Elle sut aussi l’histoire de cette autre fille de Pierre le Grand, Élisabeth, que sa mère avait failli avoir pour belle-sœur. Et voici qu’inopinément la nouvelle se répandait de l’avènement au trône de Russie de cette même princesse, la fiancée éplorée du prince Charles-Auguste de Holstein. Le 9 décembre 1741, par un de ces coups de théâtre qui devenaient fréquents dans l’histoire de la cour du Nord, Élisabeth avait mis fin au règne du petit Ivan de Brunswick et à la régence de sa mère. Quel ne dut pas être le retentissement de cet événement au foyer où grandissait Catherine ! Séparée par la cruauté du sort de l’époux de son choix, la nouvelle impératrice, on le savait, gardait non seulement à la personne du jeune prince, mais à toute sa famille, un souvenir attendri. Naguère encore elle réclamait les portraits des frères survivants du défunt. Elle n’était pas assurément pour oublier sa sœur. Les prédictions du chanoine chiromancien durent en ce moment revenir à l’esprit de la mère de Figchen. Du moins ne manqua-t-elle pas d’écrire aussitôt à sa cousine en lui envoyant ses félicitations. La réponse fut pour encourager les espérances naissantes. Très aimable, très affectueuse même, Élisabeth se montrait sensible à l’attention qu’on lui témoignait, et demandait encore un portrait : celui de sa sœur, la princesse de Holstein, mère du prince Pierre-Ulric. Elle en faisait collection évidemment ; mais ne fallait-il pas y voir quelque indication mystérieuse ?

Oui, le mystère se dévoilait soudain. En janvier 1742, le prince Pierre-Ulric, « le petit diable », comme avait coutume de l’appeler la tsarine Anna Ivanovna qu’inquiétait sa parenté trop proche avec la maison régnante de Russie, le petit cousin entrevu un jour par Figchen, disparaissait subitement de Kiel, sa résidence habituelle, et reparaissait quelques semaines après à Pétersbourg : Élisabeth l’avait fait venir pour le proclamer solennellement son héritier !

L’événement, cette fois, ne laissait plus de place à aucune équivoque. C’était bien le sang de Holstein, le propre sang de la mère de Figchen, qui triomphait en Russie, à l’encontre de celui de Brunswick. Holstein ou Brunswick, la postérité de Pierre le Grand ou celle de son frère aîné Ivan, tous deux morts sans héritiers masculins directs : toute l’histoire de la maison de Russie tenait depuis 1725 dans ce dilemme : Holstein l’emportait décidément, et aussitôt la fortune du nouveau prince impérial, à peine établie, commençait à rejaillir sur ses obscurs parents d’Allemagne. Elle rayonnait jusqu’à Stettin. Au mois de juillet 1742, le père de Figchen était élevé par Frédéric à la dignité de feld-maréchal, une gracieuseté, évidemment, pour Élisabeth et pour son neveu. En septembre, un secrétaire de l’ambassade russe à Berlin apportait à la princesse de Zerbst elle-même le portrait de la tsarine dans un cadre de magnifiques diamants. À la fin de l’année, Figchen accompagnait sa mère à Berlin, où le célèbre peintre français Pesne était chargé de faire son portrait. Figchen sut que ce portrait devait prendre le chemin de Saint-Pétersbourg, où sans doute Élisabeth ne serait pas seule à l’admirer.

Une année cependant se passa encore sans amener des événements plus décisifs. À la fin de 1743, toute la famille se trouva réunie à Zerbst ; l’extinction de la branche aînée avait récemment fait échoir au propre frère de Christian-Auguste la principauté de ce nom. On fêta gaiement Noël au milieu d’un bien-être nouveau, et sans doute aussi de quelques joyeuses prévisions pour l’avenir, sans parler de rêves plus audacieux. Gaiement encore on commençait la nouvelle année, quand une estafette, accourue de Berlin à franc étrier, fit bondir sur leurs sièges la pétulante Jeanne-Élisabeth et son plus grave époux lui-même. Cette fois les oracles se prononçaient ouvertement, et la chiromancie célébrait un triomphe éclatant : l’estafette apportait une lettre de Brümmer, maître de cour du grand-duc Pierre, ci-devant Pierre-Ulric de Holstein, et cette lettre, adressée à la princesse Jeanne-Élisabeth, l’invitait à se mettre incontinent en route avec sa fille, pour rejoindre en Russie la cour impériale soit à Pétersbourg, soit à Moscou.

 

 

CHAPITRE II. L’ARRIVÉE EN RUSSIE — LE MARIAGE

 

I. Le choix d’une future impératrice. — Compétitions et intrigues. — Le rôle de Frédéric II. — II. Le départ pour la Russie. — Le voyage. — De Berlin à Riga. — La Russie se montre. — Le train d’une parente de la tsarine. — Le traîneau impérial. — L’arrivée à Saint-Pétersbourg. — III. De Saint-Pétersbourg à Moscou. — L’accueil d’Élisabeth. — Certitude de succès. — Entreprises politiques de la princesse de Zerbst. — Lutte contre Bestoujef. — IV. Le grand-duc. — L’éducation d’un candidat au trône de Russie et de Suède. — Deux précepteurs allemands. — Brümmer et Stählin. — Le début de Figchen. — Elle apprend le russe. — Maladie et guérison. — La question religieuse. — Pasteur ou pope ? — V. La mère de Figchen prétend gouverner la Russie. — Dangers non soupçonnés. — Au monastère de la Troïtza. — Catastrophe. — Renvoi de La Chétardie. — Triomphe de Bestoujef. — Portrait d’Élisabeth. — VI. La conversion de la princesse Sophie au rite orthodoxe. — Les résistances de Christian-Auguste. — Profession publique. — Fiançailles. — Catherine Alekseïevna. — Voyage à Kiev. — La mère et la fille. — Les fiancés. — Maladie du grand-duc. — Séjour à Saint-Pétersbourg. — Le comte Gyllenborg. — Un philosophe de quinze ans. — VII. Le mariage. — Pompe d’Église et pompe de cour. — L’appartement des nouveaux mariés. — Une cérémonie navale : « L’aïeul de la flotte russe. » — Le départ de la princesse de Zerbst.

 

I

Brümmer était une vieille connaissance pour la princesse Jeanne-Élisabeth. Il avait rempli auprès du grand-duc actuel les fonctions de précepteur. Sans doute il accompagnait naguère son élève à Eutin. Sa lettre était longue et remplie de recommandations minutieuses. La princesse devait perdre le moins de temps possible en préparatifs de voyage et réduire sa suite au strict nécessaire : une dame d’honneur, deux femmes de chambre, un officier, un cuisinier, trois ou quatre laquais. À Riga, elle trouverait une escorte convenable qui la conduirait jusqu’au lieu de résidence de la cour. Il lui était expressément interdit de se faire accompagner par son mari. Elle avait à garder sur le but de son voyage le secret le plus absolu. Si on la questionnait, elle répondrait qu’elle allait auprès de l’impératrice pour la remercier de toutes les bontés que celle-ci lui avait témoignées. Elle pouvait toutefois s’ouvrir à Frédéric II, qui était au courant. Une traite sur un banquier de Berlin, destinée à solder les frais du voyage, accompagnait la lettre. La somme était modeste : 10 000 roubles ; mais il s’agissait précisément, expliquait Brümmer, de ne point éveiller l’attention par l’envoi de fonds plus considérables. Une fois en Russie, la princesse ne manquerait de rien.

C’était bien entendu au nom de l’impératrice même que Brümmer envoyait cette invitation qui ressemblait à un ordre, et ces instructions si péremptoires. Il ne s’expliquait d’ailleurs pas davantage sur les intentions de la tsarine. Un autre s’en chargeait pour lui. Deux heures après l’arrivée du premier courrier, un second survenait, porteur d’une lettre du roi de Prusse. Frédéric mettait les points sur les i. Il ne manquait d’ailleurs pas de s’attribuer le mérite de la décision qu’avait prise Élisabeth en jetant les yeux sur la jeune princesse de Zerbst pour en faire la compagne de son neveu et successeur. Il s’en était mêlé, en effet, et voici comment.

Les compétitions matrimoniales n’avaient pas tardé à surgir, naturellement, autour du « petit diable », devenu héritier d’une couronne magnifique. Bientôt, à commencer par l’ex-précepteur du grand-duc, l’Allemand Brümmer, et à finir par le médecin en titre d’Élisabeth, le Français Lestocq, chacun des personnages en vue à cette cour, livrée aux intrigues comme pas une en Europe, eut une candidature de son choix et un parti pour la soutenir. Il fut tour à tour question d’une princesse française, d’une princesse saxonne, fille du roi de Pologne, d’une sœur du roi de Prusse. Soutenu par Bestoujef[1], le tout-puissant chancelier de l’Empire, le projet saxon eut un moment les plus grandes chances de succès. « La cour de Saxe, écrivait plus tard Frédéric, esclave rampante de la Russie, avait dessein d’établir la princesse Marianne, seconde fille du roi de Pologne, pour y augmenter son crédit… Les ministres russes, dont la vénalité aurait mis, je crois, l’impératrice même à l’enchère, vendirent un contrat de mariage précoce ; ils reçurent de grandes largesses, et le roi de Pologne des paroles… »

Âgée de seize ans, jolie, élevée avec soin, la princesse de Saxe n’était pas seulement un parti sortable ; cette alliance devait servir de base à une vaste combinaison, destinée, dans la pensée de Bestoujef, à réunir la Russie, la Saxe, l’Autriche, la Hollande et l’Angleterre, les trois quarts de l’Europe, contre la Prusse et la France. La combinaison avorta, et Frédéric s’y employa de son mieux. Il refusa cependant de lui faire échec en mettant en avant sa sœur, la princesse Ulrique, qui aurait agréé à Élisabeth. « Rien n’aurait été plus dénaturé, dit-il, que de sacrifier ainsi cette princesse. » Il laissa quelque temps son envoyé, Mardefeldt, à ses propres ressources qui étaient minces, et à celles de son collègue français La Chétardie, qui n’étaient guère supérieures pour l’instant. Mardefeldt se trouvait en disgrâce depuis quelque temps, et Élisabeth avait songé même à demander son rappel. Quant à La Chétardie, après avoir joué le rôle important que l’on sait à l’avènement de la nouvelle tsarine, il avait eu le tort de ne pas garder une position conquise de haute lutte. Il avait quitté son poste et n’avait pas retrouvé, en y revenant, ses anciens avantages. Sa cour ne faisait d’ailleurs rien pour le soutenir, le mettait dans le cas de réclamer sans cesse des instructions. Il en était à se demander « si le roi avait toujours les mêmes répugnances qu’il avait témoignées sur les insinuations qui avaient été faites lors de l’avènement de la tsarine pour le mariage du grand-duc avec une des Mesdames ».

Mais Frédéric veillait. C’était lui qui avait eu l’idée de faire envoyer à Pétersbourg le portrait peint par Pesne à Berlin. Un frère survivant de la mère de Figchen, le prince Auguste de Holstein, avait reçu mission de le présenter à la tsarine. Le portrait ne valait guère, paraît-il. Pesne commençait à vieillir. Il eut pourtant la chance de plaire à l’impératrice et à son neveu. Au moment décisif, en novembre 1743, Mardefeldt eut ordre de mettre résolument en avant la princesse de Zerbst ou, si elle n’agréait pas, une des princesses de Hesse-Darmstadt. À défaut d’influence personnelle, l’agent prussien et son collègue français arrivèrent à s’assurer le concours des deux compères dont nous avons parlé déjà, Brümmer et Lestocq, et la victoire, au témoignage de La Chétardie, fut le prix de cette alliance. « Ils ont fait envisager à la tsarine qu’une princesse d’une maison considérable se rendrait moins aisément  docile…   Ils  se  sont   adroitement  servis   de   quelques prêtres pour faire en outre insinuer à Sa Majesté que, vu le peu de différence des deux religions, une princesse catholique serait plus dangereuse. » Peut-être, poussant plus avant dans cet ordre d’idées, firent-ils valoir encore la paternité peu encombrante du prince de Zerbst, « bonhomme en soi, mais d’une imbécillité peu ordinaire », dit La Chétardie. Bref, dans les premiers jours de décembre, Élisabeth chargeait Brümmer d’écrire la lettre qui, quelques semaines plus tard, révolutionnait la paisible cour où Catherine grandissait sous l’œil peu sévère de mademoiselle Cardel.

 

II

Les préparatifs de la princesse Jeanne-Élisabeth et de sa fille furent aussi rapides que pouvait le souhaiter Brümmer. On ne songea même pas à composer un trousseau pour Figchen. « Deux ou trois robes, une douzaine de chemises, autant de bas et de mouchoirs », c’est tout ce qu’elle emporta de la maison paternelle. Puisqu’on ne devait manquer de rien là-bas, autant valait ne pas se mettre en dépense. On n’avait pas le temps, d’ailleurs, de faire mieux. Lettre sur lettre arrivaient soit de Frédéric, soit de Brümmer, pressant le départ. Et Dieu sait si la princesse Jeanne-Élisabeth avait besoin d’être pressée de partir ! « Il ne lui manque que des ailes pour aller plus vite », écrivait Brümmer à Élisabeth. Il ne paraît pas d’ailleurs qu’en tout état de cause, la princesse se fût préoccupée de donner à la première apparition de sa fille en Russie un éclat quelconque. À suivre la correspondance qu’elle échange à ce moment avec Frédéric, on est surpris du peu de place que la future grande-duchesse tient dans ses préoccupations. Est-il vraiment question de marier Figchen, et le voyage qu’on va entreprendre en Russie a-t-il ce but en effet ? On pourrait en douter. C’est à peine si Jeanne-Élisabeth y fait allusion. C’est à elle-même qu’elle songe surtout, aux vastes projets qui germent dans sa tête et qu’elle compte développer sur une scène digne de son savoir-faire, aux services qu’elle prétend rendre à son royal protecteur et pour lesquels elle semble d’avance réclamer une récompense honnête. Ainsi la verra-t-on penser et agir à Saint-Pétersbourg même et à Moscou.

Figchen sut-elle seulement de quoi il retournait et pour quel motif, bon ou mauvais, on lui ordonnait de faire ses malles ? Le point a été contesté. Elle dut se douter assurément qu’il ne s’agissait pas d’une simple excursion comme celles qu’elle avait faites précédemment à Hambourg ou à Eutin. La durée et la vivacité des débats soulevés entre son père et sa mère au moment du départ, la solennité inusitée des adieux que lui fit son oncle, le prince régnant Jean-Louis, et jusqu’à la magnificence non moins insolite du cadeau, une belle étoffe bleue lamée d’argent, dont il accompagna ses dernières effusions, tout cela annonçait des événements extraordinaires.

Le départ eut lieu le 10 ou 12 janvier 1744, et ne donna lieu à aucun incident. On montre encore au Rathaus de Zerbst la coupe dans laquelle la princesse Jeanne-Élisabeth aurait bu à la santé des notables de la ville, réunis en grand apparat pour lui souhaiter bon voyage. Ce n’est probablement qu’une légende. Il se passa cependant quelque chose au moment du départ. Après avoir tendrement embrassé sa fille, le prince Christian-Auguste mit entre ses mains un gros livre dont il lui recommanda d’avoir grand soin, ajoutant, avec des airs de mystère, qu’elle aurait bientôt sans doute l’occasion de le consulter. En même temps, il confiait à sa femme un écrit de sa main qu’elle devait remettre également à sa fille, après en avoir absorbé et médité le contenu. Le livre était le traité d’Heineccius sur la religion grecque. Le manuscrit, fruit des récentes veillées et réflexions de Christian-Auguste, était intitulé : Pro memoria, et roulait principalement sur la question de savoir si Figchen ne pourrait pas, « par un ménagement quelconque », devenir grande-duchesse sans changer de religion. C’était la grande préoccupation de Christian-Auguste, et la controverse conjugale qui accompagnait naguère les préparatifs de départ, en éveillant l’attention de Figchen, n’avait pas eu d’autre objet, Christian-Auguste se montrant intraitable sur ce chapitre et Jeanne-Élisabeth beaucoup plus disposée à admettre les nécessités imposées par la nouvelle destinée de sa fille. C’est pour cela encore que le père de Figchen avait tenu à armer personnellement sa fille contre des tentations qui révoltaient sa foi. Le traité d’Heineccius devait servir à cette fin. C’était de la grosse artillerie de forteresse. Suivaient dans le Pro memoria des considérations et des recommandations d’un autre ordre, où l’esprit pratique, propre aux âmes allemandes le plus haut placées, réclamait sa part ; où se reflétaient aussi les habitudes mesquines d’une cour telle que celle de Zerbst ou de Stettin. La future grande-duchesse était invitée à montrer le plus grand respect et la plus entière obéissance envers ceux dont dépendrait désormais son avenir. Elle placerait le bon plaisir du prince, son mari, au-dessus de tout au monde. Elle éviterait de contracter avec qui que ce soit des personnes de son entourage une liaison trop intime. Elle ne parlerait à personne en aparté dans les salles d’audience. Elle garderait à part soi son argent de poche, pour ne pas tomber sous la dépendance d’une maîtresse de cour. Enfin, elle aurait soin de ne se mêler d’aucune affaire de gouvernement. Le tout exprimé dans un jargon offrant un curieux spécimen de la langue courante de l’époque, de cette langue allemande que Frédéric faisait profession de mépriser. On peut estimer qu’il avait quelques raisons valables pour cela : « Nicht in familiarité oder badinage zu entriren, sondern allezeit einigen égard sich möglichst conserviren. In keine Regierungssachen zu entriren um den Senat nicht aigriren. » Et ainsi de suite.

Deux mois plus tard, Figchen remerciait son père avec effusion pour ces « gracieuses instructions ». Nous verrons comment elle en profita.

À Berlin, où les deux princesses s’arrêtèrent plusieurs jours, la future impératrice vit pour la dernière fois de sa vie le grand Frédéric. À Schwedt, sur l’Oder, elle dit pour toujours adieu à son père, qui avait accompagné jusque-là les voyageuses. Il s’en retourna à Stettin ; Jeanne-Élisabeth se dirigea par Stargard et Memel sur la route de Riga. Le voyage, en cette saison surtout, n’avait rien d’agréable. Pas de neige, mais un froid piquant, qui obligeait les deux femmes à se couvrir le visage d’un masque. Pas ou peu de gîtes confortables, où l’on pût prendre du repos. Les ordres de Frédéric, qui avait recommandé la comtesse de Reinbek — la princesse voyageait sous ce nom d’emprunt — aux maîtres de poste et aux bourgmestres prussiens, n’y pouvaient rien. « Comme les chambres des maisons de poste n’étaient pas chauffées, écrivait la princesse, il fallait se réfugier dans la chambre du maître de poste lui-même, laquelle ne se distinguait guère d’une étable à cochons : le mari, la femme, le chien de garde, les poules et les enfants dormaient pêle-mêle dans les berceaux, dans des lits, derrière le poêle, sur des matelas. » Ce fut bien pis à partir de Memel. Plus de postes même. Nécessité de s’adresser aux paysans pour avoir des chevaux, dont il fallait au moins vingt-quatre pour les quatre lourdes berlines qui emmenaient les princesses et leur suite. Derrière les voitures, en prévision de la neige qu’on pouvait rencontrer en poussant plus au nord, on avait attaché des traîneaux. L’aspect de la caravane s’agrémentait ainsi d’une apparence pittoresque, mais sa marche s’en alourdissait d’autant. On avançait lentement, Figchen se donna une indigestion à force de boire de la bière du pays.

On arriva exténué à Mittau, le 5 février. Là on trouva meilleur accueil, et l’orgueil de Jeanne-Élisabeth, secrètement blessé par les intimités que la comtesse de Reinbek avait dû contracter avec les maîtres de poste prussiens, reçut une première satisfaction. Il y avait une garnison russe à Mittau, et son commandant, le colonel Voïeïkof, se piqua de faire au mieux les honneurs de la ville à une si proche parente de sa souveraine. Le lendemain on atteignait Riga.

Et brusquement la scène changeait, ainsi que dans une féerie. Les lettres de la princesse à son mari dépeignent avec effusion ce coup de théâtre inattendu : les autorités civiles et militaires se présentant aux abords de la ville sous la conduite du vice-gouverneur, prince Dolgorouki ; un autre haut fonctionnaire, Siemione Kirillovitch Narychkine, ex-ambassadeur à Londres, amenant un carrosse de gala ; le canon tonnant sur la route du château, etc. Et dans le château, préparé pour la réception des lointains hôtes, quel enchantement ! Des appartements splendidement décorés, des factionnaires à toutes les portes, des courriers sur tous les escaliers, des tambours battant aux champs dans la cour. Les salons, éclairés par mille lumières, regorgent de monde : étiquette de cour, baisemains et révérences jusqu’à terre ; profusion d’uniformes magnifiques, de toilettes merveilleuses, de diamants éblouissants ; du velours, de la soie, de l’or, un luxe inouï, jamais vu jusqu’à présent, s’étalant partout… Jeanne-Élisabeth sent la tête lui tourner, croit faire un rêve. « Quand je vais à table, écrit-elle, les trompettes dans la maison, les tambours, les flûtes, les hautbois de la garde du dehors font carillon. Il me semble toujours que je suis à la suite de Sa Majesté Impériale ou de quelque grande princesse ; il n’entre pas dans mon idée que tout cela est pour la pauvre moi, pour qui en d’autres endroits on sonne à peine la caisse et en d’autres pas du tout. » Elle se laisse faire cependant, et elle en jouit délicieusement. Quant à Figchen, nous ne savons rien de l’impression produite sur elle par cet appareil de puissance et de richesse étalé subitement devant ses yeux. Mais, à n’en pas douter, elle dut être profonde. C’était la Russie, la grande et mystérieuse Russie, qui se montrait à elle et lui donnait un avant-goût des splendeurs futures.

Le 9 février, on se remit en route. On allait à Pétersbourg, où, par la volonté de la tsarine, on devait s’arrêter quelques jours, avant d’aller la rejoindre à Moscou. Les princesses profiteraient de leur séjour dans la capitale pour mettre leur toilette à la mode du pays. C’était, de la part d’Élisabeth, une manière délicate de prévoir et de réparer les insuffisances devinées, ou annoncées, de la garde-robe de Figchen. Assurément, avec ses trois robes et sa douzaine de chemises, la future grande-duchesse ferait triste figure à une cour où tous les luxes se donnaient rendez-vous. La tsarine, elle, possédait quinze mille robes de soie et cinq mille paires de souliers ! Catherine ne craignit pas, plus tard, de rappeler cette pauvreté qui l’accompagna à son arrivée dans sa nouvelle patrie. Elle croyait à ce moment avoir payé sa dette.

Bien entendu, on laissa à Mittau les lourdes berlines allemandes avec leur bizarre équipement. Un autre train devait désormais conduire les deux voyageuses sur la route de leur nouvelle fortune. La princesse de Zerbst le décrit ainsi : « 1o un détachement avec un lieutenant des cuirassiers du corps de Son Altesse Impériale, nommé le régiment d’Holstein ; 2o le chambellan, prince Narychkine ; 3o un écuyer ; 4o un officier des gardes Ismaïlovski, qui fait les fonctions de gentilhomme servant ; 5o un maître d’hôtel ; 6o un confiturier ; 7o je ne sais combien de cuisiniers et d’aides de cuisine ; 8o un sommelier avec son aide ; 9o un homme pour le café ; 10o huit laquais ; 11o deux grenadiers des gardes Ismaïlovski ; 12o deux fourriers ; 13o je ne sais combien de traîneaux et de gens d’écurie. — Parmi les traîneaux, il y en a un nommé : les linges [sic] ; ce sont ceux dont Sa Majesté Impériale se sert. Il est écarlate et chamarré d’argent, doublé en dedans de martre. Il a des matelas de soie, des couvertures de la même étoffe, par-dessus laquelle on tient celle qui vient de m’être envoyée avec les pelisses [un cadeau de l’impératrice, apporté par Narychkine]. Je serai couchée avec ma fille, tout de notre long, dans ce traîneau. La Kayn [dame d’honneur de la princesse] en a un moins beau, où elle sera toute seule. » Plus loin, Jeanne-Élisabeth renchérit encore sur les perfections du merveilleux traîneau impérial : « Il est d’une figure extrêmement longue. Le couvert est semblable à nos chaises allemandes. Il est tendu de drap rouge galonné d’argent. Le fond, c’est la fourrure. On met là-dessus des matelas, lits de plume et coussins de damas ; par-dessus tout cela, une couverture de satin, fort propre, sur laquelle on se couche. On met sous la tête encore d’autres coussins, et l’on se couvre de la couverture fourrée, si bien que l’on est précisément comme dans son lit. Au reste, la longueur qui règne entre le cocher et le couvert sert à deux usages, et est utile en même temps à la commodité du train, en ce que, quelque creux que l’on passe, il peut toujours passer par-dessus sans secousse, et le fond de cet espace est autant de coffres où l’on met ce que l’on veut. Il sert de jour à placer les messieurs de la suite, et la nuit aux domestiques qui peuvent se coucher dessus tout de leur long. Ces machines se traînent à six chevaux attelés deux à deux, et ne sauraient verser… Tout cela est de l’invention de Pierre le Grand. »

Élisabeth avait quitté Pétersbourg depuis le 21 janvier. Pourtant, un grand nombre de personnages appartenant à la cour et une partie du corps diplomatique s’y trouvaient encore. Le voyage de Moscou était, à cette époque, toute une affaire. Il convenait d’emmener non seulement ses gens, mais encore une partie de ses meubles. Le départ de la souveraine déplaçait ainsi jusqu’à cent mille personnes et déménageait un quartier de la ville. Les envoyés de France et de Prusse n’avaient eu garde d’ailleurs de laisser à qui que ce soit l’avantage de les prévenir auprès des deux princesses. La Chétardie se vantait, dans ses dépêches à Amelot, de connaître intimement la mère et la fille. Il les avait récemment vues à Hambourg, à son retour en Russie. Tous deux s’empressèrent. La princesse de Zerbst se vit ainsi enveloppée d’une atmosphère d’hommages, d’assiduités, de flatteries outrées, où déjà des intrigues et des compétitions ardentes se faisaient jour. Elle se trouva dans son élément, et s’y plongea avec volupté, tenant cercle, donnant des audiences du matin au soir, invitant à « son jeu » des personnages de marque, s’essayant au jeu plus compliqué de la haute politique. Au bout d’une semaine, elle était hors d’haleine. Sa fille se montrait plus vaillante. « Figchen southenirt die fatige besser als ich », écrivait la princesse à son mari. Et elle ajoutait ce trait, où semble percer déjà le caractère de la future Sémiramis : « C’est la grandeur de tout ce qui l’entoure qui soutient le courage de Figchen. »

La grandeur ! c’est en effet ce qui paraît frapper le plus l’esprit de cette petite fille de quinze ans, à ce moment qui l’initie et la prépare aux mystères de sa destinée à venir. Plus tard, parvenue au sommet de cette prodigieuse carrière, elle gardera encore comme l’éblouissement et le vertige des horizons maintenant entrevus. En même temps, elle apprend de quoi cette grandeur est faite, comment on y parvient. On lui montre la caserne d’où, quelques années auparavant, Élisabeth est partie à la conquête de son trône. Elle voit les farouches grenadiers du régiment Préobrajenski, qui accompagnèrent la tsarine dans la nuit du 5 décembre 1741. Et la leçon sans pareille, la leçon vivante des choses, parle à son esprit en éveil.

Dans l’esprit de sa mère, quelques soucis ne laissent cependant pas de se mêler à l’enivrement de l’heure présente. À travers les compliments qui lui sont prodigués, quelques avertissements discrets, quelques menaces voilées se glissent dans son oreille. Le tout-puissant Bestoujef demeure toujours hostile à l’union projetée, et il n’a pas donné partie gagnée. Il compte sur l’évêque de Novgorod, Ambroise Iouchkievitch, offensé par la parenté trop proche entre le grand-duc et la princesse Sophie, gagné aussi, dit-on, par la cour saxonne avec un millier de roubles. L’influence de ce prélat est considérable. Mais Jeanne-Élisabeth est vaillante. Elle a, pour garder son assurance et sa confiance dans le succès, deux raisons qui valent tous les arguments de ses adversaires : la légèreté extraordinaire de son caractère tout d’abord, qui fait qu’elle s’appelle elle-même « esprit follet », et puis l’opinion qu’elle a d’elle-même, de ses ressources pour l’intrigue et de son aptitude à surmonter les plus grandes difficultés. De quoi s’agit-il, après tout ? De vaincre l’opposition d’un ministre malveillant. Pour cela, il y a un moyen, dont il a été question entre elle et Frédéric lors de son passage à Berlin : il consiste à supprimer l’opposition en supprimant le ministre, à « culbuter Bestoujef ». Frédéric y songe depuis longtemps. Eh bien, elle culbutera Bestoujef aussitôt arrivée à Moscou. Brümmer et Lestocq l’y aideront.

C’est avec ce beau projet en tête qu’elle se remet en route.

 

III

Le voyage, cette fois, ne ressemble en rien à celui de Berlin à Riga. Les maisons de poste que l’on rencontre sont presque des palais. Les traîneaux volent sur la neige durcie. On marche de jour et de nuit, pour atteindre Moscou le 9 février, jour de la naissance du grand-duc. Au dernier relais, à soixante-dix verstes de Moscou, on attelle seize chevaux au fameux traîneau inventé par Pierre le Grand et l’on brûle l’étape, environ quatre-vingts kilomètres, en trois heures. Cette course vertigineuse risque pourtant d’être interrompue par un accident fatal. En traversant un village, au galop furieux des seize coursiers qui l’entraînent, la lourde machine, qui se trouve porter une fois de plus la fortune de la Russie, en vient à heurter l’angle d’une chaumière. Du coup, deux grosses barres de fer se détachent de la toiture de cette maison glissante et manquent d’écraser les deux princesses endormies. L’une d’elles frappe Jeanne-Élisabeth à la gorge, mais la pelisse dont elle est enveloppée amortit le choc. Sa fille n’est même pas éveillée. Deux grenadiers du régiment Préobrajenski, qui se tenaient sur le devant du traîneau, gisent dans la neige, la tête en sang, les membres broyés. On laisse aux habitants du village le soin de les ramasser ; on fouette les chevaux, et à huit heures du soir on s’arrête à Moscou, devant le palais de bois, le Galavinski Dvarets, habité par la tsarine.

Élisabeth, prise d’impatience, s’est placée sur le passage des nouvelles venues, en dérobant sa présence derrière une double haie de courtisans. Plus impatient encore, son neveu fait violence à l’étiquette, et, sans donner aux voyageuses le temps de retirer leurs fourrures, il se précipite dans leur appartement et leur fait le plus tendre accueil (auf tendreste). Peu après, elles sont mises en présence de la tsarine. L’entrevue se passe à souhait. Il s’y mêle même une note émue, qui semble d’un bon présage. Après avoir attentivement regardé la mère de la future grande-duchesse, l’impératrice se détourne et sort brusquement. On apprend que c’est pour cacher ses larmes, car elle a retrouvé sur la figure de la princesse des traits qui lui ont rappelé son deuil éternel. La princesse, stylée par Brümmer, n’a d’ailleurs pas oublié de baiser la main impériale, et Élisabeth est sensible à ces témoignages de respect excessif.

Le lendemain, Figchen et sa mère sont élevées simultanément au rang de dames de l’ordre de Catherine sur la demande du grand-duc, à ce que veut bien leur dire Élisabeth. « Nous vivons comme des reines, ma fille et moi », mande la princesse de Zerbst à son mari. Quant au tout-puissant Bestoujef, son compte est bon. La princesse n’a même pas à se préoccuper d’organiser la cabale qui doit le renverser. Elle en trouve une toute prête : c’est le parti de la France et celui de la Prusse, soutenu par les Holsteinois, que la fortune de Pierre-Ulric a attirés en Russie. Lestocq dirige ou semble diriger tout ce monde, mettant en avant, pour l’opposer à Bestoujef, le comte Michel Vorontsof, qui a eu part à l’avènement d’Élisabeth. Ce n’est pas ici le lieu de faire le portrait du ministre, dont Jeanne-Élisabeth prétend ainsi balancer la fortune, un des plus étonnants condottieri diplomatiques de l’époque, car il a servi beaucoup de monde avant d’offrir définitivement ses services à la Russie. La mère de Figchen se rend-elle seulement compte de la gravité de la partie qu’elle engage et de la valeur de l’adversaire qu’elle a devant elle ? Ce n’est pas probable. Elle se souvient que Frédéric lui a promis l’abbaye de Quedlinbourg pour sa sœur cadette, au cas où elle réussirait dans l’entreprise qu’elle médite, et elle entend avoir son abbaye. La chute de Bestoujef serait d’ailleurs, dans la pensée de Frédéric, le signal d’un vaste bouleversement de l’échiquier politique préparant un rapprochement entre la Russie, la Prusse et la Suède. Quelle gloire pour la princesse de Zerbst si elle pouvait attacher son nom à l’accomplissement d’une pareille tâche ! Elle se sent de taille à s’y mesurer. Elle est femme, et elle arrive de Zerbst : c’est son excuse. Elle croit avoir toujours affaire aux petites intrigues et aux frêles combinaisons politiques qu’elle y a connues : ce sera sa grande erreur, jusqu’au jour où ses yeux, s’ouvrant à la réalité des choses, apercevront l’immensité de l’abîme qu’elle aura inconsciemment affronté. Quant au mariage de sa fille, elle ne s’en occupe plus. « C’est une affaire faite », écrit-elle à son mari. Figchen a eu tous les suffrages : « La souveraine la chérit, le successeur l’aime. » Et le cœur de la future mariée, que dit-il de son côté ? Le souvenir de la première rencontre à Eutin avec le chétif « enfant de Kiel » a-t-il fait place maintenant à des impressions plus favorables ? De cela, la mère de Figchen n’a vraiment cure. Pierre est grand-duc, il sera empereur un jour. Le cœur de sa fille serait fait d’une autre pâte que celui de toutes les princesses allemandes présentes et passées s’il ne se contentait d’une promesse de bonheur rédigée en ces termes. Voyons cependant ce qu’était devenu le chétif enfant depuis le changement inattendu apporté à sa destinée.

 

IV

Pierre est né à Kiel, le 21 février 1728. Le ministre holsteinois, Bassewitz, écrivait ce jour-là à Pétersbourg que la tsarevna Anne Petrovna était accouchée d’un garçon « bien portant et robuste ». C’était sous sa plume une flatterie de cour. L’enfant n’était pas robuste et ne devait jamais le devenir. Sa mère mourut trois mois plus tard : phtisie ou consomption, à ce que dirent les médecins. La faible santé du futur empereur fit précisément qu’on négligea son éducation. Jusqu’à l’âge de sept ans, il reste entre les mains des bonnes : françaises, celles-ci, à Kiel comme à Stettin. Il a aussi un maître de langue française, Millet. À cette époque, on le fait brusquement passer sous la discipline des officiers de la garde holsteinoise. Il devient soldat avant d’être homme — un soldat de caserne, de chambrée, de corps de garde et de champ de parade. C’est ainsi qu’il contracte le goût du métier dans ce qu’il a de plus bas, dans ses vulgarités, ses rudesses et ses minuties. Il fait l’exercice et il monte la garde. En 1737, à neuf ans, il est sergent, et, en cette qualité, il se tient, l’arme au bras, à la porte d’une salle où son père offre à ses officiers un banquet somptueux. Les larmes coulent sur les joues de l’enfant, à mesure qu’il voit les plats succulents défiler sous ses yeux. Au second service, pourtant, son père le fait relever, le nomme lieutenant et lui permet de prendre place à table. Monté sur le trône, Pierre rappellera encore cette aventure comme le plus beau souvenir de sa vie.

En 1739, à la mort de son père, changement de régime : il reçoit un précepteur en chef, qui en dirige plusieurs autres ; ce précepteur en chef, nous le connaissons déjà : c’est l’Holsteinois Brümmer. Rulhière s’est fait l’apologiste de cet homme « d’un mérite rare », dont le seul tort, d’après lui, aurait été « d’élever le jeune prince sur les plus grands modèles, considérant plutôt sa fortune que son génie ». Les autres témoignages que nous sommes à même de recueillir au sujet du personnage lui sont moins favorables. Le Français Millet disait de lui « qu’il était bon pour élever des chevaux et non des princes ». Il brutalisait, paraît-il, son élève, lui infligeant des punitions déraisonnables, peu en rapport avec sa complexion délicate, comme de le priver de nourriture ou de lui imposer la torture de longs agenouillements sur des pois secs étendus à terre. En même temps, comme le petit prince, « le diablotin », qui s’obstinait à vivre contre le gré de l’impératrice Anne, se trouvait être à la fois prétendant au trône de Russie et à celui de Suède, on lui apprenait alternativement tantôt le russe, tantôt le suédois, selon les espérances du moment. Le résultat fut qu’il ne sut aucune des deux langues. Quand il vint à Pétersbourg, en 1742, Élisabeth s’étonna de le voir aussi peu avancé. Elle le confia alors à Stählin. Celui-ci était un Saxon, venu en Russie en 1735, professeur d’éloquence, de poésie, de la philosophie de Gottsched, de la logique de Wolff et de beaucoup d’autres choses encore. À ses fonctions de professeur, il joignait l’exercice d’un grand nombre de talents : il écrivait des vers de circonstance pour les fêtes de cour, traduisait des opéras italiens pour le théâtre de Sa Majesté, dessinait des médailles destinées à rappeler quelque victoire remportée sur les Tartares, dirigeait les chœurs de la chapelle impériale, composait des emblèmes pour les feux d’artifice, etc.

Ce que devenait l’éducation de Pierre, au milieu de tout cela, on le devine aisément. Brümmer restait d’ailleurs aux côtés de l’enfant, en qualité de maître de cour maintenant, plus brutal et plus grossier que jamais, au rapport de Stählin. Un jour, celui-ci se voyait dans la nécessité d’intervenir pour empêcher une scène de violence, l’Holsteinois se précipitant sur le jeune prince les poings levés, et Pierre, à moitié mort de peur, appelant la garde à son secours.

Soumis à ce régime, le caractère du futur époux de Catherine contractait des habitudes vicieuses et pour ainsi dire des déformations définitives : violent et sournois à la fois, peureux et vantard. Déjà il étonnait la candide Figchen par ses mensonges, en attendant qu’il étonnât le monde par ses lâchetés. Un jour qu’il se plaisait à l’émerveiller par le récit de prouesses accomplies par lui contre les Danois, elle lui demanda naïvement à quelle époque s’étaient passés ces exploits. « Trois ou quatre ans avant la mort de mon père. » « Eh quoi ! vous n’aviez pas sept ans ! » Il se fâcha tout rouge. Resté malingre avec cela, mal venu au physique comme au moral, une âme gauche, bizarre et tourmentée dans un corps étroit, pauvre de sang et prématurément ravagé. À coup sûr, Figchen aurait eu tort de compter sur son affection, si sincère qu’elle parût aux yeux de Jeanne-Élisabeth, pour assurer son établissement en Russie. Était-il seulement capable d’aimer, ce jeune homme de si triste apparence ?

Heureusement pour elle, Catherine était à même, dès à présent, de s’en reposer avant tout autre appui sur ses propres ressources. Ce qu’elle nous raconte elle-même de cette époque de sa vie serait à peine croyable si nous n’avions de quoi contrôler la sincérité de son récit. Elle a quinze ans à peine, et déjà nous lui découvrons ce coup d’œil juste et pénétrant, cette sûreté de jugement, ce sentiment merveilleux des situations et cet admirable bon sens qui font plus tard partie de son génie, qui sont tout son génie peut-être. Pour commencer, elle comprend que pour rester en Russie, pour y faire figure et, qui sait ?, pour y jouer un rôle, il lui faut devenir russe. Sans doute son cousin Pierre n’y a pas songé. Mais elle se rend promptement compte du malaise et du dépit secret qu’il provoque autour de lui avec son jargon holsteinois et ses manières allemandes. Elle se lève la nuit pour répéter les leçons du maître de langue russe, Adadourof, qu’on lui a donné. Comme elle ne prend pas la peine de se vêtir, marchant pieds nus dans sa chambre pour se tenir éveillée, elle gagne un refroidissement. Bientôt sa vie est en danger.

« La jeune princesse de Zerbst, écrit La Chétardie à la date du 26 mars 1744, est malade d’une péripneumonie formée. » Le parti saxon relève la tête. Il a tort, à en croire le diplomate français, car Élisabeth n’entend pas, quoi qu’il arrive, le laisser profiter de l’événement. « Ils n’y gagneront rien, disait-elle avant-hier à MM. de Brümmer et Lestocq, car si j’avais le malheur de perdre cette chère enfant, je veux que le diable m’emporte si jamais je prends une princesse saxonne. » Brümmer a d’ailleurs confié à La Chétardie que, « dans l’extrémité fâcheuse que l’on doit envisager et appréhender, il a disposé les voies, et qu’une princesse d’Armstadt [sic], charmante de sa figure et que le roi de Prusse avait proposée dans le cas où la princesse de Zerbst ne réussirait pas, serait celle qui aurait la préférence sur toute autre ». La perspective de cette substitution, pour rassurante qu’elle soit, ne laisse cependant pas d’attrister La Chétardie. « Nous y perdrions beaucoup, assure-t-il, vu la façon dont les princesses de Zerbst, mère et fille, pensent pour moi et la persuasion où elles sont que j’ai contribué à l’avenir qui leur est préparé. »

Pendant que les ambitions rivales se réveillent ainsi autour d’elle, la princesse Sophie lutte avec la mort. Les médecins prescrivent une saignée. Sa mère s’y oppose. On en réfère à l’impératrice ; mais l’impératrice est au couvent de la Troïtza, absorbée par des dévotions auxquelles elle se livre d’une façon passionnée, quoique intermittente, mettant de la passion à tout ce qu’elle fait. Cinq jours se passent ainsi. La malade attend. Enfin Élisabeth arrive avec Lestocq, et ordonne la saignée. La pauvre Figchen perd connaissance. Quand elle revient à elle, elle se voit dans les bras de l’impératrice. Celle-ci, pour la récompenser de s’être laissé donner un coup de lancette, lui fait cadeau d’un collier de diamants et d’une paire de boucles d’oreilles de vingt mille roubles. C’est la princesse Jeanne-Élisabeth qui enregistre le prix. Pierre lui-même se montre généreux et offre galamment une montre couverte de diamants et de rubis. Mais les diamants et les rubis n’ont aucun pouvoir sur la fièvre. En vingt-sept jours on saigne seize fois la malade, quelquefois quatre fois en vingt-quatre heures. Enfin la jeunesse et la constitution robuste de Figchen ont raison et de la maladie et du traitement. Il apparaît même que cette longue et douloureuse crise a exercé sur sa destinée une influence décisive et singulièrement heureuse. Et d’abord, autant sa mère a trouvé moyen de se rendre importune et odieuse à tout le monde, sans cesse en opposition avec les médecins, en dispute avec l’entourage, querellant sa propre fille et la tourmentant, sans souci de ses autres souffrances, autant celle-ci a su gagner tous les cœurs et se rendre, en dépit de son état, agréable et chère à tous. Il y eut l’histoire d’une étoffe — la fameuse étoffe bleue lamée d’argent, présent de l’oncle Louis — que Jeanne-Élisabeth s’avisa, on ne sait pourquoi, de vouloir enlever à la pauvre Figchen. On devine le tapage soulevé autour de la malade par ce piteux incident : concert de réprobation à l’adresse de la mère dénaturée, concert de sympathies en faveur de la fille, victime de traitements aussi indignes. Figchen abandonna l’étoffe et n’y perdit point. Mais elle eut d’autres triomphes. Sa maladie la rendait d’elle-même sympathique à toutes les âmes russes. On savait comment elle l’avait contractée. L’image de la jeune fille aux pieds nus, s’exerçant à travers la nuit aux sonorités de l’idiome slave, sans souci d’un hiver inclément, hantait déjà les imaginations, entrait dans la légende. Bientôt on raconta qu’à un moment où elle était au plus mal, sa mère voulut appeler à son chevet un pasteur protestant. « Non, aurait-elle dit, à quoi bon ? Faites venir plutôt Simon Todorski. » Simon Todorski était le prêtre orthodoxe qu’on avait chargé de faire l’éducation religieuse du grand-duc et qui devait aussi entreprendre celle de la grande-duchesse.

Quels étaient à ce moment les sentiments de la princesse Sophie sur cet objet si délicat ? Il est difficile d’en juger avec sûreté. Certains indices feraient supposer que le traité d’Heineccius et les objurgations du Pro memoria de Christian-Auguste avaient produit sur elle une impression assez profonde. « Je demande à Dieu, écrivait-elle à son père, encore de Königsberg, de prêter à mon âme toutes les forces dont elle aura besoin pour soutenir les tentations auxquelles je me prépare de me voir exposée. Il accordera cette grâce aux prières de Votre Altesse et de chère maman. » Mardefeldt, de son côté, se montrait inquiet : « Il n’y a qu’un point qui m’embarrasse infiniment, écrivait-il, c’est que la mère croit ou fait semblant de croire que cette jeune beauté ne pourra embrasser la religion grecque. » Il racontait encore qu’il avait fallu un jour avoir recours au pasteur pour calmer l’esprit de la princesse, épouvanté par les leçons du pope. Voici cependant l’idée que Catherine s’est faite elle-même plus tard, en utilisant assurément son expérience personnelle, des difficultés que peut rencontrer le passage dans le giron de l’Église orthodoxe d’une princesse allemande élevée dans la religion de Luther, du temps nécessaire pour les surmonter et de la marche du problème moral ainsi résolu. Écrivant à Grimm le 18 août 1776 au sujet de la princesse de Wurtemberg, qu’elle destine à son fils Paul, elle s’exprime en ces termes : « Dès que nous la tiendrons, nous procéderons à sa conversion. Il faudra bien quinze jours… Pour mieux accélérer tout cela, Pastoukhof est allé à Memel pour lui apprendre l’a b c et la confession en russe : la conviction viendra après. »

Quoi qu’il en soit, le refus du ministre évangélique — cette répudiation du culte de son enfance — sortant des lèvres mourantes de la future grande-duchesse, et l’appel à l’assistance de Todorski — cette confession anticipée de la foi orthodoxe — reçurent une créance facile. Et dès lors la place de Figchen en Russie était assurée. Quoi qu’il advînt, elle était certaine désormais de la trouver dans le cœur de ce peuple naïf et profondément religieux dont elle épousait les croyances et qui lui témoigna aussitôt sa reconnaissance en épousant ses intérêts. Le lien qui devait unir cette petite princesse allemande à la grande nation slave, dont elle commençait seulement à bégayer la langue, le pacte qui pendant près d’un demi-siècle allait associer leurs destinées dans une même et glorieuse fortune et que la mort seule viendrait dissoudre un jour, ce lien, ce pacte étaient formés dès à présent.

Le 20 avril 1744, la princesse Sophie paraît pour la première fois en public après sa maladie. Elle est encore si pâle que l’impératrice lui envoie un pot de rouge. Mais elle attire quand même tous les regards et sent que ces regards sont pour la plupart bienveillants. Elle plaît déjà et attire. Elle rayonne et réchauffe autour d’elle l’atmosphère glacée d’une cour qu’elle rendra un jour si brillante. Pierre lui-même se montre plus empressé et plus confiant. Hélas ! sa galanterie et sa confiance sont d’une espèce particulière : il raconte à sa future l’histoire de ses amours avec une des filles d’honneur de l’impératrice, la princesse Lapoukhine, dont la mère a été récemment exilée en Sibérie. La freiline dut quitter la cour en même temps. Pierre aurait voulu l’épouser. Il se résigna pourtant à obéir au vœu de l’impératrice. Figchen rougit et prend sur elle de remercier le grand-duc pour l’honneur qu’il lui fait en la mettant en tiers dans ses secrets. Ainsi apparaît déjà ce que sera l’avenir entre ces deux créatures si peu faites l’une pour l’autre.

 

V

Pendant ce temps, la princesse Jeanne-Élisabeth est tout entière à ses entreprises de haute politique. Elle s’est liée avec la famille Troubetzkoï et avec le bâtard Betzky lui-même, dont la personnalité remuante commence à percer. Elle a un salon où se rencontrent tous les adversaires du « système » politique actuels, tous les ennemis de Bestoujef : Lestocq, La Chétardie, Mardefeldt, Brümmer. Elle cabale, intrigue, complote. Elle va de l’avant avec toute sa fougue de femme nerveuse et toute son insouciance de cervelle en l’air. Elle croit tenir le succès et aussi l’abbaye de Quedlinbourg. Elle se voit déjà complimentée par Frédéric et assumant, en fait, le rôle de son ambassadeur auprès de la grande cour du Nord, devenue sa meilleure et plus précieuse alliée. Elle ne voit pas l’abîme à ses pieds.

Le 1er juin 1744, Élisabeth a repris le chemin du couvent de la Troïtza. En grand apparat cette fois et avec toute l’ostentation d’un pèlerinage solennel, traînant une moitié de sa cour derrière elle et faisant la route à pied. Elle a formé le vœu, en montant sur le trône, de renouveler cette cérémonie chaque fois qu’elle viendrait à Moscou, en mémoire de l’asile que Pierre Ier, mis en danger par la révolte des Strélitz, avait trouvé dans l’antique monastère. La princesse Sophie, encore trop faible, n’a pu accompagner l’impératrice, et sa mère est restée auprès d’elle. Mais voici qu’au bout de trois jours un courrier arrive, porteur d’une lettre d’Élisabeth : ordre est donné aux deux princesses de rejoindre le cortège impérial, pour assister à son entrée solennelle dans les murs de la Troïtza. À peine sont-elles installées dans une cellule, où le grand-duc vient leur tenir compagnie, que l’impératrice elle-même paraît, suivie de Lestocq. Elle semble en proie à une grande agitation. Elle ordonne à la princesse Jeanne-Élisabeth de la suivre dans une pièce voisine. Lestocq s’y rend aussi. L’entrevue est longue. Figchen ne s’en émeut pas, occupée à écouter le bavardage extravagant, à l’ordinaire, de son cousin. Peu à peu, la jeunesse et la vivacité de son esprit prenant le dessus sur le malaise que lui inspire habituellement la présence du grand-duc, elle se prête à ses enfantillages. Et de rire et de badiner gaiement tous les deux. Soudain Lestocq revient : « Cette joie va bientôt avoir une fin », dit-il brusquement ; puis s’adressant à la princesse Sophie : « Il ne vous reste plus qu’à faire vos paquets. » Figchen demeure muette d’étonnement, et le grand-duc demandant ce que cela veut dire, Lestocq se contente d’ajouter : « Vous le verrez bientôt. »

« Je vis clairement, écrit Catherine dans ses Mémoires, qu’il [le grand-duc] m’aurait quittée sans regret. Pour moi, vu ses dispositions, il m’était à peu près indifférent, mais la couronne de Russie ne me l’était pas. » Pouvait-elle vraiment songer déjà à la couronne, cette petite fille de quinze ans ? Pourquoi pas ? En écrivant ses Mémoires à quarante années de distance, à supposer qu’elle les ait écrits en effet tels qu’ils nous sont parvenus, Catherine a pu et même dû forcer plus d’une fois la note de ses impressions enfantines. « Le cœur, dit-elle encore en évoquant les souvenirs de cette même époque, ne me prédisait rien de bon ; l’ambition seule me soutenait. J’avais au fond du cœur je ne sais quoi qui ne m’a jamais laissée douter un seul instant que je parviendrais à devenir impératrice de Russie de mon chef. » Ici, l’exagération est évidente et la notation a posteriori saute aux yeux. Mais le trône partagé un jour avec Pierre pouvait bien sourire à cette imagination d’enfant précoce ; des espérances plus lointaines ont de tout temps figuré dans les apports matrimoniaux, et des fiancés de quinze ans s’entendent fort bien aujourd’hui encore à les escompter.

Derrière Lestocq survient enfin l’impératrice, très rouge, suivie de la princesse Jeanne-Élisabeth, très émue et les yeux gonflés de larmes. À la vue de la souveraine, les deux jeunes gens, qui se tenaient assis sur le rebord d’une fenêtre, les jambes pendantes, et qui, saisis par le discours de Lestocq, avaient gardé cette position, sautent précipitamment à terre. On voit le tableau. Il semble désarmer la colère de l’impératrice. Elle sourit, va à eux, les embrasse, et sort sans prononcer un mot. Alors le mystère s’éclaircit. Depuis plus d’un mois, la princesse de Zerbst marchait sans s’en douter sur une mine creusée sous ses pieds par l’ennemi, dont elle espérait avoir si facilement raison. Et la mine venait de sauter.

Le marquis de La Chétardie était revenu en Russie avec la réputation du plus brillant diplomate de l’époque, consacrée par le rôle qu’il avait précédemment joué dans ce même pays[2]. Il avait trente-six ans. Grand, bien fait, cavalier de haute mine et d’élégante tournure, il semblait destiné à occuper encore une grande place dans cette cour, où la faveur décidait de tout, menait à tout, où il fallait surtout plaire et où, disait-on, il avait plu déjà. Il avait son plan, un plan très ingénieux, trop ingénieux peut-être, qu’il avait réussi, non sans peine, à faire adopter à la cour de Versailles et qui consistait à faire de la chute de Bestoujef, c’est-à-dire de l’abandon de la politique autrichienne défendue par ce ministre, le prix d’une complaisance depuis longtemps mise en question entre les deux cours, désirée vivement par Élisabeth, obstinément refusée par la France. Il s’agissait du titre de Majesté Impériale tacitement reconnu aux tsars de Russie depuis Pierre le Grand, mais non inscrit encore au protocole et absent par conséquent des pièces officielles émanant de la chancellerie du Roi Très Chrétien. La Chétardie s’était fait donner des lettres de créance avec le titre convoité. Il les garda en poche, pour ne les remettre qu’au successeur de Bestoujef, après le renvoi de celui-ci. Élisabeth le sut, et bientôt personne ne l’ignora à la cour. Jusque-là, se reposant sur son ascendant personnel, le diplomate français prétendait traiter directement avec l’impératrice en passant par-dessus son chancelier. C’était trop présumer de ses forces ; c’était aussi s’abuser étrangement sur le caractère d’Élisabeth. Le portrait de la fille de Pierre Ier a été souvent esquissé, et on a réussi à nous donner une idée probablement exacte de la manière d’être et de régner de cette singulière souveraine, agitée et indolente à la fois, ardente au plaisir et pourtant curieuse des affaires, employant des heures à sa toilette, faisant attendre des semaines ou même des mois une signature ou un ordre et autoritaire malgré cela ; voluptueuse, dévote, incrédule et superstitieuse ; passant à tout instant des excès d’une débauche qui ruine sa santé à des excès d’exaltation religieuse qui égarent sa raison : une névrosée, dirions-nous aujourd’hui. Le baron de Breteuil raconte, dans une de ses dépêches, qu’ayant à signer, en 1760, le renouvellement du traité conclu en 1746 avec la cour de Vienne, elle avait déjà écrit : « Éli… », quand une guêpe vint se poser sur sa plume. Elle s’arrêta et resta six mois avant de se décider à achever sa signature. Au physique, la princesse de Zerbst nous a laissé d’elle un pastel fort agréable.

« L’impératrice Élisabeth est fort grande ; elle a été extrêmement bien faite. Elle engraissait de mon temps, et il me semblait toujours que ce que dit Saint-Évremond dans le portrait de la fameuse duchesse de Mazarin, Hortense Mancini, était fait pour l’impératrice. Il dit : “De ce qu’elle a la taille déliée une autre l’aurait belle.” Cela était alors au pied de la lettre. Jamais tête ne fut plus parfaite ; il est vrai que le nez l’est moins que les autres traits, mais il est là à sa place. La bouche est unique : il n’y en a jamais eu de telle ; ce sont les grâces, ce sont les ris, ce sont les jeux. Elle ne saurait grimacer ; elle n’a jamais fait de plis que de gracieux ; on en adorerait une injure, si elle en pouvait proférer. Deux rangées de perles se montrent au travers du vermeil de deux lèvres qu’il faut avoir vues pour s’en former une idée. Les yeux sont attendrissants ; oui, voilà l’effet qu’ils font sur moi. On les prendrait pour noirs, ils sont pourtant bleus. Ils inspirent toute la douceur dont ils sont animés… Jamais front ne fut plus agréable. Ses cheveux sont plantés si exactement que d’un coup de peigne ils sont et paraissent rangés avec art. L’impératrice a les sourcils noirs et la chevelure naturellement cendrée. Toute sa figure est noble, sa démarche est belle ; elle se présente avec grâce ; elle parle bien, d’une voix agréable ; son geste est juste. Enfin, jamais figure ne ressembla à la sienne. Jamais si belles couleurs, ni gorge, ni mains, n’ont été vues. Comptez là-dessus, je suis un peu connaisseuse et je parle ici sans prévention. »

Au moral, la plume du chevalier d’Éon oppose à ce gracieux ensemble une terrible contrepartie :

« Sous un air de bonhomie apparente, elle [Élisabeth] a l’intelligence déliée, incisive. Si l’on ne s’est boutonné d’avance et cuirassé contre son regard, il se glisse sous votre habit, l’écarte, s’insinue, vous déshabille, vous entrouvre la poitrine, et, quand vous vous en apercevez, il est trop tard : vous êtes à nu, la femme a lu dans vos entrailles et fouillé dans votre âme… Sa candeur et sa bonté ne sont qu’un masque. Dans votre France, par exemple, et dans toute l’Europe, elle a la réputation et le surnom de clémente. À son avènement au trône, en effet, elle jura sur l’image révérée de saint Nicolas que personne ne serait mis à mort sous son règne. Elle a tenu parole à la lettre, et aucune tête n’a encore été coupée, c’est vrai ; mais deux mille langues, deux mille paires d’oreilles l’ont été… Vous connaissez sans doute l’histoire de la pauvre et intéressante Eudoxie Lapoukhine ? Elle eut quelques torts peut-être envers Sa Majesté, mais le plus grave, à coup sûr, fut d’avoir été sa rivale et plus belle qu’elle. Élisabeth lui a fait percer la langue d’un fer rouge et administrer vingt coups de knout de la main du bourreau, et la malheureuse était enceinte et près d’accoucher… Vous trouverez dans sa vie privée les mêmes contradictions. Tantôt impie, tantôt fervente, incrédule jusqu’à l’athéisme, bigote jusqu’à la superstition, elle passe des heures entières à genoux devant une image de la Vierge, parlant avec elle, l’interrogeant avec ardeur et lui demandant en grâce dans quelle compagnie des gardes elle doit prendre l’amant du jour… J’oubliais une chose… Sa Majesté a un goût marqué pour les liqueurs fortes. Il lui arrive parfois d’en être incommodée au point de tomber en syncope… Il faut alors couper sa robe et ses corsets. Elle bat ses serviteurs et ses femmes… »

On peut juger des difficultés que devait rencontrer La Chétardie auprès d’une princesse d’humeur aussi bizarre, et sur quel terrain glissant la princesse de Zerbst s’aventurait en sa compagnie. Car elle était devenue son associée et avait fini par mettre en lui tout son espoir ; Mardefeldt se trouvait hors de combat, Brümmer s’était peu à peu retiré de la partie et Lestocq louvoyait, mis en défiance par son instinct très sûr. De Versailles, on exhortait toujours le marquis à la prudence. On finissait par lui ordonner péremptoirement de ne pas faire de la reconnaissance du titre impérial l’objet d’un marchandage trop incertain. La chose, après tout, n’avait pas si grande importance. « Le roi, écrivait-on, est empereur en France. » Mieux valait faire à la tsarine « une espèce de galanterie », en lui montrant la lettre du roi. On l’engagerait peut-être ainsi à forcer la main à son ministre pour la conclusion de l’alliance tant souhaitée. La Chétardie se déclarait prêt à obéir, mais à cela même il trouvait une difficulté : il fallait « joindre et fixer » la tsarine au moins pendant un quart d’heure. Or il n’y arrivait pas.

En attendant, Bestoujef préparait ses pièces. Avec l’aide d’un employé de la chancellerie, Goldbach, encore un Allemand, peut-être un Juif, spécialiste dans l’art des déchiffrements, si cultivés à cette époque, il interceptait et tirait au clair toute la correspondance de l’envoyé français, et, brusquement, il la plaçait sous les yeux de l’impératrice, mettant en évidence les passages qui la concernaient personnellement, ceux où La Chétardie déplorait la paresse, la légèreté de la souveraine, son goût effréné pour le plaisir et jusqu’à sa coquetterie qui l’engageait à changer de toilette quatre ou cinq fois par jour. On imagine la colère d’Élisabeth. On en sait les suites. S’étant obstiné à ne pas faire usage de ses lettres de créance, La Chétardie se trouvait sans caractère officiel. Une simple note de la chancellerie lui intima l’ordre de quitter Moscou et la Russie dans les vingt-quatre heures. La vindicte de la tsarine alla jusqu’à réclamer un portrait qu’elle lui avait donné sur le couvercle d’une tabatière garnie de diamants. On lui laissa la tabatière.

Mais il n’était pas seul compromis. Ses dépêches avaient révélé à l’impératrice la part prise par la princesse de Zerbst à l’intrigue avortée. Elles la montraient jouant à sa cour et dans son intimité le rôle d’espion au service de la Prusse et de la France, donnant des avis à La Chétardie et à Mardefeldt, correspondant secrètement avec Frédéric. Voilà ce que signifiait la scène énigmatique du couvent de la Troïtza.

La princesse de Zerbst en fut quitte pour la peur qu’elle eut, pour les vérités qu’elle dut entendre de la bouche d’Élisabeth et pour la perte irrémédiable non seulement du crédit qu’elle avait rêvé follement d’acquérir dans cette cour, dont elle apprenait seulement maintenant à connaître les ressorts secrets, mais encore de celui auquel elle aurait pu prétendre légitimement. « Le nom de la princesse de Zerbst, écrivait le successeur de La Chétardie, d’Allion, un an après ces événements, s’est trouvé fréquemment dans les lettres interceptées de M. de La Chétardie. Dès lors, l’impératrice a pris pour elle une aversion décidée… Son meilleur parti était de repasser en Allemagne. » C’est ce qu’elle fit en effet, mais non pas avant d’avoir assisté à la seule victoire à laquelle elle aurait dû prétendre sous ce ciel devenu inclément pour elle, et la seule qu’elle semble précisément avoir perdue de vue jusqu’à risquer de la compromettre.

 

VI

La personne de Figchen était sortie intacte de cette crise. À partir de ce moment, au contraire, et comme si son innocence avérée avait plaidé sa cause auprès de ses adversaires mêmes et des ennemis de sa fortune, son triomphe devenait certain et son mariage avec le grand-duc définitivement assuré. Restait cependant un point délicat à régler : l’admission solennelle de la princesse Sophie parmi les fidèles de l’Église grecque. La princesse de Zerbst avait obéi de son mieux aux injonctions de son mari. Elle avait cherché à éclairer sa foi et celle de sa fille. Elle s’était aussi enquis si le précédent de la femme du tsarévitch Alexis, qui, elle, avait conservé sa place dans l’Église protestante, ne pouvait être utilisé au bénéfice de Figchen. Sur ce dernier point, le résultat de ses démarches avait été négatif. Mais la nouvelle qu’elle en donna au dévot et scrupuleux Christian-Auguste était accompagnée de constatations rassurantes. Elle avait parcouru avec Simon Todorski tout le symbole grec, elle l’avait compulsé soigneusement avec le catéchisme de Luther, et elle était arrivée à la conviction qu’il n’y avait entre les deux confessions aucune différence fondamentale. Quant à Figchen, elle avait moins tardé encore à se persuader qu’elle pouvait faire son salut dans la religion orthodoxe. Heineccius ne savait décidément ce qu’il disait, et Méthodius s’entendait admirablement avec Luther. Les arguments de Simon Todorski s’étaient montrés irrésistibles à ce sujet. C’était un habile homme que cet archimandrite. Il avait vu du monde et étudié à l’université de Halle. Christian-Auguste ne se laissa pas ébranler de suite. « Mon bon prince de Zerbst, écrivait plus tard Frédéric, était plus rétif sur ce point… Il répondait à toutes mes représentations par : “Ma fille ne sera pas grecque.” » Heureusement, il se trouva aussi un Simon Todorski à Berlin. « Quelque prêtre, continue Frédéric, que je sus gagner… fut assez complaisant pour lui persuader que le rite grec était pareil à celui des luthériens. » Dès lors il répéta sans cesse : « Luthérien-grec, grec-luthérien, c’est la même chose. » Dans le courant de juin, un courrier expédié par Élisabeth rapportait l’autorisation officielle du prince au mariage et à la conversion de la princesse Sophie. Le bon Christian-Auguste disait avoir aperçu le doigt de Dieu (eine Führung Gottes) dans les circonstances qui lui dictaient cette détermination.

Le 28 juin fut fixé pour la profession publique de la jeune catéchumène, et le jour suivant, jour de la fête des saints Pierre et Paul, pour les fiançailles. L’approche de cette cérémonie ne laissait pas de donner à Figchen quelque émotion. Les lettres qu’elle recevait en grand nombre de ses parents d’Allemagne n’étaient pas toutes pour la rassurer. On imagine à quelle abondance de commentaires divers la destinée si inattendue de la petite princesse avait ouvert le champ dans le milieu où elle avait vécu jusqu’à présent. Le sens n’en était généralement pas très favorable. Un peu de jalousie s’y mêlait peut-être aux appréhensions qu’une tendre sollicitude semblait seule inspirer. On se rappelait la lamentable histoire de la malheureuse Charlotte de Brunswick, la femme d’Alexis, abandonnée par son mari, oubliée par le tsar. Et la lointaine Russie n’avait-elle pas été fatale à toute cette famille allemande, qui, elle aussi, avait cru y trouver un avenir de gloire et de puissance ?… Tout cela revenait à la future grande-duchesse en longues phrases entortillées, jargon tudesque farci de français, où elle devinait plus de dépit que de sincère émoi, mais qui la faisaient frissonner parfois et jeter un regard inquiet sur le lendemain incertain.

Personne ne s’en douta pourtant dans la foule des courtisans qui, le 28 juin 1744, à dix heures du matin, se pressèrent aux abords de la chapelle impériale du Galavinski Dvarets. Vêtue d’une robe « adrienne » en gros de Tours rouge, galonnée d’argent, un simple ruban blanc serrant ses cheveux non poudrés, Figchen apparut radieuse de jeunesse, de beauté et de modeste assurance. Sa voix ne trembla pas, sa mémoire n’hésita pas un instant en prononçant en russe le symbole de sa nouvelle foi devant l’assemblée émue. L’archevêque de Novgorod, celui-là même qui naguère s’était déclaré contre son mariage, versa de pieuses larmes en recevant sa profession, et tous les assistants se crurent en devoir de l’imiter. Ils avaient pleuré de même, il est vrai, lors de la conversion de Pierre-Ulric, qui, lui, avait fait des grimaces pendant la cérémonie et s’était égayé aux dépens de l’officiant. L’attendrissement était d’ordonnance. La souveraine témoigna son contentement par le don fait à la catéchumène d’une agrafe et d’un collier de diamants, que l’experte Jeanne-Élisabeth estima valoir 100 000 roubles.

Mais qu’aurait dit le bon Christian-Auguste s’il avait entendu sa fille déclarer devant Dieu et devant les hommes : « Je crois et je confesse que la foi n’est pas suffisante pour ma justification » ? Figchen elle-même n’eut-elle pas besoin d’un effort pour prononcer ces paroles qui la séparaient définitivement de son passé ? Ceux qui ont cru pouvoir invoquer à ce propos l’influence des philosophes de Paris sur son jeune esprit ont fait une confusion de dates. Il est extrêmement probable qu’à ce moment la future amie de Voltaire ne connaissait pas l’existence de cet écrivain. En sortant de la chapelle, elle se trouva à bout de forces et ne put paraître au dîner. Ce n’était cependant plus Figchen ni la princesse Sophie Frédérique qui avait franchi d’un pas chancelant le seuil de ce temple aux icônes recouvertes d’or. Ce jour même, dans la liturgie officielle, une prière était introduite pour « l’orthodoxe (blagoviernaïa) Catherine Alekseïevna ». La princesse de Zerbst expliquait, il est vrai, à son mari qu’on avait simplement ajouté Catherine à Sophie, « comme cela a lieu pour la confirmation ». Quant à Alekseïevna, ce surnom, conforme à l’usage du pays, voulait dire exactement « fille d’Auguste », Auguste ne pouvant recevoir d’autre traduction en russe. Le bon Christian n’en demanda pas davantage. Il avait été dans le cas, depuis quelque temps, de faire provision de crédulité, et il doit y avoir des grâces d’état pour les princes allemands en possession de filles mariables à l’étranger.

Les fiançailles eurent lieu le lendemain dans le Ouspienski Sobor. La princesse de Zerbst passa elle-même aux doigts de Catherine Alekseïevna et de son futur époux les bagues — deux petites merveilles, pouvant bien valoir 50 000 écus, dit-elle. Quelques écrivains, dont Rulhière, ont affirmé que Catherine avait reçu à cette occasion le titre d’héritière du trône, avec droit de succession en cas de mort du grand-duc. Le fait est contesté par les écrivains russes les plus récents. Il aurait fallu, pour cela, un manifeste officiel dont il n’existe aucune trace. La future grande-duchesse continua à recueillir tous les suffrages par la grâce et la convenance parfaite de son attitude. Sa mère elle-même observa avec satisfaction qu’elle se prenait à rougir chaque fois que les exigences du rang nouvellement acquis l’obligeaient à prendre le pas sur celle qui lui avait donné le jour. Elle eut cependant bientôt à faire aussi la remarque que sa fille n’en prétendait pas moins se prévaloir de sa nouvelle situation pour échapper à une tutelle qui lui pesait depuis longtemps. D’autant qu’elle n’était pas seule à la trouver hors de propos désormais et mal venue dans le milieu où il lui fallait vivre. La princesse de Zerbst y était traitée communément d’« étrangère » et n’y éveillait guère de sympathies. Catherine avait maintenant, pour la première fois de sa vie, un peu d’argent à elle : 30 000 roubles qui lui furent envoyés par Élisabeth « pour son jeu », suivant la désignation en usage à la cour de Russie, et qui lui parurent un trésor inépuisable. Elle y puisa bientôt largement, et fort noblement pour commencer. Son frère venait d’être envoyé à Hambourg pour y achever ses études. Elle déclara vouloir prendre à sa charge les frais de son entretien. Elle avait aussi sa cour, dont les chefs d’emploi, chambellans et gentilshommes de la chambre étaient soigneusement choisis en dehors de la coterie que la princesse de Zerbst prétendait naguère inféoder à ses intérêts et à ceux de Frédéric. Le propre fils du chancelier, Pierre Bestoujef, y figurait. La princesse de Zerbst eut ainsi lieu d’éprouver un désappointement nouveau et ne manqua pas d’être maladroite une fois de plus en le montrant. Sa mauvaise humeur, éclatant à tout propos et s’en prenant à tout le monde, acheva son impopularité. Des scènes violentes se produisirent où le grand-duc lui-même figura et fit valoir, aux dépens de sa belle-mère, ses habitudes et son vocabulaire de corps de garde.

Catherine, cependant, prenait rapidement pied dans sa nouvelle situation. Elle trouvait même l’occasion de contracter une connaissance plus intime avec le vaste domaine qu’elle était appelée à gouverner un jour. Elle faisait, en compagnie du grand-duc et de sa mère, ce voyage de Kiev, que, à quarante années de distance, elle devait recommencer, on sait avec quel prestigieux éclat, et elle en gardait une impression destinée à ne plus s’effacer de sa mémoire, à influer visiblement sur la tournure de son esprit et sur le caractère même de son futur gouvernement. En parcourant huit cents kilomètres, sans jamais sortir des domaines d’Élisabeth, sans jamais voir autre chose sur son passage que des foules prosternées devant la toute-puissance de la tsarine, toujours présente à leurs yeux, elle concevait, la petite princesse allemande, habituée aux horizons étroits des pauvres souverainetés de son pays, et elle développait en elle une idée de grandeur et de force pour ainsi dire sans limites. C’est cette idée que, devenue impératrice, elle croira incarnée en elle et destinée à dominer le monde. En même temps, avec sa jeune sagacité en éveil et son coup d’œil déjà juste, elle apercevait l’envers, triste et sombre, de cette grandeur superbe, l’autre côté de l’existence du magnifique empire qui devait un jour être le sien. À Saint-Pétersbourg, à Moscou, elle n’avait eu jusqu’à présent devant ses yeux éblouis que le trône resplendissant d’or, la cour constellée de diamants, le décor extérieur de la majesté impériale, se doublant d’une pompe un peu barbare encore et d’un luxe à moitié asiatique, mais d’autant plus prodigieux ; elle se trouvait maintenant face à face avec les assises et les sources nourricières de cette splendeur sans pareille : le peuple russe apparaissait à ses yeux étonnés, épouvantés bientôt. Elle le voyait sordide et sauvage, à peine vêtu, grelottant la faim et le froid dans ses chaumières enfumées, et portant comme une croix son double joug de misère et de servitude. Des vices lamentables d’organisation sociale et politique, d’effroyables abus de pouvoir se révélaient ainsi à elle, devinés, pressentis à travers cette antithèse terrible. Et tous les essais de réforme, tous les instincts généreux, toute la poussée d’idées libérales qui devait plus tard illustrer la première partie de son règne, prenaient leur point de départ dans cette première et rapide vision.

De retour à Moscou, elle apprenait aussi à connaître un autre revers de médaille : les petits ennuis inséparables d’un rang aussi élevé que le sien. Un soir à la comédie, faisant face à l’impératrice, dans la loge du grand-duc, elle surprenait un éclair de colère dans le regard d’Élisabeth dirigé de son côté. Peu après, l’obséquieux Lestocq, avec lequel la souveraine venait de s’entretenir tout en la regardant, se présentait devant elle et, sèchement, brutalement presque, avec la préoccupation visible de faire remarquer la raideur de son attitude, lui disait la colère de la tsarine et lui en expliquait le motif. Catherine avait fait des dettes : 17 000 roubles, plus de 75 000 francs en quelques mois ! Son trésor avait fondu entre ses doigts d’où un fleuve d’or devait un jour ruisseler à travers l’Empire et l’Europe entière. Mais quoi ? Voulait-on qu’elle se contentât des trois robes qui avaient fait le fond de sa malle à son arrivée en Russie ? Elle avait été réduite, pour commencer, à emprunter les draps de lit de sa mère ! Elle ne pouvait décemment continuer ce manège. Puis, elle s’était vite aperçue que dans cette cour, autant et plus que dans celle de Zerbst, les petits cadeaux entretenaient l’amitié, et qu’une personne dans sa position n’y possédait même aucun autre moyen de subvenir aux frais de cet entretien pourtant indispensable. Le grand-duc lui-même avait une prédilection marquée pour cette façon de soigner les bonnes relations qu’il entendait garder avec sa fiancée. Enfin, la comtesse Roumiantsof avait une manière à elle de comprendre les devoirs de sa charge de maîtresse de la cour de la future grande-duchesse : la manière d’un panier percé ou d’une personne s’entendant admirablement à faire danser l’anse du panier.

Dans ses Mémoires, auxquels nous empruntons ces détails, Catherine est assez sévère pour les personnes qui ont fait à ce moment partie de son entourage, sans épargner le grand-duc lui-même, avec lequel, quoi qu’elle fît, et sa générosité même n’y remédiant pas, ses rapports n’auraient eu, dès à présent, rien de bien cordial. Peut-être a-t-elle cédé à la tentation de pousser au noir ce coin du tableau. Un billet de sa main, qui date de cette époque, semble justifier cette supposition. Le grand-duc, atteint, au cours du mois d’octobre, d’une pleurésie qui l’obligeait à garder la chambre, s’impatientait de cette claustration forcée. Et Catherine de lui écrire :

Monsieigneur [nous respectons le style et l’orthographe du document], ayant consulté ma mère, sachant qu’elle peut beaucoup sur le grand-maréchal [Brümmer], elle m’a permis de lui en parler et de faire qu’on vous permettent de jouer sur les instrumens. Elle m’a aussy chargée de vous demander, Monseigneur, sy vous voulez quelques Italiens aujourd’hui après Midy. Je vous assure que je deviendray folle en Votre place sy on m’otois tous. Je vous prie au Nom De Dieu, ne lui montrez pas ses billets.

Catherine.

Voici qui est fait pour réhabiliter la princesse de Zerbst elle-même des reproches d’humeur acariâtre et tracassière dont sa fille s’est plu à accabler sa mémoire. Deux mois plus tard, en décembre, nous retrouvons Catherine, joignant les larmes aux prières pour obtenir qu’on lui donne accès auprès de son fiancé, qui, guéri de sa pleurésie, vient d’être atteint d’un mal nouveau et plus terrible. Sur la route de Moscou à Pétersbourg, à Hatilof, Pierre a dû s’arrêter : la petite vérole avait fait son apparition. Le fiancé d’Élisabeth en était mort. La tsarine écarta résolument Catherine et sa mère, en les expédiant à Saint-Pétersbourg, et s’installa elle-même au chevet du malade. Catherine fut réduite à écrire à son fiancé des lettres fort tendres, où, pour la première fois, elle se servit de la langue russe. Mais ce n’était encore qu’un trompe-l’œil, Adadourof, son professeur, dont elle copiait la prose, lui servant de secrétaire.

Ce second séjour à Pétersbourg fut marqué pour Catherine par l’arrivée du comte Gyllenborg, envoyé par la cour de Suède, avec la nouvelle du mariage de l’héritier du trône, Adolphe-Frédéric, oncle de Catherine, épousant la princesse Ulrique de Prusse. Catherine avait déjà rencontré ce Suédois à Hambourg, en 1740. Il  lui  aurait  alors  reconnu  « un  esprit  philosophique ».  Il  lui demanda maintenant comment allait sa philosophie et l’engagea à lire Plutarque, la vie de Cicéron et les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains. En retour, Catherine offrit à ce grave conseiller son portrait, « le portrait d’un philosophe de quinze ans », composé par elle en son honneur, selon l’usage courant de l’époque. L’original de cet écrit, qu’elle réclama plus tard, a été malheureusement brûlé par elle, et aucune copie ne s’en est rencontrée dans les papiers du comte Gyllenborg, conservés à l’université d’Uppsala. Dans ses Mémoires, Catherine assure qu’ayant revu en 1758 cette œuvre de jeunesse, elle fut étonnée de la justesse et de la profondeur des traits qu’elle y avait consignés. Nous regrettons qu’elle ne nous ait pas mis à même de vérifier cette appréciation.

Pierre ne put reprendre le chemin de Pétersbourg qu’à la fin de janvier. Castéra a raconté qu’après avoir embrassé alors son fiancé avec tous les témoignages de la joie la plus grande, Catherine s’évanouit en rentrant dans son appartement et fut trois heures avant de reprendre connaissance. La petite vérole, en effet, n’avait pas embelli le grand-duc. Les traces laissées sur sa figure et une énorme perruque dont on l’avait affublé pour cacher d’autres ravages le rendaient presque méconnaissable. La princesse de Zerbst fut seule à lui trouver meilleure mine, ce dont elle fit part aussitôt à son mari. Castéra a sans doute chargé quelque peu son récit, suivant son habitude, et la princesse s’est souvenue que la poste de Pétersbourg prenait volontiers copie des lettres qui lui étaient confiées. Quoi qu’il en fût, les préparatifs du mariage commencèrent peu après ce retour si diversement commenté.

 

VII

On n’avait pas encore vu en Russie une cérémonie de ce genre. Le mariage du tsarévitch Alexis, fils de Pierre Ier, avait eu lieu à Torgau, en Saxe, et, avant lui, les héritiers du trône de Moscou n’étaient pas de futurs empereurs. On écrivit en France, où venait d’être célébré le mariage du Dauphin ; on s’informa auprès de la cour de Saxe. De Versailles et de Dresde arrivèrent des mémoires abondants, de minutieuses descriptions, jusqu’à des dessins retraçant les moindres détails des pompes qu’il s’agissait d’imiter, de surpasser même s’il était possible. Dès que les glaces furent rompues sur la Neva, vaisseaux anglais et allemands se succédèrent, débarquant des équipages, des meubles, des étoffes, des livrées commandés aux quatre coins de l’Europe. Christian-Auguste se distingua avec un envoi d’étoffes de Zerbst, lourdes pièces de soie brodées d’or et d’argent qu’on prisait assez à cette époque. La mode était aux soieries à ramages, avec fleurs d’or ou d’argent sur fond clair. L’Angleterre en avait la spécialité et aussi Zerbst, qui venait en seconde ligne dans l’estime des connaisseurs.

Plusieurs fois reculée, la date de la cérémonie fut fixée enfin au 21 août. Les fêtes devaient durer jusqu’au 30. Les médecins du grand-duc auraient voulu un délai plus long. En mars, Pierre avait de nouveau été alité. Une année semblait à peine suffisante pour lui permettre de se remettre entièrement. Mais Élisabeth ne voulait pas attendre. On a prétendu qu’il lui tardait de se débarrasser de la mère de Catherine. Il est probable qu’elle avait des raisons plus sérieuses pour montrer tant d’impatience. Avec la santé toujours chancelante de Pierre, l’hérédité du trône était rien moins qu’assurée, et le souvenir du jeune Ivan, enfermé dans sa prison, demeurait inquiétant. En juin 1745, un homme inconnu fut trouvé un poignard à la main dans la chambre d’Élisabeth. Mis à la torture, il garda le silence. À en croire cependant des témoignages assez autorisés, Jeanne-Élisabeth continuait, en effet, à se rendre fort désagréable. Il n’y a pas de vilaine affaire où elle ne paraisse mêlée pendant ces dernières semaines de son séjour en Russie. Elle intrigue, complote et potine sans rémission. Elle va jusqu’à se faire accusatrice de sa fille, racontant que celle-ci a des rendez-vous nocturnes avec son fiancé. L’impératrice fait intercepter et examiner soigneusement sa correspondance. Et en même temps elle ne songe pas à inviter son mari à la cérémonie dont elle dispose l’imposant appareil. Longtemps, la princesse de Zerbst avait fait espérer à Christian-Auguste cette invitation, lui écrivant de se tenir prêt, le remettant de jour en jour et de mois en mois. Frédéric lui-même, trompé par Mardefeldt, avait donné à son feld-maréchal de semblables illusions. Enfin, Jeanne-Élisabeth dut avouer qu’on pensait plutôt à la faire partir elle-même avant la cérémonie.

Le frère de la princesse y parut seul de sa famille. Ce fut, dit-on, une perfidie de Bestoujef. Disgracieux, grossier et pauvre d’esprit, Auguste de Holstein était un parent désagréable à produire en public, un de ceux qu’on ne montre pas. L’envoyé anglais Hindford assure, dans ses dépêches, n’avoir jamais vu un aussi beau cortège que celui qui, au jour indiqué, conduisit Catherine à l’église de Notre-Dame de Kazan. Commencée à dix heures du matin, la cérémonie religieuse ne prit fin qu’à quatre heures du soir. L’Église orthodoxe fait les choses consciencieusement. Pendant les dix jours suivants, les fêtes se succédèrent sans interruption. Bals, mascarades, dîners de gala, soupers, opéra italien, comédie française, illuminations, feux d’artifice, rien ne manqua au programme. La princesse de Zerbst nous a laissé une description détaillée de la plus intéressante de ces journées, celle des épousailles :

« Le bal ne dura pas au-delà d’une heure et demie, au bout desquelles Sa Majesté Impériale, précédée des maîtres de cérémonie, du grand maître de sa cour, du grand maréchal et du grand chambellan de la cour du grand-duc, et suivie seulement des jeunes époux se tenant par la main, de moi, de mon frère, de la princesse de Hesse, de la grande maîtresse, des staats-dames, de la cammer frelen, des frelen, s’achemina à l’appartement nuptial, dont les hommes sortirent dès que toutes les dames furent entrées, et les portes furent fermées, pendant que le jeune époux passa dans celui où il devait changer de vêtements. On débuta par déshabiller l’épouse. Sa Majesté Impériale lui ôta la couronne ; je cédai à la princesse de Hesse l’honneur de lui mettre la chemise, la grande maîtresse lui passa la robe de chambre, et le reste des dames lui ajustèrent le plus magnifique déshabillé du monde.

« Excepté cette cérémonie — observe la princesse de Zerbst — il y en a beaucoup moins ici à déshabiller de jeunes époux qu’il y en a chez nous. Déjà aucun homme n’ose entrer dès que l’époux est entré chez lui, pour se vêtir de nuit. On ne danse pas la guirlande et on ne distribue point de jarretière.

« La grande-duchesse vêtue, Sa Majesté Impériale passa chez le grand-duc, que le grand veneur, comte de Razoumovski, et mon frère avaient aidé à déshabiller. Cette princesse nous l’amena. Tout son habillement était uniforme à celui de son épouse, mais il n’y était pas, à beaucoup près, aussi joli. Sa Majesté Impériale leur donna alors sa bénédiction, qu’ils reçurent en se jetant un genou en terre. Elle les embrassa tendrement et nous laissa à la princesse de Hesse, la comtesse de Roumiantsof et moi, le soin de les coucher. Je voulus lui parler des remerciements et de la reconnaissance que je lui dois, mais cette grande princesse se moqua de moi. »

Nous devons aussi à la plume de Jeanne-Élisabeth une description de l’appartement réservé aux jeunes époux.

« Cet appartement est de quatre grandes pièces, les unes toutes plus belles que les autres. Le grand cabinet est le plus riche ; la tenture d’un fond de drap d’argent porte une broderie en soie nuancée d’un goût admirable ; tout l’ameublement s’y rapporte : chaises, rideaux, portières. La chambre du lit est en velours ponceau tirant sur l’incarnat. Il est brodé de pilastres et de guirlandes en argent relevés en bosse ; le lit l’est en plein. Tout l’ameublement s’y rapporte. Il est si beau, il a un air si particulier, si majestueux, qu’il ne saurait être vu sans frapper d’admiration. » La série des fêtes se termina par une cérémonie d’un genre à part, qui ne devait plus jamais être renouvelée. Pour la dernière fois, on mit à flot le Diedouchka (l’aïeul) de la flotte russe, un bateau construit, d’après la légende, par Pierre le Grand lui-même. Par un ukase en date du 2 septembre 1724, celui-ci avait ordonné que le navire serait lancé ainsi tous les ans au 30 août, et conservé le reste du temps au monastère Alexandre-Nevski. Après sa mort, on oublia son ukase et son bateau. Élisabeth s’en souvint seulement en 1744. Elle recommença la cérémonie l’année suivante, à l’occasion du mariage de son neveu, et ce fut fini pour toujours. Il avait fallu construire un radeau pour supporter le bateau, qui ne pouvait plus tenir l’eau. Élisabeth alla en grande pompe à bord baiser le portrait de son père, qui s’y trouvait attaché à un mât.

Un mois plus tard, la princesse de Zerbst se séparait à jamais de sa fille et de la cour de Russie. En prenant congé de l’impératrice, elle se serait jetée à ses pieds en lui demandant pardon pour les désagréments qu’elle avait pu lui causer. Élisabeth aurait répondu assez vertement « qu’il était trop tard pour en parler, mais que si la princesse avait toujours été aussi humble, cela aurait mieux valu pour tout le monde ». Dans le récit qu’elle a fait elle-même de cette scène d’adieu, Jeanne-Élisabeth ne parle que des gracieusetés de l’impératrice, des tendresses réciproques et des larmes de regret versées de part et d’autre. Nous l’avons vu déjà, les larmes de cour étaient de la monnaie courante à cette époque, et Jeanne-Élisabeth, malgré l’insuccès de ses tentatives politiques, ne manquait pas de diplomatie dans ses écrits.

Un coup terrible l’attendait à Riga. Une lettre d’Élisabeth, qui lui parvint dans cette ville, la chargea de solliciter de la cour de Berlin le rappel immédiat de Mardefeldt. C’était la ruine définitive des espérances que Frédéric lui-même, mieux avisé d’ordinaire, s’était laissé aller à fonder sur l’intervention de la princesse auprès de l’impératrice et qu’elle s’était attachée à entretenir. Il était arrivé que le jour même du départ de Jeanne-Élisabeth de Pétersbourg, 10 octobre 1745, on y avait appris les démarches entreprises par Frédéric auprès du nouvel époux de la princesse Louise-Ulrique et du frère de la princesse de Zerbst, Adolphe-Frédéric de Suède, pour l’engager à faire valoir ses titres au duché de Holstein. Frédéric jugeait la possession de ce duché incompatible avec celle du trône de Russie. En même temps survenait la nouvelle des premiers succès des armes prussiennes sur la frontière de Saxe (à Sohr, 30 septembre), et le Conseil de l’Empire, aussitôt réuni, décidait qu’il convenait d’envoyer un corps d’armée au secours du roi de Pologne menacé dans ses domaines héréditaires. Dès lors, Mardefeldt, l’ami et l’allié politique de la princesse de Zerbst, et par conséquent aussi de son frère, devenait impossible à Pétersbourg.

Ainsi, Jeanne-Élisabeth avait réussi à faire de sa fille une grande-duchesse de Russie, sans se donner beaucoup de peine pour cela. Sur tous les autres points, et là où elle avait déployé toutes les ressources de son esprit et de son infatigable activité, son échec était complet. Elle s’était avisée aussi, en passant, de vouloir faire de son mari un duc de Courlande, et n’avait pas eu plus de succès.

Pourtant Catherine pleura, et autrement qu’avec des larmes de cour, le départ de cette mère inquiétante. Elle en convient elle-même. C’était une mère après tout, et la seule personne dont, au milieu de ses nouvelles grandeurs, elle ne pût suspecter l’affection, tout en se défiant de ses conseils. Son absence laissa un grand vide autour d’elle. C’est aussi à partir de ce moment, au sein de la solitude, l’élément par excellence des natures fortes, que devait commencer la vraie éducation de la future impératrice, celle à laquelle mademoiselle Cardel n’avait point songé.

 

 

CHAPITRE III. LA SECONDE ÉDUCATION DE CATHERINE

 

I. Catherine et son mari sont remis à l’école. — Instructions rédigées par le chancelier Bestoujef pour le gouverneur et la gouvernante de Leurs Altesses. — Acte d’accusation. — Les péchés de Catherine. — Intimité avec les Tchernichof. — Stérilité de la couche grand-ducale. — À qui la faute ? — Échec des mesures imaginées par le chancelier. — II. Nouvelles sévérités. — Changements dans l’entourage de Catherine. — Départ de Mardefeldt. — Chute de Lestocq. — Nouveaux serviteurs de la grande-duchesse. — Chkourine. — La Vladislavova. — Abandon et solitude. — III. Intérieur de la cour. — Désordre matériel. — Comment on bâtit un palais impérial et comment on y loge. — Premiers essais poétiques de Catherine. — Désordre moral. — Ce qu’on voit par le trou d’une porte. — La vie conjugale avec le grand-duc. — Goûts et habitudes intimes de Pierre. — Les chiens. — La boisson. — Les soldats d’amidon et les forteresses de carton. — Les distractions de Catherine. — La chasse. — L’équitation. — La danse. — La lecture. — IV. Les premières lectures de Catherine. — Les romans. — Les lettres de madame de Sévigné. — Les livres d’histoire. — Les Mémoires de Brantôme. — V. Catherine devient mère. — Qui est le père de l’enfant ? — Dix ans d’union stérile. — Distractions galantes. — Zahar Tchernichof. — Le beau Serge. — Intervention de la raison d’État et de la chirurgie. — Naissance du grand-duc Paul. — Bizarre traitement de l’accouchée. — Suppositions diverses. — VI. Solitude encore plus grande. — Lectures et fréquentations plus sérieuses. — Tacite, Montesquieu et Voltaire. — Les vieilles femmes de la cour d’Élisabeth. — Développement intellectuel et moral.

 

I

En dépit de la précocité de son esprit, Catherine n’était encore qu’une enfant. En dépit de son nom orthodoxe et de son titre officiel, elle n’était qu’une étrangère qu’un hasard avait appelée en Russie pour y tenir un rang élevé et qui avait tout à faire pour se mettre au niveau de cette haute fortune. Si elle a pu l’oublier un moment, et il semble que ce fut le cas jusqu’à un certain point, quelqu’un devait se charger de le lui rappeler, et même assez durement. Il semble qu’une fois parvenue au but, une fois mariée, voulons-nous dire, l’élève de mademoiselle Cardel se soit un peu relâchée de la tenue qui lui avait valu jusque-là d’unanimes approbations. Les « gracieuses instructions » de Christian-Auguste parurent elles-mêmes absentes de sa mémoire. Elle devait bientôt en recevoir d’autres, et de moins paternelles.

À la date des 10 et 11 mai 1746, moins de neuf mois par conséquent après la cérémonie du mariage, deux documents concernant le grand-duc et la grande-duchesse étaient présentés à la signature de l’impératrice. Leur objet apparent était de fixer le choix et de régler la conduite de deux « personnes de distinction » qu’on entendait placer auprès de Leurs Altesses Impériales en qualité de maître et de maîtresse de cour. Leur but véritable était tout autre. Sous prétexte de pourvoir à des charges faisant régulièrement partie du mandarinat officiel, c’était un couple de véritables précepteurs et surveillants qu’on imposait à Catherine et à son époux. On les remettait à l’école pour ainsi dire. Et, sous couleur d’indiquer le programme de cette éducation complémentaire, c’était un acte d’accusation en règle qu’on dressait contre le jeune ménage, dont la conduite avait rendu nécessaire l’application de cette mesure. L’auteur du réquisitoire, le rédacteur des deux documents, était Bestoujef en personne.

L’œuvre du chancelier nous a été conservée. Elle abonde en révélations véritablement extraordinaires ; si extraordinaires qu’elles seraient de nature à provoquer notre incrédulité, si nous n’étions à même d’y ajouter un précieux élément de contrôle. Cet élément de contrôle, ce sont les Mémoires de Catherine. Ce que Bestoujef dit des faits et gestes de Catherine et de son époux à cette époque de leur vie commune, l’auteur des Mémoires le répète en termes à peu près identiques. À certains égards, la plume de Catherine renchérit même sur celle du chancelier, et c’est par elle que, même au sujet de sa propre personne, nous apprenons les détails les plus scabreux. On va en juger. La « personne de distinction » appelée à tenir compagnie au grand-duc s’emploiera, lisons-nous dans la pièce émanant de la chancellerie, à corriger certaines habitudes malséantes de Son Altesse Impériale, comme, par exemple, étant à table, de répandre le contenu de son verre sur la tête des gens de service, d’interpeller ceux qui ont l’honneur de l’approcher, et jusqu’aux personnages étrangers admis à la cour, avec des propos grossiers et des plaisanteries indécentes, de se défigurer en public avec des grimaces et des contorsions continuelles imprimées à tous ses membres…

« Le grand-duc, lisons-nous dans les Mémoires, passait son temps en enfantillages inouïs pour son âge… Il fit dresser un théâtre de marionnettes dans sa chambre ; c’était la chose du monde la plus insipide… Le grand-duc passait son temps à la lettre dans la compagnie des valets… Le grand-duc enrégimenta toute sa suite : les domestiques de la cour, les chasseurs, les jardiniers, tous eurent le mousquet sur l’épaule… le corridor de la maison leur servait de corps de garde… Le grand-duc me gronda beaucoup de l’extrême dévotion, selon lui, dans laquelle je donnais ; mais, n’ayant pas durant la messe d’autre que moi à qui parler, il cessa de me bouder. Quand le grand-duc apprit que je continuais à faire maigre, il me gronda beaucoup… »

La même silhouette d’enfant mal élevé et malappris, aux instincts vicieux, ressort de part et d’autre, avec quelques traits saillants en plus dans le second exemplaire.

Voyons maintenant le propre compte de Catherine. Trois griefs principaux sont articulés contre elle par le chancelier : négligence dans la pratique de la religion orthodoxe ; ingérence prohibée dans les affaires d’État, celles de l’Empire ou celles du duché de Holstein ; familiarité excessive avec les jeunes seigneurs fréquentant la cour, les gentilshommes de chambre, voire les pages et les valets. Ce dernier point offre évidemment le plus de gravité ; or c’est celui sur lequel Catherine s’est expliquée elle-même dans ses Mémoires de la façon la plus claire, et ces explications ne laissent aucun doute sur la familiarité, pour ne pas dire plus, des relations qui, dès cette époque, s’étaient établies entre elle et trois au moins des jeunes gens fréquentant la cour : les trois frères Tchernichof, tous grands, bien faits et jouissant de la faveur particulière du grand-duc. L’aîné, André, le plus brillant cavalier des trois, était le préféré de Pierre et le devint bientôt de Catherine. Elle l’appelait affectueusement son « petit fils » ; il lui donnait le nom de « petite mère » — très en usage en Russie et n’impliquant par lui-même aucun rapport équivoque. Il en résultait pourtant une intimité qui pouvait le paraître davantage. Pierre ne tolérait pas seulement celle-ci ; il l’encourageait et la poussait à l’excès, jusqu’à l’oubli des convenances les plus élémentaires. Il aimait l’excès en toute chose, et se souciait peu d’être inconvenant, ou qu’on le fût autour de lui. Catherine n’étant encore que sa fiancée, André avait dû déjà lui faire souvenir que la fille de la princesse de Zerbst était destinée à s’appeler grande-duchesse de Russie et non madame Tchernichof. Pierre s’esclaffa en entendant cette observation, qui lui parut extrêmement plaisante, et elle n’eut pour effet que de lui faire donner désormais à son ami le nom de « fiancé de Catherine ». « Votre fiancé », disait-il à celle-ci en lui parlant du jeune homme. Catherine, de son côté, avoue s’être mise dans le cas de se faire présenter des remontrances à ce sujet par un simple domestique, son valet de chambre, Timofeï Ievreïnof, qui crut devoir l’avertir des périls auxquels elle s’exposait. Elle prétend, il est vrai, avoir agi en toute innocence et ignorance soit du mal, soit du danger. Timofeï prévint également Tchernichof, qui, sur son avis, se fit malade pendant quelque temps. Cela se passait pendant le carnaval de 1746. En avril, lors du déménagement habituel de la cour, quittant le palais d’hiver pour le palais d’été, Tchernichof reparaît, et bientôt il cherche à pénétrer jusque dans la chambre de Catherine. Elle lui barre le passage, sans songer toutefois à fermer sa porte, ce qui assurément aurait été plus prudent. Elle tient la porte entrouverte et continue une conversation qu’elle trouve sans doute intéressante. Soudain paraît le comte Devierre, un des héros de la guerre de Sept Ans, faisant maintenant à la cour office de chambellan et, à ce qu’il semble, aussi celui d’espion. Il annonce à la grande-duchesse que le grand-duc la demande. Le lendemain, les Tchernichof sont renvoyés de la cour, et ce même jour « la dame distinguée » chargée de surveiller la conduite de Catherine fait son apparition. La coïncidence est significative. Élisabeth ne s’en tient pas là, d’ailleurs. Elle impose et à Catherine et à Pierre lui-même une espèce de retraite, au cours de laquelle Simon Todorski, le zélé archimandrite, devenu évêque de Pskof, est chargé de les interroger sur leurs relations avec les Tchernichof. Ceux-ci, mis aux arrêts, subissent sans doute également un interrogatoire, plus pressant encore et probablement moins doux. De part et d’autre on n’avoue rien. Pourtant, Catherine parle d’une correspondance qu’elle a trouvé moyen d’entretenir avec André Tchernichof, même pendant le temps qu’il passa en prison. Elle lui écrivait, il répondait ; elle lui donnait des commissions qu’il exécutait. Mettons qu’elle ait encore agi innocemment. Nous retrouverons l’occasion d’être moins indulgent.

Les reproches formulés contre Catherine sur ce point délicat se rattachaient d’ailleurs encore, dans la pensée du terrible chancelier,  à  un  autre  ordre  d’idées,  où  il  entendait  principalement dénoncer sa responsabilité. Neuf mois s’étaient écoulés, on s’en souvient, depuis que la grande-duchesse était entrée dans le somptueux lit nuptial si complaisamment décrit par sa mère — et l’hérédité du trône n’était pas encore assurée. Aucune espérance même n’était donnée à cet égard aux esprits soucieux de l’avenir de l’Empire. À qui fallait-il en attribuer la faute ? Les instructions dressées par Bestoujef pour la future gouvernante de Catherine laissent clairement sous-entendre la réponse à laquelle il inclinait personnellement. En vue d’assurer l’hérédité du trône, la grande-duchesse devra, disent-elles, être engagée « à se prêter plus docilement que par le passé aux goûts de son mari, à se montrer complaisante, agréable, amoureuse, ardente même au besoin, à employer enfin tous les moyens en son pouvoir pour obtenir la tendresse de son mari et accomplir sa tâche… ».

Catherine a eu soin, en écrivant ses Mémoires, de relever avec vigueur ce chef d’accusation :

« Si le grand-duc avait voulu être aimé, la chose n’aurait pas été difficile pour moi. J’étais naturellement encline et accoutumée à remplir mes devoirs… »

Ses dispositions naturelles semblent, en effet, sur ce point défier toute contestation. Mais Pierre, de son côté, en dépit des bizarreries de son caractère et de son tempérament, ne paraît nullement avoir manifesté à cet égard des répugnances contraires à l’ordre régulier des choses. À peine arrivé en Russie, à l’âge de quatorze ans, nous l’avons vu épris de la freiline Lapoukhine. Plus tard, une autre freiline, mademoiselle Carr, l’attache à ses pas et vaut à Catherine de nouvelles confidences traduisant un amour également plein d’ardeur. En 1756, il est brouillé avec mademoiselle Chafirof, brouillé avec la très célèbre Vorontsof, avec laquelle il doit d’ailleurs se réconcilier, et amoureux de madame Tieplof. Outre cela, on lui amène à souper une petite chanteuse allemande. Entre-temps, il a courtisé une dame Cédraparre, une princesse de Courlande et diverses autres beautés. Le problème reste ainsi entier. Faut-il en chercher la solution dans ce passage d’un document fort intéressant qui n’a été publié que tout récemment[3], et qui se trouve d’ailleurs confirmer des témoignages antérieurs, mais révoqués en doute ?

« Le grand-duc, sans s’en douter, écrit de Champeaux dans un mémoire rédigé pour le cabinet de Versailles en 1758, se trouvait incapable d’avoir des enfants par un obstacle auquel la circoncision  remédie chez les peuples orientaux,  mais qu’il crut  sans remède. La grande-duchesse, qui n’avait plus de goût pour lui et qui n’était pas encore frappée de la nécessité d’avoir des héritiers, vit sans peine cet accident. »

Castéra a écrit de son côté :

« Telle était la honte dont l’accablait son malheur qu’il [le grand-duc] n’eut pas même le courage de le révéler, et la princesse, qui ne recevait plus ses caresses qu’avec répugnance, et qui n’était pas alors plus expérimentée que lui, ne songea ni à le consoler ni à lui faire chercher des moyens qui le ramenassent dans ses bras. »

L’avenir, il faut le dire, s’est chargé de donner raison à Catherine et à ses défenseurs. Elle eut des enfants, elle en eut même ou parut en avoir de son mari. Et, il faut le dire encore, les moyens imaginés par le chancelier pour amener ce résultat n’y ont été pour rien. Quoi qu’il faille penser, à d’autres égards, des mérites et des aptitudes de cet homme d’État, il est certain que cette fois il ne fut pas trop bien inspiré. Peut-être s’entendait-il mieux à administrer un grand empire qu’à gouverner un jeune ménage. Le choix lui-même de la gouvernante appelée à remplacer auprès de Catherine l’indulgente mademoiselle Cardel ne fut pas heureux. Marie Simonovna Tchoglokof, née Hendrikof, qui eut cet honneur, n’avait guère que vingt-quatre ans. Étant jolie, elle restait sage ; elle aimait son mari et avait des enfants : c’est ce qui la désigna sans doute à la confiance de l’impératrice et de son chancelier. Il s’agissait de mettre sous les yeux du couple grand-ducal le spectacle quotidien et l’exemple édifiant d’un ménage vertueusement uni. L’exemple, hélas ! tourna mal. Madame Tchoglokof avait de la vertu, mais manquait d’expérience. Elle réussit très vite à se faire prendre en grippe ; elle ne sut ni faire respecter son autorité, ni exercer une surveillance efficace. Ce fut bientôt un jeu de la mettre en défaut et une excitation à la recherche de plaisirs interdits. Ce ne fut pas tout. L’époux de Marie Simonovna était à Vienne, en mission, quand sa femme fut appelée à occuper son nouveau poste. Il ne revint que pour s’éprendre éperdument d’une des freilines de la grande-duchesse, mademoiselle Kochelef. Étant amoureux, il fut doublement aveugle, s’appliquant à ce que sa femme le fût également. C’est ainsi que sous les yeux de celle-ci le comte Cyrille Razoumofski, frère du favori de l’impératrice, put à son aise faire à la grande-duchesse une cour sinon très entreprenante, du moins des plus assidues. Quelques mois après, ce fut pis. Le mari de la gouvernante, abandonnant la jolie freiline, brûla lui-même pour celle que sa femme était chargée de surveiller. Et le grand-duc courant de son côté après toutes les compagnes de mademoiselle Kochelef, il fut question moins que jamais du rapprochement auquel madame Tchoglokof était appelée à travailler. L’idée d’ailleurs était singulière et malheureuse en elle-même, comme l’événement l’a prouvé, de vouloir traiter en petite fille une personne mariée et une grande-duchesse de Russie. Il fut expressément défendu à Catherine d’écrire directement et personnellement à qui que ce soit, même à ses père et mère. Elle devait se borner à signer les lettres qui seraient rédigées pour elle au collège des Affaires étrangères, c’est-à-dire dans le secrétariat de Bestoujef. C’était pour ainsi dire inviter Catherine à la pratique de la correspondance secrète, si en honneur à cette époque. Elle n’eut garde de s’y refuser. À ce moment même arrivait à la cour de Pétersbourg un seigneur italien du nom de Sacromoso, chevalier de Malte. On n’avait pas vu en Russie de chevalier de Malte depuis assez longtemps. On fit grand honneur à celui-ci. Il fut de toutes les fêtes et de toutes les réceptions officielles ou intimes. Un jour, en baisant la main de la grande-duchesse, il lui glissa un billet : « C’est de votre mère », murmura-t-il, de façon à n’être entendu de personne. En même temps, il lui indiquait un musicien de l’orchestre du grand-duc, un compatriote du nom d’Ololio, comme l’homme qui se chargerait de lui transmettre la réponse. Catherine cacha prestement le billet dans son gant. Elle n’en était sans doute pas à son premier essai. Sacromoso ne l’avait d’ailleurs pas trompée : c’était bien sa mère qui lui écrivait. Ayant fait sa réponse, elle suivit pour la première fois avec attention les concerts du grand-duc. Elle n’avait pas de goût pour la musique. L’homme qui lui avait été désigné l’ayant vue s’approcher, tira sans affectation son mouchoir, de façon à laisser largement entrouverte la poche de sa veste. Catherine jeta son billet dans cette boîte à lettres improvisée, et la correspondance se trouva établie. Elle dura pendant tout le séjour de Sacromoso à Saint-Pétersbourg. Ainsi il advient que soit déjouée la sagesse des hommes d’État et la puissance des impératrices, quand il leur arrive de ne pas compter avec cette autre puissance, qui est la jeunesse, et cette autre sagesse, qui conseille de ne pas faire abus de son pouvoir.

 

II

En même temps qu’on lui donnait une gouvernante, on chercha aussi à éloigner de Catherine toutes les personnes qui avaient fait partie jusqu’à présent de sa société habituelle ou de son entourage intime. Elle vit partir sans regret, il est vrai, l’Holsteinois Brümmer, d’autant qu’il fut remplacé, comme maréchal de la cour du grand-duc, par le prince Repnine, « un des plus aimables Russes que je connaisse et une des meilleures têtes de ce pays-ci », écrivait d’Allion. Catherine elle-même l’appréciait beaucoup. Il lui inspirait la plus grande confiance. Il ne fit que passer, malheureusement, dans ce poste, et fut remplacé par le propre mari de la gouvernante, le très inflammable, mais peu aimable Tchoglokof. Catherine le détesta aussi et ne se laissa pas désarmer par ses poursuites amoureuses. Bientôt tous les serviteurs de la grande-duchesse disparurent un à un. On lui enleva jusqu’à une femme de chambre finnoise qu’elle affectionnait. Puis ce fut le tour du fidèle Timofeï Ievreïnof lui-même, qui lui donnait pourtant de si sages conseils. Il est vrai qu’il lui rendait aussi des services qui pouvaient le paraître moins, comme de lui remettre une lettre d’André Tchernichof, passant par Moscou, en route pour la Sibérie. Timofeï fut lui-même exilé à Kazan. Il y devint préfet de police et colonel. C’est ainsi que les choses se passaient alors en Russie. Il resta honnête homme et ne s’enrichit pas dans son poste, car, seize ans plus tard, peu après son avènement au trône, Catherine écrivait à son maître des requêtes Alssoufiof : « Je vous confie le soin de trouver une place, ou pour tout dire en un mot, de donner du pain à André Tchernichof, général aide de camp de feu l’Empereur, et au colonel en retraite Timofeï Ievreïnof… Au nom de Dieu, défaites-moi de leur prière : ils ont souffert pour moi autrefois, et je leur laisse battre le pavé, faute de savoir quoi en faire. »

Mais c’est surtout aux étrangers attachés à la personne du grand-duc et de la grande-duchesse, ou jouissant de leur confiance, que s’attaqua Bestoujef. À la date du 29 avril 1747, d’Allion annonçait le départ pour l’Allemagne de M. de Bredal, « grand veneur de Son Altesse, en qualité de duc de Holstein », de M. Duleschinker, son chambellan, neveu de M. de Brümmer, du sieur Crames, son valet de chambre, « attaché à Son Altesse depuis sa plus tendre enfance », du sieur Stählin, « son maître pour l’histoire », du sieur Schariber, « son marchand », et du sieur Bastien, son chasseur. Il ne reste plus d’étranger à la cour, observait-il, que le feld-maréchal Münich, qui n’a aucun crédit, et Lestocq, « que sa lancette, certaines appréhensions faciles à deviner et la connaissance d’un nombre infini d’anecdotes soutiennent encore un peu ».

Le vide s’agrandissait autour de Catherine. En juin 1746, l’envoyé de Frédéric, l’ami et le confident de sa mère, Mardefeldt, était obligé de résigner définitivement son poste. Deux années après, à un bal de cour, comme elle abordait « l’homme à la lancette », dernier représentant de l’influence française, Lestocq fit mine d’esquiver l’entretien : « Ne m’approchez pas, murmura-t-il, je suis en suspicion ! » Il répéta encore : « Ne m’approchez pas ! » Son visage était rouge et ses yeux hagards. Catherine crut qu’il avait bu. Cela se passait le 11 novembre 1748, un vendredi. Le mercredi d’avant on avait arrêté un Français du nom de Chapuzeaux, parent de Lestocq et capitaine au régiment d’Ingermanland. Deux jours après, Lestocq avait le même sort. Il était accusé d’entretenir des relations secrètes et préjudiciables à la Russie avec les cours de France, de Prusse et de Suède. Il fut mis à la question et supporta courageusement d’effroyables tortures, sans rien avouer ni livrer personne. Il resta un an en prison et fut enfin relégué à Ouglitch, sur la Volga.

Cette catastrophe acheva probablement d’édifier Catherine sur la valeur des conceptions politiques dont sa mère avait voulu lui laisser l’héritage, et sur la fragilité de leur point d’appui. Elle hâta ainsi l’œuvre de transformation et d’assimilation à laquelle la fiancée de Pierre s’était prêtée instinctivement en apprenant la langue de sa nouvelle patrie et en faisant appel au ministère spirituel de l’archimandrite Todorski. Un écrivain russe a découvert un symptôme caractéristique des rapides progrès accomplis par la grande-duchesse dans cette voie, en commentant à sa façon un passage des Mémoires se rapportant à cette époque. Le remplaçant de Timofeï Ievreïnof, un nommé Chkourine, s’étant avisé de faire le métier de rapporteur au détriment de Catherine, celle-ci alla le trouver dans une antichambre où il se tenait habituellement et lui appliqua un grand soufflet, ajoutant qu’elle le ferait étriller pardessus le marché. C’était déjà, paraît-il, agir en vraie Russe de bon aloi, et une princesse allemande ne se serait pas avisée d’un semblable procédé. Nous laissons, bien entendu, à son auteur (M. Bilbassov) la responsabilité de cette interprétation.

Il est certain, d’autre part, que ce remue-ménage de personnes se poursuivant autour d’elle a eu pour effet de faire connaître à Catherine beaucoup de gens, de lui permettre l’étude d’un grand nombre d’échantillons humains et de la contraindre à varier vis-à-vis de natures, de situations et de combinaisons aussi diverses, ses propres moyens d’action. Si cet apprentissage ne lui donna pas une connaissance des hommes qu’elle n’eut jamais, elle lui dut au moins, en partie, la prodigieuse souplesse et la résistance égale de caractère dont elle fit preuve plus tard, avec l’art non moins prodigieux de tirer parti des hommes bons ou mauvais qui lui tombaient sous la main (car elle ne sut jamais les choisir) et de leur faire rendre tout ce dont ils étaient capables.

D’ailleurs, les changements qu’on lui imposait n’étaient pas tous pour lui déplaire, ou du moins pour l’incommoder longtemps. Chkourine se montra par la suite un serviteur fidèle et discret, et, en troquant l’Allemande Kruse, sa première femme de chambre, contre la Russe Prascovia Nikitichna Vladislavova, Catherine fit un excellent marché et une acquisition du plus grand prix. Prascovia ne fut pas seulement une servante dévouée ; elle fit plus que personne pour l’initiation de la future tsarine à la vie qui devait être désormais la sienne, à l’intimité même du grand peuple qu’elle était appelée à gouverner. Elle connaissait tout de cette vie, obscure à beaucoup d’égards et inaccessible comme un livre fermé : le passé, y compris le menu détail des anecdotes ; le présent, y compris les moindres potins de la ville et de la cour. Dans chaque famille, elle se rappelait quatre ou cinq générations, et défilait sans broncher le chapelet des parentés, père, mère, aïeux et cousins, lignes paternelle et maternelle, ascendants et descendants. Fine comme l’ambre avec cela et pleine de ressources. Nous la verrons à l’œuvre. Après mademoiselle Cardel, c’est elle qui a le plus fait pour l’éducation de Catherine, l’une ayant préparé la future amie des philosophes, et l’autre la matouchka gassoudarinia, la petite mère chère aux âmes russes. Mais, répétons-le, la véritable éducatrice de la grande souveraine, ce fut, à ce moment, la solitude, où l’abandon de son mari et l’éloignement successif de ses autres soutiens naturels l’isolaient malgré tout au sein de cette cour, qui ne lui fit pas tout d’abord une existence bien agréable et qui, sous des dehors brillants, ne tarda pas à lui faire connaître des misères de toute sorte. C’est le moment pour nous de jeter un rapide coup d’œil sur ce milieu où devaient s’écouler pour elle de longues années d’épreuve, d’attente et de lutte vaillamment soutenue jusqu’au bout.

 

III

La Russie du XVIIIe siècle est un bâtiment tout en façade. C’est un décor de théâtre. Pierre Ier s’est appliqué à mettre la cour sur un pied européen, et ses successeurs ont, sur ce point du moins, maintenu et développé son œuvre. À Saint-Pétersbourg comme à Moscou, Élisabeth est entourée, nous l’avons vu déjà, de toutes les pompes et de toutes les magnificences en usage dans les autres pays civilisés. Elle a des palais où se succèdent en enfilades sans fin les salons aux murs recouverts de hautes glaces, aux parquets en marqueterie, aux plafonds peints par des maîtres. Elle donne des fêtes où se presse une foule de courtisans habillés de velours et de soie, chamarrés d’or, constellés de diamants, où les dames de son entourage paraissent vêtues à la dernière mode, de la poudre dans les cheveux, du rouge sur les joues et une mouche assassine au coin des lèvres. Elle possède une suite, un état de maison, un train de chambellans, de dames d’honneur, d’officiers de cour et de domestiques qui, pour le nombre et le luxe des uniformes, n’a peut-être pas son pareil en Europe. D’après certains témoignages contemporains, dont quelques écrivains russes modernes ne se sont pas assez défiés, croyons-nous, la résidence impériale de Peterhof l’emporte en magnificence sur Versailles. Pour pouvoir en juger, il faut regarder d’un peu plus près toutes ces splendeurs.

Et d’abord elles ont, pour la plupart, un côté précaire et éphémère qui leur ôte une grande partie de leur prix. Les palais de Sa Majesté, comme ceux de ses plus opulents sujets, sont à peu près tous en bois. Quand ils brûlent, et cela leur arrive souvent, toutes les richesses qui s’y trouvent entassées, meubles précieux et objets d’art, disparaissent dans le désastre. Quand on les rebâtit, c’est toujours avec précipitation, sans souci de faire une œuvre durable et sans aucun soin. Le palais de Moscou, qui a trois kilomètres et demi de circonférence, brûle en trois heures sous les yeux de Catherine. Élisabeth ordonne qu’il soit reconstruit en six semaines, et elle est obéie. On imagine ce que vaut la construction. Les portes ne ferment pas, les fenêtres laissent passer le vent, les cheminées fument. La maison de l’archiprêtre de Moscou, où Catherine trouve un abri après l’incendie du palais, prend feu trois fois pendant le séjour qu’elle y fait.

Avec cela, aucune idée de confort ou d’agrément dans ces demeures toutes d’apparat extérieur. Partout des salles de réception somptueuses, des galeries magnifiques pour bals et dîners de gala, et à peine un coin pour se loger : quelques cabinets étroits privés d’air et de lumière. L’aile du palais d’été à Saint-Pétersbourg, où habite Catherine, a vue d’un côté sur la Fontanka, qui est alors une mare de boue fétide ; de l’autre, sur une cour de quelques pieds carrés. À Moscou, c’est pis encore : « On nous avait logés, écrit Catherine, dans une aile bâtie en bois, tout nouvellement construite pendant cet automne, de façon que l’eau découlait des lambris et que tous les appartements étaient étrangement humides. Cette aile contenait deux rangées de cinq ou six grandes chambres chacune, dont celle sur la rue était pour moi et l’autre pour le grand-duc. Dans celle de ces chambres qui devait me servir de toilette, on logea mes filles et femmes de chambre avec leurs servantes, de façon qu’elles étaient dix-sept filles et femmes logées dans une chambre qui avait à la vérité trois grandes fenêtres, mais point d’autre issue que ma chambre à coucher par laquelle pour toute espèce de besoin elles étaient obligées de passer… Outre cela, leur chambre à manger était une de mes antichambres. » On finit par établir, à l’usage de ce personnel féminin, une autre communication avec le dehors, au moyen d’une simple planche appliquée à une des fenêtres de l’habitation et servant d’escalier. Nous sommes assez loin, on le voit, de Versailles.

Catherine en venait parfois à regretter son modeste logis d’autrefois dans le voisinage du clocher de Stettin, ou à songer avec admiration au château de son oncle Jean à Zerbst, à celui de sa grand-mère à Hambourg, lourdes mais solides et spacieuses constructions en pierre de taille datant du XVIe siècle. Et elle se vengeait des incommodités qui la poursuivaient, à travers l’apparat décoratif de ses nouvelles installations de grande princesse russe, en rimant ces vers que l’on a retrouvés dans ses papiers :

Jean bâtit une maison

Qui n’a ni rime ni raison :

L’hiver on y gèle tout roide,

L’été ne la rend pas froide.

Il y oublia l’escalier,

Puis le bâtit en espalier…

Si les palais d’Élisabeth étaient bâtis à la diable, ils n’étaient pas mieux meublés, et pour cause. L’affectation d’un mobilier quelconque à une résidence déterminée était alors chose inconnue en Russie. Les meubles étaient attachés à la personne et la suivaient dans ses déplacements. Il y avait là comme un prolongement de la vie nomade des peuples orientaux. Tentures, tapis et glaces, lits, tables et chaises, objets de luxe et objets de nécessité suivaient la cour du palais d’hiver au palais d’été, de là à Peterhof et parfois à Moscou. Il va de soi qu’une partie de ces objets se détériorait ou se perdait en route. On arrivait ainsi à un bizarre mélange de magnificence et de dénuement. On mangeait dans de la vaisselle d’or posée sur des tables qui trébuchaient, ayant un pied égaré quelque part. Au milieu de chefs-d’œuvre de l’ébénisterie française ou anglaise on n’avait pas de quoi s’asseoir. Dans la maison Tchoglokof, que Catherine dut quelque temps occuper à Moscou, elle ne trouva pas de meubles du tout. Élisabeth elle-même n’était pas mieux partagée souvent. Mais elle se servait tous les jours d’une tasse que Roumiantsof lui avait rapportée de Constantinople par son ordre et qui avait coûté 8 000 ducats.

À ce désordre matériel et à l’espèce de délabrement perpétuel où s’écroulait à sa suite la majesté du décor impérial correspondait, dans l’ordre moral, une sorte de débraillé intime, dans lequel, à travers l’appareil d’une pompe extrême et d’une étiquette raffinée, sombrait à tout instant la dignité elle-même du trône. On peut s’en faire une idée par l’anecdote suivante, dont Catherine nous a fait le récit dans ses Mémoires. Peu avant l’intervention de Bestoujef, qui avait amené dans l’entourage de Catherine et de son époux les changements dont nous avons parlé plus haut, Pierre s’était rendu coupable d’un méfait qui peut bien avoir contribué sinon à provoquer, du moins à justifier les sévérités du chancelier, et déterminé l’impératrice à les approuver. La pièce de son appartement où le grand-duc avait installé ses marionnettes communiquait par une porte, qu’on avait condamnée lors de l’installation de la jeune cour, avec un des salons de l’impératrice. Élisabeth avait fait dresser une table dans ce salon et y dînait parfois avec quelques personnes. C’étaient des dîners intimes. La table était machinée de façon qu’on pût se passer de la présence des domestiques. Un jour qu’il entendait du bruit dans ce salon, l’éclat des voix gaiement animées et le tintement joyeux des verres entrechoqués parvenant jusqu’à ses oreilles, Pierre s’avisa de se servir d’une vrille pour percer plusieurs trous dans la porte de communication. Son œil plongeant par ces ouvertures, il vit l’impératrice attablée avec le grand veneur Razoumofski, son favori du jour, vêtu d’une simple robe de chambre. Une douzaine de courtisans tenaient compagnie à ce couple familier. Pierre s’amusa énormément de ce spectacle, et, non content d’en jouir personnellement, il se hâta d’engager Catherine à en prendre sa part. Mieux conseillée, la grande-duchesse déclina l’invitation. Elle fit même sentir à son mari l’inconvenance et le danger d’un pareil divertissement. Il n’y prit pas garde et, à son défaut, emmena les dames de son entourage, les faisant monter sur des chaises et des escabeaux pour les aider à mieux voir, arrangeant tout un amphithéâtre devant cette porte derrière laquelle s’étalait le déshonneur de sa bienfaitrice. L’aventure ne tarda pas à être découverte ; la colère d’Élisabeth fut extrême. Elle alla jusqu’à rappeler à son neveu que Pierre Ier avait eu aussi un fils ingrat. C’était lui dire que sa tête n’était pas plus solide sur ses épaules que ne le fut celle de l’infortuné Alexis. Mais tout le monde à la cour eut connaissance de l’incident et s’en amusa à son tour.

Quant à Catherine, nul doute qu’elle n’en ait tiré une leçon sinon de morale, ce à quoi il n’y a pas d’apparence, du moins de sagesse pratique. Si elle a eu aussi par la suite auprès d’elle des favoris en robe de chambre, elle s’est arrangée pour qu’on ne pût les regarder par le trou d’une porte. Elle les a cachés ou elle les a imposés au respect des foules par le prestige d’une mise en scène incomparable. Mais elle reçut encore d’Élisabeth, à cette époque, d’autres enseignements précieux. Si elle se refusait à violer le secret des banquets à huis clos au milieu desquels l’impératrice se laissait aller à oublier sa grandeur, elle assistait assurément, peu après le départ de la princesse de Zerbst, le 25 novembre, au festin de gala destiné à célébrer tous les ans le souvenir du jour qui avait vu monter sur le trône la fille de Pierre le Grand. Dans la grande salle du palais d’hiver, le couvert était mis pour trois cent trente sous-officiers et soldats du régiment qui, ce jour-là, avaient accompagné Élisabeth à la conquête de sa couronne. L’impératrice, portant l’uniforme de capitaine, bottes fortes, épée au côté et plume blanche au bonnet, prenait place au milieu de ses « camarades ». Les dignitaires de la cour, les hauts officiers et les ministres étrangers s’attablaient dans une salle voisine. C’est sans doute pour avoir vu de bonne heure et médité de pareils spectacles que Catherine sut, le moment venu, endosser avec tant de gracieuse désinvolture la livrée guerrière et enlever à son tour l’enthousiasme et le concours de ces mêmes grenadiers, préparés, eux aussi, par les leçons du passé aux coups de main hardis.

Occupé le plus souvent au-dehors par ses plaisirs ou par ses amours, le grand-duc redevenait cependant, par boutade, assidu auprès de sa femme. Ces moments n’étaient pas les meilleurs. Pendant un hiver tout entier, il ne parla à Catherine que du projet qu’il avait formé de bâtir auprès de sa maison de campagne un lieu de repos et de plaisir qui ressemblât à un couvent de capucins. Elle dut, pour lui être agréable, dessiner cent fois le plan sans cesse modifié de cet établissement. Ce n’était pas sa plus cruelle épreuve. La présence du grand-duc comportait d’autres servitudes, celle, par exemple, du voisinage constant d’une meute de chiens installés dans l’appartement conjugal et l’infectant d’une odeur insupportable. Un ordre de l’impératrice ayant proscrit ce genre de divertissement, Pierre s’avisa de cacher son chenil dans l’alcôve commune, où les nuits de Catherine devinrent bientôt un supplice. Le jour, les aboiements ou les cris perçants des animaux fréquemment assommés à coups de bâton ne lui laissaient pas un instant de repos. La meute se taisait-elle, Pierre saisissait son violon et le promenait de chambre en chambre, sans autre préoccupation que de faire produire à l’instrument le plus de bruit possible. Il avait le goût du vacarme. Il eut aussi de bonne heure et de plus en plus celui de la boisson. À partir de 1753, il s’enivra « quasi journellement ». Et sur ce point, Élisabeth n’était malheureusement pas en mesure, et pour cause, d’exercer une répression efficace. De temps en temps, le grand-duc revenait encore à ses marionnettes. Une fois, Catherine le trouva en grand uniforme, botté, éperonné, et l’épée au clair, devant un rat pendu au milieu de la chambre. Renseignement pris, il s’agissait d’une exécution militaire : le malheureux rat s’étant avisé de dévorer une sentinelle d’amidon placée devant une forteresse en carton, un conseil de guerre, régulièrement réuni, l’avait condamné à la peine de mort. À coup sûr, avec sa jeunesse vigoureuse et l’ardeur de son tempérament, Catherine n’aurait pas résisté à l’épreuve d’une existence ainsi faite, si elle n’y avait trouvé prétexte à contracter certaine habitudes propres à l’en délasser en l’éloignant de cet intérieur lamentable. En été, pendant le séjour à Oranienbaum, levée à l’aube et vêtue en un tour de main d’un costume masculin, elle partait pour la chasse, en compagnie d’un vieux serviteur. « Il y avait, raconte-t-elle, un esquif de pêcheur tout prêt au bord de la mer ; nous traversions le jardin à pied, le fusil sur l’épaule, nous nous mettions, lui, moi, un chien d’arrêt et le pêcheur, qui nous menait, dans cet esquif, et j’allais tirer des canards dans les roseaux qui bordent la mer des deux côtés du canal d’Oranienbaum. » Après la chasse, l’équitation fournissait un motif aux sorties fréquentes. Élisabeth, elle-même, était une écuyère passionnée. Elle crut cependant, un jour, devoir refréner l’ardeur naissante de Catherine pour ce genre d’exercice. Obéissant à un goût de masculinité qui la hanta toujours, la grande-duchesse se plaisait particulièrement à monter en cavalier, sur une selle plate à deux étriers. La tsarine pensa y découvrir une des causes qui l’empêchaient d’avoir des enfants. Catherine eut alors l’idée d’une selle à deux fins, munie d’un mécanisme spécial qui lui permettait de monter en femme, sous les yeux d’Élisabeth, sauf à retrouver sa position favorite une fois que le galop de son cheval l’avait emportée hors de vue. Une jupe partagée en deux dans toute sa longueur facilitait ce travestissement. Elle prit des leçons d’un écuyer allemand, instructeur aux corps de cadets, et ses progrès rapides lui valurent des éperons d’argent d’honneur. Elle aima aussi la danse. Un soir, dans un des bals fréquents par lesquels Élisabeth, éprise de mouvement et de bruit, se plaisait à égayer sa cour, la grande-duchesse porta défi à madame Arnheim, femme du ministre de Saxe, à qui serait plus tôt hors d’haleine. Elle fut la gagnante. Toutes ces distractions ne lui auraient cependant pas suffi pour remplir le vide des longues journées d’hiver.

 

IV

Nous avons vu le comte Gyllenborg lui recommander la lecture de Plutarque et de Montesquieu. Dans des Mémoires restés inédits, la comtesse Galavine réclame pour Lestocq l’honneur d’avoir engagé la future impératrice dans cette voie en lui mettant entre les mains le Dictionnaire de Bayle. Il est peu probable que Catherine ait débuté par des livres d’un genre aussi sérieux. Elle a pris soin, d’ailleurs, elle-même, de nous édifier à ce sujet : « Ma première lecture a été Tirant le Blanc[4]. » Elle a commencé par des romans, qui assurément formaient la lecture la plus habituelle des personnes de son entourage. Elle paraît en avoir lu un grand nombre. Elle ne cite pas d’autres titres, mais elle dit avoir été bientôt ennuyée par la longueur des uns et des autres. On peut en conclure, ainsi que l’a fait M. Bilbassov, qu’elle a lu ceux de La Calprenède, ceux de mademoiselle de Scudéry, peut-être L’Astrée, et probablement Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé. Les descriptions sensuelles qu’elle y a trouvées, et dont la licence n’a guère été dépassée de nos jours, ont-elles favorisé chez elle l’éclosion de certains penchants dont elle a paru subir plus tard l’impérieuse impulsion ? Cela est probable. Elle sut les leçons données par Lycœnion, la voisine charitable, à l’ignorant Daphnis et communiquées par lui à l’innocente Chloé, comment, « après que Daphnis se fut assis auprès d’elle, qu’il l’eut baisée et se fut couché, Lycœnion, le trouvant en état, le souleva un peu et se glissa sous lui… » La traduction faite par Amyot de l’œuvre de Longus obtenait à cette époque un succès dont témoigne le nombre de ses éditions, et les passages du genre de celui que nous venons de citer n’effarouchaient pas les plus « honnêtes dames ». Le roman de mademoiselle de Scudéry fut précisément, à son jour, une protestation contre le réalisme trop brutal de cette littérature, jusqu’au moment où le mouvement de réaction par lui déterminé succomba à son tour sous le poids de l’ennui. C’est ainsi que l’histoire des évolutions littéraires n’est elle-même, dans la pente commune des choses humaines, qu’un éternel recommencement.

Si Catherine n’a pas eu à se louer des enseignements puisés à cette source trouble, elle en a retiré cependant un grand bienfait : le goût de la lecture en elle-même. Quand elle eut abandonné les romans, par lassitude ou dégoût elle avait appris à lire, et elle lut autre chose. Elle lut beaucoup, sans choix ni direction d’abord, au hasard des heures libres et des livres lui tombant sous la main. C’est ainsi qu’elle fit la connaissance des Lettres de madame de Sévigné. Elle en fut ravie, elle les « dévora », selon sa propre expression ; et nul doute que son goût pour le genre épistolaire ne soit venu de là en partie, comme aussi le ton familier, le style à bâtons rompus qu’elle affecte dans la plupart de ses lettres, sans qu’elle ait réussi, assurément, à imiter de près ni de loin la grâce exquise du modèle. Elle ne fut jamais qu’une Sévigné allemande, mettant dans les plus libres envolées de sa plume un peu de cette lourdeur germanique, dont un Heine, un Börne, n’ont su se dépouiller que par la vertu, sans doute, d’un mélange de races particulier.

Après les Lettres de madame de Sévigné, ce fut le tour d’un livre de Voltaire. Dix-sept ans plus tard, Catherine écrivait au patriarche de Ferney : « Je peux vous assurer, Monsieur, que depuis 1746 que je dispose de mon temps, je vous ai les plus grandes obligations. Avant cette époque, je ne lisais que des romans, mais par hasard vos ouvrages me tombèrent dans les mains ; depuis, je n’ai cessé de les lire et je n’ai voulu d’aucuns livres qui ne fussent aussi bien écrits. » Les souvenirs de l’impératrice s’égaraient bien un peu quand elle traçait ces mots, car ses Mémoires ne font mention que d’un seul ouvrage de Voltaire lu par elle à cette époque, dont elle ne se rappelle même pas le titre ; et ce n’était d’ailleurs pas trop flatter le grand philosophe que de lui parler de ces autres livres lui ayant fait concurrence, en les déclarant aussi bien écrits que les siens. Quels furent ces livres ? L’Histoire de Henri le Grand, de Péréfixe ; l’Histoire générale d’Allemagne, du père Barre, et aussi et surtout — car Catherine n’éprouve aucun embarras à reconnaître qu’elle y trouva un plaisir particulier — les Œuvres de Brantôme. Voltaire n’avait pas trop lieu d’être satisfait de la comparaison. D’autant que l’influence de Péréfixe pouvait bien, à certains égards, paraître rivale de la sienne dans l’esprit de l’impériale lectrice. Henri IV est toujours resté, pour Catherine, un héros sans égal, le grand roi par excellence, le souverain modèle. Elle commanda son buste à Falconet. Elle exprima, à plusieurs reprises, et même dans les lettres adressées au patriarche, le regret de n’avoir pas fait ici-bas la rencontre d’un monarque si digne d’admiration. Du moins espérait-elle avoir dans l’autre monde l’agrément de sa société ! Au moment de la Révolution, c’est encore à la politique du grand Henri qu’elle fera appel pour sauver la France et la monarchie. Ne dut-elle pas aussi à cette admiration un peu de son indulgence pour certaines faiblesses, certains écarts de conduite, dont l’amant de la belle Gabrielle fut coutumier, et la tranquille assurance avec laquelle elle ne les jugea pas incompatibles avec l’état de souverain et l’ordonnance générale d’un grand règne ? Sans doute les sévères réflexions de Péréfixe lui-même à ce sujet ne lui avaient point paru suffisamment persuasives. Elle avait bien lu : « Il serait à souhaiter pour l’honneur de sa mémoire qu’il n’eût eu que le défaut de jeu. Mais cette fragilité continuelle qu’il avait pour les belles femmes en était un autre bien plus blâmable dans un prince chrétien. » Elle se contenta sans doute de l’exemple, en laissant de côté la moralité. La lecture de Brantôme, qui « l’a tant intéressée », dit-elle ingénument, fut probablement d’un effet plus direct encore et plus pénétrant sur le développement de ses idées. Elle n’eut garde de laisser échapper le propos sur Montgomery, « qui était le plus nonchalant en sa charge et aussi peu soucieux qu’il était possible, car il aimait fort le vin, le jeu et les femmes ; mais quand il avait une fois le cul sur la selle, c’était le plus vaillant et le plus soigneux capitaine qu’on eût su voir ». Et le portrait de Jeanne II de Naples, avec les commentaires étranges de l’auteur : « Cette reine laissa un bruit de femme impudique et mal arrêtée, comme de qui l’on disait qu’elle était toujours amoureuse de quelqu’un, ayant par plusieurs sortes et avec plusieurs, fait plaisir de son corps. Mais pour cela c’est le vice le moins blâmable à une reine, grande princesse et belle… Les belles et grandes dames et princesses doivent ressembler le soleil qui répand de sa lueur et de ses rayons à un chacun de tout le monde, si bien qu’un chacun s’en ressent. Tout de même, doivent faire ces grandes et belles, en prodiguant de leurs beautés et de leurs grâces à ceux qui en brûlent. Telles belles et grandes dames, qui peuvent beaucoup contenter le monde, soit par leurs douceurs, soit par leurs paroles, soit par leurs beaux visages, soit par fréquentations, soit par infinies belles démonstrations et signes, ou soit par les beaux effets, qui est plus à préférer, ne se doivent nullement arrêter à un amour, mais à plusieurs : et telles inconstances leur sont belles et permises. » Enfin, dans la biographie de la femme de Louis XII, Jeanne de France, elle a pu recueillir des conseils topiques sur les procédés à employer avec « les maris inhabiles et impotents ».

Après Brantôme, l’Histoire générale d’Allemagne, du père Barre, dut paraître à Catherine d’une digestion un peu pénible. Elle dit dans ses Mémoires qu’elle en a lu un volume par semaine. Elle semble avouer qu’elle n’a pas eu le courage d’aller jusqu’au bout, car elle ne parle que de neuf volumes ainsi absorbés, et l’ouvrage en a onze. Il est d’autant moins probable que cette lecture ait été pour quelque chose, comme on l’a prétendu, dans ses préventions ultérieures à l’égard de Frédéric II et de la politique prussienne. Frédéric II et sa politique n’entrent en scène précisément que dans les deux derniers volumes du père Barre. Et puis, la connaissance que fait Catherine avec l’ouvrage ayant lieu en 1749, peu après son apparition, ses préventions, si elle les avait puisées à cette source, auraient mis du temps à mûrir et à se révéler. En 1771, lors du premier partage de la Pologne, il n’y paraît pas encore. Plus vraisemblablement, c’est au père Barre que Catherine a dû sa première notion des choses d’Allemagne, des forces en présence et des intérêts en conflit dans le grand corps germanique, son séjour à Stettin ou à Zerbst ne lui ayant sans doute laissé à cet égard que des idées assez vagues et incomplètes.

Quant au Dictionnaire de Bayle, il est assez difficile d’imaginer quels ont pu être, pour cette lectrice de vingt-deux à vingt-trois ans, car elle en aborde le premier volume en 1751, le sens et l’impression d’une pareille lecture. Et d’abord Catherine a beau nous assurer qu’elle a lu en entier d’A à Z les quatre énormes infolio où ce précurseur des encyclopédistes a prétendu résumer toute la culture intellectuelle de son époque. Assurément, ne sachant ni le grec ni le latin, elle a dû omettre les citations dont Bayle a émaillé son texte et qui font une bonne moitié de son ouvrage. Ajoutons un quart encore pour les controverses religieuses et les dissertations philosophiques auxquelles difficilement elle aurait compris quelque chose. Elle a sans doute parcouru le reste, un dictionnaire n’étant guère lisible, dans le sens habituel du mot. Elle a pu y glaner par-ci par-là quelques aperçus dont on croirait volontiers qu’elle a fait son profit plus tard. La doctrine de la souveraineté des peuples, audacieusement mise en avant par l’auteur, paraît elle-même, à certains égards, avoir influencé son jugement, au moins d’une manière passagère, et inspiré ses premières tentatives de législation, sans qu’elle ait pour cela admis, avec Bayle, la nécessité accessoire « d’avouer que les rois sont de grands fripons ». Mais elle a certainement été plus vigoureusement frappée par cette idée que « les maximes de l’art de régner sont contraires à l’exacte probité ». Enfin, elle a dû se pénétrer de cette réflexion que l’éthique religieuse et la morale courante, le catéchisme de Luther comme celui de Simon Todorski, les leçons de sagesse de mademoiselle Cardel comme les principes austères de Christian-Auguste, tout cela ne supportait ni la froide critique d’un philosophe comme Bayle ni l’appréciation hautaine d’un homme d’expérience comme Brantôme, et qu’aux yeux de l’un comme de l’autre, il n’y avait ni vérités éternelles ni principes absolus.

Elle en était probablement, en 1754, à des méditations de ce genre, quand un événement depuis longtemps attendu vint interrompre ses lectures, bouleverser le train habituel et assez monotone de sa vie, et y apporter un changement considérable. Elle devint mère.

 

V

Comment cet événement est-il arrivé ? La question peut paraître singulière ; il n’en est pas cependant, dans toute la biographie de Catherine, qui ait donné lieu à plus de controverses. Il faut se rappeler que dix ans s’étaient écoulés maintenant depuis le mariage de la grande-duchesse, dix ans pendant lesquels son union avec Pierre était restée stérile, en même temps que les rapports des deux époux devenaient de plus en plus froids. Une lettre du grand-duc à sa femme, publiée à la suite de la traduction russe des Mémoires de Catherine et se rapportant à l’année 1746, semble indiquer déjà, et assez brutalement, une rupture complète. La voici textuellement :

Madame,

Je vous prie de ne point vous incommodes cette nuis de dormir avec moi car il n’est plus le tems de me tromper, le let a été trop étroit, après deux semaines de séparation de vous aujourd’hui apres mide [sic].

Votre très infortuné mari qui vous ne daignez jamais de ce nom [sic].

Peter.

En même temps, et en dépit de sa vie retirée et de la surveillance qui l’y entourait, Catherine se trouvait exposée à des tentations nombreuses, à des poursuites où sa vertu courait un péril constant, et comme plongée, suivant l’expression d’un historien russe, dans une atmosphère d’amour. Ainsi qu’elle le dit elle-même dans ses Mémoires, sans être absolument jolie, elle plaisait ; c’était « son fort ». Elle appelait l’amour et le propageait autour d’elle. Nous avons vu comment le mari de sa gouvernante fut lui-même victime de cette contagion. Elle évita, il est vrai, les premiers dangers. Elle n’enleva pas à Marie Simonovna la tendresse de son mari, et n’y eut pas de mérite ; elle le trouvait laid et bête, aussi lourd d’esprit que de corps. Elle s’ennuya mortellement pendant l’été de 1749, dont elle dut passer une partie à Raïova, terre appartenant aux Tchoglokof. Elle y vit à peu près tous les jours le jeune comte Cyrille Razoumofski (voir plus haut, p. 84), qui, habitant une terre voisine, venait dîner ou souper et s’en retournait à son château de Pokrovskoïe, faisant ainsi chaque fois environ soixante kilomètres. Vingt ans plus tard, Catherine eut l’idée de lui demander ce qui avait pu l’engager à venir quotidiennement partager l’ennui de la cour grand-ducale, alors que dans sa propre maison il réunissait à son gré la meilleure compagnie de Moscou. « L’amour », répondit-il sans un moment d’hésitation. « L’amour ? Mais qui pouviez-vous trouver à Raïova dont vous fussiez amoureux ? » « Vous. » Elle partit d’un éclat de rire. Elle ne s’en était pas avisée.

Il n’en fut pas toujours ainsi. Tchoglokof était laid, Razoumofski trop discret. D’autres se présentèrent qui n’eurent ni le défaut de l’un ni le défaut ou la qualité de l’autre. En premier lieu, l’un des trois exilés de 1745, Zahar Tchernichof, qui réapparaît à la cour en 1751. Il trouve que Catherine a embelli et ne se prive pas de le lui dire. Elle l’écoute avec plaisir. Il profite d’un bal où, selon la mode du temps et celle d’hier, on échange des « devises », petites bandes de papier contenant des vers plus ou moins bien tournés par l’ingéniosité d’un confiseur, pour lui adresser un billet doux rempli de déclarations passionnées. Elle trouve le jeu charmant et se prête de la meilleure grâce à le continuer. Il veut forcer l’entrée de sa chambre, prétendant se déguiser en laquais pour y réussir ; elle se borne à lui montrer le danger de l’entreprise ; après quoi ils en reviennent à la correspondance par devises. Une partie de cette correspondance nous est connue. Elle a été publiée, sans nom d’auteur — comme échantillon du style employé par une dame de haut rang, au XVIIIe siècle, pour écrire à son amant. Le contenu semble ne permettre aucun doute que Zahar Tchernichof n’eût des droits à ce titre.

Après les Tchernichof viennent les Saltykof. Ils étaient deux frères de ce nom parmi les chambellans de la cour grand-ducale. La famille comptait parmi les plus anciennes et les plus considérables de la Russie. Le père avait rang de général aide de camp ; la mère, née princesse Galitzine, avait rendu à Élisabeth, en 1740, des services sur lesquels la princesse de Zerbst possédait des renseignements particuliers : « Madame de Saltykof achevait de captiver des familles entières. Elle était Galitzine. Elle fit plus, elle était belle, elle manœuvra singulièrement et d’une façon qui ne doit pas passer à la postérité. Elle allait avec une de ses femmes dans les casernes des gardes, elle se livrait, elle s’enivrait, elle jouait, perdait, les laissait gagner… Elle avait pour amants les trois cents grenadiers qui accompagnèrent Sa Majesté. » L’aîné des frères, Pierre, était disgracié par la nature, pouvant, au dire de Catherine, rivaliser pour l’esprit et la beauté avec l’infortuné Tchoglokof. Le cadet, Serge, « était beau comme le jour ». En 1752, il avait vingt-six ans et se trouvait marié depuis deux ans à une freiline de l’impératrice, Matrena Pavlovna Balk. Un mariage d’amour. C’est à cette époque que Catherine crut s’apercevoir qu’il lui faisait la cour. Elle allait presque tous les jours chez la Tchoglokof, qui, étant dans un état intéressant et souffrante, gardait la chambre. Y rencontrant invariablement le beau Serge, elle se douta qu’il ne venait pas pour la maîtresse du logis. Elle avait, comme on le voit, acquis de l’expérience. Bientôt d’ailleurs le beau Serge se chargea de l’éclairer plus complètement. La surveillance de madame Tchoglokof s’exerçait à ce moment plus mollement qu’à l’ordinaire. Il s’arrangea pour écarter celle du mari, qui, amoureux lui-même de la grande-duchesse, pouvait être plus gênant. Il lui découvrit un talent extraordinaire pour la poésie. Le bon Tchoglokof, flatté, se mettait dans un coin pour remplir des bouts-rimés, ou pour mettre en vers des thèmes qu’on ne se laissait pas de lui fournir. Pendant ce temps, on causait librement. Le beau Serge n’était pas seulement le plus bel homme de la cour, c’était un homme de ressources : « un démon en fait d’intrigue », a dit Catherine. Elle écouta en silence ses premières déclarations. Elle ne comptait sans doute pas le décourager ainsi de continuer. Elle finit par lui demander ce qu’il attendait d’elle. Il ne fut pas en peine de peindre sous les plus belles couleurs le bonheur qu’il se promettait. « Et votre femme ? » dit-elle alors. C’était à peu près faire un aveu et réduire à un obstacle bien fragile la distance qui les séparait encore. Il ne s’embarrassa pas pour si peu, jetant résolument pardessus bord la pauvre Matrena Pavlovna, parlant d’un égarement de jeunesse, disant qu’il s’était trompé dans son choix et combien vite « en un vil plomb cet or s’était changé ». Catherine assure pourtant avoir tout fait pour le détourner de cette poursuite, jusqu’à lui insinuer qu’il arrivait trop tard. « Qu’en savez-vous ? Mon cœur est peut-être pris déjà ? » Le moyen n’était pas très heureusement choisi. La vérité est, et elle en convient, que la difficulté qu’elle avait à se débarrasser du beau séducteur venait surtout d’elle-même : il lui plaisait énormément. Il y eut une chasse organisée par le poète Tchoglokof, au cours de laquelle se présenta une occasion depuis longtemps épiée par Serge. Ils furent seuls. Le tête-à-tête se prolongea pendant une heure et demie, et pour y mettre un terme Catherine dut recourir à des moyens héroïques. La scène est charmante, telle qu’elle la décrit dans ses Mémoires. Avant de s’éloigner, Saltykof voulait la forcer à dire qu’il ne lui était pas indifférent. « Oui, oui, finit-elle par murmurer, mais partez. » « C’est bien, j’ai votre parole », s’écria le jeune homme en donnant de l’éperon à son cheval. Elle voulut reprendre le mot fatal. Elle cria derrière lui : « Non ! non ! » Il répondait : « Oui ! oui ! » en s’éloignant. Ils se séparèrent ainsi. Ils devaient, on le pense bien, se retrouver.

Peu après, il est vrai, Serge Saltykof dut quitter la cour. Mais ce fut précisément à raison du bruit qui s’était répandu de ses relations avec la grande-duchesse, jusqu’à provoquer une intervention de l’impératrice. Élisabeth gronda fort les Tchoglokof, et le beau Serge reçut un congé d’un mois, avec ordre d’aller voir sa famille à la campagne. Étant tombé malade, il ne fut de retour à la cour qu’en février 1753 et fit aussitôt partie à nouveau du petit cercle intime qui s’était peu à peu formé autour de Catherine, où les jeunes gens tenaient la première place, et où depuis quelque temps se montrait assidu un autre cavalier de grand nom et de belle prestance : Léon Narychkine, jouant déjà ce rôle de bouffon de cour qu’il devait continuer pendant les beaux jours du futur règne, mais n’y bornant sans doute pas pour le moment son ambition. Catherine était maintenant au mieux avec les deux Tchoglokof. Elle avait trouvé moyen de se faire une amie de la femme, en lui prouvant qu’elle repoussait les hommages de son mari, et de faire de celui-ci son esclave, en entretenant savamment ses espérances. Elle disposait de leur confiance à tous deux et de leur discrétion. Soit prudence, il est vrai encore, soit inconstance naturelle, le beau Serge parut maintenant plus réservé, en sorte qu’un renversement de rôles amena Catherine à se plaindre de l’insuffisance de ses assiduités. Mais bientôt une intervention réitérée et tout à fait inattendue cette fois du pouvoir suprême donna à ce second chapitre d’un roman déjà ancien une tournure nouvelle. La chose est malaisée à raconter ; elle serait plus difficile encore à faire passer pour réelle, n’était le témoignage de Catherine elle-même. Voici ce qu’elle raconte dans ses Mémoires. À quelques jours de distance, Serge et elle-même, l’un appelé chez le chancelier Bestoujef, l’autre conviée à un entretien confidentiel par madame Tchoglokof, reçurent sur le sujet qui les préoccupait si particulièrement des ouvertures faites pour les surprendre. Parlant, à ce qu’on pouvait croire, au nom de l’impératrice, la gouvernante, gardienne en titre de la vertu de la grande-duchesse et de l’honneur de son époux, expliqua à la jeune femme qu’il était des cas où la raison d’État devait l’emporter sur d’autres considérations, voire sur le désir légitime d’une épouse de rester fidèle à son mari, si celui-ci se montrait incapable d’assurer le repos d’un empire en garantissant l’hérédité du trône. Comme conclusion, Catherine fut mise péremptoirement en demeure de choisir entre Serge Saltykof et Léon Narychkine, la Tchoglokof se disant persuadée qu’elle préférerait ce dernier. Catherine protesta. « Alors, ce sera l’autre », déclara la gouvernante. Catherine garda le silence. Avec plus de réserve, Bestoujef parla de son côté au beau Serge dans le même sens.

Or, c’est sur ces entrefaites que Catherine devenait enceinte jusqu’à trois fois coup sur coup, et, après deux fausses couches, finissait, le 20 septembre 1754, par mettre au monde un fils. Quel a été le père de cet enfant ? On conçoit maintenant que la question puisse être posée. Voici comment elle est résolue dans un document dont les passages essentiels ayant trait à ce point d’histoire sont restés inédits jusqu’à présent[5]. C’est le mémoire de Champeaux, déjà cité par nous : « La princesse, entraînée par un goût secret, l’écoutait [Saltykof] et l’exhortait à surmonter sa passion ; elle l’encourageait à faire plus d’effort sur lui-même. La conversation fut un jour très vive. M. de Soltikow [Saltykof] lui parla avec toute la passion dont il était animé ; elle lui répondit avec feu, s’échauffa, s’attendrit, et le quitta par le vers de Maxime à Xipharès : “Et méritez les pleurs que vous m’allez coûter.”

« … La cour alla à Peterhof ; le grand-duc et la grande-duchesse suivirent l’impératrice. On y fit plusieurs parties de chasse. La grande-duchesse, sous prétexte d’indisposition, ne se trouva point à la plupart. M. de Soltikow, sous des raisons spécieuses, obtint la permission du grand-duc de ne point le suivre. Il passa tous ses instants avec la princesse, et il eut l’art de réaliser les heureuses dispositions qu’on lui avait laissé apercevoir. M. de Soltikow, qui, dans les premiers moments, s’était trouvé plus heureux en possédant l’objet dont il était occupé, sentit qu’il était plus sûr de le partager avec le grand-duc, dont il savait que le mal n’était pas sans remède. Mais il était dangereux d’agir dans des choses d’une telle conséquence sans des ordres particuliers de l’impératrice. Le hasard tourna les choses de la façon dont on pouvait le désirer. Toute la cour était à un grand bal ; l’impératrice passant près de madame Narychkine, belle-sœur de M. de Soltikow, qui alors était grosse et qui causait avec M. de Soltikow, dit à cette dame qu’elle devrait communiquer un peu de sa vertu à la grande-duchesse. Elle lui répondit que la chose ne serait peut-être pas si difficile, et que si elle voulait lui donner aussi bien qu’à M. de Soltikow la permission d’y travailler, elle osait l’assurer qu’on pourrait réussir. L’impératrice demanda des éclaircissements ; madame de Narychkine l’instruisit de l’état du grand-duc et des moyens dont on pourrait y remédier. Elle ajouta que M. de Soltikow avait toute sa confiance et qu’il pouvait l’y déterminer. Non seulement l’impératrice y consentit, mais elle fit connaître que ce serait lui rendre grand service. M. de Soltikow aussitôt chercha les moyens de déterminer le grand-duc à faire tout ce qui était nécessaire pour se donner des héritiers. Il lui fit sentir toutes les raisons politiques qui devaient l’y engager. Il lui donna aussi une idée de plaisir tout nouveau et parvint à le rendre incertain sur ce qu’il avait à faire. Le jour même, il arrangea un souper des personnes que le grand-duc voyait avec le plus de plaisir, et, dans un moment de gaieté, tous se réunirent pour obtenir de ce prince qu’il consentit à ce qu’on lui demandait. En même temps entra M. Boerhave, avec un chirurgien, et dans la minute l’opération fut faite et réussit très bien. M. de Soltikow reçut de l’impératrice, à cette occasion, un très beau diamant. Cet événement, que M. de Soltikow croyait devoir assurer ses plaisirs et sa faveur, attira sur lui un orage qui le mit en danger d’être perdu… On parla beaucoup de la liaison qui paraissait être entre lui et la grande-duchesse. On saisit cette occasion pour tâcher de le perdre près de l’impératrice… On lui insinua que cette opération n’était qu’une ruse employée pour colorer un accident dont on voulait faire croire le grand-duc l’auteur. Ces méchancetés firent une grande impression sur l’impératrice. On crut qu’alors elle se souvint de ce que M. de Soltikow n’avait pas remarqué l’intérêt qu’elle avait bien voulu prendre à lui. Ses ennemis firent plus alors : ils s’adressèrent au grand-duc et lui firent concevoir les mêmes soupçons. »

Suit dans la relation de Champeaux le récit de diverses intrigues très compliquées, au cours desquelles l’impératrice et le grand-duc, changeant d’impression et d’avis plusieurs fois, finissent par donner gain de cause à l’heureux amant. Un moment, Catherine elle-même est directement mise en cause :

« Dans les premiers moments de son mécontentement contre Soltikow [Saltykof], au lieu de marquer des ménagements pour la grande-duchesse, l’impératrice avait laissé échapper devant plusieurs personnes qu’elle prétendait connaître ce qui s’était passé jusqu’à ce moment, et que, lorsque le grand-duc serait assez bien guéri pour habiter avec sa femme, elle voulait voir des preuves de l’état dans lequel elle devait être restée jusqu’à ce jour. »

Avertie par des amis vigilants, Catherine fait entendre des protestations indignées qui ont le don de persuader Élisabeth, et plus tard le grand-duc prend sur lui d’achever la justification de son épouse par des arguments positifs :

« Cependant, on se trouva au temps où le grand-duc put habiter avec la grande-duchesse. Comme il avait été piqué des discours tenus par l’impératrice, il voulait la satisfaire sur les particularités qu’elle avait désiré savoir, et le matin de la nuit où le mariage fut consommé, il envoya dans une cassette scellée de sa propre main, à cette princesse, les preuves de la sagesse de la grande-duchesse, qu’elle avait témoigné vouloir avoir… La liaison entre la grande-duchesse et Soltikof ne fut pas dérangée par cet événement, et elle dura huit ans encore dans toute sa vivacité. »

Le mémoire de Champeaux fut envoyé en novembre 1758 de Versailles à Saint-Pétersbourg, pour y servir de supplément d’instruction au marquis de L’Hôpital, et voici comment l’ambassadeur appréciait ce document :

« J’ai lu avec attention et avec plaisir le premier tome de l’histoire ou roman tragi-comique du mariage et des aventures de madame la grande-duchesse. Il y a un fond de vérité à ce qu’il contient ; le style l’embellit ; mais de près, le héros et l’héroïne feraient perdre du prix que leur nom donne à ces aventures. M. de Saltykof est un homme vain et un petit-maître russe, c’est-à-dire un homme ignorant, sans goût et sans mérite. Madame la grande-duchesse ne le peut souffrir, et tout ce qu’on dit du commerce de lettres avec M. de Saltykof est jactance et fausseté. »

Il est vrai qu’à cette époque, Catherine avait fait déjà la connaissance de Poniatowski ; et, comme le dit encore de L’Hôpital, « elle avait connu la différence de l’un à l’autre ».

Le récit de l’agent français ne laisse d’ailleurs pas de contredire sur plus d’un détail celui de Catherine elle-même dans ses Mémoires, et tout ce que nous savons par ailleurs sur ce sujet délicat concourt à en rendre l’éclaircissement incertain et aventureux. Physiquement et moralement, moralement surtout, Paul a ressemblé à son père légitime. À peu près personne parmi les contemporains n’a cependant admis l’hypothèse de cette paternité. D’autres suppositions ont été mises en avant à cette époque. « Cet enfant, écrivait un jour le marquis de L’Hôpital, est, dit-on, de l’impératrice même [d’Élisabeth], ayant fait changer le fils de la grande-duchesse contre le sien. » Dans une dépêche ultérieure, il est vrai, le marquis, se disant mieux renseigné, révoquait en doute cette dernière version ; mais Élisabeth fit beaucoup elle-même pour l’accréditer, et sa conduite au moment de l’accouchement de la grande-duchesse fut pour autoriser les rumeurs qui circulèrent. À peine l’enfant avait-il vu le jour, qu’après l’avoir fait baigner et baptiser sommairement, la tsarine ordonnait qu’on l’emportât et disparaissait derrière lui. Catherine ne revit son fils qu’au bout de six semaines. On la laissa en tête à tête avec sa femme de chambre, sans s’occuper même de lui donner les soins les plus indispensables. Il sembla qu’elle fût devenue soudain pour tout le monde un être indifférent, qu’elle ne comptât plus pour rien. Le lit sur lequel on l’avait délivrée se trouvait entre une porte et deux énormes fenêtres, par lesquelles il venait un courant d’air glacial. Comme elle transpirait beaucoup, elle voulut regagner sa couche ordinaire. La Vladislavova n’osa prendre sur elle d’obéir à ce désir. Catherine demanda à boire. Même réponse. Enfin, au bout de trois heures, la comtesse Chouvalof reparut et lui donna quelque secours. Ce fut tout. Elle ne vit personne d’autre ni ce jour ni le jour suivant. Le grand-duc festoyait avec ses amis dans une pièce voisine. Après le baptême solennel de l’enfant, on apporta à la mère, sur un plateau d’or, un ukase de l’impératrice lui faisant don de 100 000 roubles et quelques bijoux. On la payait pour sa peine. Les bijoux étaient d’un prix médiocre. Catherine assure qu’elle aurait eu honte d’en faire présent à une de ses femmes. L’argent lui fit plaisir : elle avait maintenant beaucoup de dettes. Mais sa joie fut courte. Quelques jours après, le trésorier de l’impératrice, « le secrétaire de son cabinet », suivant la désignation officielle, baron Tcherkassof, venait la supplier de faire abandon de cette somme. L’impératrice avait donné un second ordre de paiement pour une somme égale, et il n’y avait pas un « kopeck » en caisse. Elle sut que c’était un tour de son mari. En apprenant qu’elle avait reçu 100 000 roubles, Pierre avait été pris de fureur. On ne lui avait rien donné, à lui, et il prétendait avoir des droits au moins égaux à la munificence impériale. Pour le calmer, Élisabeth, à qui les signatures ne coûtaient rien, s’était laissée aller à tirer à nouveau sur sa caisse, sans se soucier de l’embarras du caissier. Au bout de six semaines, on célébra en grande pompe la « purification » de la grande-duchesse, et on lui fit la grâce, à cette occasion, de lui montrer son enfant. Elle le trouva beau. On le lui laissa pendant la durée de la cérémonie, puis on l’emporta encore. En même temps, elle apprenait que Serge Saltykof était envoyé en Suède, avec la nouvelle de la naissance du petit grand-duc. À cette époque, pour un seigneur occupant à la cour de Russie la situation privilégiée qui demeurait celle du beau Serge, un déplacement de ce genre était rarement une faveur. C’était la plupart du temps l’application d’une mesure de haute police, quand ce n’était pas une disgrâce et une punition. À ce point de vue, le départ du jeune chambellan avait aussi son éloquence.

Nous n’insisterons pas davantage. Ce procès historique, roulant sur une question de paternité contestée, n’a, nous l’avouerons volontiers, à nos yeux, qu’une importance très secondaire. En ce qui concerne Catherine, le seul point réellement important pour l’histoire du développement intellectuel et moral de sa personnalité, c’est-à-dire pour l’étude que nous poursuivons en ce moment, c’est la présence incontestée et incontestable du beau Serge auprès du berceau de son premier enfant, avec Léon Narychkine, Zahar Tchernichof et peut-être d’autres, faisant ombre dans le fond. Et c’est encore cette espèce de maternité incomplète qui fut la sienne, outrageusement suspectée par la clameur publique, cruellement tronquée par un abus de pouvoir qui ressemble à un rapt et où quelque chose de louche semble se cacher sous le manteau d’une étiquette violatrice des droits et des fonctions les plus naturelles. C’est enfin l’abandon et l’isolement plus profond maintenant que jamais et plus douloureux où tombe la jeune mère et la jeune épouse entre un berceau vide et un lit nuptial depuis longtemps désert.

 

VI

Si Catherine avait été une femme vulgaire, ou même simplement une femme ordinaire, l’existence qui lui était ainsi faite n’aurait eu sans doute pour effet que d’ajouter un ou plusieurs chapitres encore à la chronique galante du XVIIIe siècle. Serge Saltykof aurait eu un successeur, le grand-duc, de nouveaux motifs de douter de la sagesse de sa femme ; d’autres conséquences n’en eussent point résulté, Catherine n’était pas une femme ordinaire ; elle l’a surabondamment prouvé depuis. Elle n’était pas davantage de celles dont on fait des martyres et des épouses fidèles quand même au foyer conjugal. Elle remplaça le beau Serge ; elle se jeta même définitivement, éperdument, dans une voie qui devait aboutir au plus colossal et au plus cynique étalage de luxure impériale dont l’histoire moderne ait gardé le souvenir ; mais elle ne s’y engagea pas tout entière. En faisant abandon de son corps, comme de son honneur et de sa vertu, à des distractions constamment renouvelées, à des plaisirs recherchés avec une ardeur de plus en plus grande, elle ne s’abandonna pas elle-même dans un lâche oubli de son rang, de son ambition déjà éveillée et de sa supériorité qu’un avenir prochain devait mettre en lumière. Elle n’abdiqua pas. Elle se raidit, au contraire, se replia sur elle-même et en profita pour pousser plus avant cette culture du moi, cette appropriation de l’esprit et du caractère à une destinée vaguement entrevue, dont nous avons indiqué les commencements.

C’est à ce moment que nous la voyons se livrer plus activement qu’elle ne l’a fait encore à l’étude de la langue et de la littérature russes. Elle lit tous les livres russes qu’elle parvient à se procurer. Ils lui donnent sans doute l’idée d’un niveau intellectuel encore très bas. Elle n’est pas capable plus tard de se rappeler le titre d’aucun de ces ouvrages, si nous en exceptons une traduction en russe de deux volumes des Annales de Baronius. Mais elle retire de ces lectures une conviction qui ne la quittera jamais, qui imprimera à son règne futur un caractère nettement accentué et contribuera à en faire une continuation du règne de Pierre le Grand, celle de la nécessité absolue pour sa patrie d’adoption de se mettre à l’école de l’Occident, afin de rattraper la distance et se mettre à la hauteur du rang nouvellement acquis en Europe.

En même temps elle débute, sérieusement cette fois, et utilement, dans la pratique des lectures sérieuses. En dépit des recommandations du comte Gyllenborg et de l’attention qu’elle leur avait donnée, elle n’avait pas lu les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains. Elle fait connaissance maintenant avec Montesquieu, en lisant L’Esprit des lois, qu’elle n’abandonne que pour les Annales de Tacite et l’Histoire universelle, dit-elle, ce qui veut dire, sans doute, l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, de Voltaire.

Tacite la séduit par la réalité vivante des tableaux qu’il dévoile devant ses yeux et par l’analogie frappante qu’elle y découvre aisément avec les choses et les hommes qui l’entourent. À travers la distance énorme des temps et des circonstances, elle perçoit l’identité immuable de certains types dont se compose et de certaines lois auxquelles obéit la nature humaine. Elle voit la reproduction des mêmes traits de caractère, des mêmes instincts, des mêmes passions, des mêmes combinaisons d’intérêts et des mêmes formules de gouvernement reproduisant les mêmes conséquences. Elle apprend à démêler le jeu de ces éléments si diversement associés et pourtant invariables, à en pénétrer le mécanisme intime et à en apprécier la valeur. Son esprit froid et sec — taxé d’esprit philosophique par le diplomate suédois — se trouve à merveille de la manière abstraite, détachée, impersonnelle de juger les événements et les causes qui est propre à l’historien latin, de sa façon de planer, à vol d’aigle, au-dessus de l’humanité qu’il semble observer en spectateur désintéressé, ayant rang et raison d’être ailleurs.

Montesquieu pourtant l’attire davantage et la satisfait mieux. Il ne se contente pas, en effet, de lui présenter des faits, il en dégage encore lui-même le sens théorique. Il lui fournit des formules toutes faites. Elle s’en empare avec ardeur. Elle en fait son « bréviaire », suivant une expression pittoresque dont elle se sert elle-même. Elle déclarera plus tard que ce livre — L’Esprit des lois — devrait être « le bréviaire de tout souverain doué de bon sens ». Cela ne veut pas dire d’ailleurs qu’elle le comprenne. Au demeurant, Montesquieu aura été probablement, pendant une bonne moitié du XVIIIe siècle, l’homme le plus lu de l’Europe et le moins compris. Sans doute on a fait provision chez lui d’idées et de théories, Catherine autant et plus que les autres. On est allé même jusqu’à les appliquer isolément. Quant à s’approprier l’ensemble de la doctrine, en en saisissant l’esprit, bien peu d’intelligences en ont été capables. Et, quant à en faire l’application « en bloc », suivant une formule récemment mise en honneur, personne n’y a songé. Par le fait, cela aurait conduit, et l’auteur de L’Esprit des lois n’y a peut-être pas pris garde lui-même, au bouleversement absolu du régime politique et social préexistant, et à une révolution beaucoup plus radicale que celle dont la fin du siècle a vu l’accomplissement. C’est au principe même des vices analysés par lui dans la constitution des sociétés humaines, des abus signalés, des catastrophes prévues, que s’attaquait cette doctrine. Or, supprimer le principe, ce n’était pas seulement renverser telle ou telle institution, ni tel ou tel procédé de gouvernement, ni même, ni surtout, tel gouvernant, c’était mettre de côté l’idée même, l’idée maîtresse gouvernant le monde et appelée peut-être à le gouverner éternellement ; c’était substituer un équilibre idéal et peut-être irréalisable des forces naturelles à l’âpre et continuel combat des intérêts et des passions qui a constitué de tout temps la vie humaine, qui est peut-être la vie !

De tout cela, Catherine ne s’est pas avisée. Mais elle s’est plu à s’attribuer une « âme républicaine », à la façon de Montesquieu, sans trop se soucier de savoir à quoi un tel état d’âme correspondait dans la pensée de l’illustre auteur, sans bien se rendre compte aussi de la signification qu’il pouvait avoir dans la sienne. L’idée lui plaisait comme elle plaisait alors à beaucoup de monde ; elle l’adoptait comme une plume ou une fleur mise à la mode. Une certaine prévention contre les abus du despotisme, la nécessité reconnue de substituer, dans la conduite des hommes et des choses, les conseils de la raison universelle aux inspirations du caprice individuel, un vague libéralisme s’y associait sans doute. Un jour Catherine devait étonner le monde par la hardiesse révolutionnaire des maximes énoncées à la face de son pays et de l’Europe, dans un document officiel. Elle les avait copiées dans Montesquieu et dans Beccaria, sans les comprendre toujours. Quand le sens lui en sera révélé par le passage de la théorie à la pratique, elle reculera, bien entendu. Mais elle continuera à gouverner dans un sens raisonnable et même libéral jusqu’à un certain point. Montesquieu aura quand même fait son œuvre.

Ce qu’elle comprend tout de suite avec son esprit réfléchi et ce bon sens infaillible dont la nature l’a douée, c’est qu’il y a contradiction flagrante, et en apparence irréductible, entre la haine du despotisme et l’état de despote. Cette constatation doit la gêner avec les instincts dominateurs qu’elle porte déjà en elle. Elle la brouillera un jour avec la philosophie, ou du moins avec certains philosophes. En attendant, quelqu’un se trouve pour lui montrer que l’apparence dont elle s’effraye est vaine, et ce quelqu’un, c’est encore un philosophe, c’est Voltaire. Sans doute l’introduction du caprice dans le règlement des destinées humaines est une faute et peut devenir un crime ; sans doute la raison doit gouverner le monde, mais encore faut-il que quelqu’un se charge de la représenter ici-bas. Cela posé, la formule est tout indiquée : le gouvernement despotique peut être le meilleur des gouvernements dont l’usage soit permis ici-bas, c’est même le meilleur gouvernement, à condition qu’il soit raisonnable. Que faut-il pour cela ? Qu’il soit éclairé. Toute la doctrine politique de l’auteur du Dictionnaire philosophique est là, et aussi toute l’explication de son admiration sincère, quoi qu’on en ait dit, pour la Sémiramis du Nord. Catherine a réalisé la formule : elle s’est éclairée aux lumières de la philosophie, à celles de Voltaire en particulier, elle gouverne raisonnablement, elle est la raison même préposée à la direction de quarante millions d’hommes : c’est une divinité — prototype de celles qu’une déviation bizarre d’intelligence et un écart grotesque d’imagination installeront plus tard sur les autels profanés par l’orgie révolutionnaire.

Voilà comment aussi Voltaire devient l’auteur préféré de Catherine. Elle a trouvé cette fois son homme, le maître par excellence, le directeur suprême de sa conscience et de sa réflexion. Celui-ci l’instruit sans l’épouvanter, accommodant les idées qu’il lui donne avec les passions qu’elle a. Avec cela, il possède pour tous les maux de l’humanité qu’il signale après Montesquieu, qu’il déplore avec lui, autant de remèdes simples, à la portée de tout le monde, d’une application aisée, des remèdes de bonne femme. Montesquieu est un grand savant procédant par thèses générales. À l’entendre, il faudrait commencer par le commencement de tout et tout changer de place. Voltaire est un empirique de génie. Il prend une à une les plaies qu’il découvre sur le corps humain et se charge de les guérir. Un baume par-ci, un cautère par-là, et il n’y paraît plus. Le malade se porte à ravir. Et quelle clarté de langage, quelle limpidité de la pensée, avec combien d’esprit ! Catherine est charmée comme la plupart de ses contemporains, éblouie, fascinée par ce grand magicien de l’art d’écrire, et comme eux autant par ses qualités que par ses défauts, plus encore par ses défauts peut-être, nous voulons dire par ce qu’il y a de superficiel dans sa vision des choses, de puéril parfois dans ses conceptions, d’injuste souvent dans ses jugements, et encore par le côté licencieux, irréligieux et irrespectueux de ses attaques contre les préjugés établis, où les tendances philosophiques du temps et le besoin d’affranchissement secouant la pensée contemporaine n’étaient pas seuls à trouver leur compte. Si Voltaire n’a pas aidé Catherine à troquer la religion de Luther contre la foi orthodoxe, il a dû par la suite lui alléger le souvenir de ce pas scabreux et lui épargner sinon un remords, du moins quelque malaise de conscience, en même temps qu’il la rassurait sans doute aussi sur la portée de certaines autres transactions avec la morale rigide de tous les catéchismes, grecs ou luthériens. Pour essentiellement intellectuel en effet que fût le libertinage de l’auteur de La Pucelle, il ne laissait pas de se prêter à d’autres interprétations faites pour justifier toutes les libertés, y compris celle des mœurs contemporaines. Par cela encore Voltaire fut populaire, et par cela il a plu à Catherine.

Nul doute, d’ailleurs, qu’il ne se soit également emparé d’elle par certaines parties plus nobles de son incontestable génie, par les idées humanitaires qui ont fait de lui l’apôtre de la tolérance en matière de religion, par les éclats généreux qui ont forcé l’Europe tout entière à applaudir en lui le défenseur de Calas et de Sirven. Catherine lui a dû certainement quelques-unes de ses meilleures inspirations.

Mais à lui comme à Montesquieu, comme à Tacite, elle a dû surtout, à cette époque, une certaine gymnastique intellectuelle, un assouplissement au maniement des grands problèmes politiques et sociaux, une préparation générale, en un mot, à son futur métier.

Et à la même heure, son esprit mûrissant rapidement au contact de ces grandes intelligences et son sens pratique se développant en mesure, elle contracte des goûts, des habitudes nouvelles qui lui valent d’autres bienfaisantes acquisitions. Elle commence à se plaire dans la société de quelques graves personnages qui avaient autrefois effrayé sa jeunesse. Elle recherche surtout les vieilles femmes peu en faveur à une cour comme celle d’Élisabeth. Elle les invite à de longues causeries. Elle se rompt ainsi à l’usage de la langue russe ; elle complète les renseignements que la Vladislavova a pu lui fournir sur les coins et recoins intimes d’une société qu’elle apprend à connaître à fond. Elle se concilie enfin de précieux suffrages, d’utiles amitiés, dont elle saura un jour faire son profit.

Ainsi s’achève la seconde éducation de la Grande Catherine.

 


LIVRE II. À LA CONQUÊTE DU POUVOIR

 

CHAPITRE PREMIER LA JEUNE COUR

 

I. L’entrée de Catherine dans la politique. — La politique et l’amour. — Williams et Poniatowski. — Théorie du comte Horn sur le rôle des chiens bolonais dans la diplomatie. — Les embarras pécuniaires de la grande-duchesse. — Le banquier anglais Wolff. — II. Situation critique de Bestoujef. — Ses avances à Catherine. — Projet de règlement pour la succession d’Élisabeth. — Entreprises aventureuses de Williams auxquelles la grande-duchesse est mêlée. — La guerre de Sept Ans. — La retraite du feld-maréchal Apraksine. — Accusations contre Catherine à ce sujet. — III. Rôle politique de Poniatowski. — Il fait les affaires de ses oncles et gâte celles de son roi. — Rapprochement entre lui et les représentants de la France. — Divergence de vues entre les ayants cause de la politique française à Pétersbourg et à Varsovie. — Le marquis de L’Hôpital et le comte de Broglie. — Dualisme de la politique française. — La diplomatie officielle et la diplomatie secrète. — Inconséquence commune. — On veut protéger les Polonais contre les Russes, tout en s’alliant avec la Russie. — La diplomatie officielle et la diplomatie secrète travaillent au renvoi de Poniatowski. — Conséquences de la défaite de Rossbach. — Poniatowski reste à Pétersbourg. — Son aventure à Oranienbaum. — Son départ. — Irritation de Catherine contre la France. — Ce qu’il advient de la liaison d’une future impératrice avec un futur roi. — IV. Intérieur de la jeune cour. — Catherine émancipée. — Madame la Ressource. — Portrait de la grande-duchesse par d’Éon. — Corruption générale des mœurs. — Une représentation théâtrale à la cour d’Élisabeth. — Les sorties nocturnes de Catherine. — Ce que cachent les écrans d’une chambre à coucher. — La « chaise percée ». — Rôle des demoiselles d’honneur. — Attitude de Pierre. — Catherine se décide à suivre « une route indépendante ». — V. Jours de crise. — Bestoujef arrêté. — La grande-duchesse compromise. — Catherine fait tête à l’orage. — Entrevue avec Élisabeth. — Les deux époux en dispute devant l’impératrice. — Victoire de Catherine. — Présages d’une lutte nouvelle et décisive.

 

I

Après avoir donné le jour à l’héritier du trône, Catherine n’eut pas seulement à subir les bizarres traitements que nous avons dits ; elle se trouva encore, par le fait même de cette naissance, reléguée au second plan, et pour ainsi dire amoindrie et déchue. Elle demeurait un personnage de haut rang, mais plutôt de grand apparat que de grande importance. Elle avait cessé d’être la condition sine qua non du programme dynastique, l’être nécessaire sur lequel tout le monde, depuis l’impératrice jusqu’au plus humble sujet de l’Empire, tenait les yeux fixés, dans l’attente du grand événement. Elle avait accompli sa tâche.

C’est pourtant peu après cet événement décisif qu’elle en arrivait peu à peu à assumer un rôle comme aucune grande-duchesse n’en avait jamais joué ni n’en devait jouer après elle en Russie. Ce que fut la « jeune cour », ainsi appelée, celle de Pierre et de Catherine, pendant une période de six ans, allant de 1755 jusqu’au 5 janvier 1762, jour de la mort d’Élisabeth, rien dans l’histoire d’aucun autre pays ni de la Russie elle-même à une autre époque n’en peut donner l’idée. À certains moments, les diplomates envoyés à Saint-Pétersbourg purent se trouver dans l’embarras pour savoir à quelle porte ils devaient s’adresser ; d’aucuns n’hésitèrent pas et allèrent bravement frapper à la petite porte : Sir Charles Hanbury Williams, l’envoyé anglais, fut de ce nombre.

Le récit détaillé des faits qui ont rempli cette époque déborderait le cadre de cette étude. Nous nous bornerons à en indiquer les traits les plus saillants, qui sont : l’entrée de Catherine dans la vie politique, sa liaison avec Poniatowski, et enfin la crise violente qui fut déterminée par la chute du tout-puissant Bestoujef, et au cours de laquelle la future impératrice joua sa première partie sur le terrain de ses triomphes à venir et gagna sa première victoire.

Catherine est entrée dans la politique par l’amour. Ce fut sa destinée de mêler perpétuellement ces deux éléments si divergents en apparence ; ce fut son art, ou son bonheur, de tirer presque toujours un bon parti d’un mélange qui fut néfaste à tant d’autres. Sa première échappée en dehors de la sphère étroite dans laquelle Élisabeth avait prétendu la confiner à tout jamais est une intervention dans les affaires de Pologne[6]. Or elle ne s’est avisée assurément de s’intéresser à ces affaires qu’en se découvrant de l’intérêt pour celles d’un beau Polonais. Elle eut besoin d’ailleurs d’être aidée pour faire cette découverte. Les entremetteurs et les entremetteuses ont de bonne heure tenu une grande place dans sa vie.

En 1755, l’Angleterre, désireuse de renouveler le traité de subsides qui, depuis 1742, liait la Russie à son système d’alliances, soucieuse aussi de s’assurer le concours d’une armée russe pour le cas d’une rupture avec la France, devenue à peu près inévitable à brève échéance, envoyait à Saint-Pétersbourg un nouvel ambassadeur. Guy Dickens, qui s’y trouvait en fonction, avait lui-même reconnu son insuffisance. La cour d’Élisabeth était une cour trop remuante pour un homme de son âge. Les affaires s’y faisaient entre un bal, une comédie et une mascarade. On fit droit à ses observations et on chercha un diplomate en mesure de satisfaire à toutes les exigences du métier. Ce fut Sir Charles Hanbury Williams qui se trouva désigné. Le choix pouvait passer pour heureux. Ami et compagnon de plaisirs de Robert Walpole, le nouveau venu avait été à bonne école. Il ne manqua en effet ni un bal ni une mascarade, mais il ne tarda pas à s’apercevoir que cela ne menait pas loin. Ses assiduités auprès d’Élisabeth paraissaient fort agréables à la souveraine, mais restaient de nul effet, politiquement parlant. Voulait-il aborder le terrain positif d’une négociation quelconque, la tsarine s’esquivait. Il avait beau chercher l’impératrice, il ne rencontrait qu’une aimable danseuse de menuet, parfois une bacchante. Il en arriva, au bout de quelques mois, à conclure qu’Élisabeth n’était pas une femme avec laquelle on pût causer sérieusement, et il songea à se retourner. Rebuté par le présent, il pensa à l’avenir. L’avenir, c’était la jeune cour.

Mais là encore il se buta contre l’aspect du futur empereur. Il jugea à première vue qu’il perdrait également son temps de ce côté. Il avait le regard clair des hommes de sa race. C’est alors que ses yeux s’arrêtèrent enfin sur Catherine. Peut-être subit-il encore le contact et l’entraînement d’autres déceptions et d’autres espérances, prenant simultanément ce même chemin, s’orientant vers ce même point d’appui. Le grand Bestoujef ne commençait-il pas, lui   aussi,   à   renier   ses   anciennes   préventions ?   Williams   put surprendre des avances significatives dont la grande-duchesse devenait l’objet ; des menées souterraines aboutissant à elle. Il fut prompt à se décider. Instruit par des bruits de cour des aventures galantes dans lesquelles le beau Saltykof avait figuré après le beau Tchernichof, volontiers entreprenant à ses heures, n’essaya-t-il pas un moment de suivre cette piste romanesque ? Il ne s’y attarda pas, dans tous les cas. Catherine lui fit très bon accueil, causa avec lui de toutes choses, même des choses sérieuses, auxquelles Élisabeth ne voulait pas entendre, mais elle regardait ailleurs. Un de ces regards, saisi au passage, dicta à Williams sa conduite. C’était un esprit pratique : il passa la main à un jeune homme de sa suite. C’était Poniatowski.

On connaît les origines obscures de ce héros de roman qu’un hasard funeste — un de ceux qui allaient consommer la destinée de la Pologne — introduisit à ce moment dans l’histoire de son pays. Williams, qui, avant de venir en Russie, avait rempli pendant quelques années les fonctions de résident à la cour de Saxe, y avait rencontré ce fils de parvenu et ce neveu de deux des plus puissants seigneurs qu’il y eût alors en Pologne, les Czartoryski. Il l’avait pris en amitié et s’était offert à commencer son éducation politique en l’emmenant à Saint-Pétersbourg. Les Czartoryski, de leur côté, s’étaient empressés de profiter de l’occasion pour confier à l’apprenti diplomate une mission particulière, celle de défendre à la cour du Nord leurs intérêts avec les intérêts de leur patrie qu’ils entendaient à leur façon. Ils inauguraient précisément en Pologne une politique nouvelle : de compromis et d’entente cordiale avec l’ennemi héréditaire, c’est-à-dire avec la Russie, de renoncement à l’égard des alliés traditionnels de la République, à l’égard de la France en particulier. Ils tournaient le dos à l’Occident et mettaient le cap sur le Nord dans l’espoir d’y trouver un port de refuge pour le malheureux navire secoué par la tempête et faisant déjà eau de toutes parts, dont ils prétendaient devenir les pilotes. Cette politique s’accordait parfaitement avec le programme que Williams lui-même était chargé de faire prévaloir.

Le futur roi de Pologne avait alors vingt-deux ans. Avec une figure agréable, il ne pouvait pour la beauté rivaliser avec Serge Saltykof ; mais c’était un gentilhomme accompli à la mode européenne du temps : instruction variée, habitudes raffinées, éducation cosmopolite, teinture superficielle de philosophie, il était un spécimen accompli de l’espèce, et c’était le premier qui s’offrît à la curiosité de Catherine. Il personnifia à ses yeux cette culture d’esprit et ce vernis mondain dont la lecture de Voltaire et celle de madame de Sévigné lui avaient donné l’idée et le goût passager. Il avait voyagé, il avait appartenu, à Paris, à cette société brillante dont l’éclat et le charme s’imposaient à l’Europe tout entière, ainsi qu’une royauté, la moins contestée déjà de toutes. Il en apportait comme une émanation directe. Il en avait les mérites et les travers. Il savait causer avec enjouement sur les matières les plus abstraites et aborder avec grâce les sujets les plus scabreux. Il s’entendait à tourner galamment un billet et à glisser un madrigal dans un propos banal. Il possédait l’art de s’attendrir à propos. Il était sensible. Il découvrait un tour d’idées romanesque, lui donnant à l’occasion une apparence aventureuse et héroïque et dissimulant sous les fleurs un naturel sec et froid un égoïsme imperturbable, voire un fond de cynisme à toute épreuve. Tout, jusqu’à une certaine légèreté de caractère, dont elle se montra toujours singulièrement éprise, par une affinité mystérieuse peut-être avec son propre naturel ferme et rassis, se réunissait en lui pour séduire Catherine.

À en croire des confidences personnelles, Poniatowski aurait eu encore à faire valoir auprès de la jeune femme un mérite d’un autre genre, assez inattendu et presque incroyable chez un jeune homme revenant de Paris.

« D’abord une éducation sévère — explique-t-il dans un fragment de Mémoires qui nous est parvenu — m’avait éloigné de tout commerce crapuleux ; ensuite l’ambition de percer et de me soutenir dans tout ce qu’on a appelé [surtout à Paris] la haute compagnie m’avait préservé dans mes voyages, et un concours de singulières petites circonstances dans les liaisons que j’avais ébauchées dans les pays étrangers et dans le mien, et en Russie même, avait semblé me réserver exprès tout entier à celle qui depuis a disposé de mon sort. »

Ce fut encore Bestoujef qui se chargea d’encourager le jeune Polonais. Poniatowski se méfiait. Il avait entendu raconter des choses lugubres sur ce qu’il advenait des jeunes hommes distingués par les impératrices et les grandes-duchesses de Russie après qu’ils avaient cessé de plaire. Bestoujef eut recours à Léon Narychkine, qui généreusement consentit à montrer au nouveau favori un chemin qu’il connaissait sans doute bien. Narychkine fut toujours l’homme de toutes les complaisances. Mais ce fut probablement Catherine elle-même qui emporta les dernières résistances. Sa beauté seule, à défaut d’autres moyens de séduction, y aurait suffi. Voici comment en parla plus tard l’heureux amant :

« Elle avait vingt-cinq ans ; elle ne faisait presque que relever de ses premières couches ; elle était à ce moment de beauté, qui est ordinairement le comble pour toute femme, à qui il est accordé d’en   avoir.   Avec   des   cheveux   noirs   elle   avait   une   blancheur éblouissante, les couleurs [sic] des sourcils noirs et très longs, le nez grec, une bouche qui semblait appeler le baiser, les mains et les bras parfaits, une taille svelte, plutôt grande que petite, la démarche extrêmement leste, et cependant de la plus grande noblesse, le son de sa voix agréable et le rire aussi gai que l’humeur, qui la faisait passer avec une facilité égale des jeux les plus folâtres, les plus enfantins, à une table de chiffres, dont le travail physique ne l’épouvantait pas plus que le texte. »

En la regardant, « il oublia, dit-il, qu’il y avait une Sibérie ». Et bientôt l’entourage intime de la grande-duchesse fut témoin d’une scène qui dut fixer des conjectures déjà mises en circulation. Le comte Horn, un Suédois en séjour depuis quelque temps à Pétersbourg, et lié avec Poniatowski, faisait partie du cercle familier de la grande-duchesse. Un jour qu’il entrait dans la chambre de celle-ci, un petit chien bolonais, qu’elle possédait, se mit à aboyer furieusement. Il en faisait autant pour tous les visiteurs. Soudain parut Poniatowski, et le petit traître de se précipiter au-devant du jeune homme avec un air de fête et toutes les démonstrations de tendresse en usage chez les siens.

« Mon ami — dit alors le Suédois, en prenant à part le nouveau venu —, il n’y a rien d’aussi terrible qu’un petit chien de Bologne ; la première chose que j’ai toujours faite avec les femmes que j’ai aimées, c’est de leur en donner un, et c’est toujours par eux que j’ai connu s’il y avait quelqu’un de plus favorisé que moi. »

Serge Saltykof, de retour de Suède, ne tarda pas non plus à apprendre qu’il avait un successeur. Mais il ne se souciait plus d’être jaloux. Si plus tard Catherine ne se piqua pas de constance, on peut dire que ses premiers amants lui en ont donné l’exemple. Avant même que Poniatowski fût en faveur, Saltykof poussait déjà l’insolence jusqu’à assigner à sa maîtresse des rendez-vous auxquels il faisait défaut. Une nuit, Catherine l’attendit en vain jusqu’à trois heures du matin.

Williams eut ainsi à sa disposition, auprès de la grande-duchesse, une influence puissante. Il ne négligea pas pour cela d’autres moyens d’action. Il n’avait pas tardé à être au fait des embarras pécuniaires dans lesquels Catherine se débattait d’une façon de plus en plus désespérée. À cet égard les remontrances d’Élisabeth avaient été de nul effet. Malgré son amour pour l’ordre et même quelques habitudes bourgeoises d’économie, Catherine fut toute sa vie un bourreau d’argent. Son goût pour l’ostentation l’emportait, et aussi une façon d’envisager l’utilité de certaines dépenses que les habitudes mercenaires de son pays natal avaient implantée dans son esprit et que l’expérience acquise dans le nouveau milieu où elle était appelée à vivre ne fit que développer. La foi en la toute-puissance du pourboire fut une des croyances auxquelles elle demeura le plus constamment fidèle. Williams offrit ses services, qui furent agréés. Le total des emprunts pour lesquels Catherine eut recours à cette source nous reste inconnu. Il a dû être considérable : Williams avait carte blanche de son gouvernement. Deux reçus, signés par la grande-duchesse pour une somme totale d’environ 50 000 roubles, portent la date du 21 juillet et du 11 novembre 1756, et l’emprunt du 21 juillet n’était pas le premier, car, en le sollicitant, Catherine écrivait au banquier de Williams : « C’est avec peine que je m’adresse de nouveau à vous. »

Restait pour l’envoyé anglais à bien mettre à profit l’influence ainsi acquise ; pour cela le rapprochement qui se produisait simultanément entre la grande-duchesse et Bestoujef paraissait d’un bon augure.

 

II

Bestoujef avait triomphé successivement de tous ses ennemis ; mais ces victoires, pour lesquelles il dut mettre en jeu toutes ses ressources, l’avaient épuisé. Il vieillissait et se sentait de moins en moins en mesure de repousser l’assaut constamment renouvelé des ambitions rivales, des rancunes non apaisées et des appétits de revanche toujours en éveil. Élisabeth elle-même ne lui pardonnait pas de s’être en quelque sorte imposé à elle. Elle commençait à le traiter froidement. Elle commençait aussi à avoir des attaques d’apoplexie, et cela donnait à penser au chancelier. Le grand-duc, l’empereur de demain, lui offrait le même aspect décourageant qui avait rebuté Williams. Non pas qu’il crût avoir fort à faire pour assurer sa faveur de ce côté. C’était besogne facile. Mais cela ne menait à rien, ou plutôt cela ne pouvait mener que là où Bestoujef ne voulait absolument pas aller. Si Pierre avait une idée politique dans son étroite cervelle, c’était son admiration pour Frédéric. Il était prussien de la tête aux pieds. Bestoujef était, avait toujours été et entendait mourir bon Autrichien. Restait la grande-duchesse. Dès l’année 1754, l’idée d’une entente directe avec celle-ci semble avoir germé dans l’esprit du chancelier.

Les progrès de cette évolution furent rapides. Bientôt Catherine put apercevoir un changement considérable et tout entier à son avantage dans l’organisation du personnel préposé au service et à la surveillance de sa personne. Sa première femme de chambre, la Vladislavova, une sorte de cerbère féminin qu’on lui avait donné, devenait tout à coup « douce comme un agneau », après un entretien confidentiel avec le chancelier. Peu après, Bestoujef fit sa paix avec la princesse de Zerbst et s’offrit inopinément comme intermédiaire dans la correspondance qu’elle continuait à entretenir avec sa fille, mais qu’il avait lui-même contribué à faire interdire sévèrement. Enfin, il risqua un effort héroïque : par l’entremise de Poniatowski, un document d’une importance capitale fut remis à Catherine de la part du chancelier. Cette fois, Bestoujef brûlait ses vaisseaux et mettait sa tête en jeu ; mais il découvrait devant la triste compagne de Pierre un horizon nouveau, fait pour l’éblouir et tenter son ambition naissante ; il lui ouvrait en quelque sorte la voie par laquelle elle devait un jour s’acheminer à la conquête de l’Empire : c’était un projet destiné à régler la succession au trône. Il disposait qu’aussitôt après la mort d’Élisabeth, Pierre serait proclamé empereur, mais conjointement avec Catherine, qui deviendrait copartageante de tous ses droits et de toute son autorité. Bien entendu, Bestoujef ne s’oubliait pas lui-même. Il se réservait à peu près tout le pouvoir, n’en laissant à Catherine et à son époux que ce que sa qualité de sujet lui interdisait de prendre. Catherine fit preuve en cette occasion d’un tact déjà très exercé. Elle n’eut garde de décourager le rédacteur du projet, mais elle fit ses réserves. Elle ne croyait pas, lui fit-elle dire, à la possibilité de l’exécution. Peut-être le vieux renard n’y croyait pas davantage[7]. Il reprit son œuvre, la remania, y fit force additions et force retouches, la soumit à un nouvel examen de la principale intéressée, puis à de nouvelles corrections, parut absorbé par cette occupation. Des deux côtés on joua au plus fin ; mais la glace était rompue, et on ne tarda pas à s’entendre sur d’autres points. Ainsi, Catherine était sollicitée de deux côtés à la fois à sortir de la réserve, d’ailleurs forcée, dans laquelle elle avait vécu jusqu’à présent. Elle ne répugnait aucunement à s’y laisser engager. Tous ses goûts et tous ses instincts naturels la poussaient dans ce sens. Retenue quelque temps par un sentiment de prudence qui n’était que trop justifié, on le vit bientôt, elle se hasarda timidement d’abord, puis de plus en plus audacieusement, jusqu’à se risquer dans des aventures qui l’amenèrent à deux doigts de sa perte. Il est juste de dire qu’en s’entendant d’abord pour exploiter le crédit naissant de la grande-duchesse — leur œuvre commune —, en se le disputant ensuite, quand les événements les eurent brouillés, les deux compères de la veille, les deux adversaires du lendemain, Bestoujef et Williams, n’y mirent, ni l’un ni l’autre, aucune discrétion. Bestoujef jouait sa dernière partie et s’appliquait à grossir son enjeu avec ce qu’il trouvait sous la main. Quant à Williams, il se révéla inopinément comme un véritable casse-cou. À un sens très positif des choses et à une certaine habileté, cet Anglais joignait un fonds d’imagination extraordinaire et une forte dose d’étourderie. Il y avait de la chimère dans son esprit. Il arrangeait les événements à sa façon, qui n’était pas toujours celle que le hasard ou la Providence avaient choisie. Quand les événements lui donnaient tort, il se refusait à en convenir. C’était un Gascon d’Angleterre. Quand il eut obtenu, en août 1755, le renouvellement du traité de subsides qui liait la Russie à l’Angleterre, il chanta victoire. Il avait gagné Bestoujef, conquis Élisabeth et séduit Catherine par l’entremise de Poniatowski. Il voyait déjà cent mille Russes se mettant en campagne pour tailler des croupières aux ennemis de Sa Majesté Britannique. Ces ennemis, c’était naturellement la Prusse et la France. Soudain il apprenait la conclusion du traité de Westminster (5 janvier 1756), qui rangeait la Prusse parmi les alliés de l’Angleterre. Frédéric avait brusquement changé de front. Williams ne s’en émut pas. Les cent mille Russes n’auraient ainsi qu’un ennemi à combattre au lieu de deux. Ils triompheraient sur les bords du Rhin, au lieu de vaincre sur les bords de la Sprée. On en serait quitte pour les faire aller un peu plus loin. En attendant, l’aventureux diplomate se mettait personnellement à la disposition de Frédéric. Celui-ci n’avait plus d’envoyé à Pétersbourg depuis 1750 ; Williams prit sur lui d’en remplir l’office. Par l’entremise de son collègue de Berlin, il inaugura un échange de correspondance très actif, destiné à tenir Sa Majesté Prussienne au courant de ce qui se passait en Russie. Voici cependant qu’à la nouvelle du traité anglo-prussien, Élisabeth répondait d’abord, en refusant de ratifier son propre traité de subsides avec l’Angleterre, puis en ajoutant à la ratification, qu’elle signait enfin le 26 février 1756, une clause destinée à en limiter l’effet au seul cas où l’Angleterre serait attaquée par la Prusse ! C’était, à proprement parler, anéantir le traité et en même temps se moquer et de la Prusse et de l’Angleterre. Williams ne perdit pas pied encore. Au milieu de ce chassé-croisé d’alliances, au milieu du bouleversement général de la politique européenne qui devait en résulter, il demeurait fidèle à son programme, qui était d’amener la coopération des armées russes contre les ennemis de l’Angleterre. Sa haine pour la France le guidait en l’aveuglant. Le traité de Versailles lui-même (1er mai 1756) ne lui ouvrit pas les yeux. Il ne vit pas ou ne voulut pas voir que, liée désormais à l’Autriche, la France devenait pour la Russie non plus une ennemie à combattre, mais une associée naturelle dans le nouveau groupement de puissances et d’intérêts rivaux et une compagne d’armes dans les luttes prochaines. C’est à ce moment surtout qu’il songea à mettre en avant les liaisons qu’il avait contractées avec la jeune cour et l’empire qu’il prétendait exercer sur les dispositions et les démarches de la grande-duchesse. Allant de l’avant dans cette voie et se piquant au jeu, il en arriva jusqu’à faire croire à Frédéric que Catherine était en mesure et en volonté d’arrêter l’armée russe, alors même que les ordres d’Élisabeth l’auraient mise en campagne, et de lui imposer au moins l’inaction. Quand Frédéric fut détrompé, il n’était plus temps : Apraksine avait pris Memel et infligé à l’armée prussienne une sanglante défaite (à Gross-Jägersdorf, août 1757). Mais l’illusion dura deux ans, pendant lesquels Williams, appelant toujours Catherine « sa chère amie », la faisait à son gré changer de sentiments pour ou contre le roi de Prusse, se vantait de recevoir d’elle des avis, équivalant à une trahison de secrets d’État, finissait par infliger à cette princesse russe le masque d’un espionnage vulgaire au profit d’une puissance avec laquelle la Russie était en guerre !

Quel fut, en réalité, le rôle de Catherine pendant cette époque, une des plus tourmentées de son existence, il est malaisé de l’établir avec une entière certitude. Williams, ceci est certain, trompait Frédéric et se faisait illusion à lui-même. Les historiens allemands sont d’accord pour accuser le cabinet anglais d’y avoir ajouté du sien, en retouchant les dépêches du présomptueux ambassadeur, dont le cabinet de Berlin recevait communication. Dans une circonstance particulière, Williams paraît avoir poussé ses préoccupations d’illusionniste diplomatique jusqu’à inventer de toutes pièces une démarche et une lettre de Catherine, qui ne furent jamais faite ni écrite par elle[8]. Il n’en est pas moins certain que les prévenances de Williams et les hommages de Poniatowski ne permettaient guère à la grande-duchesse de rester entièrement désintéressée dans cette crise redoutable, ou même indifférente pour les intérêts anglais. Les reçus que le banquier Wolff continuait à accepter sur les ordres de l’envoyé britannique avaient bien leur éloquence. Mais, d’autre part, les avances de Bestoujef n’étaient pas non plus pour être méprisées par Catherine ; or le chancelier, que Frédéric n’avait pas réussi à corrompre, entendait qu’on exécutât loyalement le pacte d’alliance conclu avec l’Autriche. Tout cela dut entraîner l’élève politique de Montesquieu et de Brantôme à bien des démarches hasardeuses et peut-être contradictoires.

D’ailleurs, ce qu’elle ne faisait pas, Poniatowski le faisait ou avait l’air de le faire pour elle, et ce Polonais commençait à être terriblement remuant. Il le fut bientôt tellement qu’il passa, aux yeux des cours alliées de Vienne et de Versailles, pour le pire ennemi qu’elles eussent à Pétersbourg et pour un homme dont il fallait se débarrasser à tout prix. Le caractère point officiel du personnage paraissait rendre la besogne facile. On s’y employa avec ardeur. Mais on se heurta à une résistance inattendue : on avait compté sans l’amour. Williams lui-même fut plus aisément délogé d’un poste où il paraissait servir autant et plus la Prusse que l’Angleterre elle-même. Il dut partir en octobre 1757. Poniatowski resta. Mais Catherine fut ainsi amenée à se découvrir entièrement et à se livrer toute à ce champ clos de la politique, qui lui avait été si expressément interdit.

Ajoutons que le début qu’elle y faisait ne promettait rien de très bon. Pour son coup d’essai, elle mésusait notoirement d’une influence nouvellement acquise, s’en servant dans un intérêt personnel, inavouable, et directement opposé, à certains égards, aux intérêts de sa patrie d’adoption comme les comprenaient ceux qui en avaient la garde. Elle était entrée dans la politique par l’amour ; l’amour l’y suivait et la tenait. Cet épisode de sa vie est trop décisif pour que nous n’y insistions pas.

 

III

Poniatowski avait plu à Catherine parce qu’il parlait la langue de Voltaire et aussi celle des héros de mademoiselle de Scudéry. Il gagna la faveur du grand-duc en se moquant du roi de Pologne et de son ministre, ce qui était rendre un hommage indirect à Frédéric. Il ne fit guère d’autres conquêtes à Pétersbourg. Élisabeth le voyait d’un mauvais œil, et se montrait disposée à céder aux instances de la cour de Saxe, qui réclamait son renvoi. À quel titre faisait-il partie du personnel de l’ambassade anglaise, n’étant ni anglais ni diplomate ? Pourquoi, n’étant rien, prétendait-il jouer un rôle ? L’argument était de mince valeur. Des personnages plus énigmatiques encore et des agents diplomatiques moins autorisés fourmillaient alors dans toutes les cours de l’Europe. Celle de Pétersbourg ne faisait pas exception. D’Éon venait d’y arriver. Poniatowski dut cependant s’éclipser momentanément. Catherine le laissa partir, ayant l’assurance qu’il reviendrait. Il revint trois mois plus tard, avec le titre officiel de ministre du roi de Pologne. C’était un tour de Bestoujef, qui persistait à vouloir se rendre agréable.

Se sentant désormais un terrain plus solide sous les pieds, le Polonais n’hésita pas à en profiter pour se démener de plus belle, faisant les affaires de ses oncles, les Czartoryski, au détriment de celles de son maître, le roi de Pologne, et celles de son ami Williams, au bénéfice du roi de Prusse. Fréquemment Catherine appuyait ses démarches, apostillait les lettres qu’il adressait à Bestoujef. Quand son intervention ne paraissait pas ouvertement, elle était sous-entendue, et cela revenait au même. Ce fut bientôt un nouveau concert de plaintes de la part des envoyés de France et d’Autriche. Un instant, Douglas, le lieutenant diplomatique du marquis de L’Hôpital, crut entrevoir la possibilité d’une entente avec la jeune cour et conséquemment avec Poniatowski lui-même. Après quelques incertitudes et quelques résistances, le marquis de L’Hôpital se rangeait, lui aussi, à cet avis, et renonçait à faire opposition au séjour du diplomate polonais dans la capitale du Nord. Mais à ce moment même, un désaccord violent éclatait entre les ayants cause de la politique française à Pétersbourg et son représentant à Varsovie, le comte de Broglie. Celui-ci continuait à réclamer à cor et à cri le renvoi de Poniatowski. Hélas ! c’était la politique française elle-même et son influence en Orient qui sombrait ainsi dans un conflit irréductible d’idées et de principes opposés !

En septembre 1757, Douglas s’était rendu à Varsovie, et, dans une suite de conférences tenues avec le comte de Broglie, il s’était appliqué à le convaincre de la nécessité d’un changement radical de front par rapport à la défense des intérêts français dans l’est de l’Europe. À ses yeux, le traité de Versailles, ayant déterminé l’entrée de la France dans le système d’alliances dont la Russie et l’Autriche faisaient partie, devait avoir pour conséquence la rupture des anciennes liaisons du roi soit avec la Porte, soit avec la Pologne. Le gain d’une amitié puissante à Pétersbourg compenserait la perte d’influence qu’on subirait à Varsovie et à Constantinople. C’était poser nettement le problème, et seule cette façon d’entendre les choses avait fait entrevoir à Douglas et au marquis de L’Hôpital la possibilité de désarmer l’hostilité de la jeune cour, voire de s’assurer le concours de Poniatowski. Du moment où ils se prononçaient pour une entente franche et entière avec la Russie, le neveu des Czartoryski, occupé à faire prévaloir à Pétersbourg le programme russophile de ses oncles, devenait leur associé naturel[9].

Mais le comte de Broglie n’était nullement disposé à adopter de telles vues. Quant à ceux à qui il appartenait de fixer à cet égard sa ligne de conduite, ils n’étaient simplement pas en mesure d’avoir sur cet objet, comme sur beaucoup d’autres, une vue quelconque, suffisamment claire et nettement arrêtée. Ceux qui présidaient alors en France à la direction des relations extérieures du pays, et nous entendons non seulement les directeurs anonymes de la politique occulte de Louis XV, les détenteurs du « secret royal », mais aussi les ministres officiels, qu’ils s’appelassent Rouillé, l’abbé de Bernis ou Choiseul, prétendaient au contraire, quoique dans une mesure inégale, concilier les choses les plus inconciliables, le changement de système avec l’immuabilité des principes, la coopération des armées russes contre un ennemi commun avec la conservation de l’ancienne clientèle turque, polonaise ou suédoise, une avance faite à un avenir obscurément entrevu avec la fidélité au passé. S’il y avait une divergence d’opinions, à cet égard, entre les deux pouvoirs dirigeants, entre le cabinet ministérial, comme on disait alors, et l’officine mystérieuse où s’élaboraient des dépêches souvent contradictoires, elle ne portait guère que sur une question de mesure. Sans doute, alors que d’un côté on s’obstinait à ne voir en la Russie qu’un élément barbare, avec lequel aucun accord n’était de mise et qu’il fallait songer seulement à refouler en Asie, on inclinait au contraire, de l’autre côté, à envisager dans le redoutable empire créé par Pierre le Grand un allié sinon très désirable, du moins possible et peut-être nécessaire pour un avenir plus ou moins éloigné, une puissance en tous les cas avec laquelle il fallait compter et à laquelle il convenait de faire quelques concessions, même sur les bords de la Vistule. Mais on s’entendait de part et d’autre pour limiter ces concessions. Plus d’un siècle devait s’écouler avant qu’une suite de cruelles déceptions, d’efforts stériles, de désastres partagés, hélas !, par ces clients malheureux dont on ne voulait pas faire le sacrifice et qu’on sacrifiait quand même à une illusion commune, fit enfin reconnaître le vice capital d’une semblable conception des choses et d’un pareil programme. On persista en attendant dans l’extraordinaire résolution de protéger Polonais, Turcs ou Suédois contre les Russes, tout en s’alliant avec la Russie. Quant au comte de Broglie, il en était arrivé, après un long séjour en Pologne, à solidariser entièrement, nous dirions presque à confondre les intérêts de la France non plus même avec ceux de la Pologne, mais avec ceux d’un des partis s’agitant au sein de la République, et ce parti était précisément en guerre avec l’influence russe et avec la puissante « famille » des Czartoryski qui voulait faire triompher cette influence et triompher avec elle[10].

Il en résulta que l’ambassadeur du roi, à Varsovie, reçut, en octobre, des ordres à la fois officiels et secrets de presser quand même le rappel du comte Poniatowski, et qu’il s’y appliqua avec toute son ardeur. En novembre, c’était chose faite. Brühl avait cédé. « Le coup est porté, écrivait le marquis de L’Hôpital à l’abbé de Bernis, il faut le soutenir. » Mais il ajoutait que la chose s’était produite pour le moins beaucoup trop brusquement. « Il en résultera, disait-il, un vif ressentiment contre moi du chancelier Bestoujef et une rancune amère du grand-duc et de la grande-duchesse… Je ne puis m’empêcher de vous confier que je trouve que M. le comte de Broglie a mis dans tout ceci une chaleur et une passion beaucoup trop vives à mon gré. Il s’est fait un point d’honneur envers son parti [sic] de donner ce dégoût aux Poniatowski et aux Czartoryski. Enfin, c’était son impegno. » En général, L’Hôpital trouvait que le comte de Broglie, « accoutumé à primer », le prenait un peu trop haut avec un collègue et agissait avec lui plus en ministre des Affaires étrangères qu’en ambassadeur. Ce diplomate autoritaire se permettait aussi des plaisanteries que son collègue jugeait déplacées. Il avait écrit à d’Éon : « Vous serez peut-être étonné du rappel de M. Poniatowski ; renvoyez-le-nous bientôt ; j’ai un désir inexprimable de le revoir pour lui faire mon compliment sur le succès de ses négociations. »

Mais Poniatowski ne partit pas. Il commença par faire le malade, retardant ainsi de semaine en semaine et de mois en mois son audience de congé. Et, en attendant, un événement survenait, qui changeait du tout au tout la situation des affaires et la position des adversaires sur le champ de bataille européen. La France, qui la veille pouvait parler sinon en maître, du moins avec la chance d’être écoutée respectueusement aussi bien à Pétersbourg qu’à Varsovie, dut aussitôt baisser de ton.

Cet événement s’appelait Rossbach (5 novembre 1757).

Il n’était plus question pour le cabinet de Versailles d’imposer ses volontés. La grande-duchesse fit sentir plus résolument les siennes au chancelier Bestoujef. Celui-ci invoquant les ordres du Premier ministre du roi de Pologne, qui rappelaient quand même Poniatowski, mis en retrait d’emploi : « Le Premier ministre du roi de Pologne se privera de pain pour vous être agréable », répliquait-elle vertement. Bestoujef faisait-il valoir la nécessité de ménager sa propre situation, elle n’hésitait pas à répondre : « Personne ne vous attaquera si vous faites ce que je veux. » On voit qu’avec une haute idée de la prépondérance de la Russie, acquise au prix de l’effacement actuel de la France, une idée non moins élevée de sa propre importance était venue à la future impératrice. C’était aussi une conséquence de Rossbach.

Et l’événement se chargea de justifier cette double appréciation. Brühl, le ministre saxon, se priva effectivement de pain pour plaire au chancelier de toutes les Russies : Poniatowski reçut l’ordre de rester à son poste, et les choses reprirent leur cours antérieur. Seulement le marquis de L’Hôpital renonça, une fois pour toutes, à ses velléités d’accommodement avec un état de choses sur lequel il cessait d’avoir la moindre prise. Il n’essaya plus de remonter le courant et « regarda couler l’eau ». Il ne chercha même pas à entretenir des relations quelconques avec la jeune cour, où il apercevait « une petite mer fort orageuse » et remplie d’écueils.

Ce fut Poniatowski lui-même qui se chargea, six mois plus tard, de donner au comte de Broglie une satisfaction que celui-ci désespérait sans doute déjà d’obtenir. Se rendre impossible à Pétersbourg, après tout ce qu’il y avait fait, ne paraissait pas pour lui chose facile. Il y réussit. L’aventure a été racontée diversement ; nous nous en tiendrons au récit du héros principal, qui se trouve d’ailleurs confirmé, à quelques détails près, par le témoignage du marquis de L’Hôpital[11].

Le grand-duc n’avait pas encore dit son mot au sujet du séjour du diplomate polonais en Russie et des liaisons qu’il y entretenait. Il est vrai qu’il se trouvait absorbé par une passion nouvelle : Élisabeth Vorontsof, la dernière de ses maîtresses, venait d’entrer en scène. Une intervention de sa part demeurait cependant parmi les éventualités possibles, sinon probables. Elle se produisit au mois de juillet 1758. Sortant au petit matin du château d’Oranienbaum, Poniatowski fut arrêté par un des piquets de cavalerie que Pierre entretenait autour de sa résidence comme en temps de guerre. Il portait un déguisement. On lui mit sans façon la main au collet et on le conduisit devant le grand-duc. Pierre insista pour savoir la vérité — celle-ci ne paraissant pas l’inquiéter en elle-même. Il assurait que « tout pouvait s’arranger », à condition qu’il fût mis au courant. Le mutisme auquel le prisonnier se crut obligé l’exaspéra. Il en conclut que c’était à lui, personnellement, que ce visiteur nocturne en voulait. Il crut ou fit semblant de croire sa vie menacée. Sans la présence d’esprit d’un compatriote, récemment arrivé à Pétersbourg dans la suite du prince Charles de Saxe[12], Poniatowski risquait de payer cher son imprudence. Mais le grand-duc n’en parla pas moins, pendant quelques jours, de faire un mauvais parti à cet étranger qui s’avisait de vouloir tromper la vigilance de ses avant-postes. Il fit si bien que Catherine, effrayée, se résigna à un gros sacrifice : Élisabeth Vorontsof reçut de sa part des avances et des politesses qu’elle n’avait jamais osé espérer. Poniatowski s’empressa, de son côté, auprès de la favorite, se fit suppliant.

—      Il vous serait si facile de rendre tout le monde heureux, lui glissa-t-il à l’oreille, pendant une réception de cour.

Élisabeth Vorontsof ne demandait pas mieux. Ce même jour, ayant parlé en conséquence au grand-duc, elle introduisit brusquement Poniatowski dans la chambre de Son Altesse.

— N’es-tu pas un grand fou, s’écria Pierre en l’apercevant, d’avoir tant tardé à me prendre pour confident !

Et d’expliquer en riant qu’il ne se souciait en aucune façon d’être jaloux ; les précautions prises autour d’Oranienbaum n’étaient que pour la sûreté de sa personne. À ce moment, Poniatowski se souvint qu’il était diplomate : il se confondit en compliments sur les dispositions militaires de Son Altesse, dont il avait appris à connaître l’habileté, à ses dépens. La bonne humeur du grand-duc en augmenta.

— Puisque nous voilà bons amis, dit-il, il manque encore quelqu’un ici.

« Sur cela », raconte Poniatowski (nous citons textuellement le passage correspondant des Mémoires), « il passe dans la chambre de sa femme, la tire du lit, ne lui laisse pas le temps de mettre ses bas, et point de souliers et passer une robe de Batavia, sans jupon, et dans cet état nous l’amena, lui disant en me montrant : « — Eh bien, le voilà, j’espère qu’on sera content de moi[13]. »

On soupa gaiement, on ne se sépara qu’à quatre heures du matin, et, sur la demande des intéressés, Élisabeth Vorontsof poussa la complaisance jusqu’à faire une démarche personnelle auprès de Bestoujef pour le convaincre que la présence de Poniatowski à Pétersbourg avait cessé de déplaire au grand-duc. La fête fut recommencée les jours suivants, et, pendant quelques semaines, cet étonnant ménage à quatre connut les jours les plus heureux.

« J’allais souvent à Oranienbaum », écrit encore Poniatowski, j’arrivais le soir, je montais par un escalier dérobé dans l’appartement de la grande-duchesse ; j’y trouvais le grand-duc et sa maîtresse ; nous soupions ensemble ; après quoi le grand-duc emmenait sa maîtresse, nous disant : — Ah çà, mes enfants, vous n’avez plus besoin de moi. — Et je restais tant que je voulais. »

Mais le bruit de l’aventure se répandit à la cour, et, si peu de disposition qu’on y eût à la sévérité dans cet ordre de choses, il fit scandale. Le marquis de L’Hôpital crut aussitôt de son devoir d’en profiter pour renouveler ses instances au sujet du renvoi de l’inquiétant Polonais. Il eut gain de cause cette fois. Poniatowski dut partir. Élisabeth avait compris que la réputation de son neveu et héritier était en jeu. Deux années plus tard, le baron de Breteuil eut mission d’effacer l’impression produite sur l’esprit de Catherine par ce pénible dénouement. Il ne réussit qu’à moitié. Il est vrai que, comme il réunissait en lui la qualité de représentant officiel de la politique française avec celle d’agent secret de la politique occulte, il avait aussi double rôle à jouer, et, tout en assurant la grande-duchesse « que Sa Majesté Très Chrétienne non seulement ne formerait aucune opposition au retour du comte Poniatowski à Pétersbourg, mais qu’elle serait même disposée à concourir au succès des mesures qu’il croirait devoir prendre pour engager le roi de Pologne à le charger de nouveau de ses affaires », il devait aussi, « sans choquer ouvertement les sentiments de la grande-duchesse, éviter de se prêter à ce qu’elle désire ».

Le dualisme extravagant auquel avait abouti et dans lequel se complaisait alors en France la fantaisie du souverain, aux prises avec l’exercice des charges sérieuses de la souveraineté, se traduisait éloquemment dans cette comédie. Catherine n’en fut pas dupe. S’étant procuré non sans peine un entretien particulier avec la grande-duchesse, Breteuil recueillit bien de sa bouche quelques paroles flatteuses : « J’ai été élevée pour aimer les Français, lui dit-elle, j’ai eu longtemps un goût de préférence pour eux ; c’est un sentiment que vos services me rendront. » « Je voudrais, écrivait le baron à la suite de cette entrevue, rendre le feu, l’adresse et l’effronterie que madame la grande-duchesse a mis dans cette conversation. » Mais il ajoutait mélancoliquement : « Tout cela ne signifie et ne signifiera peut-être jamais que l’excès de sa passion contrariée. »

Il voyait juste. Poniatowski ne devait plus revenir à Pétersbourg — sinon trente-cinq ans plus tard, comme roi détrôné. Bientôt, absorbée par d’autres préoccupations, distraite aussi par d’autres amours, Catherine allait se désintéresser elle-même du succès des démarches tentées encore par lui et par d’autres pour cet objet. Mais le levain de rancune contre la France devait persister dans son cœur. D’autant qu’en renonçant à revoir son Polonais, elle ne cessait pas pour cela de penser à lui. La fidélité, ou du moins une certaine fidélité, assez bizarre par moments, il faut en convenir, était dans son caractère. Comme elle avait associé la politique à l’amour, elle devait aussi faire marcher de front ses affaires de cœur avec ses autres affaires. Or, elle sut parfois — pas toujours — mettre de la suite et de la constance dans celles-ci. C’est comme cela qu’en changeant souvent d’amants, elle arriva à en aimer quelques-uns, même au-delà de l’entraînement passager du cœur ou des sens. Elle les aimait alors d’une autre manière, plus calme, mais aussi résolue, sinon plus, tranquillement, imperturbablement, comme disait plus tard le prince de Ligne. Il y aura certainement de l’effronterie encore, et même un peu de cynisme, dans le rescrit qu’elle adressera en 1763 à son ambassadeur à Varsovie, pour lui recommander la candidature du futur roi de Pologne, disant que celui-ci « avait rendu pendant son séjour à Pétersbourg plus de services à sa patrie qu’aucun autre ministre de la République ». Mais il y aura de la tendresse mêlée à une sage prévoyance dans les mesures qu’elle prendra à la même époque pour payer toutes les dettes de cet étrange candidat. En 1764, la supposition d’un mariage pouvant l’unir à l’élu de la nation polonaise, en confondant ainsi les deux empires, trouvera une créance si générale que Catherine devra recourir à d’ingénieux expédients pour rassurer des voisins prompts à s’émouvoir. Elle écrira à Obrescof, son envoyé à Constantinople, pour lui faire communiquer à la Porte la nouvelle de pourparlers imaginaires engagés par Poniatowski en vue d’une alliance avec une des premières familles de Pologne. Et, son cœur se désintéressant de plus en plus du roman ainsi poursuivi à travers la distance des temps et des lieux, sans qu’elle songe cependant à en désintéresser son esprit ou son ambition, elle ordonnera simultanément au comte Kayserling et au prince Repnine, ses représentants en Pologne, de faire en sorte qu’aussitôt après son élection Poniatowski épouse effectivement une Polonaise, ou du moins en témoigne l’intention. Toujours pour calmer les inquiétudes de la Porte, peut-être aussi pour dresser une barrière infranchissable entre le passé et le présent. Hélas ! un avenir prochain lui ôtera ce souci, creusant, au lieu et place de l’obstacle souhaité, un abîme sans fond. Voici ce que Poniatowski, devenu roi de Pologne, écrira, deux ans plus tard, à son représentant à lui près la cour de Saint-Pétersbourg, le comte Rzewuski :

« Les derniers ordres donnés à Repnine d’introduire des dissidents jusque dans la législation sont un vrai coup de foudre pour le pays et pour moi personnellement. S’il est encore possible, faites envisager à l’impératrice que la couronne qu’elle m’a procurée deviendra pour moi la robe de Nessus. J’en serai brûlé, et ma fin sera affreuse… »

L’amant d’autrefois ne sera plus à cette heure, pour Catherine, que l’exécuteur de ses hautes volontés dans un pays à moitié conquis. Elle répliquera par une note de sa main, où elle engagera ce roi improvisé, fragile ouvrage de ses mains, à laisser Repnine faire sa besogne, sinon « il ne restera à l’impératrice qu’un regret continuel d’avoir pu se tromper dans l’amitié du roi, dans sa façon de penser et dans ses sentiments ». Et Poniatowski insistant encore, elle lui enverra ce dernier et sinistre avertissement, où se laisse pressentir déjà l’étreinte brutale des Saldern, des Drevitch et des Souvorof, les futurs étrangleurs des dernières résistances nationales : « Le seul parti qui me reste est d’abandonner cette affaire à son propre sort… Je ferme les yeux sur les suites et les conséquences, flattée cependant que Votre Majesté ait pu voir assez de désintéressement dans tout ce que j’ai fait pour Elle et pour sa nation, pour ne pas me faire le reproche d’avoir cherché à élever en Pologne un but à mes armes. Elles ne seront jamais dirigées contre ceux… » Ici la plume de l’impératrice s’arrêtera ; elle avait écrit : « Ceux que j’aime » ; elle effacera ces mots, les remplaçant par : « Ceux à qui je veux du bien » ; puis elle terminera par cette phrase, où se révélera toute sa pensée, résonnant aux oreilles du malheureux Poniatowski comme le roulement du tambour avant le feu de peloton : « Comme je ne les retiendrai point quand je croirai que l’usage pourra leur en être utile. »

Nous n’évoquerons plus qu’incidemment le souvenir de cette liaison, destinée à d’aussi singuliers et tragiques retours. Elle a tenu, en effet, moins de place dans la vie de Catherine que dans celle du peuple infortuné appelé à y jouer le rôle de victime expiatoire. Après y avoir risqué sa réputation, qui ne craignait plus guère d’être compromise, et son crédit qu’elle sut pourtant en tirer intact, Catherine finit par y trouver un profit énorme. On pourrait dire que la Pologne en est morte, si les peuples n’avaient des raisons plus profondes pour vivre ou pour mourir. Il nous faut revenir maintenant à l’époque où se passaient et se terminaient les beaux jours de l’amoureuse aventure, et à cet intérieur bizarre, aux apparences de prison, de corps de garde et de petite maison, qui en abritait — peu discrètement — le mystère.

 

IV

Liée politiquement avec Williams et Bestoujef, amoureusement et politiquement avec Poniatowski, Catherine n’est plus cette recluse que nous avons connue, surveillée par des officiers de cour travestis en policiers, malmenée par son mari, terrorisée par Élisabeth. Les agents du chancelier ont été domptés un à un, et il a fini par avoir le même sort. Pierre demeure l’être grossier, extravagant et insupportable qu’il a toujours été, « une brute bizarre et bigarrée de folie », selon l’expression de Sainte-Beuve. Il lui arrive encore de se rendre odieux. Fréquemment, il se met au lit ivre mort, et entre deux hoquets il parle à sa femme de son sujet favori, c’est-à-dire de ses amours avec la duchesse de Courlande, qui est bossue, ou avec la freiline Vorontsof, qui est marquée de la petite vérole. Catherine faisant semblant de dormir, il la bourre de coups de poing et de coups de pied pour la tenir éveillée, jusqu’à ce que le sommeil finisse par s’emparer de lui. Il est presque toujours ivre et de plus en plus fou. En 1758, Catherine accouche d’une fille, la tsarevna Anna, dont la paternité est attribuée à Poniatowski. Au moment où elle se sent prise des douleurs de l’enfantement, à deux heures et demie du matin, Pierre, averti, arrive, « habillé de son uniforme de Holstein, en bottes et en éperons, son écharpe autour du corps et une énorme épée au côté ». Catherine lui demandant ce que veut dire cet accoutrement, il répond que « ce n’est que dans l’occasion qu’on reconnaît ses vrais amis, que dans cet habillement il est prêt à agir selon son devoir, que le devoir d’un officier holsteinois est de défendre selon son serment la maison ducale contre tous ses ennemis, et que, comme il croyait sa femme seule, il arrivait à son secours ». Il peut à peine se tenir sur ses jambes. Il a pourtant, nous l’avons vu, des retours plus agréables pour Catherine, des accès de bonne humeur et des complaisances accidentelles, qu’il exagère, comme le veut son naturel extravagant, mais dont sa femme tire profit. C’est, en partie, qu’il a subi peu à peu, comme les autres, sinon le charme de la grande-duchesse, du moins l’ascendant de son caractère et de son esprit. Il n’a eu que de trop fréquentes occasions de reconnaître la sagesse de ses conseils et la justesse de ses vues. Il a pris l’habitude de recourir à elle, dans toutes ses difficultés, et peu à peu dans ce cerveau obscurci l’idée s’est développée d’une supériorité qu’il devait un jour ressentir si terriblement. Au moment fatal, c’est cette idée qui, l’obsédant et le décourageant, paralysera sa défense.

« Le grand-duc, depuis longtemps, écrit Catherine dans ses Mémoires, m’appelait « Madame la Ressource », et, quelque fâché ou boudeur qu’il fût contre moi, s’il se trouvait en détresse sur quelque point que ce fût, il venait courir à toutes jambes… chez moi, pour avoir mon avis, et, dès qu’il l’avait saisi, il se sauvait derechef à toutes jambes. »

Quant à Élisabeth, épuisée par une vie déréglée, poursuivie par des terreurs qui font qu’elle ne couche jamais deux nuits dans la même chambre, et qu’on a cherché dans tout son empire un homme doué d’une résistance assez grande au sommeil pour veiller auprès de son lit sans jamais s’assoupir[14], elle n’est plus que l’ombre d’elle-même.

« Cette princesse, mande le marquis de L’Hôpital à la date du 6 janvier 1759, est tombée dans une superstition singulière. Elle reste des heures entières devant une image à laquelle elle a grande dévotion ; elle lui parle, elle la consulte ; elle vient à l’Opéra à onze heures, soupe à une heure et se couche à cinq heures. Le comte Chouvalof est l’homme à la mode. Sa famille obsède l’impératrice, et toutes les affaires vont comme il plaît à Dieu… »

Ce nouveau favori, Ivan Chouvalof, ne craint pas d’affronter la jalousie et la colère de l’impératrice en faisant sous ses yeux une cour assidue à la grande-duchesse, qui commence à attirer tous les regards. Il ambitionnerait « ce double emploi », assure le baron de Breteuil, « quelque dangereux qu’il fût ». Aussi, dès l’année 1757, le marquis de L’Hôpital s’effraye et se scandalise de voir la jeune cour (et la jeune cour, politiquement parlant, c’est Catherine) « rompre ouvertement en visière à l’impératrice, établir une cabale et un parti… ». « On prétend, dit-il, que l’impératrice a renoncé absolument à s’en offenser, et leur laisse la bride sur le cou. » À la même époque, dans une conversation à laquelle prennent part tous les ministres étrangers, la grande-duchesse, parlant à l’ambassadeur du roi de son goût pour l’équitation, s’écrie : « Il n’y a pas de femme plus hardie que moi ; je suis d’une témérité effrénée. » D’Éon, qui la voit à ce moment, la dépeint ainsi :

« La grande-duchesse est romanesque, ardente, passionnée ; elle a l’œil brillant, le regard fascinateur, vitreux, un regard de bête fauve. Son front est haut, et si je ne me trompe, il y a un long et effrayant avenir écrit sur ce front-là. Elle est prévenante, affable ; mais quand elle s’approche de moi, je recule par un mouvement dont je ne suis pas le maître. Elle me fait peur. »

Elle se fait craindre, en effet, et elle fascine un cercle de plus en plus étendu de personnes, qui deviennent les esclaves de sa volonté, de son ambition, de ses passions enfin, de jour en jour plus ardentes. Aussi n’est-ce pas seulement dans le domaine de la politique qu’elle prend, dès à présent, ses coudées franches, et si par un côté la jeune cour ressemble à une mer orageuse, ainsi que le veut le marquis de L’Hôpital, le baron de Breteuil lui découvre sans doute aussi une ressemblance avec les environs du Parc aux cerfs. La licence est d’ailleurs partout à l’ordre du jour pendant ces dernières années du règne d’Élisabeth. En mars 1755, le résident saxon, Funcke, rend compte de la représentation au théâtre impérial d’un opéra en russe : Céphale et Procris. Élisabeth assiste au spectacle, le grand-duc également et toute la cour — et c’est précisément la cour avec ses mœurs dépravées qui se trouve mise en scène, dans une suite de tableaux d’un réalisme si répugnant que l’honnête Funcke se dit obligé de tirer le rideau sur ces turpitudes. C’est à la même année que se rapporte dans les Mémoires de Catherine l’épisode suivant qui ouvre un chapitre nouveau dans l’histoire de sa vie intime : celui des sorties nocturnes, rendant désormais entièrement illusoire le semblant de surveillance encore exercé autour de sa personne. Au cours de l’hiver, Léon Narychkine, qui, fidèle à ses inspirations bouffonnes, a pris l’habitude de miauler comme un chat à la porte de la grande-duchesse pour annoncer sa présence et demander l’entrée, fait entendre un soir le signal familier, au moment où Catherine est sur le point de se mettre au lit. Introduit, il lui propose d’aller voir la femme de son frère aîné, Anna Nikitichna, qui est malade. « Quand ? » « Cette nuit. » « Vous êtes fou ! » « J’ai toute ma tête, et rien n’est plus facile. » Là-dessus il explique son projet et les précautions qu’il a imaginées : on passera par l’appartement du grand-duc, qui ne s’apercevra de rien, étant attablé avec quelques aimables soupeurs et soupeuses, à moins qu’il ne soit déjà sous la table. Aucun risque à courir. Il fait si bien que Catherine n’hésite plus. Elle se fait déshabiller et coucher par la Vladislavova, en même temps qu’elle ordonne à un Kalmouk qu’elle a auprès d’elle et qu’elle a dressé à une obéissance aveugle de lui préparer des vêtements masculins. La Vladislavova renvoyée, elle se lève, et la voilà partie au bras de Léon Narychkine. On arrive sans encombre chez Anna Nikitichna, que l’on trouve en bonne santé et en joyeuse compagnie. On s’amuse à merveille et on se promet de recommencer. On recommence en effet. Poniatowski, bien entendu, est de la fête. Parfois on revient à pied par les rues mal hantées de Pétersbourg. Puis, l’hiver devenant plus rigoureux, on avise au moyen de renouveler ces plaisirs sans exposer la grande-duchesse à l’épreuve des nuits inclémentes, et la joyeuse compagnie finit par se transporter chez elle, dans sa chambre à coucher, toujours à travers l’appartement du grand-duc qui ne devient pas plus clairvoyant.

Après ses secondes couches, les nuits ne suffisant plus à Catherine, elle s’arrange pour recevoir dans la journée quand, qui et comme il lui plaît. Elle a eu, on s’en souvient, à souffrir du froid lors de sa première grossesse ; elle en prend prétexte pour se bâtir à côté de son lit, au moyen d’un assemblage d’écrans, une sorte de réduit intime, où elle prétend être à l’abri des vents coulis. Quand ceux qui entrent dans sa chambre sans être initiés au mystère de cette retraite demandent ce qu’elle peut bien cacher, on leur répond : « C’est la chaise percée. » En attendant, Catherine y donne fréquemment l’hospitalité à des visiteurs de choix comme Léon Narychkine ou le comte Poniatowski. Celui-ci arrive et s’en va affublé d’une perruque blonde qui le rend méconnaissable, et si on l’arrête au passage en demandant : « Qui va là ? », il répond : « Le musicien du grand-duc. » Le « cabinet », fruit de l’esprit inventif de Catherine, est si ingénieusement aménagé que Catherine peut, sans quitter son lit, se mettre en communication avec ceux qui s’y trouvent, ou, en tirant un des rideaux du lit, les dérober à tous les regards. C’est ainsi qu’ayant auprès d’elle, derrière ce rideau protecteur, les deux Narychkine, Poniatowski et quelques autres compagnons, Sieniavine, Ismaïlof, elle reçoit le comte Pierre Chouvalof, qui vient chez elle de la part de l’impératrice et qui s’en va convaincu qu’il a trouvé la grande-duchesse seule. Chouvalof parti, Catherine se déclare en proie à une faim terrible, se fait apporter six plats, et, les domestiques renvoyés, elle donne à souper à ses amis. Puis elle joue de nouveau du rideau, et, rappelant les domestiques pour leur faire emporter les plats vides, elle jouit de leur ébahissement devant cette voracité extraordinaire.

Nul doute que ses demoiselles d’honneur ne soient au fait de ces prouesses. Mais elles ont mieux à faire que de s’en émouvoir. Elles ne manquent pas non plus de visiteurs diurnes et nocturnes. Pour arriver à leurs appartements, il faut, il est vrai, passer par celui de leur gouvernante, madame Schmidt, ou celui de la princesse de Courlande, directrice honoraire de l’établissement. Mais madame Schmidt, malade presque toujours la nuit des indigestions qu’elle se donne dans la journée, laisse généralement le passage libre. Et quant à la princesse de Courlande, il suffit d’être bel homme et de payer péage en passant. Nous avons vu ce qui en est du grand-duc. Pourtant, à la nouvelle de la seconde grossesse de sa femme, Pierre a un mouvement d’humeur. Il ne se souvient pas d’y avoir été pour quelque chose. « Dieu sait où elle les prend ! grommelle-t-il en pleine table. Je ne sais pas trop si cet enfant est à moi et s’il faut que je le prenne à mon compte. » Léon Narychkine, qui est présent, se hâte de rapporter le propos à Catherine. Elle ne se montre nullement effrayée : « Vous êtes des enfants, dit-elle en haussant les épaules. Allez le trouver, parlez haut et exigez de lui sur l’heure un serment comme quoi il n’a pas couché depuis quatre mois avec sa femme. Après quoi vous vous déclarerez prêts à porter le fait à la connaissance du comte Alexandre Chouvalof, le grand inquisiteur de l’Empire. » Elle appelait ainsi le chef de la terrible « chancellerie secrète », qui, de nos jours, a été remplacée par la fameuse 3e section. Léon Narychkine exécute fidèlement la commission. « Allez au diable ! » lui répond le grand-duc, dont la conscience n’est pas tranquille.

Malgré la belle assurance dont elle fait preuve en cette occasion, l’incident ne laisse cependant pas d’inquiéter Catherine. Elle y voit un avertissement et comme un commencement d’hostilités dans la lutte décisive à laquelle elle se prépare depuis quelque temps déjà, poussée par le flot montant des appétits de jouissance et de domination qu’elle sent sourdre en elle. Mais elle accepte le défi. C’est à ce moment, s’il faut l’en croire, qu’elle prend la résolution de « suivre une voie indépendante », et l’on devine où vont dans sa pensée ces paroles si simples. La déchéance et l’agonie de Pierre III dans la sinistre maison de Ropcha sont au bout du chemin qu’elle a choisi. Mais c’est à ce moment aussi que se déchaîne la crise qui la met en quelques heures et pour quelques mois en face du néant, de la ruine possible de toutes ses espérances et de toutes ses ambitions.

 

V

Le 26 février (14 du style russe) 1758, le chancelier Bestoujef était arrêté. En même temps, le feld-maréchal Apraksine, commandant de l’armée envoyée en Prusse contre Frédéric, était destitué et mis en jugement. Ces deux événements, sans avoir, au fond, la même cause, paraissaient solidaires l’un de l’autre aux yeux du gros public. On sait ce qui s’était passé au cours de la dernière campagne. La prise de Memel et la victoire de Gross-Jägersdorf, remportée par Apraksine en août 1757, avaient transporté de joie les alliés de la Russie et éveillé parmi eux les plus grandes espérances. On voyait déjà Frédéric perdu, réduit aux abois, demandant grâce. Soudain, au lieu de pousser en avant et de profiter de ses avantages, l’armée victorieuse avait abandonné ses positions et battu en retraite avec une telle précipitation qu’il sembla que les rôles fussent renversés et que les troupes de Sa Majesté Prussienne, au lieu d’avoir essuyé un échec sanglant, eussent triomphé une fois de plus. Un grand cri d’indignation s’éleva dans le camp des adversaires de Frédéric. Évidemment Apraksine avait trahi. Mais pourquoi ? On le savait ami intime de Bestoujef. On sut bientôt, de plus, que la grande-duchesse lui avait écrit à plusieurs reprises par l’entremise et sur les instances du chancelier. Il n’en fallait pas davantage. Évidemment le feld-maréchal avait obéi à un plan concerté entre les amis anciens ou nouveaux de la Prusse et de l’Angleterre. Bestoujef, acheté par Frédéric, avait entraîné la grande-duchesse que sa liaison avec Williams et Poniatowski ne rendait que trop portée à suivre cette voie, et à eux deux ils avaient amené le général victorieux à sacrifier sa gloire, les intérêts de la cause commune et l’honneur de son drapeau. En France surtout on n’en douta pas. Le comte de Stainville, ambassadeur du roi à Vienne, fut chargé de proposer une démarche commune auprès d’Élisabeth pour demander le renvoi de Bestoujef. Kaunitz pourtant voulut réfléchir et finalement déclina la proposition. Il avait dans l’intervalle reçu de Saint-Pétersbourg des avis qui innocentaient Bestoujef et Catherine. Le représentant de la cour de Vienne à Pétersbourg, Esterhazy, ne les croyait pas coupables. Le marquis de L’Hôpital était seul à soutenir l’accusation. Il la soutint jusqu’au bout. Au cours de l’enquête ouverte contre l’ex-chancelier, il écrivait encore :

« Ce Premier ministre avait trouvé les moyens de séduire le grand-duc et la grande-duchesse au point de gagner le général Apraksine, pour empêcher ce général d’agir aussi vivement et aussi promptement qu’il en recevait les ordres de l’impératrice. Ces menées se sont faites sous les yeux de Sa Majesté ; mais comme sa santé était alors très équivoque, elle en était uniquement occupée, tandis que toute la cour pliait sous les volontés du grand-duc et surtout de la grande-duchesse, qui était gagnée et séduite par l’esprit du chevalier Williams et par l’argent de l’Angleterre, que cet ambassadeur lui faisait passer par le canal de Bernardi, son joaillier… qui a tout avoué. La grande-duchesse a eu l’indiscrétion, pour ne pas dire la témérité, d’écrire une lettre au général Apraksine, par laquelle elle le dispensait du serment qu’il lui avait fait de ne point faire agir l’armée, et lui donnait la permission de la mettre en activité. M. de Bestoujef ayant un jour montré cette lettre en original à M. de Bucow, lieutenant général de l’impératrice-reine, qui est venu à Pétersbourg pour hâter les opérations de l’armée russe, cet officier général se fit un devoir de l’aller dire aussitôt à M. de Voronzof, au chambellan Schwalof et à M. le comte Esterhazy. Voilà le premier pas qui a entraîné la chute de M. de Bestoujef. »

Il est à peu près certain aujourd’hui que si la conduite du chancelier, comme celle de Catherine, fut assez équivoque en cette circonstance, ils n’ont été pour rien ni l’un ni l’autre dans la retraite de l’armée commandée par le feld-maréchal Apraksine. Catherine a pris soin elle-même de se laver et de laver son prétendu complice de tout soupçon à cet égard, et elle l’a fait à une époque où un aveu ne lui aurait pas coûté beaucoup. Les mouvements prescrits à l’armée russe après la victoire de Gross-Jägersdorf l’ont été à la suite et sur l’avis de trois conseils de guerre, tenus le 27 août et les 13 et 28 septembre. Le général Fermor, qui succéda à Apraksine dans le commandement, avait pris part à ces conseils et avait opiné pour la retraite. L’armée mourait de faim, et Apraksine avait prévu qu’il en serait ainsi. Les partisans de l’alliance autrichienne avaient poussé à la marche en avant sans songer aux approvisionnements. Dans l’entourage d’Élisabeth on avait aussi crié étourdiment : « À Berlin ! À Berlin ! » Mais on jugea utile de donner satisfaction aux clameurs du parti austro-français, en sacrifiant le maréchal. Quant à Bestoujef, sa perte était résolue depuis longtemps, et la disgrâce d’Apraksine ne fit que servir de prétexte pour hâter la sienne. Les ennemis du chancelier avaient fini par avoir vent du projet rédigé par lui pour associer éventuellement Catherine au gouvernement de l’Empire. Ils insinuèrent à Élisabeth qu’on trouverait dans les papiers du ministre des pièces intéressant la sûreté de sa couronne. Cela la décida.

On juge de la terreur de Catherine à l’annonce du redoutable événement. N’allait-elle pas paraître complice du ministre déchu en face d’une accusation visant un crime d’État bien caractérisé ? Ses lettres à Apraksine n’étaient rien. Mais le fameux projet dont elle avait eu communication ! quelle menace suspendait-il sur sa tête ? La prison, la torture peut-être, et après, quelle disgrâce lamentable ? Le couvent ? Le renvoi en Allemagne ? Qui sait, peut-être la Sibérie ? Un frisson passait dans ses veines. Voilà donc à quoi allaient aboutir tous ses rêves !

Mais elle se reprenait vite. À ce moment tragique, nous l’apercevons déjà se dressant d’un bond superbe et farouche à la hauteur de sa future destinée, vaillante et résolue, calme et pleine de ressources, telle, en un mot, que la montrera un avenir prochain, quand, après avoir violé la fortune et conquis le pouvoir suprême, elle saura se tailler dans les vêtements sanglants de Pierre III le plus magnifique manteau impérial que femme ait jamais porté. Son éducation est finie ; elle est en pleine possession de ses dons naturels ou acquis, d’une des plus merveilleuses organisations intellectuelles et physiques qui aient jamais été préparées pour la lutte, la conduite des affaires et le gouvernement des hommes et des choses. Elle n’a pas une minute d’hésitation. Elle fait bravement face au danger. Le lendemain de l’arrestation du chancelier est jour de bal à la cour. On célèbre les fiançailles de Léon Narychkine. Catherine paraît au bal. Elle est souriante et gaie sans affectation. L’enquête du terrible procès qui se prépare a été confiée à trois hauts dignitaires de l’Empire : le comte Chouvalof, le comte Boutourline et le prince Troubetzkoï. Catherine aborde ce dernier :

« Qu’est-ce donc que ces belles choses dont j’entends parler ? lui demande-t-elle avec enjouement. Avez-vous trouvé plus de crimes que de criminels, ou plus de criminels que de crimes ? »

Surpris par tant d’aplomb, Troubetzkoï balbutie et se confond en excuses. Lui et ses collègues ont fait ce qu’on leur a ordonné de faire. Ils ont interrogé les prétendus criminels. Quant aux crimes, ils sont encore à trouver. Un peu rassurée, Catherine va chercher plus loin un supplément d’informations.

« Bestoujef est arrêté, répond simplement Boutourline ; nous cherchons maintenant pourquoi. » Ainsi on n’a rien découvert encore, et c’est Catherine qui, en interrogeant les deux inquisiteurs choisis par Élisabeth, et en écoutant leurs réponses, a fait une découverte : elle a vu dans leur attitude embarrassée, elle a deviné dans leurs regards fuyant le sien… la peur ! Oui, la peur qu’elle inspire déjà, celle du lendemain qu’on devine sans doute dans son regard à elle. Quelques heures plus tard elle respire plus librement encore : le ministre holsteinois Stampke réussit à lui faire parvenir un billet de Bestoujef lui-même portant ces mots :

« Ne vous inquiétez pas à propos de ce que vous savez ; j’ai eu le temps de tout brûler. »

Le vieux renard ne s’était pas laissé prendre au piège. Catherine peut donc aller hardiment de l’avant. Le temps est passé où, sur le conseil de madame Kruse, une de ses dames d’honneur, elle avait pris le parti de répondre au moindre reproche qu’elle encourait de la part de l’impératrice par : Vinovata matouchka (« Je suis coupable, petite mère »), ce qui produisait, paraît-il, un merveilleux effet. Le marquis de L’Hôpital, dont elle prend l’avis, sans doute pour lui donner le change sur ses intentions, a beau l’engager à faire amende honorable auprès de la souveraine. Elle y pense bien, vraiment ! Pour commencer, se servant de Stampke, de Poniatowski, de son valet de chambre Chkourine, elle noue et entretient une correspondance active avec Bestoujef et les autres prisonniers englobés dans l’accusation dirigée contre lui : le joaillier Bernardi, le maître de langue russe Adadourof et Ielaguine, un ami de Poniatowski. Un petit domestique qu’on a laissé à l’ex-chancelier va déposer et prendre les billets dans un tas de briques converti en boîte aux lettres, et qui sert d’ailleurs à un double emploi, car la correspondance amoureuse avec Poniatowski passe aussi par cette voie. Le Polonais lui indique-t-il un rendez-vous pour le soir à l’Opéra, Catherine promet d’y aller coûte que coûte. Elle a fort à faire pour tenir parole, car au dernier moment le grand-duc, ayant arrangé sa soirée et ne voulant pas que sa femme la lui dérange en emmenant ses demoiselles d’honneur, et surtout l’une d’elles, la freiline Vorontsof, s’oppose à cette sortie. Il va jusqu’à contremander les ordres que la grande-duchesse a donnés et défendre qu’on attelle pour elle. Catherine saisit la balle au bond : elle ira au théâtre ; elle ira à pied, s’il le faut ; mais auparavant elle écrira à l’impératrice pour lui dénoncer les mauvais traitements dont elle est l’objet de la part du grand-duc, et pour lui demander la permission de revenir auprès de ses parents en Allemagne. Cela, le retour forcé et honteux au pays natal, à l’horizon borné, à la médiocrité, pour ne pas dire à la misère du foyer familial, c’est, on le pense bien,  ce   qu’elle   craint   le  plus   au   monde.  Où  reviendrait-elle d’ailleurs ? Son père n’est plus. Elle a pleuré sa mort en 1747. On l’avait même empêchée de la pleurer trop longtemps. On était venu lui dire au bout de huit jours que c’était assez, et que, le défunt n’ayant pas porté couronne, l’étiquette ne permettait pas un deuil d’une plus grande durée. Quant à sa mère, elle a dû elle-même quitter l’Allemagne à la suite d’un incident connu, qui a amené l’occupation du duché de Zerbst par Frédéric. En août 1757, l’abbé de Bernis avait eu l’idée d’envoyer à Zerbst un émissaire spécial, le marquis de Fraignes, « dans la vue d’inspirer à madame la grande-duchesse de Russie, par madame la princesse de Zerbst, sa mère, les sentiments convenables ». Frédéric, averti de la présence, dans son voisinage, d’un officier français, donna ordre à un détachement de ses hussards de s’en emparer. Surpris pendant son sommeil, de Fraignes fit une belle défense. Il se barricada dans sa chambre, cassa la tête, d’un coup de pistolet, au premier Prussien qui en franchit le seuil, mit la ville entière sur pied, fut délivré et conduit au château. Frédéric, qui ne voulut pas en avoir le démenti, envoya tout un corps de troupes avec du canon pour assiéger ce Français récalcitrant. De Fraignes finit par capituler. Le duché et la ville de Zerbst payèrent les frais de la guerre. Le duc régnant, qui était maintenant le frère de Catherine, se réfugia à Hambourg. Sa mère chercha un asile à Paris, où, bien qu’elle parût avoir souffert pour et un peu par la France, elle fut assez mal reçue. On craignait son goût pour l’intrigue et son esprit inquiet. On fut néanmoins assez content d’avoir en main une espèce de « gage » et un moyen d’action puissant sur l’esprit de la grande-duchesse. Mais c’est ce qui fit précisément qu’on s’effaroucha à Pétersbourg de cet événement inattendu. Sur la demande du vice-chancelier Vorontsof, L’Hôpital dut insister pour qu’on renvoyât la princesse. On lui répondit, comme il convenait, qu’on ne l’avait point fait venir, qu’on aurait même songé, si on avait été averti assez tôt, à la retenir à Bruxelles, mais qu’on ne pouvait la mettre dehors, maintenant qu’elle était là, sans offenser gravement la grande-duchesse, et même sans se faire injure à soi-même : « La France, écrivait noblement de Bernis, a toujours été l’asile des princes malheureux. La princesse de Zerbst, qui a souffert en partie à cause de son attachement pour le roi, y a plus de droit que d’autres. »

Où irait donc Catherine, si elle quittait la Russie ? À Paris ? Assurément Élisabeth ne consentirait jamais à grossir la liste des princes malheureux hospitalisés en France, en y joignant une grande-duchesse de Russie ! C’était bien assez que la mère de la grande-duchesse en fût ! Mais plus la chose paraît impossible à Catherine, plus elle s’enhardit précisément à la demander. Élisabeth, de son côté, ne se presse pas de répondre à cette mise en demeure embarrassante. Elle fait dire à la grande-duchesse qu’elle s’en expliquera de vive voix avec elle. Des jours et des semaines se passent. On poursuit l’enquête contre Bestoujef et ses prétendus complices, et, à en croire le marquis de L’Hôpital, qui suit fiévreusement la marche de l’affaire, on découvre tous les jours de nouvelles preuves de sa culpabilité, sans qu’on arrive pourtant à pouvoir dresser un acte d’accusation qui se tienne debout et permette une mise en jugement.

Enfin, Catherine l’emporte de haute lutte. Une nuit, on vient éveiller l’aumônier de l’impératrice avec la nouvelle que la grande-duchesse est au plus mal et demande à se confesser. Il y va, et se laisse convaincre de la nécessité de donner l’alarme à la tsarine. Élisabeth prend peur et consent à ce qu’on lui demande : pour rendre la santé à Catherine, il faut lui accorder une entrevue ; elle l’accorde.

Nous ne savons de cette rencontre que ce que Catherine nous en a raconté elle-même. À quarante années de distance son récit peut bien n’avoir pas été d’une fidélité absolue, et c’est une observation qui s’applique à l’ensemble de l’œuvre autobiographique à laquelle nous avons fait jusqu’à présent de nombreux emprunts et à laquelle nous ne pourrons malheureusement plus avoir recours, les Mémoires s’arrêtant à ce moment précis[15]. Nulle trace cependant d’arrangement et de souci de l’effet dans cette page ; la narration s’élève sans apprêt et sans effort apparent à l’expression dramatique la plus intense. On voit le lieu de l’entretien : la chambre de toilette de l’impératrice, vaste pièce noyée dans une demi-obscurité, car l’entrevue a lieu le soir. Au fond, ainsi qu’un autel, la table de marbre blanc, devant laquelle Élisabeth passe de longues heures, cherchant le rêve fugitif de sa beauté disparue, brille dans l’ombre avec ses lourdes aiguières et ses bassins d’or fin jetant des lueurs fauves. Dans un de ces bassins, les yeux de Catherine attirés par la tache de lumière aperçoivent un rouleau de papier, que la main de la tsarine vient sans doute de jeter là. Ce sont, elle le devine, les pièces de conviction : sa correspondance avec Apraksine et avec Bestoujef. Derrière un écran, un murmure de voix étouffées : elle les reconnaît ! Son mari est là, et aussi Alexandre Chouvalof : des témoins à charge. Enfin Élisabeth paraît, hautaine, la parole brève, le regard dur. Catherine se jette à ses pieds. Sans donner à la souveraine le temps de commencer un interrogatoire, prenant les devants, elle renouvelle la prière qu’elle lui a adressée déjà par écrit : elle veut être renvoyée chez sa mère. Sa voix a des larmes : c’est la plainte douloureuse de l’enfant que les étrangers ont maltraité et qui demande à revenir auprès des siens. Élisabeth est surprise et légèrement embarrassée.

— Comment expliquerai-je votre renvoi ? dit-elle.

— En disant que j’ai eu le malheur de déplaire à Votre Majesté.

— Mais comment ferez-vous pour vivre ?

— Comme j’ai fait avant que Votre Majesté ait daigné m’appeler auprès d’elle.

— Mais votre mère a dû fuir son foyer. Elle est à Paris, vous le savez.

— Elle s’est attiré, en effet, la haine du roi de Prusse par amour pour la Russie.

La réplique est triomphante. Chaque mot porte. L’embarras de la tsarine augmente visiblement. Elle cherche cependant à reprendre l’offensive ; elle reproche à la jeune femme son excessive fierté. Une fois, au palais d’été, elle s’est trouvée dans le cas de lui demander si elle avait mal au cou, tellement elle paraissait éprouver de difficulté à incliner la tête devant l’impératrice. L’entretien tourne ainsi à une vulgaire querelle d’amour-propre blessé. Catherine se fait plus petite et plus humble qu’un brin d’herbe. Elle n’a aucun souvenir de l’incident que Sa Majesté veut bien lui rappeler. Sans doute elle est trop sotte pour avoir compris les paroles que l’impératrice a daigné lui adresser alors. Mais ses yeux — les yeux de bête fauve dont parle d’Éon — luisent en fixant la tsarine. Pour éviter ce regard, devant lequel Troubetzkoï et Boutourline ont tremblé, Élisabeth va à l’autre bout de la salle et adresse la parole au grand-duc. Catherine prête l’oreille. Pierre profite de l’occasion pour faire le procès de sa femme, qu’il juge condamnée d’avance. En termes violents, il dénonce sa méchanceté et son entêtement. Catherine bondit :

— Oui, je suis méchante, s’écrie-t-elle d’une voix vibrante, je le suis et le serai toujours contre ceux qui se conduisent injustement avec moi. Oui, je suis entêtée avec vous, depuis que je me suis convaincue qu’on ne gagnait rien en cédant à vos caprices !…

— Vous le voyez ! dit, en s’adressant à l’impératrice, le grand-duc qui croit triompher.

Mais l’impératrice se tait. Elle a rencontré une fois de plus le regard de Catherine, elle a entendu l’éclat de sa voix, et, elle aussi, elle a eu peur. Elle essaye encore d’intimider la jeune femme. Elle lui demande d’avouer les relations coupables qu’elle a eues avec Bestoujef et avec Apraksine, de reconnaître qu’elle a écrit à ce dernier d’autres lettres que celles qui sont au dossier. Sur son refus, elle menace de faire mettre l’ex-chancelier à la question.

— Comme il plaira à Votre Majesté, répond froidement Catherine.

Élisabeth est vaincue. Elle change aussitôt de ton ; prend un air de confidence ; fait comprendre d’un geste à Catherine qu’elle ne peut lui parler à cœur ouvert en présence du grand-duc et de Chouvalof. Catherine est prompte à saisir cette indication. Baissant la voix, elle dit, dans un murmure confus, qu’elle aussi voudrait ouvrir à l’impératrice sa pensée et son cœur. Élisabeth s’attendrit et répand quelques larmes. Catherine l’imite. Pierre et Chouvalof sont atterrés. Pour mettre fin à la scène, l’impératrice s’avise de s’apercevoir qu’il est tard. Effectivement, il est trois heures du matin. Catherine se retire ; mais avant qu’elle ait pu se mettre au lit, Alexandre Chouvalof vient, de la part de l’impératrice, la prier de se rassurer et lui annoncer une nouvelle et prochaine entrevue avec Sa Majesté. Quelques jours après, c’est le vice-chancelier en personne qui lui est dépêché par Élisabeth pour lui demander de ne plus songer à retourner en Allemagne. Enfin, le 23 mai 1758[16], les deux femmes se rencontrent de nouveau et se séparent enchantées en apparence l’une de l’autre. Catherine pleure encore, mais ce sont des larmes de joie qui coulent de ses yeux « au souvenir de toutes les bontés que l’impératrice lui a témoignées ». Sa victoire est complète, décisive.

Le procès de Bestoujef traîne encore pendant près d’une année ; mais il est évident que le ressort principal de l’intrigue dirigée contre l’ex-chancelier est désormais hors d’usage. En octobre 1758, le marquis de L’Hôpital en arrive à craindre un retour en grâce du redoutable adversaire. Le mois d’avril suivant, Élisabeth se décide à terminer l’affaire par une cote mal taillée. Un manifeste dénonce au public l’iniquité du ministre perfide « qui par l’aveugle ambition de se rendre important a cherché à inspirer à l’impératrice de la méfiance sur le compte de son bien-aimé neveu et héritier le grand-duc et sa chère nièce la grande-duchesse… ». Pourtant ce grand et seul coupable, « dont les intrigues n’ont pas réussi », échappe à la peine capitale « que ses crimes portent et prononcent d’eux-mêmes ». Ses biens ne sont même pas confisqués. Il est simplement exilé dans sa terre de Goretovo. Les autres coaccusés (le feld-maréchal Apraksine étant mort au cours du procès d’une attaque d’apoplexie) bénéficient d’une indulgence égale.

« La crainte qui domine dans tous les esprits de cette nation sujette au despotisme, écrit à cette époque le marquis de L’Hôpital, donna à la grande-duchesse pour appui tous les grands seigneurs et les dames les plus intimes de l’impératrice qui cabalaient en sa faveur. Le favori, chambellan Schwalof, se mit à la tête de ce parti avec son cousin, Pierre Schwalof. Il n’y eut que le comte Woronzof et M. Alsoufiof qui restèrent fidèles à leur souveraine. Tout le reste, intimidé, lâche et perfide, en couvrant leur conduite du respect qu’ils doivent à madame la grande-duchesse, se prêtèrent à ses désirs et l’informèrent de tout ce qu’ils découvrirent des sentiments et des dispositions de Sa Majesté Impériale. »

Quant à Pierre, après s’être aventuré comme nous savons, il fut prompt à baisser pavillon. Au mois de juin 1758, Catherine en venait à exiger impérieusement de lui le renvoi de son favori Brockdorf, qui, quelques mois auparavant, allait à droite et à gauche, répétant qu’il fallait « écraser la vipère ». La « vipère », c’était Catherine. À la fin de l’année suivante, ce n’était plus la grande-duchesse, c’était son mari qui demandait à revenir en Allemagne :

« M. le grand-duc, mandait le marquis de L’Hôpital, a été indisposé depuis quelques jours. J’ai appris qu’il avait même fait demander à l’impératrice, par M. le grand chambellan, qu’il a fait venir chez lui exprès, pour le prier d’engager Sa Majesté Impériale à lui donner la permission de se retirer dans le Holstein. Cette démarche indiscrète n’est regardée de Sa Majesté Impériale que comme partant d’un cerveau malade, et ce mouvement d’humeur vient de ce que l’impératrice a pris des musiciens et des chanteurs que ce prince a à ses gages. Madame la grande-duchesse parut mardi dernier à la cour ; l’impératrice la reçut très bien, et lui fit plus d’accueil qu’à l’ordinaire. »

Quelle que fût la légèreté de Pierre, il est probable que sa mauvaise humeur avait une cause plus sérieuse. Il resta néanmoins en Russie pour y remplir sa lugubre destinée, et en ce moment cette destinée était écrite déjà. Pierre, s’il avait été plus clairvoyant, aurait pu la lire aussi dans les yeux de Catherine.

 

 

CHAPITRE II. LA LUTTE POUR LE TRÔNE

 

I. Changements dans l’entourage de Catherine. — Rupture des derniers liens qui la rattachent à sa famille et à la patrie allemande. — Séjour de la princesse de Zerbst à Paris et mort de cette princesse. — Nouvelles liaisons et nouvelles amours : l’ambassadeur anglais Keith. — Grégoire Orlof. — La princesse Dachkof. — Panine. — Les derniers moments du règne d’Élisabeth. — Qui lui succédera ? — II. Mort de l’impératrice. — Conjectures contradictoires au sujet de ses dernières dispositions. — Pierre III monte paisiblement sur le trône. — Changement brusque dans la politique extérieure. — Avances faites au roi de Prusse. — L’empereur annonce son intention de se séparer de ses alliés. — Scène faite au baron de Breteuil à un souper chez le chancelier Vorontsof. — Le jeu impérial. — « L’Espagne perdra. » — Colère du duc de Choiseul. — Signature de la paix avec la Prusse. — Réformes intérieures. — Leur signification. — Leur portée. — Comment Pierre III prépare sa perte. — Mécontentement de l’armée. — Exaspération de Catherine. — Pierre insulte sa femme en public. — « Doura ! » — Il menace de la faire arrêter. — III. Le complot révolutionnaire. — Le récit de Rulhière. — Ses invraisemblances. — Les Mémoires de la princesse Dachkof. — Ses confidences à Diderot. — Contradictions. — Insuffisance de données historiques certaines. — Probabilités. — Tentatives hasardées et mal combinées des Orlof et de la princesse Dachkof. — Rôle du baron de Breteuil. — Une « emplette » de 60 000 roubles. — Un remplaçant de La Chétardie. — Villebois. — Personne ne se doute de ce qui va arriver. — Irrésolution de Catherine. — Elle attend les événements. — Son rôle est un rôle d’attitude.

 

I

Après le départ de Williams et de Poniatowski, après la chute de Bestoujef, Catherine se trouva séparée de tous ceux avec lesquels les hasards de sa destinée l’avaient le plus rapprochée depuis son arrivée en Russie. Zahar Tchernichof ne quittait plus l’armée. Serge Saltykof résidait à Hambourg dans une sorte d’exil. En avril 1759, elle perdit sa fille. L’année suivante, sa mère mourut à Paris. On peut dire que cette dernière mort arriva à temps. La princesse de Zerbst menait depuis deux ans à Paris une vie qui ne faisait pas trop honneur à sa fille et qui lui causait de graves embarras. Sur les bords de la Seine, et même ailleurs, on commençait à parler de la comtesse d’Oldenbourg d’une façon peu édifiante. C’est sous ce nom d’emprunt que la princesse était venue en France en compagnie d’un gentilhomme français, M. de Pouilly, dont elle avait fait la connaissance à Hambourg chez son parent, M. de Champeaux, résident du roi dans cette ville, et avec lequel elle avait voyagé en Allemagne et en Hollande, sans négliger sans doute le pays du Tendre. À Paris on se sépara : M. de Pouilly alla retrouver des parents à la campagne. La comtesse d’Oldenbourg se consola en écrivant à peu près tous les jours à ce compagnon de quelques mois. Elle chercha aussi d’autres consolations. Ses lettres, dont une partie a été publiée récemment, sont vraiment charmantes. Leur éditeur, M. Bilbassov, croit que Catherine s’en est inspirée beaucoup plus que de madame de Sévigné. Il se peut qu’il ait raison.

« Souvenez-vous que je vous écrivis hier. Celle-ci, c’est par provision pour demain ou après-demain. Ainsi, insensiblement vous aurez vos volontés, et vous verrez qu’il se trouvera au bout du compte que je vous écrirai quelquefois tous les jours… Hier, représentation première du nouvel opéra : Les Fêtes d’Euterpe. Je fus en grande loge, celle du roi, avec madame de Lowendahl. Que de regards ! Quels regards ! Quelle curiosité ! On fut indulgent, je ne fus pas sifflée. Madame la duchesse d’Orléans apparut en grandissime panier-grande loge [sic]. Son air n’est point d’esprit. Elle avait été malade la veille à mourir. L’opéra est horrible : il n’a pas le sens commun, il n’y en eut jamais de tel. Je n’en aime que la Arnaud, Gelin, la Vestin et la Lyonais. Voulez-vous les paroles ? Je vous les enverrai. »

Cela est du 9 août 1758, et c’est bien la manière de Catherine dans ses pancartes adressées plus tard à Grimm. Voici encore, dans le même style, une description de Choisy, qui est curieuse : « Quel charmant rien pour le roi de France ! Mais qu’il est joli ! Quel goût ! Enfin quelle belle âme annonce la douceur, la sérénité de ce lieu et de tout ce palais ! Le cœur du monarque m’y a paru peint. Louis XIV avait doré, surchargé, entassé. Ceci est élégant, bon, point d’ostentation. C’est un riche particulier. Tout y vit. Tout est modéré. C’est un séjour enchanté créé par les Grâces, la bonté y préside, la vanité y a plié sous l’humanité. Enfin c’est Louis XV. »

Quant au fond de cette correspondance, il rappelle également celui du commerce épistolaire de Catherine avec son « souffre-douleur ». C’est le même mélange bizarre de sujets hétérogènes. La comtesse d’Oldenbourg y raconte à son ami l’histoire de Russie, pêle-mêle avec celle de ses propres déboires. Ceux-ci sont considérables. L’incognito, qu’elle a adopté, ne l’empêche pas de vouloir tenir un état de maison princier. Elle a un maréchal de cour qui s’appelle le marquis de Saint-Simon, un écuyer qui est le marquis de Folin, un chambellan, des demoiselles d’honneur, et le reste. Elle choisit pour y habiter un magnifique hôtel, celui de Chaulnes. Il lui faut une loge à l’Opéra. Tout cela coûte beaucoup d’argent. Or les revenus du duché de Zerbst ont été confisqués par Frédéric. Reste la Russie, sur laquelle, en effet, la princesse ne tarde pas à tirer des lettres de change, dont Catherine doit entreprendre d’encaisser le montant. Elles reviennent à Paris, protestées. Élisabeth ne veut pas en entendre parler. Elle ne daigne même pas répondre aux lettres éplorées de sa cousine. Catherine répond aux lettres, mais n’a guère le moyen de répondre aux demandes d’argent. La princesse a aussi à se plaindre de persécutions, sur lesquelles elle ne s’explique pas clairement dans ses lettres à M. de Pouilly, mais qui la tourmentent, dit-elle, jusqu’au point de déranger sa santé. Elle assure que « le diable n’y perd rien, et que les hommes y gagnent ». Il faut l’en croire sur parole. À la fin de 1759, elle est terriblement endettée. Catherine lui envoie, pour tout secours, quelques livres de thé et de rhubarbe. Elle ne reçoit plus ces présents. Elle meurt le 16 mai 1760. On met sous scellés sa correspondance. C’est encore un gros souci pour Catherine : elle a peur pour la réputation de sa mère ; elle a eu lieu de craindre aussi l’effet que certaines de ses lettres à elle pourraient produire, si, revenant en Russie, elles tombaient en d’autres mains que les siennes. Une intervention courtoise du duc de Choiseul arrange les choses au mieux. Les papiers de la princesse sont soumis à un examen discret, et les billets galants ou autres documents compromettants qu’on y trouve sont livrés aux flammes. Les dettes laissées par la défunte donnent plus d’embarras. Un instant Catherine court le risque de voir vendre aux enchères les meubles et les bijoux de la princesse que ses créanciers ont saisis. Pourtant, après s’être un peu fait tirer l’oreille, Élisabeth consent à payer les 4 ou 500 000 francs que le séjour à l’hôtel de Chaulnes, la loge à l’Opéra et les autres plaisirs parisiens de la comtesse d’Oldenbourg avaient engloutis.

Ainsi se brisaient les derniers liens qui rattachaient encore la fille de la princesse de Zerbst à son pays d’origine. Mais en Russie elle n’avait plus à craindre l’isolement. Williams était remplacé par Keith. Celui-ci s’appliqua, il est vrai, de préférence, à rechercher la faveur du grand-duc. Au contraire de son prédécesseur, il jugeait Pierre très suffisant pour le rôle qu’il entendait lui faire jouer : un simple rôle de rapporteur et d’espion. Pierre s’y montra parfait effectivement. Son esprit pervers lui faisait trouver un malin plaisir dans cette basse besogne. Bientôt les services qu’il rendait ainsi à l’Angleterre et à la Prusse, et auxquels Frédéric consacre un souvenir reconnaissant dans son Histoire de la guerre de Sept Ans, furent de notoriété publique à Pétersbourg. Cela n’empêcha pas d’ailleurs Keith de soigner aussi, accessoirement, la grande-duchesse et de lui prêter de l’argent, comme avait fait Williams.

Poniatowski, à son tour, fut remplacé. Au printemps de 1759 arrivait à Saint-Pétersbourg le comte Schwerin, aide de camp du roi de Prusse, fait prisonnier à la bataille de Zorndorf (25 août 1758). On le traita comme un étranger de distinction qui serait venu visiter la capitale. Pour la forme seulement, on laissait auprès de lui deux officiers chargés de la garde de sa personne. L’un de ces officiers s’était distingué particulièrement à Zorndorf. Il avait reçu trois blessures sans quitter son poste. Il possédait le courage fataliste des hommes d’Orient. Il croyait à sa destinée. Il avait raison : c’était Grégoire Orlof. Ils étaient cinq frères dans les régiments de garde. Grand comme son frère Alexis, doué d’une force herculéenne comme lui, Grégoire Orlof l’emportait sur tous par la beauté de son visage au profil régulier et doux. Il était plus beau que Poniatowski, plus beau même que Serge Saltykof : un colosse avec une adorable tête d’ange sur les épaules. Il n’avait que cela d’angélique, d’ailleurs. Peu intelligent et d’instruction nulle, menant la vie commune de ses compagnons d’armes, mais la menant à outrance, passant son temps à jouer, à boire et à courtiser la brune et la blonde ; prompt à chercher une querelle et à assommer qui lui tenait tête ; toujours prêt à payer de sa personne à défaut d’autre monnaie ; toujours disposé à mettre sa fortune au jeu sur un coup de dé, d’autant qu’il n’avait rien à perdre ; ayant l’air d’être entre deux vins même quand il se trouvait par hasard à jeun ; insatiablement avide de tous les plaisirs, éperdument disposé à courir toutes les aventures, ayant fait de la folie son état habituel, tel était celui qui allait entrer dans la vie de la future impératrice, et, associant encore la politique et l’amour, tenir pendant longtemps la seconde, sinon la première place dans son esprit et dans son cœur. La première était pour l’ambition. Il n’y avait assurément pas, dans les traits que nous soulignons, de quoi faire un héros de roman ; mais il n’y avait pas de quoi effaroucher Catherine. Elle aussi aima toute sa vie les aventures et conséquemment ne détesta pas les aventuriers. La « témérité effrénée » qu’elle s’était découverte un jour en parlant au marquis de L’Hôpital s’alliait bien à celle de Grégoire Orlof. Plus que la beauté et mieux que l’esprit, il possédait un charme qui fut pendant longtemps aux yeux de Catherine le plus puissant peut-être de tous, qui exerçait sur elle une espèce de fascination, qui la séduisit un jour chez Patiomkine et l’attacha pendant des années à la personne disgracieuse de ce cyclope borgne et louche : il avait le diable au corps.

Königsberg, où il tint garnison, conserva longtemps le souvenir de son séjour et de ses prouesses, dans tous les genres, de viveur à grandes guides. Il recommença à Pétersbourg. En 1760 il reçut le poste envié d’aide de camp du général grand maître de l’artillerie. La place était occupée par le comte P.-I. Chouvalof, cousin germain du tout-puissant favori d’Élisabeth. Cela mit Orlof en évidence. Chouvalof avait une maîtresse, la princesse Hélène Kourakine, dont la beauté faisait l’admiration de Saint-Pétersbourg. Orlof devint le rival de son nouveau chef, et l’emporta. Cela attira sur lui tous les regards, y compris ceux de Catherine. Mais il faillit payer cher son triomphe. Chouvalof n’était pas d’humeur à pardonner une semblable injure. La confiance qu’Orlof avait dans sa bonne étoile ne le trahit pas cette fois encore : Chouvalof mourut avant d’avoir eu le temps de se venger, et Catherine continua à s’intéresser aux aventures de ce jeune homme qui risquait sa tête en faisant tourner pour lui celle d’une belle princesse. Le hasard fit qu’il habita une maison située en face du palais d’hiver. Cela aida aussi à un rapprochement qui ne devait pas tarder.

Cet officier plein d’audace et de séduction était aussi, devait être un homme influent dans le milieu au sein duquel il vivait. Et ce milieu avait, devait avoir, une importance capitale pour une grande-duchesse de Russie, qui s’était déterminée à « suivre une voie indépendante ». Dans ses Mémoires, Catherine revient à plusieurs reprises sur la préoccupation qu’elle prétend avoir eue de bonne heure, et gardée constamment, de se concilier la faveur d’un élément qu’elle a reconnu devoir être le véritable et seul appui de sa fortune en Russie. Cet élément, elle l’appelle : le « public » russe. Elle s’inquiète à tout propos de ce que ce « public » dira ou pensera d’elle. Elle songe à le bien disposer pour ses intérêts. Elle voudrait faire en sorte qu’il s’habituât à compter sur elle en cas de besoin, pour qu’elle puisse de son côté compter sur lui. C’est une façon de parler qui pourrait inspirer des doutes sur l’authenticité du document où nous la trouvons consignée. À l’époque où Catherine est censée nous avoir transmis ces confidences, elle ne faisait pas seulement bon marché de cet élément qu’elle aurait prisé si haut trente ans auparavant ; elle avait eu encore le temps de s’apercevoir qu’il n’existait pas en Russie, du moins dans cette acception et avec un rôle ainsi défini. Un « public » de cette sorte, c’est-à-dire une collectivité sociale, douée d’intelligence et de volonté, susceptible de penser et d’agir en commun, où l’aurait-elle trouvée dans la Russie d’alors ? Rien de pareil ne s’offrait à sa vue. En haut, un groupe de fonctionnaires et de courtisans, hiérarchiquement asservis à tous les degrés du tchin et à tous les échelons de la bassesse humaine, qu’un regard faisait trembler, qu’un signe faisait rentrer dans le néant ; en bas : le peuple, c’est-à-dire une quantité de forces musculaires disponibles pour la corvée, les âmes ne comptant que pour le calcul des unités dans le dénombrement des inventaires ; au milieu : rien, sinon le clergé, force considérable, mais peu accessible, peu maniable, capable d’agir plutôt de haut en bas que de bas en haut, nullement utilisable pour un but politique à atteindre. Ce n’était pas tout cela qui avait soutenu Élisabeth et l’avait placée sur le trône. Quelque chose cependant l’y avait fait asseoir. Il y avait quelque chose, de fort et d’agissant à l’occasion, en dehors de toutes ces non-valeurs : il y avait l’armée.

Catherine aima Grégoire Orlof pour sa beauté, pour son courage, pour sa taille de géant, pour son audace et pour sa folie. Elle l’aima aussi pour les quatre régiments de la garde que lui et ses frères paraissaient tenir dans leurs mains aux muscles d’acier. Lui, de son côté, ne s’attarda pas longtemps aux pieds de la princesse Kourakine. Il n’était pas homme à ne pas lever les yeux plus haut, alors surtout qu’il rencontrait des sourires encourageants. Il n’était pas homme non plus à faire mystère de ses nouvelles amours. Il avait affiché la princesse, sans se soucier de ce qu’en dirait le grand maître d’artillerie ; il afficha la grande-duchesse avec la même désinvolture. Pierre ne dit rien : il était trop occupé ailleurs ; Élisabeth ne dit rien : elle se mourait. Catherine laissa faire : il ne lui déplaisait pas que dans telle ou telle caserne, à la veillée, on associât son nom à celui du bel Orlof, dont les officiers raffolaient et pour lequel les hommes se seraient jetés au feu. Plus tard, en août 1762, elle écrivit à Poniatowski :

« Osten se souvient d’avoir vu Orlof me suivre partout et faire mille folies ; sa passion pour moi était publique. »

Elle voulut bien être suivie. Après Poniatowski, ce soudard violent et tapageur dut sans doute lui paraître d’une saveur un peu grossière. Mais elle ne s’était pas russifiée pour rien. Le goût, le besoin même de tels contrastes était dans le tempérament de ce peuple né d’hier à une civilisation hâtive, qui devenait son peuple à elle, dont elle arrivait peu à peu à s’assimiler et à faire sien le naturel tout entier, jusqu’aux plus intimes replis. Après quelques mois passés dans les raffinements les plus savants du luxe le plus exquis, Patiomkine se jetait dans une kibitka et faisait trois mille kilomètres d’une traite, en mangeant des oignons crus. Catherine ne voyagea pas en kibitka, mais elle alla volontiers, en amour, d’un extrême à l’autre. Après Patiomkine, qui était un sauvage, elle trouva du charme à Mamonof, que le prince de Ligne lui-même estimait de bonne compagnie. La passion fruste et brutale du lieutenant russe la reposa en 1762 des hommages quintessenciés et mièvres du diplomate polonais.

Voltaire, Montesquieu et la société parisienne n’y perdirent d’ailleurs rien. C’est à la même époque qu’elle se lia avec la si célèbre plus tard et si encombrante princesse Dachkof. Des trois filles du comte Roman Vorontsof, frère du vice-chancelier, celle-ci était la cadette. L’aînée, Marie, avait épousé le comte Boutourline. La seconde, Élisabeth, songeait parfois à épouser le grand-duc. C’était la favorite. L’impératrice lui avait donné par ironie le nom de madame de Pompadour, et tout le monde l’appelait ainsi à la cour. La troisième, Catherine, avait quinze ans quand, en 1758, la grande-duchesse la rencontra dans la maison du comte Michel Vorontsof, son oncle. Elle ne savait pas un mot de russe, ne parlait que le français et avait lu tous les livres écrits dans cette langue qu’elle avait pu se procurer à Pétersbourg. Elle plut énormément à Catherine. Étant devenue, bientôt après, la femme du prince Dachkof, elle le suivit à Moscou, et Catherine la perdit de vue pendant deux ans. En 1761, elle revint à Pétersbourg et passa l’été de cette année dans une datcha appartenant à son oncle Vorontsof et située à mi-chemin entre Peterhof, où séjournait l’impératrice, et Oranienbaum, la résidence habituelle du grand-duc et de la grande-duchesse pendant la chaude saison. Tous les dimanches, Catherine se rendait à Peterhof, pour y voir son fils, dont Élisabeth ne se dessaisissait point. En revenant, elle s’arrêtait à la datcha Vorontsof, emmenait sa jeune amie et la gardait auprès d’elle le reste de la journée. On parlait philosophie, histoire et littérature. On agitait les problèmes scientifiques et sociaux les plus graves. Peut-être abordait-on parfois des sujets plus gais ; mais entre ces deux jeunes femmes, dont l’une avait à peine trente ans et l’autre pas encore vingt, la gaieté fut un rare compagnon. La grande-duchesse avait à ce moment de trop graves préoccupations, et la princesse Dachkof fut toute sa vie un esprit morose. Plus tard, sa société parut moins plaisante à Catherine et finit même par lui devenir tout à fait odieuse. Mais à présent la future Sémiramis était bien aise de trouver à qui parler de toutes les choses auxquelles le bel Orlof n’entendait rien. Il lui agréait encore de rencontrer dans un cerveau indigène, dans une intelligence russe, le reflet, si pâle qu’il fût, de cette culture occidentale, dont elle songeait vaguement à devenir le foyer au sein de l’immense et barbare empire. Cette petite personne de dix-sept ans, qui, elle aussi, avait lu Voltaire, était un sujet précieux, une première conquête dans l’œuvre de propagande à accomplir. Et puis, c’était une grande dame russe, tenant par sa naissance et par son mariage à deux familles influentes. Cela encore avait son prix. Enfin, sous le vernis d’une instruction pareille à la sienne, semblablement hétérogène et incomplète, sous le bric-à-brac d’idées et de connaissances ramassées çà et là au hasard des lectures rapides, Catherine découvrait chez son amie une âme ardente, fougueuse, prête à se livrer au hasard. Le démon de la folie, qui secouait le grand corps athlétique du nouvel amant de son choix, habitait aussi ce frêle corps d’enfant. Elles marchèrent la main dans la main jusqu’au jour qui décida du sort de l’une d’elles.

Ni l’acquisition d’Orlof ni celle de cette nouvelle amie ne compensaient pourtant la perte de Bestoujef. L’homme d’État rompu aux affaires, l’homme d’expérience et de sage conseil réclamait également un remplaçant. Il en eut un : ce fut Panine. Panine était un élève politique de l’ex-chancelier. Dix ans auparavant, Bestoujef avait pensé à lui pour occuper auprès d’Élisabeth la place de favori. Panine était alors un beau jeune homme de vingt-neuf ans, et la tsarine le regarda pendant quelque temps d’un œil point indifférent. Les Chouvalof, qui considéraient la place dont il s’agit comme une sorte de patrimoine, et qui s’alliaient aux Vorontsof contre la suprématie de Bestoujef, l’emportèrent alors. Au dire d’un témoin, qui fut à même d’être bien renseigné (Poniatowski, dans ses Mémoires), Panine aurait fait preuve d’une insigne maladresse : il se serait endormi à la porte de la salle de bains de l’impératrice, au lieu d’y faire son entrée à un moment propice. Il fut envoyé à Copenhague, puis à Stockholm, où il joua un rôle assez important, travaillant à combattre l’influence française. Le changement de système, qui rangea la Russie et la France côte à côte dans le même camp, nécessita en 1760 son rappel. Élisabeth songea à lui pour le poste de gouverneur du grand-duc Paul, devenu vacant par la retraite de Behtieïef. Les Chouvalof ne s’opposèrent plus à ce choix. Après Alexandre Chouvalof, après Pierre Chouvalof, son frère, c’était maintenant Ivan Chouvalof, un cousin, qui tenait l’autre poste, le seul qui importât. Âgé de trente ans, il ne craignait pas la concurrence de Panine, qui avait vieilli.

Doué d’un esprit froid, méthodique, avec une nonchalance de caractère qui s’aggrava plus tard, Panine était fait pour servir de contrepoids dans cette réunion de tempéraments fougueux, dont Catherine formait le centre. Ses idées politiques le rapprochaient naturellement de la grande-duchesse, par cela même qu’elles l’éloignaient des tendances prussiennes du grand-duc. Il demeurait autrichien comme Bestoujef. L’humeur bizarre de Pierre l’effrayait aussi, d’autant qu’il eut bientôt à en souffrir personnellement. On causa. Or, de quoi pouvait-on causer, sinon, avant toutes choses, de l’événement qui semblait de plus en plus prochain et qui, jusqu’à l’autre extrémité de l’Europe, commençait à préoccuper tous les esprits ? Élisabeth se mourait, et sa mort ne serait pas à Pétersbourg seulement le signal d’un bouleversement politique d’une importance incalculable. Tous les intérêts actuellement en jeu dans la lutte engagée entre les grandes puissances du continent dépendaient de cette éventualité prochaine. Après la prise de Colberg (décembre 1761), quelques mois de plus accordés à l’action combinée des troupes russes et autrichiennes, c’était la perte de Frédéric, certaine, inévitable. Le vaincu de Gross-Jägersdorf et de Künersdorf ne se faisait pas illusion à cet égard. Mais on pouvait prévoir également que l’avènement de Pierre III serait la fin de cette campagne commune contre le roi de Prusse.

Panine envisagea le problème, et se montra disposé à le résoudre sinon tout à fait dans le sens des ambitions secrètes de Catherine, du moins de façon à ménager ses intérêts contre des combinaisons hostiles sourdement agitées autour du lit de la tsarine moribonde. D’après un témoignage d’apparence sérieuse, les Vorontsof n’auraient pas songé à moins qu’à réclamer le divorce de Catherine avec Pierre et la proclamation de la naissance illégitime du petit Paul. Après quoi l’héritier d’Élisabeth aurait épousé la freiline Vorontsof. Heureusement pour Catherine, cette façon trop ambitieuse d’arranger les choses éveilla les susceptibilités rivales des Chouvalof, qui, prenant le contre-pied du projet, allèrent aussitôt jusqu’à méditer le renvoi de Pierre en Allemagne et l’exaltation immédiate à l’Empire du petit Paul avec Catherine comme régente. Entre ces deux camps opposés, Panine adoptait un moyen terme, se prononçant pour l’ordre régulier des choses, sauf à assurer à Catherine et à lui-même, par son canal, une influence salutaire sur le gouvernement futur du neveu d’Élisabeth[17]. Catherine écoutait et ne disait rien. Elle avait ses idées à elle. Elle causait aussi avec les Orlof.

 

II

Élisabeth mourut le 5 janvier 1762, sans avoir rien changé aux dispositions qui appelaient Pierre à lui succéder. Avait-elle songé à les modifier dans un sens ou dans l’autre ? La chose est obscure.

« Le vœu et l’opinion générale, écrivait le baron de Breteuil en octobre 1760, est qu’elle établira sur le trône le petit grand-duc qu’elle paraît aimer passionnément. »

Un mois après, il racontait ce qui suit :

« Le grand-duc étant allé passer vingt-quatre heures à la campagne pour une partie de chasse, ce même jour l’impératrice a demandé tout d’un coup qu’on lui représentât sur son théâtre une pièce russe, et, contre l’usage, n’a pas voulu qu’on y invitât les ministres étrangers et autres personnes de sa cour, qui s’y trouvent ordinairement ; de sorte qu’elle s’est rendue à ce spectacle avec le petit nombre des gens de son service. Le jeune duc l’accompagnait, et la grande-duchesse, ayant été seule invitée, s’y est rendue de son côté. Le spectacle à peine commencé, l’impératrice se plaignit du petit nombre de spectateurs, et, afin de remplir la salle, elle ordonna qu’on ouvrît les portes à toute sa garde. La salle se remplit promptement de soldats. Alors, suivant tous les rapports, l’impératrice prit le jeune grand-duc sur ses genoux, le caressa extrêmement, et, adressant la parole à quelques-uns de ces vieux grenadiers, à qui elle doit toute sa grandeur, elle leur présenta pour ainsi dire l’enfant, leur parla des qualités naissantes de son cœur, de ses grâces, et se plut à recevoir leurs compliments militaires. Ces agaceries ont duré presque tout le spectacle, et la grande-duchesse en a eu toujours l’air très satisfait. »

S’il faut en croire le témoignage que nous avons invoqué plus haut, Panine, tout en faisant mine de s’entendre avec les Chouvalof, les aurait joués au dernier moment : un moine introduit par lui auprès de la tsarine aurait engagé celle-ci à refaire sa paix avec Pierre. Le plus probable est qu’Élisabeth ne put se décider ou ne sut pas le faire à temps. Elle avait fini par détester son neveu, mais elle aimait encore plus son repos. Sa mort, escomptée dans tous les calculs depuis plusieurs années déjà, faisait admettre aussi l’hypothèse d’une révolution qui suppléerait à sa volonté hésitante et amollie par la débauche. Le baron de Breteuil écrivait encore à ce propos :

« Quand j’examine la haine de la nation pour le grand-duc, les écarts de ce prince, je suis tenté de voir la révolution la plus entière [à la mort de l’impératrice] ; mais quand je fais attention à la tournure pusillanime et basse des gens à portée de lever le masque, je vois la crainte et l’obéissance servile prendre le dessus avec la même tranquillité qu’au moment de l’usurpation de l’impératrice. »

C’est ce qui arriva. S’il faut en croire Williams, Catherine aurait arrêté cinq années plus tôt le rôle qu’elle jouerait auprès du lit de mort d’Élisabeth :

« J’irai tout droit, aurait-elle dit, à la chambre de mon fils ; si j’y rencontre Alexis Razoumofski, je le laisserai auprès de mon petit Paul, sinon je prendrai celui-ci dans ma chambre. Au même instant j’enverrai un homme de confiance avertir cinq hommes de la garde, dont chacun m’amènera cinquante soldats, et je ferai appeler Bestoujef, Apraksine et Lieven. Moi-même j’entrerai dans la chambre de la mourante, où je recevrai le serment du capitaine de la garde, et je prendrai celui-ci avec moi. Si je remarque la moindre hésitation, je mettrai la main sur les Chouvalof. » Elle ajoutait qu’elle avait eu déjà une entrevue avec l’hetman Cyrille Razoumofski, que celui-ci répondait de son régiment, qu’il garantissait de lui amener le sénateur Boutourline, Troubetzkoï et même le vice-chancelier Vorontsof. Elle osait même écrire à Williams : « Le tsar Ivan le Terrible se proposait de fuir en Angleterre ; moi, je n’irai pas chercher un refuge auprès de votre roi, car je suis résolue à régner ou à périr. »

Mais faut-il en croire Williams ? Tout autre fut, selon l’abbé Chappe d’Auteroche, la scène dans laquelle la nouvelle impératrice parut en réalité au moment suprême. L’historien français nous l’a montrée se jetant aux pieds de son époux et lui exprimant le désir de le servir « comme la première esclave de son empire ». Plus tard, Catherine s’est montrée fort offensée de ce récit, s’inscrivant en faux contre son témoignage avec une véhémence toute particulière. On nous excusera de ne pas nous prononcer.

Quoi qu’il en ait été, Pierre prit tout à fait paisiblement possession de son empire. Son règne ne tarda d’ailleurs pas à tenir tout ce qu’il promettait au-dehors, Frédéric respira, et put à bon droit s’estimer sauvé par la mort d’Élisabeth. Dans la nuit même qui suivit son avènement, Pierre envoya des courriers aux différents corps de son armée avec ordre de suspendre les hostilités. Les troupes qui occupaient la Prusse-Orientale devaient arrêter leur marche. Celles qui opéraient de concert avec les Autrichiens devaient s’en séparer. Les unes et les autres s’empresseraient de conclure un armistice si la proposition leur en était faite par les généraux prussiens. En même temps l’empereur dépêchait à Frédéric lui-même le chambellan Goudovitch avec une lettre de sa main destinée à lui faire part de ses intentions amicales. Puis, résolutions et démonstrations publiques annonçant un changement radical de tendances et de sympathies se succédèrent rapidement. Jusqu’aux comédiens français de la cour qu’on renvoyait sans se soucier autrement de leur sort ! Enfin, une déclaration remise en février aux représentants de la France, de l’Espagne et de l’Autriche les édifia sur ce qu’ils avaient à attendre du nouveau régime : Pierre tournait sans façon le dos à ses alliés ; il se déclarait décidé à conclure la paix et leur conseillait d’en faire autant. Une scène, dont le baron de Breteuil nous a laissé le récit pittoresque, souligna, deux jours après, ce dernier avertissement. C’était le 25 février 1762, à un souper offert par le chancelier Vorontsof. On resta à table depuis dix heures du soir jusqu’à deux heures du matin. Le tsar, raconte de Breteuil, « n’a cessé de brailler tout le temps, boire et déraisonner ». Vers la fin, Pierre se leva, chancelant, et, se tournant vers le général Werner et vers le comte Hordt, porta un toast au roi de Prusse. « Les choses ne sont plus comme les dernières années, ajouta-t-il, et nous verrons bientôt ! » En même temps il jetait « des sourires et des mots d’intelligence » à Keith, l’envoyé anglais, qu’il appelait « son cher ami ». À deux heures du matin, on passa au salon. À la place de la table de pharaon ordinaire se trouvait une grande table chargée de pipes et de tabac. Pour faire sa cour à l’empereur, il fallait allumer une pipe et fumer des heures entières, tout en buvant de la bière anglaise et du punch. Cependant, après une conférence assez longue avec Keith, Sa Majesté proposa de jouer au campi. « C’est, explique de Breteuil, une espèce de chat qui dort ou as qui court. » Tout en jouant, l’empereur appelle auprès de lui le baron de Posse, ministre de Suède, et s’attache à le convaincre que la déclaration récemment publiée par la Suède est identique à la sienne. « Elle n’a eu pour objet, réplique Posse, que d’appeler l’attention des alliés sur les difficultés qui s’opposent à une prolongation de la guerre. » « Il faut faire la paix, affirme l’empereur. Pour moi, je la veux. » Le jeu continue. Le baron de Breteuil perd quelques ducats au prince Georges de Holstein, l’oncle du tsar, avec lequel, au cours de sa carrière militaire, il s’était rencontré sur un des champs de bataille de l’Allemagne. « Votre vieil antagoniste a raison de vous ! » s’écrie aussitôt Pierre en riant. Il continue de rire et de répéter le mot, comme font les gens ivres. Le baron de Breteuil, un peu interloqué, exprime l’assurance que ni lui ni la France n’auront plus jamais le prince pour adversaire. Le tsar ne répond pas, mais peu de temps après, voyant le comte Almodovar, le représentant de l’Espagne, perdre à son tour, il se penche à l’oreille de l’envoyé français, disant : « L’Espagne perdra. » Et il rit encore. Le baron de Breteuil suffoque. Il fait cependant appel à son sang-froid et prend son air le plus digne pour répondre : « Je ne crois pas, Sire. » Sur quoi il se lance dans des considérations destinées à démontrer ce qu’ont d’imposant les forces de l’Espagne réunies à celles de la France. L’empereur ne réplique que par des « Ah ! Ah ! » moqueurs. Enfin, le diplomate français arrive à sa conclusion :

— Si Votre Majesté reste ferme dans les principes de son alliance, comme elle l’a promis et le doit à ses engagements, nous sommes, l’Espagne et nous, fort tranquilles.

Cette fois, Pierre ne se possède plus. Il est en colère et prend sa plus grosse voix pour crier :

— Je vous l’ai fait déclarer il y a deux jours : je veux la paix.

— Et nous aussi, Sire ; mais nous la voulons faire comme Votre Majesté, honorable et d’accord avec nos alliés.

— Tout comme il vous plaira. Quant à moi, je veux la paix. Faites après comme vous l’entendrez. Finis coronat opus. Je suis soldat et point badin.

Là-dessus il tourne les talons.

— Sire, dit encore gravement le baron de Breteuil, je rendrai compte au roi de la déclaration qu’il plaît à Votre Majesté de me faire.

C’est la rupture. Le chancelier Vorontsof, qui est aussitôt averti de l’incident, en attribue la faute à l’état d’ivresse dans lequel se trouvait son maître, à son humeur bizarre. Il offre ses excuses[18]. Mais ni à Pétersbourg ni à Versailles on ne se fait illusion sur la portée des paroles de l’empereur. « Vous aurez prévu sans doute toute mon indignation, écrit le duc de Choiseul, à la nouvelle de ce qui s’est passé le 25 février. Je vous avoue que je ne m’attendais pas à un style de cette espèce, et que la France n’est pas encore accoutumée à recevoir des lois de la Russie. Je ne crois pas que M. Vorontsof vous donne d’autres éclaircissements. Ils sont même inutiles à demander. Nous savons tout ce que nous pouvons savoir, et l’explication ultérieure que nous recevrons sera la connaissance d’un traité conclu entre la Russie et nos ennemis. »

En effet, deux mois après, c’est chose faite. Le 24 avril, Pierre signe son traité de paix avec la Prusse, en y faisant insérer un paragraphe qui annonce la conclusion prochaine d’une alliance défensive et offensive entre les deux puissances. Il publie hautement son intention de se mettre avec un corps de troupes à la disposition et sous les ordres de Frédéric. C’était un rêve caressé par lui depuis longtemps. En mai 1759, le marquis de L’Hôpital mandait à son cabinet :

« M. le grand-duc, se trouvant seul avec le comte Schwerin et le prince Czartoryski, commença l’éloge du roi de Prusse et dit en propres termes au comte de Schwerin qu’il se ferait gloire et honneur de faire une campagne sous les ordres du roi de Prusse. »

En même temps, Pierre paraissait vouloir chercher querelle au Danemark, à raison de ses possessions allemandes. L’empereur de Russie ne dédaignait pas de venger les injures, réelles ou imaginaires, du duc de Holstein. Un historien russe a fait tout un livre pour expliquer en quoi consistait ce qu’il a appelé le « système politique » du successeur d’Élisabeth. Selon lui, l’avenir tout entier de la Russie était mis en jeu si ce « système » avait pu se maintenir[19]. C’est, pensons-nous, faire trop d’honneur à Pierre III et à sa politique. Songeait-il, en effet, « à sacrifier l’embouchure de la Dvina et à se séparer de quelques millions de compatriotes pour, avec l’aide de la Prusse, conquérir un autre rivage éloigné de quelques centaines de verstes, s’emparer de l’embouchure de l’Elbe et étendre sa domination sur quelques milliers de Dano-Allemands » ? Nous inclinons à croire qu’il voulait simplement témoigner de son admiration pour Frédéric II et étonner l’Allemagne avec son uniforme de général holsteinois. Il continuait à jouer au soldat : seulement, ayant le choix, il ne se contentait plus de fantassins en amidon.

À l’intérieur, il s’affirmait comme un réformateur résolu. Ukases sur ukases se succédèrent, décrétant, celui-ci la sécularisation des biens du clergé, celui-là l’émancipation de la noblesse, cet autre la suppression de la « chancellerie secrète », ou bureau de police politique. Que voulait dire encore cette législation précipitée ? Pierre était-il vraiment un libéral ? Un contemporain, le prince Michel Chtcherbatof, expliquait à sa façon l’apparition de l’ukase sur la noblesse. Un soir qu’il avait envie de faire une infidélité à sa maîtresse, Pierre appela son secrétaire d’État, Dimitri Volkof, et lui tint ce discours : « J’ai dit à mademoiselle Vorontsof que je passerais une partie de la nuit à travailler avec toi sur un projet de la plus haute importance. Ainsi il me faut pour demain un ukase dont on parle à la cour et à la ville. » Volkof s’inclina ; le lendemain, Pierre était satisfait, et la noblesse aussi. Il est probable que, tout en subissant l’influence de son entourage et en appliquant sans réflexion les idées qu’il en recevait, le nouvel empereur obéissait surtout à cet instinct de touche-à-tout que l’on rencontre chez la plupart des enfants, et dont son esprit, naturellement inquiet, augmentait la portée. Il se plaisait à bouleverser ainsi avec une signature la constitution de son empire et à voir autour de lui les airs effarés de ceux qu’effrayaient ces rapides changements. C’étaient là maintenant ses espiègleries. Peut-être encore pensait-il imiter Frédéric. Il s’amusait beaucoup et se croyait en passe de devenir, lui aussi, un grand souverain.

Risquait-il vraiment de s’aliéner, par ces entreprises extérieures et intérieures, l’amour de ses sujets ou d’ébranler son trône ? Nous n’en croyons rien. Ses sujets en avaient vu bien d’autres ! Le clergé fut à coup sûr blessé au vif, mais il ne dit rien. La noblesse eut lieu d’être satisfaite, mais ne dit pas davantage. Le Sénat offrit à l’empereur une statue en or qu’il refusa. Plus tard, on insista beaucoup sur les symptômes de désorganisation qui se seraient manifestés dans toute la machine gouvernementale avant l’événement qui mit fin au nouveau règne. Ce sont là des observations que l’on ne manque jamais de faire après coup. Au demeurant, Pierre régna tranquillement, en dépit de ses fantaisies. Avant lui, Biron s’en était permis de plus excessives. La machine gouvernementale en Russie ressemblait à ce traîneau massif qui avait porté jusqu’à Moscou la fortune de Catherine : elle était à l’épreuve des secousses.

Pierre commit deux fautes capitales — en faisant un mécontent et en en exaspérant un autre. Le mécontent fut l’armée. Non pas qu’il lui ait répugné, ainsi qu’on l’a prétendu, de changer de camp et de combattre avec les Prussiens contre l’Autriche, après avoir combattu avec les Autrichiens contre la Prusse. La haine du casque à pointe, attribuée aux soldats commandés en 1762 par un Tchernichof ou un Roumiantsof, nous semble d’une imagination bien moderne. Le casque à pointe n’existait d’abord pas, et, Allemands pour Allemands, les guerriers de Marie-Thérèse ne l’étaient pas moins que ceux de Frédéric. Pierre voulut introduire dans son armée la discipline prussienne ; c’est cela que son armée ne lui pardonna pas. Elle avait sa discipline à elle. Pour une légère infraction, un des grenadiers dont Élisabeth faisait si grand cas, et pour cause, s’entendait condamner à trois mille, quatre mille ou cinq mille coups de bâton, sans trouver à y redire. Il résistait parfois à cet effroyable supplice et rentrait dans le rang sans murmurer. Il trouva insupportable qu’on lui fit recommencer un exercice pour un défaut d’ensemble dans la manœuvre. Pierre s’avisa aussi de toucher aux uniformes. Ce fut une seconde offense. Enfin il parla de supprimer la garde, comme son aïeul avait supprimé les strélitz. C’était toucher au tabernacle. Depuis près d’un demi-siècle la garde était, au fond, ce qu’il y avait de plus stable dans l’Empire. Le nouveau tsar commença par congédier le régiment des gardes du corps, celui-là même dont la défunte impératrice invitait les sous-officiers à sa table. Il le remplaça par un régiment holsteinois. Le prince Georges de Holstein fut nommé commandant en chef des armées russes et placé à la tête de la garde à cheval, qui jusqu’à présent n’avait eu d’autre colonel que le souverain lui-même. C’en était trop. Il nous paraît que les témoignages à peu près unanimes des contemporains sur les mouvements hostiles de l’opinion publique provoqués par les agissements du nouvel empereur se rapportent précisément à ces réformes militaires et à l’effet qu’elles produisaient dans les rangs de l’armée. Nous savons déjà ce que ce mot, « le public », voulait dire en Russie.

Le mécontent exaspéré fut Catherine. À cet égard, un véritable esprit de vertige semble s’être emparé de Pierre. Dès le 15 janvier 1762, le baron de Breteuil écrivait au duc de Choiseul :

« L’impératrice est dans l’état le plus cruel et traitée avec le mépris le plus marqué. Je vous ai marqué, Monseigneur, qu’elle cherchait à s’armer de la philosophie, et je vous ai dit combien cette pâture était peu faite pour son caractère. Je sais depuis, à n’en pouvoir douter, qu’elle supporte déjà très impatiemment la conduite de l’empereur avec elle et les hauteurs de mademoiselle de Vorontsof. Je ne saurais me figurer que la tête de cette princesse, dont je connais le courage et la violence, ne se porte tôt ou tard à quelque extrémité. Je lui connais des amis qui tâchent de l’apaiser, mais qui risqueraient tout pour elle, si elle l’exigeait. »

Au mois d’avril, en s’installant dans le nouveau palais, dont la construction devait être achevée, Pierre occupa une des ailes et assigna à sa femme des appartements situés à l’extrémité de l’autre. Il logea auprès de lui Élisabeth Vorontsof. À un certain point de vue, cet arrangement n’était pas pour déplaire à Catherine ; il lui donnait plus de liberté, et elle en avait besoin de toute façon : elle était grosse une fois de plus, et, cette fois, sans possibilité aucune d’en appeler à la paternité, même accidentelle, de l’empereur. Il n’y en avait pas moins là un signe visible de ce mépris dont parle le baron de Breteuil, et la consécration pour ainsi dire officielle d’un état de choses difficile à supporter. Pierre y ajoutait à tout instant des traitements odieux, des grossièretés, des tracasseries mesquines et cruelles. Un jour, soupant avec sa maîtresse, il envoyait chercher le comte Hordt, qui tenait compagnie à l’impératrice. Le Suédois, n’osant dire à Catherine où on lui demandait d’aller, se décidait à décliner l’invitation. Alors Pierre arrivait lui-même, annonçant brutalement au comte qu’on l’attendait chez la Vorontsof et qu’il devait se résoudre à l’y suivre. Un autre jour, ayant découvert que l’impératrice aimait beaucoup les fruits, il défendait qu’on en mît sur sa table. Par moments, il se piquait aussi de jalousie. Catherine prisait, selon la coutume générale du temps, même parmi les femmes jeunes et jolies. Elle en contracta de bonne heure l’habitude et la conserva toute sa vie. Serge Galitzine raconte qu’elle dut, sur un ordre de l’empereur, se séparer de sa tabatière, parce qu’elle avait eu le malheur de demander une prise au père de Serge. On connaît la scène, devenue célèbre, où l’empereur apostropha publiquement l’impératrice en lui jetant à la figure une grossière injure. C’était le 21/9 juin 1762, à un dîner de quatre cents couverts offert aux dignitaires des trois premières classes et aux ministres étrangers à l’occasion de la ratification du traité de paix signé avec la Prusse. L’impératrice se tenait à sa place habituelle au milieu de la table. L’empereur, ayant à sa droite le baron de Goltz, occupait un des bouts. Avant de boire à la santé de Frédéric, Pierre porta celle de la famille impériale. À peine l’impératrice avait-elle reposé son verre qu’il envoyait son aide de camp, Goudovitch, lui demander pourquoi elle ne s’était pas levée pour faire honneur à ce toast. Elle répondit que la famille impériale ne se composant que de l’empereur, d’elle-même et de son fils, elle n’avait pas cru cet hommage nécessaire. Aussitôt Pierre redépêcha Goudovitch en lui ordonnant de dire à l’impératrice qu’elle était une sotte (doura), et qu’elle devait savoir que les deux princes de Holstein, oncles de l’empereur, faisaient partie de la famille impériale. Et, comme il craignit sans doute que Goudovitch n’exécutât pas fidèlement sa commission, il cria lui-même : « Doura ! » au travers de la table, adressant le compliment à celle à qui il était destiné. Tout le monde entendit le mot. Des larmes mouillèrent les joues de Catherine.

Ce n’étaient que des affronts. Pierre eut la folie d’y ajouter des menaces. Ce même jour, la freiline Vorontsof recevait l’ordre de Sainte-Catherine, qui était réservé habituellement aux princesses du sang. Catherine elle-même ne l’avait eu qu’après avoir été désignée officiellement comme fiancée du futur empereur. Il paraît même qu’en sortant de table, ivre comme à son ordinaire, Pierre donna au prince Bariatinski l’ordre d’arrêter l’impératrice. Les instances seules du prince Georges de Holstein l’engagèrent à revenir sur sa décision. Mais la croyance fut bientôt générale qu’il arriverait à cette extrémité. Les Vorontsof, pensait-on, l’y poussaient. Il enfermerait Catherine dans un cloître, jetterait le petit Paul dans une prison, et épouserait la favorite. De fait, celle-ci avait gagné sur son esprit un pouvoir absolu. C’était bien la maîtresse qu’il fallait à ce fantoche impérial doublé d’un caporal allemand. Elle n’était pas jolie. « Laide, grossière et bête », dit Masson. L’Allemand Scherer, qui n’a que des éloges pour Pierre, convient qu’il a fait preuve, en se donnant cette compagne, d’un goût déplorable. C’était, croit-il, la seule chose qu’on pût lui reprocher. Elle était méchante et manquait d’éducation. « Elle jurait comme un soldat, louchait, puait et crachait en parlant. » Il paraît même qu’elle battait parfois l’empereur ; mais elle s’enivrait aussi avec lui, ce qui était une compensation. On raconta qu’au moment de la révolution, qui jeta à l’abîme Pierre, sa maîtresse et sa folie, le manifeste destiné à faire descendre Catherine du trône et à y faire monter la Vorontsof était prêt et devait être publié incontinent.

Ainsi Catherine se trouva placée en face d’un dilemme dont les deux termes impliquaient un risque terrible à courir pour elle, avec cette différence qu’il n’y avait rien à gagner d’un côté et pas grand-chose à perdre de l’autre. Elle fit son choix en conséquence.

 

III

L’histoire de la conspiration de 1762, qui coûta le trône et bientôt après la vie à Pierre III, est encore à faire, et des documents suffisamment authentiques et précis font défaut jusqu’à présent à l’historien. Rulhière paraît s’être trompé du tout au tout sur le rôle attribué à Panine et à la princesse Dachkof dans la préparation de cet événement. D’après lui, ils ont tout fait, ou peu s’en faut. Cependant, à l’entendre toujours, c’est la princesse Dachkof qui a commencé, en immolant sa vertu pour gagner le concours de Panine qui se montrait peu disposé à courir l’aventure. Il convient d’ajouter que les scrupules de la princesse venaient surtout de la croyance où elle était qu’une parenté très proche l’unissait à celui dont elle repoussa d’abord les hommages. Elle pensait être sa fille. Un intermédiaire obscur, le Piémontais Odard, devenu depuis peu secrétaire de Catherine, l’engagea à passer par-dessus cette considération, et dès lors les deux amants marchèrent de concert. Malheureusement, ils ne s’entendaient pas tout à fait avec Catherine sur le but auquel devaient tendre leurs efforts. Les lectures de la princesse, le séjour que Panine avait fait à Stockholm les avaient imbus l’un et l’autre d’idées républicaines. Ils ne voulaient donner le pouvoir à Catherine qu’à de certaines conditions. Catherine se refusait à tout compromis de ce genre, et, ayant les Orlof sous la main, se montrait disposée à se passer des services qu’on lui offrait à ce prix. On se décida de part et d’autre à travailler isolément au renversement de Pierre, sauf à voir plus tard comment on le remplacerait. Ce fut une mise en œuvre de « l’action parallèle », dont des événements récents ont renouvelé l’exemple. La princesse Dachkof et Panine recrutèrent des partisans parmi les hauts officiers de l’armée, en descendant parfois jusqu’aux soldats. Les Orlof travaillaient les soldats et faisaient quelques tentatives auprès des chefs. On se rencontrait dans les casernes, et, ne se connaissant pas, on se dévisageait mutuellement avec inquiétude. Enfin Catherine réussit à joindre les deux intrigues et s’empara de la direction du mouvement.

Tel est le récit de Rulhière. Bien qu’il paraisse probant aujourd’hui encore à de très bons esprits, il ne laisse pas de soulever de grosses objections. Le portrait que Diderot, qui connut plus tard la princesse Dachkof à Paris, nous a laissé de sa beauté, en est une :

« La princesse n’est aucunement belle ; elle est petite ; elle a le front grand et haut, de grosses joues soufflées, des yeux ni grands ni petits, un peu renfermés dans leurs orbites, les sourcils et les cheveux noirs, le nez épaté, la bouche grande, les lèvres grosses, les dents gâtées, le cou rond et droit d’une forme nationale, la poitrine convexe, point de taille, de la promptitude dans les mouvements, peu de grâces, nulle noblesse[20]… »

Elle paraît, en effet, avoir exercé une certaine influence, due peut-être à la vivacité de son caractère, sur l’esprit indolent du futur Premier ministre de Catherine ; qu’elle ait eu le pouvoir de lui faire oublier non seulement sa paresse, mais sa prudence habituelle, jusqu’à le pousser dans une entreprise dont il était capable d’apprécier toute la témérité, cela nous paraît plus que douteux. Que de son côté Catherine se soit laissée aller à remettre ses intérêts, son sort et celui de son fils, son ambition et même sa vie, entre les mains de cette conspiratrice de dix-huit ans, c’est ce que nous éprouvons la plus grande difficulté à admettre comme possible. La princesse nous a raconté d’ailleurs dans ses Mémoires l’accueil fait par Catherine à ses premières avances. C’était peu de temps avant la mort d’Élisabeth. Un soir d’hiver, vers minuit, la grande-duchesse, déjà couchée, vit arriver son amie, effarée, tremblant d’émotion ou de froid et lui demandant de se confier à elle en présence des périls qu’elle allait courir. Elle voulait savoir quel était le plan de la future impératrice. Elle réclamait ses instructions pour agir en conséquence. Catherine s’occupa d’abord d’épargner un rhume à cette intrépide coureuse d’aventures. Elle la fit coucher à côté d’elle, l’enveloppa dans ses couvertures, puis l’engagea doucement à regagner son propre lit et à se tenir tranquille. Elle n’avait aucun plan et s’en reposait sur la Providence.

Enfin, la princesse a varié considérablement dans les confidences qu’elle a transmises elle-même au sujet de son rôle dans les événements de 1762. À en croire ses Mémoires, ce rôle a été essentiel. Renchérissant encore sur Rulhière, elle s’y donne pour la principale inspiratrice et la directrice en chef du mouvement révolutionnaire. Les Orlof et Panine lui-même n’ont fait qu’obéir à ses ordres. C’est elle qui a tout conduit et tout préparé. Tout autre est le sens des déclarations recueillies par Diderot de sa bouche :

« Elle en réduisait pour sa part et celle des autres le mérite presque à rien ; elle disait que cela s’était engagé par des fils imperceptibles, qui les avaient tous conduits à leur insu. »

La vérité est probablement à chercher, ici comme ailleurs, dans un terme moyen entre ces assertions contradictoires ; et Frédéric, si bien informé qu’il pût être, nous semble s’en être éloigné de son côté en disant plus tard au comte de Ségur : « Les Orlof ont tout fait, la princesse Dachkof n’a été que la mouche vaniteuse du coche. » Les Orlof étaient des jeunes gens sans instruction, sans autorité, sans expérience, aussi peu propres à conduire une affaire sérieuse que pouvait l’être la princesse Dachkof elle-même, et le prince Michel Vorontsof, l’oncle de la princesse, qui ne pouvait la souffrir, a reconnu l’importance des services qu’elle avait, un peu contre son gré à lui, rendus à une cause qui ne lui fut pas très sympathique.

Quant à Panine, au témoignage même de Catherine, une révolution qui aurait pour effet de remplacer l’empereur régnant par une nouvelle impératrice ne séduisait que médiocrement cet homme d’État, dont une ambition froide et calculatrice dirigea toujours les mouvements. Il reconnaissait que le règne de Pierre III prenait une tournure fâcheuse, mais il lui voyait un remplaçant tout indiqué qui était son pupille. Il aimait mieux, à coup sûr, être gouverneur d’un empereur que celui d’un grand-duc. Avec ce qu’il savait d’ailleurs du caractère de Catherine, il devinait que, elle régnant, il ne serait jamais, fût-il appelé au premier rang, qu’un comparse et un sous-ordre. Il ne se trompait pas. Il paraît, pour toutes ces raisons, s’être tenu jusqu’à la fin dans la plus grande réserve.

Ainsi ramené aux seuls éléments dont l’action y soit historiquement établie, ou tout au moins vraisemblable, le complot qui prépara l’avènement de Catherine reste à l’état de problème non résolu. Ce que nous en savons toutefois, ou ce que nous en pouvons deviner, tend à justifier l’appréciation sévère de Frédéric disant : « Leur conjuration était folle et mal ourdie. »

Cette opinion fut partagée sur le moment par celui des diplomates étrangers présents à Pétersbourg qui se trouva initié jusqu’à un certain point au mystère des préparatifs que nous venons d’indiquer. Le baron de Breteuil eut ce privilège, et, à tout prendre, nous croyons que son jugement et sa conduite n’ont pas mérité la réprobation qui les atteignit après l’événement. On sait le rôle équivoque auquel la diplomatie de Louis XV avait destiné le jeune et brillant diplomate en l’envoyant sur les bords de la Neva. Il n’est que juste de dire qu’il ne s’y essaya même pas. Tout d’abord, il trouva occupée la place qu’on aurait voulu lui voir prendre dans la faveur de Catherine. De plus, le duc de Choiseul avait omis de lui défendre d’emmener sa femme. Elle était jeune, jolie, et sut défendre ses droits. Les relations du nouveau ministre avec l’impératrice se bornèrent ainsi à un échange de politesses. Après la scène du 25 février 1762 que nous avons rapportée plus haut, sa situation officielle devint elle-même difficile, sinon impossible, et il ne manqua pas de s’en prévaloir aussitôt pour demander son rappel. Il y ajouta des considérations qui ne tendaient pas à moins qu’à écarter toute pensée d’entente avec la Russie. « Je suis d’opinion qu’il ne faut songer qu’à la détruire », écrivait-il.

Si violent que fût ce langage, il ne faisait au fond qu’accentuer celui du duc de Choiseul lui-même, qui, de son côté, parlait de « sa colère » et de « son mépris » pour la nation dont Pierre III gouvernait les destinées. Une question d’étiquette aggrava encore la tension des rapports mutuels. Au mois de juin 1762, le baron de Breteuil en était encore à demander au nouvel empereur une première audience, qu’il s’était vu refuser, parce qu’il n’avait pas voulu rendre visite le premier au prince Georges de Holstein. Au même moment, Tchernichof menaçait à Paris de suspendre ses fonctions de ministre plénipotentiaire si on ne s’empressait de reconnaître à son maître le titre d’empereur, « qui était celui sous lequel Pierre III avait bien voulu consentir que toutes les puissances de l’univers le reconnussent, bien que celui de tsar fût certainement connu pour être en tous points le plus beau qu’aucun des monarques de l’univers ait jamais porté ». En fin de compte, Breteuil reçut ordre de promettre cette concession si on lui accordait celle de lui donner son audience sans autre exigence ; sinon de demander ses passeports. Le 18 juin 1762, ayant essuyé un nouveau refus, le baron fit ce qu’on lui avait prescrit de faire. Mais, tout en demandant ses passeports, il essaya encore de sonder le terrain auprès de Catherine. Il n’en tira que de vagues protestations, qui n’étaient évidemment pas d’un poids suffisant pour l’engager à contrevenir aux ordres de son chef. La veille seulement de son départ, le 24 juin, il reçut la visite d’un sieur Odard, qu’il tenait pour un obscur aventurier, qu’il voyait parfois et qu’il ménageait, connaissant ses liaisons avec quelques personnes appartenant à l’entourage de l’impératrice, mais en qui il pouvait difficilement voir un intermédiaire autorisé. Catherine parut avoir honte plus tard de ce complice et s’en débarrassa prestement. Odard se dit envoyé par l’impératrice, qui, « pressée par les plus fidèles sujets de l’Empire et poussée à bout par les procédés de son mari, était déterminée à tout hasarder pour y mettre fin ». Elle demandait, en vue de la tentative qu’elle allait faire, un prêt de 60 000 roubles. Breteuil se méfia. Jamais jusqu’à présent l’impératrice ne s’était servie du Piémontais pour lui communiquer quoi que ce soit. Il ne savait pas qu’il fût devenu son secrétaire. Il ne refusa pourtant pas l’argent, ainsi qu’on l’a prétendu. Il prit seulement ses précautions. Il demanda à Odard de lui rapporter un billet de la main de l’impératrice portant ces mots qu’il lui dicta : « J’ai chargé le porteur du présent billet de vous faire mes adieux et de vous prier de me faire quelques petites commissions. » C’était réclamer une lettre de créance, et la demande ne dut pas sembler excessive à Catherine. À remettre entre les mains d’Odard, sans plus ample information, une somme aussi considérable, le baron de Breteuil pouvait risquer sa fortune et sa carrière. Le Piémontais n’entendait pas d’ailleurs que la somme lui fût livrée aussitôt. D’après son dire, l’impératrice souhaitait seulement qu’elle fût disponible, de façon que, le moment venu, elle pût en toucher le montant sur son simple reçu. De Breteuil donna ses ordres à Bérenger, qu’il laissait à Pétersbourg comme chargé d’affaires : si on lui présentait le billet de l’impératrice rédigé selon la formule convenue, il enverrait un courrier à Varsovie pour l’en prévenir. De Breteuil aviserait alors. Il n’avait pas du tout d’instructions l’autorisant à faire des avances pécuniaires à l’impératrice, ni à recommencer, sur de nouveaux frais, le rôle joué en 1740 par La Chétardie. Le profit que la France avait tiré des prouesses de ce diplomate n’était pas pour encourager de nouveaux essais de ce genre. Et, de fait, les dépêches du duc de Choiseul n’y engageaient aucunement le baron de Breteuil. Elles lui recommandaient, au contraire, la prudence et l’abstention. Initié aux mystères de la politique personnelle de Louis XV, il savait de plus le monarque résolument hostile à une intervention de ce genre. N’aurait-il pas dû cependant passer par-dessus toutes ces considérations ? N’aurait-il pas dû au moins différer son départ ? Il n’en fit rien, pour tout dire, parce que, en admettant même que la démarche du sieur Odard fût autorisée et que les préparatifs du coup d’État qu’elle semblait indiquer fussent réels, il ne jugea pas ceux-ci suffisamment sérieux, et destinés à un succès au moins probable. Bérenger partagea cette impression. Dix jours après le départ du baron de Breteuil, Odard donna de ses nouvelles au chargé d’affaires, en lui indiquant un rendez-vous pour une heure avancée de la nuit, dans un lieu désert. Au lieu du billet réclamé par le baron, il lui en apportait un autre ainsi conçu : « L’emplette que nous devions faire se fera sûrement bientôt, mais à beaucoup meilleur marché ; ainsi on n’a pas besoin d’autres fonds. » L’impératrice ne demandait plus rien. Bérenger en fut enchanté, d’autant que cette nouvelle démarche lui parut encore plus suspecte que la première, ou plus extravagante. Pourquoi, n’ayant plus besoin de son concours pour la besogne qu’on avait en vue, venait-on l’avertir qu’elle serait bientôt faite ? À quoi cela pouvait-il servir, sinon à démontrer l’imprudence et la légèreté des prétendus conspirateurs ? Bérenger vit « tant de nuages dans la tête du sieur Odard, tant de personnes dans le secret, un tel fatras en fait de moyens et une si grande impuissance », qu’il ne douta pas d’un échec certain. Les « arcs-boutants » de la conjuration qui lui furent indiqués ne le firent pas changer d’avis. C’étaient, d’après Odard, la princesse Dachkof, « imprudente au possible, dit Bérenger, quoique courageuse » ; l’hetman Razoumofski, « indolent, borné et n’ayant plus rien à désirer » ; le comte Panine, « âme sourde et modeste, avec de la sagesse et de la subtilité dans l’esprit, mais occupant un poste subalterne ». Odard ne parla pas des Orlof. Ce nom n’aurait rien dit alors à l’envoyé français. De simples lieutenants ! Que pouvait signifier leur concours ?

Quant aux autres membres du corps diplomatique en résidence dans la capitale du Nord, ils ne se doutèrent simplement de rien. La correspondance du comte de Mercy ne renferme pas jusqu’au 10 juillet, c’est-à-dire jusqu’au lendemain de la révolution, une seule phrase pouvant laisser supposer qu’il en prévoyait l’événement. Et ce n’est pas réserve diplomatique de sa part, car il parle fréquemment de Pierre en termes sévères. Il ne se prive pas non plus de dire, ou du moins de laisser entendre, qu’une révolution serait un bienfait pour la Russie, et surtout pour ses alliés. Mais il ne voit personne en mesure de l’accomplir. C’était aussi l’avis de Keith. Frédéric, plus clairvoyant ou mieux informé, s’inquiétait, envoyait des avertissements à son nouveau compagnon d’armes, mais ne songeait pas lui-même à Catherine. Il croyait plutôt à une tentative au profit du jeune Ivan.

Personne, en réalité, parmi ceux qui étaient le plus intéressés à prévoir le grand événement, ne soupçonna son approche, ne le vit venir. Et qui pouvait prendre garde au cheminement obscur et désordonné de quelques écervelés ? Selon une des versions que nous devons à la princesse Dachkof, les conjurés eux-mêmes n’eurent pas la vue plus longue : « L’affaire était fort avancée que ni elle, ni l’impératrice, ni personne ne s’en doutait. Trois heures avant la révolution, il n’y avait personne qui ne s’en crût encore à trois ans. »

Du moins jusqu’au dernier moment il ne paraît pas y avoir eu, d’aucune part, de plan arrêté, ni même d’idée précise sur la marche à suivre et les procédés à employer pour parvenir au but qu’on poursuivait. Comment s’y prendrait-on pour détrôner Pierre et mettre Catherine à la place ? On ne le savait guère. D’après les confidences dont Odard crut devoir gratifier Bérenger, on essaya à plusieurs reprises de s’emparer de la personne de l’empereur, mais sans succès. Autant qu’on peut en juger, on allait à l’aventure. La princesse Dachkof, cela est probable, parla à quelques officiers. Il y eut, cela est certain, une œuvre de propagande, de corruption et d’embauchage accomplie dans les casernes par les frères Orlof sur une échelle assez étendue. L’argent ne manqua pas, même avant la tentative faite en dernier lieu auprès du baron de Breteuil. Au commencement de mars, Grégoire Orlof occupa la place d’officier payeur du corps d’artillerie. Le grand maître de l’artillerie, l’amant malheureux de la princesse Kourakine, venait de mourir et avait eu pour successeur un ancien chambellan de la jeune cour, éloigné autrefois d’auprès de Catherine à raison du dévouement excessif, aux yeux d’Élisabeth, qu’il lui témoignait : le Français Villebois. Villebois était le fils d’un ancien page de Pierre Ier, dont celui-ci fit plus tard un vice-amiral. Il était écrit qu’un Français jouerait cette fois-ci encore un rôle important dans le coup d’État destiné à donner un nouveau souverain à la Russie, et que La Chétardie aurait quand même un remplaçant. Il est vraisemblable, en effet, que le choix de Grégoire Orlof fut dû à une intervention personnelle du nouveau grand maître, inspirée probablement par Catherine elle-même. Rien ne désignait le jeune officier pour ce poste de confiance. Autant valait mettre la caisse en dépôt dans la caverne d’Ali-Baba. Le second de Villebois, le lieutenant général Pournour, en fit l’observation. On lui dit qu’Orlof était protégé par l’impératrice, et il s’inclina. L’officier payeur puisa à pleines mains dans la caisse. On serait arrivé ainsi à gagner jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf soldats dans chacun des quatre régiments de la garde : Ismaïlovski (le premier devant lequel se présenta Catherine le jour du coup d’État), Semionovski, Préobrajenski et le régiment des gardes à cheval, dans lequel servait le fameux Patiomkine.

Catherine fut amenée parfois à donner aux embaucheurs un concours direct et personnel. Il semble cependant qu’elle ait montré à cet égard beaucoup de retenue et de discrétion. Un des soldats gagnés par Alexis Orlof, le grenadier Stvolof, réclama un signe de l’impératrice. On lui promit qu’en se mettant sur le passage de la tsarine, lors de sa promenade dans le parc du palais impérial, il recevrait ce signe : Sa Majesté lui donnerait sa main à baiser. Catherine se prêta volontiers à ce manège, qui ne lui faisait pas courir grand risque. « Tout le monde me baisait la main », disait-elle plus tard à Chrapowiçki. Mais le brave soldat fut ému jusqu’au fond de l’âme. Il pleura en s’inclinant sur la main impériale et n’en demanda pas davantage pour être convaincu.

La dernière convaincue, dans cette conjuration, fut, à ce qu’on peut croire, Catherine elle-même. Dans le récit qu’elle est censée avoir fait de cette époque de sa vie[21], elle dit n’avoir prêté l’oreille aux propositions qu’on lui faisait depuis la mort d’Élisabeth qu’à partir du jour où, après l’avoir insultée publiquement, Pierre poussa l’extravagance et la méchanceté jusqu’à vouloir la faire arrêter. L’incident, nous le savons déjà, s’est produit le 21 juin, c’est-à-dire quelques semaines avant le coup d’État. Mais alors encore et jusqu’au coup d’État lui-même, aucune part active prise par la future autocratrice aux agissements de ses amis n’est nettement indiquée. Son rôle, avant le moment suprême, paraît avoir été surtout un rôle d’attitude et de maintien. À cet égard elle fut admirable. L’art avec lequel elle sut prendre le contre-pied de la conduite de son mari et relever ce que ses allures pouvaient avoir de déplaisant, par l’exagération de procédés et de démonstrations opposés, la classe parmi les premières comédiennes politiques de tous les temps. La mort d’Élisabeth et la complication des cérémonies dont le rite grec fit assaut avec l’étiquette impériale auprès de la dépouille de l’impératrice fournirent une première occasion au nouvel empereur de déployer la bizarrerie et la grossièreté de son caractère. Il ne la manqua pas. Il se montra inconvenant à l’excès. Catherine protesta et s’attira l’admiration et la sympathie de tout le monde par les témoignages de respect et de piété filiale qu’elle prodigua.

« Personne, écrivait le baron de Breteuil, n’est plus assidu à rendre à la feue impératrice les derniers devoirs, qui, suivant la religion grecque, sont multipliés et pleins de superstition, dont elle rit assurément, mais le clergé et le peuple l’en croient très touchée et lui en savent gré. »

Un portrait d’elle nous a été conservé dans les vêtements de deuil qu’elle ne quittait pas à cette époque. Elle se montrait aussi stricte observatrice des pratiques religieuses, jeûnes, jours maigres, jours fériés, toutes choses dont Pierre affectait le mépris le plus absolu. À une messe solennelle, chantée dans la chapelle du palais, à l’occasion de la fête de la Trinité, l’ambassadeur autrichien vit avec étonnement l’empereur se promener sans façon dans le saint édifice et causer à haute voix pendant l’office avec les messieurs et les dames de la cour, alors que l’impératrice, immobile à sa place, paraissait plongée dans ses prières.

Pierre, toujours et de plus en plus violent, s’emportait à tout propos, jusqu’à infliger des corrections manuelles aux personnes de son entourage, à de hauts dignitaires, à ses meilleurs serviteurs, en public, devant la cour assemblée. Narychkine, Mielgounof, Volkof eurent tour à tour à souffrir de semblables traitements. Catherine fut la douceur même. Tous ceux qui l’approchaient avaient à se louer de son affabilité, de l’égalité de son humeur, de sa bonne grâce. Aux brutalités de l’empereur, dont elle était elle-même victime, elle répondait par la contenance la plus digne et la mieux faite pour inspirer la sympathie, sans permettre que celle-ci dégénérât en pitié et en constatation de sa déchéance. Au fameux banquet où elle s’entendit traiter de sotte, elle laissa voir quelques larmes, tout juste assez pour attendrir les témoins de cette scène pénible ; puis aussitôt, se tournant vers le comte Strogonof qui se tenait derrière son fauteuil, elle le pria de lui raconter quelque chose de gai, qui la fît rire et détournât l’attention des assistants.

À un moment, elle poussa la science de la dissimulation jusqu’à se montrer aimable et complaisante pour Pierre lui-même. Les correspondants diplomatiques enregistrèrent un rapprochement inattendu entre les augustes époux. L’impératrice parut, souriante et gracieuse, aux soupers de l’empereur, au milieu des orgies de bière et de tabac. Elle supporta stoïquement l’odeur des pipes, le relent des lourdes ivresses germaniques et les propos grossiers des buveurs. C’était le moment critique. Catherine, nous l’avons dit déjà, était enceinte. Il fallait cacher cette grossesse à tous les yeux, et surtout aux yeux de l’empereur. On raconta que le jour où elle fut prise des douleurs de l’enfantement, son fidèle valet de chambre Chkourine mit le feu à une maison qu’il possédait dans un des faubourgs de la ville, pour attirer les gens curieux de ce côté. Pierre y courut, comme de raison, pour jouir du spectacle et distribuer des injures et des coups de canne. Ses favoris le suivirent. Catherine accoucha, le 23 avril, d’un fils, qui porta le nom de Bobrinski et fit souche d’une des familles les plus considérables aujourd’hui en Russie. Nous le retrouverons plus tard. C’est à cette époque qu’un courtisan faisant compliment à l’impératrice sur la bonne mine et la beauté qu’elle portait dans les réunions où sa présence jetait comme un éclat de lumière, il lui échappa de dire :

« Vous ne pouvez pas vous imaginer ce qu’il en coûte quelquefois pour être belle. »

Mais où tout cela pouvait-il la mener ? Elle n’en savait probablement rien. Un jour viendrait sans doute où le travail souterrain de ses amis aboutirait au grand jour, amènerait une explosion ; où les extravagances de son mari provoqueraient une crise : il serait temps d’agir alors. Elle agirait. En attendant, ainsi qu’elle l’avait dit à la princesse Dachkof, elle s’en rapportait à la Providence. Selon l’avis de Frédéric, c’était ce qu’elle eût de mieux à faire. « Elle ne pouvait encore rien conduire », disait-il plus tard, en rappelant ces souvenirs ; « elle s’est jetée dans les bras de ceux qui voulaient la sauver ». L’habileté dans la conduite des affaires, l’art des combinaisons, la prudence et la dextérité nécessaires pour mener à bien une entreprise difficile, ne furent d’ailleurs jamais son fort. Elle brilla surtout par le caractère. Là était sa véritable supériorité. C’est ce qui fait qu’elle dut toujours compter principalement, et qu’elle compta en effet ainsi toute sa vie, sur cette force supérieure et mystérieuse, qu’elle invoquait en parlant à la princesse Dachkof et dont Frédéric lui-même ne méconnaissait pas la puissance, mais qu’il appelait irrévérencieusement : « Sa Sacrée Majesté le Hasard. » Car se livrer aux Orlof, comme elle le faisait maintenant, ou à Patiomkine, comme elle le fit plus tard, ce n’était pas, à proprement parler, faire autre chose. Le hasard eut du bonheur avec les Orlof ; il eut du bonheur et peut-être même du génie avec Patiomkine ; quand il n’eut plus ni bonheur ni génie avec Zoubof, ce fut un désastre. Mais Catherine demeura grande. Pour le moment, le hasard devait lui donner la victoire. Il n’y travailla pas seul pourtant : il lui fallut encore la complicité de l’homme le plus intéressé à faire avorter la téméraire entreprise. « Il s’est laissé détrôner comme un enfant que l’on envoie se coucher », disait encore Frédéric, en parlant de Pierre III.

 

 

CHAPITRE III. LA VICTOIRE

 

I. Le départ de Pierre III pour Oranienbaum. — Ses projets belliqueux. — La sécurité où il se croit être. — Catherine va à Peterhof. — Pierre vient l’y rejoindre. — Il n’y trouve plus l’impératrice. — Le coup d’État est accompli. — Comment on devient autocratrice de Russie. — Les Orlof. — Le régiment Ismaïlovski. — Essais de résistance. — Vive l’impératrice ! — Panine. — Le petit Paul. — Le Sénat et le synode. — Le chancelier Vorontsof. — La princesse Dachkof. — Établissement du nouveau régime. — II. Les irrésolutions de Pierre. — L’expédition de Kronstadt. — « Il n’y a plus d’empereur !… » — Retraite. — Projets hardis du feld-maréchal Münich. — Pierre se décide à négocier. — Catherine va avec les régiments révoltés à la rencontre de son mari. — Une impératrice à cheval. — L’abdication. — L’internement à Ropcha. — Le quartier général de Catherine à Peterhof. — Le dîner de l’impératrice. — Grégoire Orlof. — L’inauguration du favoritisme. — III. Dernières épreuves. — Émeutes militaires. — Lettre à Poniatowski. — Ce que le moindre soldat aux gardes pense en voyant l’impératrice. — Attitude de Catherine. — Son sang-froid. — Sa générosité. — Récompenses et réparations. — Retour de Bestoujef. — Les déçus et les mécontents. — Münich. — La princesse Dachkof. — Le général Betzky. — Le comte Strogonof. — Aurore radieuse du nouveau règne. — Un nuage. — IV. Le drame de Ropcha. — Les responsabilités. — Catherine, Orlof ou Tie-plof ? — Crime ou déni de justice ? — La tache de sang. — Conclusion.

 

I

Pierre quitta Pétersbourg le 24 juin, se rendant à Oranienbaum. Il y avait eu le 22 un souper de cinq cents couverts et un magnifique feu d’artifice, tiré après le souper, toujours en l’honneur de la paix conclue avec la Prusse. Le 23, on festoya encore, et les banquets continuèrent à Oranienbaum même, dans un cercle plus intime. Le séjour de l’empereur dans sa résidence d’été devait d’ailleurs être de courte durée. Pierre se proposait de rejoindre prochainement son armée, en Poméranie, et d’aller tailler des croupières aux Danois, en attendant qu’il illustrât son nom sur quelque champ de bataille plus vaste où l’appellerait le nouvel allié qu’il s’était donné. Il comptait s’embarquer à la fin de juillet. La flotte n’était pas très en mesure de mettre à la voile. Des maladies avaient réduit l’effectif des matelots. Pierre ne s’en embarrassait pas. Il signa un ukase qui ordonnait aux matelots malades de se bien porter.

Ces projets belliqueux n’étaient pas sans inquiéter ses amis, à commencer par Frédéric lui-même. Les envoyés de Sa Majesté Prussienne, le baron de Goltz et le comte Schwerin, n’avaient pas épargné des représentations à ce sujet. Était-il prudent que l’empereur quittât sa capitale et son empire avant d’avoir pris le temps d’y asseoir et d’y affermir son règne, avant même d’avoir été couronné ? Frédéric insista personnellement sur ce dernier point. Préalablement à toute entreprise, Pierre aurait dû aller à Moscou pour y mettre sur sa tête le diadème des tsars. Dans un pays comme la Russie, cette question de forme avait une importance extrême. Pierre n’avait voulu rien entendre. « Qui sait prendre les Russes est sûr d’eux », répondait-il. Il croyait posséder ce savoir.

Il croyait aussi tenir en main les mécontents et les conspirateurs possibles. On lui avait désigné les Orlof. Un de leurs intimes, le lieutenant Perfilef, se mit aux ordres du tsar et se chargea de surveiller les cinq frères, en les jouant. Ce fut lui qu’on joua et qu’on amena à tromper Pierre. Les Orlof se méfièrent et au dernier moment se moquèrent du traître confident.

Le 29 juin, Catherine, que Pierre avait eu l’imprudence de laisser à Pétersbourg, dut à son tour prendre ses quartiers d’été. Elle reçut l’ordre d’aller à Peterhof. À Oranienbaum, c’était Élisabeth Vorontsof qui régnait, Paul resta à Pétersbourg sous la garde de Panine. Pierre comptait cependant revoir sa femme avant son départ pour la campagne projetée. Il avait reculé la date de ce départ pour célébrer le 10 juillet (29 juin) la fête de son nom. Il voulut la célébrer à Peterhof. Le 9 juillet au matin, il se mit en route pour cette dernière résidence, où un grand dîner devait lui être offert le lendemain par l’impératrice. Pierre voyageait lentement, traînant avec lui une nombreuse suite, dans laquelle il y avait dix-sept dames. Il n’arriva à Peterhof qu’à deux heures de l’après-midi.  Une  surprise  l’y  attendait :  le  château  était  vide. Pierre ne vit que quelques serviteurs au visage bouleversé par la frayeur.

— Et l’impératrice ?

— Partie.

— Où ?

Personne ne savait ou ne voulait répondre. Un paysan s’approcha et remit un papier à l’empereur. C’était un billet de Bressan, l’ancien valet de chambre français de Pierre. Celui-ci l’avait nommé à la direction de la manufacture des Gobelins. Ainsi se faisaient alors les carrières en Russie ! Bressan écrivait que l’impératrice était depuis le matin à Pétersbourg, et s’y était fait proclamer souveraine absolue et unique. Pierre n’en voulut pas croire ses yeux. Il se précipita comme un fou à travers les appartements déserts, fouilla tous les recoins, parcourut les jardins, réclama l’impératrice à tous les échos. La foule des courtisans le suivait, effarée, dans cette poursuite inutile. Il fallut enfin se rendre à l’évidence.

Qu’était-il arrivé ? Nous ne le savons pas au juste. Les incertitudes, les contradictions qui nous ont embarrassé déjà au cours de ce récit reparaissent au point où nous sommes arrivés. La narration de la princesse Dachkof semble suspecte à beaucoup d’égards, et celle de Catherine supporte mal l’examen. Dans la nuit du 8 au 9 juillet, l’amie de Catherine aurait été réveillée par un des Orlof, lui annonçant l’arrestation d’un des conjurés, le capitaine Passek. C’était la découverte du complot et la perte certaine de ceux qui y avaient pris part. La princesse Dachkof n’hésita pas. Elle donna l’ordre d’alarmer aussitôt le régiment Ismaïlovski, celui dont on était le plus sûr, de le préparer à recevoir l’impératrice, et d’envoyer en même temps à Peterhof chercher celle-ci. Ainsi fut fait. Il y eut cependant une certaine hésitation de la part des Orlof. Le cadet de la famille, Théodore, revint au bout de quelques heures pour soumettre à la princesse leurs objections. N’était-il pas trop tôt pour risquer ce coup hardi ? Elle laissa éclater sa colère. On n’avait perdu que trop de temps déjà ! Il s’inclina, et tous obéirent. Voilà la version de l’amie dévouée. Celle de Catherine est tout autre. Dans sa lettre à Poniatowski, nous la voyons s’indigner contre Ivan Chouvalof, « le plus bas et le plus lâche des hommes », qui a osé écrire à Voltaire « qu’une femme de dix-neuf ans avait changé le gouvernement de Russie ». À coup sûr, affirme-t-elle, les Orlof avaient mieux à faire que de se mettre aux ordres d’une petite écervelée. Jusqu’au dernier moment, au contraire, « on lui déroba (à la princesse Dachkof) la connaissance des choses les plus essentielles ». Tout s’est fait sous la direction « très  particulière »  de  Catherine,  et  d’elle  seule,  en  vertu  de mesures combinées et arrêtées « depuis six mois » entre elle et les chefs du complot. Depuis six mois ! Est-ce bien sûr ? Et Catherine n’a-t-elle pas dit plus haut qu’elle n’avait écouté les propositions qui lui furent faites pour détrôner son mari qu’après avoir été insultée publiquement par lui, c’est-à-dire trois semaines seulement avant le 9 juillet ?

Tout cela est fort obscur. Les querelles entre femmes jalouses le sont communément. Au surplus, toutes deux ont pu être de bonne foi, en évoquant à distance des souvenirs que l’émotion avait rendus troubles, et en s’attribuant un rôle imaginaire dans des événements qu’elles croyaient avoir conduits et qui les conduisirent vraisemblablement l’une et l’autre. Ce qu’il y a de probable, c’est que l’arrestation de Passek, due, à ce qu’il semble, à une circonstance fortuite, a précipité les choses en poussant les conjurés à risquer la partie pour sauver leurs têtes, qu’ils voyaient menacées de toute façon. Ce qu’il y a de certain, c’est que le 9 juillet, à cinq heures du matin, Alexis Orlof se présenta brusquement à Oranienbaum et emmena l’impératrice pour la conduire à Pétersbourg.

Catherine dormait profondément, c’est d’elle que nous tenons ce détail, quand le jeune officier entra dans sa chambre. Rien n’était donc convenu, et elle n’était préparée à rien[22]. Pour comprendre la scène qui se produisit alors, selon le récit qu’elle en a fait, il faut avoir été en contact avec des natures primitives comme devait être celle de cet Orlof. On en rencontre aujourd’hui encore de semblables en Russie. La pensée chez des gens ainsi faits n’ayant aucune complication, l’expression de cette pensée est toujours simple. L’art des préparations leur est absolument inconnu, comme celui des nuances. Ils disent uniment ce qu’ils ont à dire en allant droit au but par le plus court chemin. Ils disent de la même manière et sur le même ton les choses les plus banales comme les plus inattendues. Leur langage tient en quelque façon du monocorde. La lune tomberait du ciel qu’un paysan des environs de Moscou vous l’annoncerait en disant : « La lune est tombée », du même air qu’il prendrait pour vous faire part de la naissance d’un veau. Alexis Orlof dit simplement à l’impératrice en l’éveillant :

— Il est temps de vous lever. Tout est préparé pour vous proclamer. Elle voulut avoir des explications. Il dit encore : « Passek est arrêté. Il faut partir. » Ce fut tout. Elle se vêtit à la hâte, « sans faire toilette », et monta dans le carrosse qui avait amené Orlof. Une de ses femmes, la Chargorodskaïa, prit place à côté d’elle. Orlof grimpa sur le siège, le fidèle Chkourine derrière la voiture, et l’on se lança au triple galop sur la route de Pétersbourg. Chemin faisant, on rencontra Michel, le coiffeur français de Sa Majesté, qui venait à l’ordinaire pour faire son service. On l’emmena aussi.

Il y avait une trentaine de kilomètres à faire ; les chevaux, qui venaient de fournir une fois cette course, eurent quelque peine à la recommencer. Mais on n’avait pas songé à organiser un relais. Tout faillit être compromis par cette négligence. Les deux chevaux d’une charrette de paysan qui vint à passer sauvèrent peut-être Catherine (s’il faut en croire un témoin) et lui gagnèrent une couronne. À cinq verstes de la ville, on rencontra Grégoire Orlof et le prince Bariatinski déjà inquiets ; on passa d’une voiture à l’autre et on arriva enfin devant les casernes du régiment Ismaïlovski.

« Ainsi, a écrit Rulhière, pour régner despotiquement sur le plus vaste empire du monde, arriva Catherine, entre sept ou huit heures du matin, partie sur la foi d’un soldat, menée par des paysans, conduite par son amant, accompagnée de sa femme de chambre et de son coiffeur. »

Une douzaine d’hommes seulement étaient là. En réalité, là encore rien n’était sérieusement préparé, quoi qu’en eût dit Alexis Orlof. On allait toujours à l’aventure. On battit du tambour. Les soldats à demi nus et à moitié endormis se précipitèrent. On leur dit de crier : « Vive l’impératrice ! » Ils devinèrent une distribution de vodka et crièrent tout ce qu’on voulut. On en envoya deux chercher un prêtre, qu’ils amenèrent aussitôt en le tenant sous les bras. Le prêtre fit pareillement tout ce qu’on lui demanda. Il leva la croix, marmotta une formule de serment, les soldats s’inclinèrent : c’était fait, l’impératrice était proclamée.

« Le trône de Russie n’est ni héréditaire ni électif, a dit le Napolitain Caraccioli, il est occupatif. »

La proclamation ne faisait aucune mention de Paul. Elle rendait Catherine souveraine unique et absolue, autocratrice (samodierjitsa). Cela ne faisait pas l’affaire de Panine. Mais où était Panine à cette heure, et qui s’inquiétait de lui ?

« Un tas d’oligarches, a dit encore Herzen, d’étrangers, de pan-dours, de mignons, conduisaient nuitamment un inconnu, un enfant, une Allemande, l’élevaient au trône, l’adoraient et distribuaient en son nom des coups de bâton à ceux qui trouvaient à y redire. » Des autres régiments de la garde, un seul, le Préobrajenski, montra une velléité de résistance. Simon Vorontsof, un frère de la favorite, qui y commandait une compagnie, n’entendait pas trahir une cause qui pouvait passer pour celle de sa sœur. C’était d’ailleurs, il le prouva depuis, un homme de devoir et d’honneur. Il harangua ses hommes ; le major Voieïkof lui prêta main-forte, et le régiment, enlevé, marcha résolument au-devant de la troupe mutinée qui suivait Catherine. Les deux petites armées se rencontrèrent devant l’église de Notre-Dame de Kazan. Catherine avait pour elle la supériorité du nombre, mais ce n’était que celle d’une foule en désordre. Le Préobrajenski, au contraire, tenu en main par ses officiers, gardant ses rangs, présentait un front de bataille imposant : il pouvait encore décider du sort de la journée.

Mais la fortune de Catherine se prononça. Au moment où rebelles et fidèles s’arrêtaient à quelques pas les uns des autres, frémissants et prêts à en venir aux coups, un des collègues de Simon Vorontsof, qui marchait en serre-file, cria soudain : « Hourra ! Vive l’impératrice ! » Ce fut une traînée de poudre. Le régiment tout entier répéta le cri et se débanda en un clin d’œil, les soldats se jetant au-devant de leurs camarades, les embrassant, puis tombant à genoux, demandant pardon à la tsarine d’avoir tardé à la reconnaître, accusant leurs officiers. Voieïkof et Vorontsof brisèrent leurs épées. On les arrêta. Catherine leur pardonna plus tard, mais n’oublia jamais. Vorontsof dut quitter l’armée, où ses mérites et ses services éclatants ne lui valaient que des dégoûts. Nommé ambassadeur à Londres, il y vécut en une sorte d’exil honorifique.

Ce fut maintenant à qui pénétrerait le plus vite dans l’église de Notre-Dame de Kazan, où Catherine se rendit pour recevoir les serments de fidélité de ses nouveaux sujets. Panine y parut bientôt. On prétend que dans le carrosse qui l’amena se trouvait le petit Paul, coiffé d’un bonnet de nuit. L’enfant aurait ainsi assisté à sa propre déchéance, car c’était bien sa déchéance, au moins provisoire, qui se consommait. Après le temple vénéré, le palais d’hiver, qui avait été témoin naguère des humiliations de Catherine, la vit entourée d’une foule empressée à lui offrir ses hommages. Le Sénat et le synode s’y présentèrent. Ces deux grands corps avaient pris déjà l’habitude de marcher à la suite des régiments de garde. Survint un personnage que Catherine n’attendait guère : le chancelier Vorontsof. Il ne comprenait rien encore à ce qui se passait et demanda naïvement à l’impératrice pourquoi elle avait quitté Peterhof. Pour toute réponse, elle fit signe de l’emmener. On lui dit d’aller à l’église prêter serment. Il y alla. Enfin, jouant des coudes pour se frayer passage, essoufflée, effarée et déjà légèrement désappointée, arriva la prétendue organisatrice de tout ce triomphe : la princesse Dachkof. Son carrosse n’avait pu parvenir jusqu’au perron du palais, mais, à l’en croire, les héros du jour, les officiers et les soldats qui en entouraient les abords, l’avaient soulevée de terre et portée sur leurs bras. Sa robe et sa coiffure eurent à en souffrir, mais son amour-propre y trouva une compensation des déboires qui allaient commencer pour elle. Car son entrevue avec la souveraine fut plus courte et moins solennelle qu’elle ne l’avait rêvée. L’heure n’était pas aux tendres épanchements, ni aux grandes cérémonies. On avait à s’occuper sérieusement. On avait tout d’abord à donner une forme sérieuse à ce qu’on venait d’improviser dans un élan d’énergie juvénile et de victorieuse audace. Un manifeste était nécessaire. Ce fut un obscur employé de la chancellerie, Tieplof, qui fut chargé de le rédiger. Pourquoi pas Panine ? Divers bruits ont reçu créance à ce sujet. Le gouverneur du petit Paul aurait-il vraiment jugé à propos, même à ce moment, et eu le courage de faire valoir son idée favorite, en prenant la défense de son pupille ? D’après une version, les officiers du régiment Ismaïlovski se seraient opposés à la signature d’une reversale portant engagement de la part de Catherine de ne régner que jusqu’à la fin de la minorité de Paul. D’après une autre version, la reversale dictée par Panine et imposée par lui à la volonté de l’impératrice aurait été signée et déposée aux archives du Sénat, mais les Orlof, au dire des uns, le chancelier Vorontsof, au dire des autres, auraient retiré ensuite le document pour le livrer à Catherine. L’aventure est peu vraisemblable. Panine n’était pas homme à prendre confiance en des compromis de ce genre et à se méprendre sur la valeur illusoire d’une semblable garantie. Il savait l’histoire de son pays. L’impératrice Anne y était montée sur le trône sous la caution d’une véritable charte constitutionnelle. Six semaines après, il n’en était plus question. Le futur Premier ministre pouvait avoir d’autres raisons pour ne pas figurer dans la rédaction du manifeste.

Ce que Tieplof écrivit fut mis sous presse et lu au peuple, qui cria : « Vive l’impératrice ! » comme il avait entendu crier les soldats ; Catherine passa en revue les troupes qui l’acclamèrent une fois de plus, et le nouveau règne fut fondé : la journée n’avait pas coûté une goutte de sang. Quelques scènes isolées de désordre s’étaient produites. La maison du prince Georges de Holstein avait été envahie et pillée. Lui-même et sa femme eurent à subir de mauvais traitements. La princesse eut ses bagues arrachées par des soldats. Ceux-ci enfoncèrent encore quelques devantures de boutiques en demandant à boire. Un marchand perdit pour 4 000 roubles de vin. Les indemnités réclamées par les victimes de ces excès s’élevèrent en tout à 24 000 roubles : c’était vraiment pour rien. Seulement, le soir venu et le premier moment d’enivrement passé, quand Catherine et ses compagnons se retrouvèrent dans le palais d’hiver pour faire le bilan de la situation, un souffle d’inquiétude ne laissa pas de passer sur leur imagination échauffée. Si à un point de vue, en effet, tout était fait pour l’établissement du nouveau régime, à un autre point de vue tout était encore à faire. Rien n’était fait, si Pierre voulait résister.

Était-il en mesure de s’y résoudre ?

La réponse ne pouvait être douteuse pour un homme de réflexion. Et peut-être Panine était-il précisément en train de réfléchir. Pierre avait avec lui environ quinze cents Holsteinois, troupe excellente et disposée selon toute apparence à le défendre jusqu’au bout, en se défendant elle-même contre une disgrâce certaine. Il avait pour commander cette petite armée le premier homme de guerre de la Russie et un des premiers de l’époque : le feld-maréchal Münich. Rappelé par le nouvel empereur du fond de la Sibérie, celui-ci n’abandonnerait également pas son bienfaiteur. Or, Catherine elle-même ne disposait guère que des quatre régiments qui l’avaient acclamée. Le gros des troupes russes était en Poméranie, n’appartenait encore à personne, ou plutôt appartenait toujours à l’empereur, n’avait d’ordres à recevoir que de lui. Si Pierre résistait, s’il gagnait du temps, s’il mettait en avant le nom et le prestige de son maréchal victorieux, cette armée poméranienne n’obéirait-elle pas à sa voix, n’accourrait-elle pas à son secours ? Il était l’empereur, et il se préparait à ouvrir une nouvelle campagne : perspective généralement agréable aux gens de guerre, surtout au lendemain d’une suite d’éclatants succès. Il n’avait, jusqu’à présent, mécontenté que la garde seule, dont les autres armes jalousaient volontiers la situation privilégiée. Les Orlof, de leur côté, n’avaient pas poussé au-delà leur œuvre de séduction. Il y avait là un problème redoutable.

Mais où en était, à quoi pensait et que faisait Pierre en ce moment ?

 

II

Après avoir acquis la conviction que l’impératrice n’était pas là où il pensait la trouver, Pierre ne put encore se résoudre à admettre la vérité, à reconnaître l’étendue de son malheur. Son homme de confiance, Perfilef, ne l’avait prévenu de rien. Le malheureux Perfilef avait passé la nuit à jouer aux cartes avec Grégoire Orlof, croyant le tenir ainsi sous bonne garde ! Pierre se décida à envoyer aux informations. Il avait beaucoup de monde sous la main. Le chancelier Vorontsof, le prince Troubetzkoï, Alexandre Chouvalof s’offrirent pour aller à Pétersbourg. Aucun ne reparut. Mais un Holsteinois, revenant de la ville où il avait passé un congé de vingt-quatre heures, confirma les mauvaises nouvelles. Il était trois heures de l’après-midi. Pierre prit alors une seconde résolution : il appela Volkof et lui ordonna de travailler à la rédaction de plusieurs manifestes. Il commençait une campagne de plume. Pourtant, sur les représentations de Münich, il se décida à envoyer un de ses aides de camp, le comte Devierre, à Kronstadt, pour s’assurer de cette place importante. L’heure d’après, il se souvint qu’il était soldat : il endossa son uniforme des grands jours et envoya quérir ses troupes holsteinoises qui étaient restées à Oranienbaum. Il entendait se fortifier à Peterhof et y tenir tête à l’émeute. Les Holsteinois arrivèrent à huit heures, mais Pierre avait changé d’avis. Münich ne se chargeait pas de mettre Peterhof en état de défense. Il aurait voulu qu’on allât à Kronstadt au lieu d’y envoyer. Il avait son plan. Brusquement, Pierre prenait le parti d’écouter le feld-maréchal. Mais la nuit était venue. On partit pourtant, mais il sembla que ce fût pour un voyage d’agrément. Un yacht et une galère à rames embarquèrent tout le cortège masculin et féminin de l’empereur. On arriva en vue de Kronstadt à une heure du matin.

— Qui vive ? cria une sentinelle du haut des remparts.

— L’empereur.

— Il n’y a plus d’empereur ! Passez au large.

Le comte Devierre avait été mis en échec par un envoyé de Catherine, l’amiral Talitsine.

Münich ne désespéra pas encore. Lui et Goudovitch supplièrent Pierre de débarquer quand même. On n’oserait pas tirer sur eux. Ils en répondaient. Mais Pierre était déjà descendu à fond de cale. Il n’avait jamais eu affaire qu’à des forteresses de carton. Il tremblait de tous ses membres. Les femmes poussaient des cris perçants. On vira de bord.

Alors Münich proposa autre chose : pousser jusqu’au port de Reval, s’y embarquer sur un vaisseau de guerre et passer en Poméranie, où Pierre prendrait le commandement de son armée.

— Faites cela, Sire, disait le vieux guerrier, et six semaines après Pétersbourg et la Russie seront derechef à vos pieds. J’en réponds sur ma tête. Mais Pierre avait épuisé sa provision d’énergie. Il ne songeait plus qu’à revenir à Oranienbaum et à y entamer des négociations. On revint à Oranienbaum. On y trouva encore des nouvelles auxquelles on ne s’attendait pas : l’impératrice avait quitté Pétersbourg à la tête de ses régiments et marchait à la rencontre de Pierre et des Holsteinois.

Une marche triomphale, celle-ci. À cheval, portant l’uniforme emprunté à un officier du régiment Semionovski, Catherine précédait ses troupes. Une couronne de feuilles de chêne ornait son bonnet fourré de zibeline, et ses longs cheveux flottaient au vent. À ses côtés, revêtue du même uniforme, galopait la princesse Dachkof. Les soldats étaient transportés. D’un commun accord ils avaient mis bas et déchiré ou vendu aux brocanteurs les uniformes dont Pierre III les avait revêtus et repris leur vieille livrée guerrière, que Pierre Ier importa d’Allemagne, mais qui passait déjà pour nationale. Ils brûlaient de se mesurer avec les Holsteinois.

Ils n’eurent pas cette satisfaction. Après une marche de nuit, à cinq heures du matin, un parlementaire de Pierre se présenta. C’était le prince Alexandre Galitzine. L’empereur offrait à l’impératrice le partage du pouvoir. Catherine dédaigna de répondre. Une heure après elle recevait l’acte d’abdication de son mari. Elle s’arrêta à Peterhof, où Pierre fut aussi amené. Panine, qui fut chargé de lui signifier les dernières volontés de la tsarine au sujet de sa personne, le trouva dans un état pitoyable. Pierre voulut lui baiser la main, en le suppliant d’obtenir qu’on ne le séparât pas de sa maîtresse. Il pleurait comme un enfant qu’on a châtié. La favorite se traînait aux genoux de l’envoyé de Catherine : elle demandait aussi à ne pas quitter son amant. On les sépara pourtant. Mademoiselle Vorontsof fut envoyée à Moscou, Pierre reçut pour résidence provisoire une maison située à Ropcha, « endroit très écarté, mais très agréable », assure Catherine, à une trentaine de kilomètres de Peterhof, en attendant qu’il lui fût préparé un logement convenable dans la forteresse de Schlüsselbourg, cette Bastille russe.

Le lendemain, 14 juillet, Catherine faisait à Pétersbourg une entrée solennelle. Son séjour à Peterhof n’avait été ainsi que de quelques heures. Quelque chose s’y était passé, pourtant, outre la déchéance définitive de Pierre. La princesse Dachkof y avait fait une découverte, dont elle parle dans ses Mémoires avec tristesse et qui, par la surprise qu’elle lui causa, prouve que, pour une organisatrice de complots, elle avait beaucoup de naïveté. En entrant dans le salon de l’impératrice à l’heure du dîner, elle avait vu un homme étendu de tout son long sur un divan. C’était Grégoire Orlof. Il avait devant lui un monceau de plis cachetés qu’il se disposait nonchalamment à ouvrir.

— Qu’allez-vous faire ? lui cria la princesse, en reconnaissant, à un aspect qui lui était devenu familier dans la maison de son oncle, des documents émanant de la grande chancellerie. Ce sont là des papiers d’État. Personne n’a droit d’y toucher, sauf l’impératrice et les personnes spécialement désignées pour cela par elle.

— Précisément, répliqua Orlof sans changer de position et avec le même air d’indifférence dédaigneuse. Elle m’a dit de parcourir cela.

Il semblait très ennuyé de sa besogne et décidé à s’en acquitter à bon marché.

La princesse fut stupéfaite. Ses étonnements n’étaient pas finis. Trois couverts étaient préparés sur une table à l’autre bout du salon. L’impératrice, arrivant aussitôt, invita son amie à y prendre place avec elle. La troisième place était pour le jeune lieutenant. Mais celui-ci ne bougea pas. L’impératrice fit alors porter la table auprès du divan. Elle et la princesse s’assirent en face du jeune homme, qui resta couché. Il s’était, paraît-il, blessé à la jambe.

Ainsi se révélait la situation qu’il allait occuper auprès de la nouvelle souveraine. C’était l’inauguration du favoritisme.

 

III

Quelques épreuves attendaient encore Catherine à Pétersbourg. La nuit même qui suivit son retour, il y eut grand bruit autour du palais. Les soldats du régiment Ismaïlovski avaient abandonné leur quartier et demandaient à voir la tsarine pour s’assurer qu’on ne l’avait point enlevée. Elle dut quitter le lit et revêtir encore une fois son uniforme pour les rassurer.

« Je ne puis ni ne veux, écrivait-elle quelques mois plus tard à Poniatowski, vous dire tous les empêchements qu’il y a pour vous à venir ici… Ma situation est telle que j’ai bien des ménagements à garder, et le moindre soldat aux gardes en me voyant se dit : “Voilà l’ouvrage de mes mains.” Je meurs de peur pour les lettres que vous m’écrivez. »

Elle tenait d’ailleurs tête, admirablement, aux difficultés et aux périls. Elle n’avait pas montré soit dans la préparation, soit dans l’exécution du coup d’État, certaines des qualités désirables chez un chef : ni grande prévoyance ni grande habileté ; mais du courage, du sang-froid, de l’esprit de résolution et surtout un art supérieur de mise en scène. Tels étaient les moyens d’action qu’elle faisait valoir maintenant encore. Tous les témoins des événements dont Pétersbourg fut le théâtre à ce moment sont unanimes à vanter son calme, son air affable et imposant à la fois, la majesté souriante de son accueil et de son maintien. Elle se montrait déjà imperturbable.

Elle ne négligeait pas aussi la ressource choisie depuis longtemps et préférée par elle pour l’assujettissement des volontés et la conquête des dévouements : elle s’affirmait dès la première heure comme une impératrice magnifique, sachant récompenser qui la sert, généreuse avec profusion. Pendant les premiers mois de son règne, c’est un véritable pactole qui se déverse sur les artisans de sa fortune. À la date du 16 novembre 1762, le chiffre des récompenses payées, à part les dons en nature, les concessions de terres et de paysans, s’élève à 795 622 roubles, soit près de quatre millions de francs au cours du change d’alors. Et les sommes versées aux mains des intéressés n’ont été, pour la plupart, que des acomptes. Ainsi, Grégoire Orlof n’a reçu que 3 000 roubles sur les 50 000 qui lui ont été destinés. Les disponibilités du Trésor n’ont pas permis de faire plus pour le moment. La princesse Dachkof figure sur la liste des paiements pour une somme de 25 000 roubles. Une somme de 225 890 roubles a été affectée à la remise d’une demi-année de solde, dont ont bénéficié les états-majors des régiments ayant pris part au coup d’État. Les soldats sont moins bien partagés. On leur a versé libéralement à boire pendant la journée du 12 juillet. De ce chef la dépense s’est élevée à plus de 41 000 roubles, soit plus de 200 000 francs. Mais, peu de temps après le grand événement, un nombre assez considérable de ces prétoriens se trouvent dans le dénuement, et Catherine ne fait rien pour les en tirer. Il est vrai qu’elle n’a plus besoin d’eux.

Elle n’oublie pas aussi les absents. Un de ses premiers soins a été d’envoyer un exprès à l’ex-chancelier Bestoujef pour lui annoncer son avènement et l’inviter à la rejoindre dans sa capitale. Le porteur de cette bonne nouvelle, choisi par Catherine, fut un certain Nicolas Ilitch Kalyshkine, qui, en février 1758, étant sergent dans un régiment de gardes, avait été préposé à la surveillance du joaillier Bernardi, impliqué dans le procès de Bestoujef, et avait contribué à ménager la correspondance que nous savons entre la grande-duchesse et les prisonniers. Catherine s’en souvenait aussi. Elle ménageait cependant une déception à son ancien associé politique. Bestoujef se hâta d’accourir. Il fut reçu à bras ouverts. Catherine était bien aise d’avoir sous la main un homme de cette expérience et de cette autorité. Elle fit sonner très haut son nom et ses services passés. Elle eut recours souvent à ses conseils. Mais il s’imaginait assurément retrouver sa place, sa situation de ministre omnipotent, une influence plus grande encore que celle dont il jouissait auprès d’Élisabeth. À cet égard, il fut entièrement trompé.

Il y eut ainsi un certain nombre de désenchantements. Le feld-maréchal Münich, qui se hâta de faire sa soumission, en éprouva un très grand. Catherine ne parut pas lui tenir rancune de l’assistance, d’ailleurs inutile, qu’il avait prêtée à Pierre. Il n’avait fait que son devoir. Il le dit, très dignement, et elle sembla l’écouter de même. Mais elle fit avec lui comme avec Bestoujef. Elle s’en débarrassa poliment. Elle jugeait, selon l’expression d’un homme d’État moderne, qu’à une situation nouvelle il fallait des hommes nouveaux.

Une désenchantée fut encore la princesse Dachkof. Elle s’était figuré le règne de Catherine comme une espèce de féerie, dans laquelle elle continuerait à agiter tous les jours les destinées de l’Empire, tout en caracolant sur un beau cheval en tête d’une colonne de grenadiers. Elle avait pris le goût de l’uniforme, de l’intrigue et de la parade. Elle ne se jugea ni récompensée selon ses mérites ni utilisée selon ses capacités. Nous la retrouverons plus tard avec ses rêves, ses prétentions et toutes les folies qui empoisonnèrent sa vie en donnant quelques ennuis à son impériale amie. Nous retrouverons également Bestoujef et Münich.

Catherine faillit aussi faire un mécontent dans la personne d’un ami obscur, dont nous avons déjà parlé. La princesse Dachkof ne fut pas la seule à s’attribuer un rôle prépondérant dans l’événement du 12 juillet. Quatre jours après le coup d’État, on annonça à l’impératrice le général Betzky. Il avait été employé à quelques distributions d’argent faites aux soldats embauchés par les Orlof. Il avait reçu un cordon et quelques milliers de roubles ; Catherine crut qu’il venait la remercier. Il se mit à genoux, et dans cette position il supplia l’impératrice de vouloir bien reconnaître devant témoins à qui elle devait sa couronne.

— À Dieu et au choix de mes sujets, fit simplement Catherine.

En entendant ces paroles, Betzky se leva, et d’un geste tragique ôta son cordon.

— Que faites-vous ?

— Je ne suis plus digne de porter ces insignes, prix de mes services, puisque mes services sont méconnus par l’impératrice. Je croyais être le seul ouvrier de sa grandeur. N’est-ce pas moi qui ai soulevé la garde ? N’est-ce pas moi qui ai semé l’or ? L’impératrice le nie. Je suis le plus malheureux des hommes.

L’impératrice tourna la chose en plaisanterie.

— Vous m’avez donné la couronne, Betzky, j’en conviens. Aussi je ne veux la tenir que de vos mains. C’est vous que je charge de la rendre la plus belle qu’il se pourra. Je mets à vos ordres tous les joailliers de mon empire.

Betzky prit la plaisanterie au sérieux. Il surveilla le travail des orfèvres qui préparèrent le diadème impérial pour le jour du couronnement, et fut satisfait.

C’est ainsi du moins que la princesse Dachkof raconte cette histoire, où elle a pu mettre de son imagination.

En général, cependant, ainsi que nous l’avons dit, Catherine fut aussi généreuse pour ses amis que magnanime envers ses ennemis. Le nouveau règne s’annonçait bien. L’enthousiasme avec lequel il avait été salué dans la capitale trouvait un écho vibrant au sein des provinces les plus reculées. Soudain, sur cette aurore radieuse, un nuage livide parut. Le 18 juillet, revenant du Sénat, où elle avait fait lire un nouveau manifeste contenant la description accommodée avec art de la manière dont s’était fait son avènement au pouvoir, Catherine se préparait à paraître devant la cour, quand un homme se précipita dans sa chambre de toilette. Il était couvert de sueur et de poussière, les vêtements en désordre. C’était Alexis Orlof. Il arrivait à franc étrier de Ropcha et annonçait à l’impératrice la mort de Pierre III.

 

IV

Que s’était-il passé encore ? Mystère. Plus que dans tout autre pays d’Europe, l’histoire a fort à faire en Russie pour aller au-delà du sens officiel donné aux grands événements d’État. Les murs des palais bâtis en granit sont épais, les bouches sont closes. Pierre s’était résigné à son sort avec une facilité surprenante. Il avait borné ses plaintes et ses demandes à trois choses : qu’on lui rendît sa maîtresse, son singe et son violon. Il passait ses journées à boire et à fumer. Le 18 juillet, il fut trouvé mort. C’est à peu près tout ce que nous savons de certain.

Que sa mort ait été violente, il y a presque certitude à cet égard. Sur le moment, personne n’en douta. Écrivant au duc de Choiseul, le chargé d’affaires de France, Bérenger, disait qu’il tenait en main « tout ce qui peut justifier l’opinion généralement admise ». Il n’avait pas vu le corps du souverain, exposé en public avec le cérémonial habituel, car le corps diplomatique n’avait pas été convié à le visiter, et Bérenger sut qu’on prenait note des personnes qui s’y rendaient. Mais il y avait envoyé un homme sûr, dont le rapport fut pour confirmer ses soupçons. Le corps du malheureux souverain était tout noir, et « il suintait à travers l’épiderme un sang extravasé qui se manifestait même sur les gants qui couvraient ses mains ». Les personnes qui ont cru devoir baiser le cadavre sur la bouche, selon la coutume du pays, sont revenues les lèvres enflées.

On voit la part de l’imagination se faisant place jusque dans un document diplomatique. Mais le fait en lui-même ne s’en dégage pas moins avec de fortes présomptions. Quant au mode de l’assassinat, puisqu’il semble bien qu’il faille en admettre l’hypothèse, les suppositions ont varié également. Les uns ont parlé d’un empoisonnement par le bourgogne, qui était le vin préféré du malheureux Pierre ; d’autres, d’un étranglement. La plupart ont désigné Alexis Orlof comme l’auteur, l’inspirateur ou même l’exécuteur, propria manu, de l’attentat. Un récit pourtant, qui n’est pas dépourvu d’autorité[23], se présente avec des données différentes. Il met Orlof hors de cause. Ce n’est pas lui, c’est Tieplof qui a tout fait, ou du moins tout ordonné. Obéissant à ses injonctions, un officier suédois au service de la Russie, Svanovitz (?), a étranglé Pierre avec une courroie de fusil. Le crime a eu lieu non le 18, mais le 15 juillet. Ce n’est pas Orlof, c’est le prince Bariatinski qui a porté la nouvelle à Pétersbourg.

Orlof ou Tieplof, la question peut paraître secondaire et de mince importance. Elle ne l’est pas. Si Tieplof a été l’instigateur du crime, c’est que Catherine en a été la suprême inspiratrice. Car comment admettre qu’il ait agi sans son consentement ? Il en va autrement pour Orlof. Lui et son frère Grégoire étaient, devaient rester quelque temps encore maîtres jusqu’à un certain point d’une situation qu’ils avaient faite, maîtres aussi de conduire à leur guise une partie dans laquelle ils jouaient leur vie. Ils n’avaient pas pris l’avis de Catherine pour commencer le coup d’État ; ils peuvent bien ne l’avoir pas consulté cette fois encore.

« L’impératrice ignora ce forfait — affirmait Frédéric vingt ans plus tard en causant avec le comte de Ségur —, et l’apprit avec un désespoir qui n’était pas feint ; elle pressentait justement le jugement que tout le monde porte aujourd’hui contre elle. »

Tout le monde, c’était peut-être trop dire. Mais la grande majorité fut certainement pour adopter une opinion dont Castéra, Masson, Helbig et d’autres se sont fait l’écho. Dans un journal de l’époque, imprimé à Leipzig, la mort de Pierre était comparée à celle du roi Édouard d’Angleterre, tué en prison par l’ordre de sa femme, Isabelle (1327). Plus tard, il y eut un revirement d’opinion auquel la publication des Mémoires de la princesse Dachkof n’a pas peu contribué. À la mort de Catherine, Paul aurait découvert dans les papiers de l’impératrice une lettre d’Alexis Orlof, écrite aussitôt après l’événement et le désignant nettement lui-même comme l’auteur du crime. L’ivresse du sang, la terreur et le remords s’y traduisaient également. L’empereur leva les yeux au ciel et dit : « Merci soit à Dieu. » Mais la princesse Dachkof, qui raconte cette scène, n’y a pas assisté, et le comte Rostoptchine, qui a conservé une copie de cette lettre (publiée, depuis, dans l’Archive du prince Vorontsof, XXI, p. 430), raconte que l’original a été détruit.

Parmi les auteurs modernes, il y a encore conflit d’appréciations et de conjectures. Catherine a d’ailleurs travaillé elle-même, il faut le reconnaître, à perpétuer l’incertitude dans laquelle s’agite cette énigme redoutable, en jetant sur l’événement toute l’obscurité dont peut disposer un souverain autocrate. Si on lui a fait tort, il peut être dit qu’elle a en quelque sorte provoqué la calomnie en proscrivant la vérité. Son acharnement à poursuivre toute publicité concernant la tragique aventure est allé jusqu’à s’attaquer à l’œuvre de Rulhière, qui pourtant ne s’est pas prononcé sur la question de sa participation au meurtre. En dépit aussi de sa science des attitudes, celle qu’elle crut devoir observer au moment de la catastrophe ne fut peut-être pas des mieux choisies pour désarmer la malignité publique, bien qu’elle témoignât de la force de son caractère et de ses ressources de grande comédienne. Dans un conseil réuni à la hâte, il fut décidé que la nouvelle serait tenue secrète pendant vingt-quatre heures. Aussitôt l’impératrice parut devant la cour sans trahir la moindre émotion. Le lendemain seulement, un manifeste ayant porté à la connaissance du Sénat la nouvelle du lugubre dénouement, Catherine fit celle qui vient d’apprendre à l’instant ce qui est arrivé : elle pleura abondamment devant son entourage intime et ne parut point en public.

Une dernière remarque, pour clore ce débat sans issue : ni les Orlof, ceci est un fait, ni Tieplof, ni personne n’a été poursuivi à raison du drame de Ropcha. Et dès lors la responsabilité de la souveraine ne s’y trouve-t-elle pas engagée en toute hypothèse ? Il y a eu de toute manière consentement de sa part, consentement au fait accompli, sinon au dessein. Et il y a eu ainsi une tache de sang sur ses mains, qui venaient de saisir le sceptre impérial. Il devait y en avoir d’autres. Mais peut-être qu’à de certaines hauteurs la grandeur humaine ne va pas sans ces flétrissures, qui la ramènent au niveau commun. Et Catherine fut grande. Comment, par quels moyens et malgré quels défauts, nous essayerons de le montrer maintenant. N’ayant pas entrepris l’histoire de sa vie, nous quitterons ici le récit au cours duquel nous avons voulu indiquer les origines et les commencements de son étrange fortune. Cette recherche préalable nous a paru nécessaire pour mettre en lumière et en bonne place ce qui fait l’objet véritable de notre étude, c’est-à-dire le portrait d’une femme et d’une souveraine qui, l’une et l’autre, ont eu peu de rivales dans l’histoire du monde et la physionomie d’un règne qui a été jusqu’à présent sans égal dans l’histoire d’un grand peuple. Nous avons voulu faire voir comment Catherine est devenue ce qu’elle a été, nous entreprendrons maintenant de dire ce qu’elle a été.

DEUXIÈME PARTIE. L’impératrice

LIVRE PREMIER. LA FEMME

 

CHAPITRE PREMIER. PORTRAIT PHYSIQUE — CARACTÈRE — TEMPÉRAMENT

 

I. La beauté de Catherine. — Témoignages contradictoires. — Yeux bleus ou bruns ? — Portraits à la plume, au crayon et au pinceau par Catherine elle-même, Rulhière, Tchemessof, Richardson, le prince de Ligne, le comte de Ségur, madame Vigée-Lebrun. — Une anecdote de la cour de Russie. — L’empereur Nicolas. — Impressions de la princesse de Saxe-Cobourg. — Légendes. — II. Caractère. — Opinion de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette. — Opinion de Catherine sur elle-même. — Une épitaphe. — Traits saillants. — Ambition, audace, résolution. — Fatalisme. — Optimisme et eudémonisme. — Vanité. — Conseils de Patiomkine à un ambassadeur anglais : « Flattez-la ! » — Assaut d’adulations dans son entourage. — Les bouts-rimés du comte Cobenzl et du comte de Ségur. — Absence d’amour-propre et de coquetterie. L’impératrice et la femme. — Idée démesurée que Catherine se fait de son pouvoir. — Elle impose cette idée à l’Europe. — Les moyens. — III. Force de volonté et inconstance. — Défaut de direction. — Action de Catherine sur le peuple russe. — Énergie et résistance. — Défaut naturel de sang-froid, corrigé par une grande maîtrise de soi-même. — Courage. — Inoculation de la petite vérole. — IV. Obstination. — Capacité de travail. — Goût pour le travail de la plume. — Gaieté. — « Recette pour rendre quelqu’un parfaitement gai. » — Il faut être gai ! — Bonne humeur résistante. — Jeux d’enfants. — Le colin-maillard à soixante-cinq ans. — V. Santé morale. — Facilité de commerce dans la vie privée. — Générosité. — Bonté. — Catherine a-t-elle été cruelle ? — Encore l’impératrice et la femme. — Ses domestiques l’adorent. — Anecdotes. — Impatience et vivacité. — VI. Tempérament. — Sensualité. — Ni hystérique ni nymphomane. — Conjectures.

 

I

« À dire la vérité, je ne me suis jamais crue extrêmement belle, mais je plaisais, et je pense que cela était mon fort. » Catherine a défini elle-même en ces termes le genre d’attrait que la nature lui avait départi à l’extérieur. Ainsi, après avoir passé sa vie à s’entendre comparer à toutes les Cléopâtres de l’histoire, elle n’admettait pas la justesse de la comparaison. Non pas qu’elle en méconnût le prix. « Croyez-moi, écrivait-elle encore à Grimm, la beauté n’est nulle part de trop, et j’en ai fait toujours grandissime cas, quoique je n’aie jamais été fort belle. » Mais n’a-t-elle pas déprécié volontairement ses charmes, par ignorance modeste ou artifice de coquetterie raffinée ? On serait tenté de le croire, à entendre la voix presque unanime des contemporains. La « Sémiramis du Nord » a traversé la seconde moitié du XVIIIe siècle et est entrée dans la postérité au seuil du XIXe, comme une incarnation merveilleuse non pas seulement de la puissance, de la grandeur, du bonheur triomphant, mais encore de la féminité adorable et adorée. Elle a été aux yeux de tous, ou de presque tous, non pas seulement imposante, majestueuse ou terrible, mais encore séduisante et belle, en effet, entre les plus belles. Reine par le droit de la beauté comme par le droit du génie. Pallas et Vénus Victrix.

Eh bien, il semble que ce soient les contemporains qui aient mal vu, ayant éprouvé, à regarder la prestigieuse tsarine, comme une sorte de mirage. L’illusion a été si complète que l’erreur des sens produite par elle a porté jusque sur des détails très apparents et en eux-mêmes insignifiants. Ainsi, la plupart de ceux qui ont approché la souveraine ont parlé de sa taille élevée, lui permettant de dominer les foules. Or, en fait, elle était de taille au-dessous de la moyenne, plutôt petite, avec une tendance précoce à l’embonpoint. La couleur même de ses yeux a prêté à des contradictions bizarres. Les uns les ont vus bruns, les autres bleus. Rulhière s’est tiré d’affaire en les faisant bruns avec des reflets bleus. Voici d’ailleurs l’ensemble du portrait qu’il a esquissé et qui doit se rapporter à peu près à l’époque de l’avènement au trône. Catherine avait trente-trois ans. Nous ne possédons pas de description aussi détaillée portant une date plus ancienne. Celle que nous a donnée Poniatowski ne remonte qu’à quatre ou cinq années en arrière, et c’est celle d’un amoureux.

« Sa taille, écrit Rulhière, est agréable et noble, sa démarche fière ; sa personne et son maintien remplis de grâces. Son air est d’une souveraine. Tous ses traits annoncent un grand caractère. Son col est élevé et sa tête fort détachée ; l’union de ces deux parties est surtout dans le profil d’une beauté remarquable et dans les mouvements de sa tête ; elle a quelque soin de développer cette beauté. Elle a le front large et ouvert, le nez presque aquilin ; sa bouche est fraîche et embellie par ses dents ; son menton un peu grand et se doublant un peu sans qu’elle soit grasse. Ses cheveux sont châtains et de la plus grande beauté ; ses sourcils bruns ; ses yeux bruns et très beaux ; les reflets de lumière y font paraître des nuances bleues, et son teint a le plus grand éclat. La fierté est le vrai caractère de sa physionomie. L’agrément et la bonté, qui y sont aussi, ne paraissent à des yeux pénétrants que l’effet d’un extrême désir de plaire. »

Rulhière n’est ni amoureux ni enthousiaste. Rapprochons cependant cette esquisse de celle qu’un artiste russe, Tchemessof, a dessinée au crayon à la même époque. D’après une légende, ce dernier portrait aurait été fait sur la demande de Patiomkine, que Catherine commença à distinguer peu après la révolution de juillet, et peut-être même avant. Catherine en fut satisfaite, et attacha l’auteur à sa personne comme secrétaire de son cabinet. Et pourtant quelle étonnante impératrice ce Tchemessof nous a montrée là, et combien peu ressemblante à tout ce que nous ont fait voir les autres peintres, sculpteurs et auteurs de Mémoires, depuis Benner jusqu’à Lampi, depuis Rulhière jusqu’au prince de Ligne ! Figure agréable encore, si l’on veut, et intelligente, mais si peu idéale, disons le mot : si commune d’aspect. Le costume y est peut-être pour quelque chose, un étrange costume de deuil avec une coiffure bizarre, couvrant le front jusqu’aux sourcils et couronnant le sommet de la tête d’une paire d’ailes de chauve-souris. Mais le visage souriant et pourtant dur, les traits épais et ayant quelque chose de masculin s’accusent, quand même, avec une franchise brutale. On dirait d’une vivandière allemande dont on aurait fait une nonne. Cléopâtre est loin !

Tchemessof n’aurait-il été qu’un traître, et Catherine n’aurait-elle fait, en se reconnaissant dans ce portrait, que prouver cette ignorance entière des choses de l’art qu’elle confessa plus tard avec candeur à Falconet ? Il se peut, jusqu’à un certain point. Une sorte de contre-épreuve du dessin de l’artiste russe nous reste cependant. C’est le portrait écrit quelques années seulement plus tard par Richardson. Cet Anglais paraît avoir possédé un regard et un esprit rebelles aux illusions et aux éblouissements. Et voici comment il a noté ses impressions :

« L’impératrice de Russie est d’une taille au-dessus de la moyenne, bien proportionnée et gracieuse, mais inclinant à l’embonpoint. Elle a un joli teint et cherche cependant à l’embellir avec du rouge, à l’exemple de toutes les femmes de ce pays. La bouche est bien dessinée, avec de belles dents ; les yeux bleus ont une expression scrutatrice : quelque chose qui n’est pas aussi fort qu’un regard inquisiteur, ni aussi vilain qu’un regard défiant. Les traits sont en général réguliers et agréables. L’ensemble est tel qu’on lui ferait injure en lui attribuant un air masculin, mais qu’on ne lui ferait pas justice en le disant féminin entièrement. »

Ce n’est pas tout à fait la note de Tchemessof, dans son réalisme naïf et presque grossier. Un trait commun apparaît cependant ici et là, et c’est celui qui nous semble, en effet, avoir été le trait saillant du modèle, en avoir constitué la physionomie, et en avoir, au point de vue plastique, réduit considérablement, sinon détruit le charme : c’est l’expression hommasse soulignée de part et d’autre et qu’à travers la magie des couleurs, nous retrouvons même sous des pinceaux moins consciencieux. Le portrait qui a fait la joie de Voltaire et qui est encore à Ferney en décèle lui-même quelque chose. Catherine y veillait cependant, et jusqu’au dernier moment. Un pli qu’elle se trouva à la racine du nez sur le portrait peint par Lampi, peu avant sa mort, et qui lui parut durcir son visage, lui fit regarder d’un mauvais œil le tableau et le peintre. Lampi passait cependant à bon droit pour ne pas dire à ses modèles des vérités trop cruelles. Il effaça le pli, et l’impératrice, bientôt septuagénaire, prit l’apparence d’une jeune nymphe. L’histoire ne dit pas si elle a été satisfaite cette fois.

« Quelle figure me supposiez-vous ? » demanda Catherine au prince de Ligne lors du premier voyage que celui-ci fit à Pétersbourg. « Grande, raide, des yeux comme des étoiles et un grand panier ? » C’était en 1780. L’impératrice avait cinquante et un ans. Voici la figure que le prince de Ligne lui trouva : « Elle était encore bien. On voyait qu’elle avait été belle plutôt que jolie : la majesté de son front était tempérée par des yeux et un sourire agréables, mais ce front disait tout. Sans être un Lavater, on y lisait comme dans un livre : génie, justice, courage, profondeur, égalité, douceur, calme et fermeté : la largeur de ce front annonçait les bases de la mémoire et de l’imagination ; on voyait qu’il y avait place pour tout. Son menton un peu pointu n’était pas absolument avancé, mais il était loin de se retirer et avait de la noblesse. Son ovale n’était pas bien dessiné moyennant cela, mais devait plaire infiniment, car la franchise et la gaieté habitaient ses lèvres. Elle a dû avoir de la fraîcheur et une belle gorge ; celle-ci ne lui était arrivée cependant qu’aux dépens de sa taille qui avait été mince à rompre, mais on engraisse beaucoup en Russie. Elle était propre, et, si elle n’avait pas tant fait tirer ses cheveux qui auraient dû, tombant un peu plus bas, accompagner son visage, elle aurait été bien mieux. On ne s’apercevait pas qu’elle était petite. »

Encore un enthousiaste, celui-là. Pourtant le comte de Ségur, qui se piquait de l’être moins en sa qualité de diplomate, a noté à la même époque des traits à peu près identiques. « La blancheur et l’éclat de son teint, dit-il, furent les attraits qu’elle conserva le plus longtemps. » Mais Castéra explique à sa manière cette victoire sur les irréparables outrages : « Dans les dernières années de son règne, elle mettait beaucoup de rouge. » C’est ce dont Catherine ne voulut jamais être soupçonnée. Nous lisons dans une de ses lettres à Grimm, datée de 1783 :

« Je vous remercie des pots de rouge dont vous m’avez souhaité d’illuminer ma face ; mais lorsque j’ai voulu m’en servir, j’ai trouvé qu’il était si foncé que cela me donnait l’air furie. Aussi vous m’excuserez si je ne pourrai pas, même malgré ma grande vogue là où vous êtes [Grimm était à Paris]… imiter ou adopter cette belle mode-là. »

Le témoignage le plus autorisé au point de vue plastique, le moins suspect aussi, est peut-être celui de madame Vigée-Lebrun, qui, malheureusement, n’a point vu la Catherine des belles années. Elle n’a pas eu aussi à se louer des procédés de la souveraine, ce qui est une garantie de sincérité. Elle ne put obtenir que l’impératrice posât devant elle. Son pinceau n’a évoqué plus tard que des souvenirs. La plume à la main, elle les a retracés ainsi :

« J’étais d’abord extrêmement étonnée de la trouver très petite ; je me l’étais figurée d’une grandeur prodigieuse, aussi haute que sa renommée. Elle était fort grasse, mais elle avait encore un beau visage, que ses cheveux blancs et relevés encadraient à merveille. Le génie paraissait siéger sur son front large et très élevé ; ses yeux étaient doux et fins, son nez tout à fait grec, son teint fort animé et sa physionomie très mobile… J’ai dit qu’elle était petite de taille ; pourtant les jours de représentation, sa tête haute, son regard d’aigle, cette contenance que donne l’habitude de commander, tout en elle enfin avait tant de majesté qu’elle me paraissait la reine du monde. Elle portait à un gala les cordons de trois ordres, et son costume était simple et noble. Il consistait en une tunique de mousseline brodée en or et dont les manches très amples étaient plissées en travers dans le genre asiatique. Par-dessus cette tunique, était un dolman de velours rouge à manches très courtes. Le bonnet qui encadrait ses cheveux blancs n’était pas orné de rubans, mais de diamants de la plus grande beauté. »

Catherine avait pris de bonne heure et conserva toute sa vie l’habitude de porter, en public, la tête très haute. Son prestige aidant, elle arrivait ainsi à un effet de grossissement qui trompa jusqu’à des observateurs comme Richardson. L’art de la mise en scène, dans lequel elle fut incomparable, est d’ailleurs resté de tradition à la cour de Russie. Une dame de la cour de Vienne nous racontait un jour ses impressions à l’arrivée de l’empereur Nicolas dans cette dernière capitale. Quand elle le vit entrer à la Burg, dans la splendeur de son uniforme, de sa beauté mâle et de l’air de majesté répandu sur toute sa personne, droit, hautain, dépassant de la tête princes, aides de camp, chambellans, officiers, elle crut apercevoir un demi-dieu. Placée à une galerie supérieure, elle ne pouvait détacher ses yeux de cette éblouissante apparition. Soudain, elle ne vit plus rien. La foule des courtisans s’était retirée ; on avait fermé les portes. La famille impériale et quelques personnes de l’entourage intime restaient seules. Mais l’empereur ? Où était-il ? Il était là, affaissé sur un banc, ayant replié sa haute taille, ayant laissé se détendre les muscles de son visage où brusquement venait poindre l’expression d’une indicible angoisse ; méconnaissable, diminué de moitié, comme écroulé du haut des grandeurs sur un bas-fond de misère : ce demi-dieu n’était plus qu’une loque humaine souffrante. Cela se passait en 1850. Nicolas éprouvait déjà alors les premières atteintes du mal qui rongea les dernières années de sa vie et y mit fin prématurément. Hors des yeux de la foule, il se courbait sous son étreinte. Devant le public, par un héroïque effort de volonté, il redevenait le superbe empereur des beaux jours déjà passés.

Ainsi peut-être fit Catherine pendant les dernières années de son règne.

La princesse de Saxe-Cobourg, qui la vit pour la première fois en 1795, commence le récit de cette rencontre d’une façon assez déplaisante, disant que c’était ainsi, à savoir, sous l’apparence de la vieille impératrice, qu’elle se figurait habituellement une sorcière. Mais il paraît, par la suite, que l’idée qu’on lui avait donnée de cette espèce de personnage n’était point désagréable. Elle vante, elle aussi, le teint « singulièrement beau » conservé par la souveraine, et dit qu’en général il lui a semblé trouver en elle « la personnification d’une vieillesse forte, quoique à l’étranger on parle toujours de ses maladies[24] ».

Catherine n’eut pourtant jamais une très bonne santé. Elle souffrait fréquemment de maux de tête accompagnés de coliques. Cela ne l’empêcha pas de se moquer jusqu’au dernier moment de la médecine et des médecins. C’était toute une affaire que de lui faire avaler une potion. Un jour que son médecin, Rogerson, réussit à lui faire prendre quelques pilules, il en fut si content, que, s’oubliant, il frappa familièrement l’épaule de la souveraine, en criant : « Bravo, Madame ! » Elle ne s’en offensa point.

À partir de 1772, elle dut se servir de lunettes pour lire. Son ouïe, très fine, était affectée d’une particularité bizarre : chacune des oreilles percevait les sons d’une façon différente, inégale non seulement de force, mais de ton. C’est pour cela assurément qu’elle fut toujours rebelle à la musique, quelque peine qu’elle se donnât pour y trouver du goût. Le sens de l’harmonie lui manquait complètement.

On a prétendu qu’en nettoyant les foulards avec lesquels elle avait l’habitude de s’envelopper la tête pour dormir, on en voyait sortir des étincelles. Le phénomène se reproduisait même avec ses draps de lit. De telles fables ne servent qu’à indiquer l’action de sa personne physique elle-même sur l’esprit des contemporains, qu’émerveillaient à ce moment les mystérieuses découvertes de Franklin. La personne morale de Catherine était faite pour stimuler ces élans d’imagination.

 

II

Une grande souveraine et une femme digne de tous les respects, à laquelle Catherine se défendit d’ailleurs toujours de ressembler, l’appelant ironiquement « sainte Thérèse », écrivait en 1780 ceci :

« L’empereur m’a fait entrevoir pendant cet hiver, en badinant, son envie d’avoir une entrevue avec l’impératrice de Russie. Vous pouvez bien imaginer combien peu je goûterais un tel projet, aussi bien par l’impression que cette entrevue devrait faire sur les autres puissances que par l’aversion et l’horreur que m’inspire toujours un caractère tel que celui de l’impératrice. »

Pourtant, c’est par le caractère précisément que Catherine elle-même nous semble avoir atteint la grandeur. Des défaillances, des vices mêmes y ont paru sans doute, empruntant aux proportions de l’être moral déparé par eux quelque chose de colossal, de monstrueux si l’on veut. L’ensemble a eu des aspects éblouissants et des hauteurs peu communes.

« L’aversion et l’horreur » professées par Marie-Thérèse ne l’ont point empêchée, du reste, de s’allier avec la souveraine ainsi flétrie et de mettre sa main dans la sienne pour l’accomplissement de la plus vilaine besogne dont Catherine ait à porter le reproche devant l’histoire. Nous voulons dire le meurtre de la Pologne. Marie-Antoinette, qui paraît avoir partagé les répugnances de sa mère, s’est montrée également disposée à en faire abstraction dans la pratique :

« Malgré mes idées sur l’impératrice de Russie, écrivait-elle de son côté, je lui saurais bien bon gré si sa politique se tournait à nous donner la paix. »

Ainsi Catherine n’était un monstre qu’en théorie. Et, même réduit à cette valeur, le jugement paraît sujet à révision, car c’est un point discutable s’il peut être du fait d’un monstre non pas seulement de s’imposer momentanément à l’admiration des foules, mais de faire œuvre durable et profitable aux générations futures. Sans doute ce fut une personnalité singulièrement complexe, défiant presque le travail d’analyse auquel nous osons nous essayer. Comme si elle avait deviné les difficultés avec lesquelles ses futurs biographes seraient aux prises et pris pitié de leur embarras, Catherine s’est donné la peine de poser devant eux quelques jalons et de leur frayer la voie. À part ses Mémoires, où la psychologie tient assez peu de place, nous lui devons quelque chose comme l’esquisse d’une autobiographie et quelque chose comme l’ébauche d’un portrait d’ensemble, au moral, du moi intime. Voici l’esquisse. Elle s’est conservée sur une feuille de papier, au revers de laquelle une autre main inconnue a tracé l’épitaphe de « Sir Tom Anderson » — un des chiens favoris de l’impératrice. Sur le modèle de cette épitaphe d’un être tendrement aimé, Catherine a, dans un de ces accès d’humour qui lui furent familiers, composé la sienne propre, « craignant », disait-elle — c’était au courant de l’hiver de 1778 — « de mourir pendant la fin du carnaval, qui doit être rempli de onze mascarades, sans compter les dîners et les soupers ». Nous copions textuellement :

« Ci-gît Catherine seconde, née à Stettin, le 21 avril (2 mai) 1729. Elle passa en Russie l’an 1744, pour épouser Pierre III. À l’âge de quatorze ans, elle forma le triple projet de plaire à son époux, à Élisabeth et à la nation. Elle n’oublia rien pour y réussir. Dix-huit années d’ennui et de solitude lui firent lire bien des livres. Parvenue au trône de Russie, elle voulut le bien et chercha à procurer à ses sujets bonheur, liberté et propriété. Elle pardonnait aisément et ne haïssait personne. Indulgente, aisée à vivre, d’un naturel gai, l’âme républicaine et le cœur bon, elle eut des amis. Le travail lui était facile ; la société et les arts lui plaisaient[25]. »

Voici maintenant le portrait. Nous le rencontrons dans une lettre adressée à Sénac de Meilhan en mai 1796. « Je ne me suis jamais cru l’esprit créateur ; j’ai rencontré quantité de monde, auquel j’ai vu, sans envie ni jalousie, beaucoup plus d’esprit qu’à moi. Il a été toujours très facile de me mener, parce que, pour y parvenir, il ne fallait que présenter toujours des idées infiniment meilleures et plus solides que les miennes ; alors j’étais docile comme un agneau. La raison de ceci siégeait dans l’extrême désir que j’ai toujours eu que le bien de l’Empire se fît. J’ai eu le bonheur de rencontrer les bons et vrais principes, ce qui a fait que j’ai eu de grands succès. J’ai eu des malheurs qui s’en sont ensuivis de fautes auxquelles je n’ai eu aucune part et peut-être parce qu’on n’avait pas suivi avec exactitude ce que j’ai prescrit. Malgré ma flexibilité naturelle, j’ai su être opiniâtre ou ferme, comme on voudra, quand il m’a paru que cela était nécessaire. Je n’ai jamais gêné l’avis de personne, mais j’ai eu, dans l’occasion, un avis à moi. Je n’aime pas la dispute, parce que j’ai toujours vu rester un chacun de son avis. D’ailleurs je ne saurais parler fort haut. Je n’ai jamais eu de rancune, la Providence m’ayant placée de telle manière qu’il n’y avait pas de quoi en avoir contre les individus et que je ne trouvais pas la partie égale, le tout pesé avec justice. J’aime en général la justice, mais je suis de l’opinion que stricte justice n’est pas justice, et qu’il n’y a que l’équité qui soit supportable à la faiblesse de l’homme. Mais dans tous les cas j’ai préféré l’humanité et l’indulgence pour la nature humaine aux règles d’une sévérité qui m’a souvent paru mal entendue. À ceci j’ai été amenée par mon propre cœur, que je crois doux et bon. Quand les vieillards me prêchaient la sévérité, je leur avouais en fondant en larmes ma faiblesse, et j’en ai vu qui se rangeaient de mon avis, la larme à l’œil aussi. Mon naturel est gai et franc ; mais j’ai trop vécu dans le monde pour ignorer qu’il y a des esprits atrabilaires qui n’aiment pas la gaieté, et tous les esprits ne sauraient comporter la vérité et la franchise. »

« Ceci est à peu près mon portrait », a écrit Catherine en tête de ce morceau. Très à peu près, sommes-nous tentés de dire, et non pas seulement et non pas tant même à raison de ce qui ne s’y trouve pas, qu’encore et surtout à raison de ce qui s’y trouve. Car l’incapacité à éprouver de la rancune, par exemple, revendiquée par une souveraine qui a eu avec Frédéric les retours d’amitié que l’on sait, provoqués, à ce qu’on peut juger, par quelques boutades un peu agressives du roi-philosophe, c’est assurément, dans l’image de sa personne, un trait inattendu. Le comte de Ségur lui-même, à une époque où il ne péchait guère par excès de sévérité à l’égard de cette princesse, auprès de laquelle il venait de trouver un accueil inespéré, s’est laissé aller à souligner dans sa physionomie le trait absolument opposé à celui-là. « L’impératrice, lisons-nous dans une de ses dépêches, a certainement de grandes qualités, de la force dans le jugement, du courage dans l’âme, de la pénétration dans l’esprit et beaucoup de bonté dans le cœur ; mais elle est facile, méfiante et inquiète, et son amour-propre aigri ou flatté influe sur ses vues politiques. Un propos tenu légèrement à Versailles sur son compte, une froideur de notre cour, une de l’empereur, la moindre faute que moi-même je puis commettre, suffiraient pour changer ses dispositions, et, pour en donner un exemple, elle est l’ennemie du roi de Prusse, parce que le roi lui a supposé des infirmités qu’elle n’a pas. »

Mais, quel que fût le goût de Catherine pour la vérité et la franchise, elle aurait donné un exemple probablement unique dans l’histoire du monde, si elle avait réussi à rencontrer l’une ou l’autre en parlant d’elle-même.

Sincère envers elle-même, elle ne le fut pas davantage le jour où, causant avec le prince de Ligne, elle s’avisa de lui dire que si le hasard avait fait d’elle un sous-lieutenant, elle ne serait jamais arrivée au grade de capitaine, car elle se serait fait casser la tête à la première rencontre. Je n’en crois rien, répliqua le prince, puisque me voilà. Mais Catherine oubliait, en parlant ainsi, sa propre histoire et méconnaissait le trait le plus saillant de sa physionomie. Car, si elle fut téméraire à ses heures, elle fut toujours et surtout une ambitieuse. Tous les signes distinctifs de la grande race, dont Napoléon a été dans l’histoire moderne le représentant hors pair, se reconnaissent en elle. L’esprit impérieux d’abord supportant mal, quoi qu’elle en dise, la contradiction, et ne supportant pas du tout l’intervention d’autrui dans le gouvernement de ses actions. Un jour, elle se prend de colère contre un de ses ministres favoris, le prince Viazemski, parce qu’il s’est hasardé à décréter, sans prendre son avis, qu’il y aurait comédie au théâtre de la cour. « Elle ne veut être en tutelle de personne », déclare-t-elle à ce propos. Puis l’audace, extravagante parfois, mais toujours réfléchie, défiant le calcul, mais calculant jusqu’au hasard lui-même, et froidement résolue vis-à-vis de tous les risques. Enfin la confiance en soi-même, sans laquelle il n’est guère de succès possible, et cette façon de ne douter de rien, sans laquelle il n’est guère d’hommes heureux dans leurs entreprises. Le tout avec quelque chose de féminin en plus qui y ajoute un peu d’outrance d’emportement, de fantaisie. En 1770, le commandant en chef de son armée, aux prises avec les Turcs, lui parlant de la supériorité écrasante des forces ennemies, Catherine lui ferme la bouche avec l’exemple des Romains, qui ne comptaient jamais leurs adversaires ; elle se dit assurée que les Turcs seront battus. Et, comme son assurance se trouve justifiée par l’événement, comme Roumiantsof répond à cette mise en demeure par d’écrasantes victoires, elle s’affermit dans cet état d’âme qui lui est naturel ; elle s’y installe et y prend ses aises en quelque sorte. À la fin de son règne, elle en est arrivée à ne plus admettre la possibilité d’une défaite, d’un revers, d’une trahison quelconque de la fortune, pouvant l’atteindre.

« Si j’étais Louis XVIII, écrit-elle en 1796, ou bien je ne serais pas sortie de France, ou bien aussi il y aurait longtemps que j’y serais rentrée malgré vents et marées, et cette sortie ou rentrée n’aurait dépendu que de moi, exclusivement puissance humaine. »

Il lui semble également que, si elle avait été George III, elle ne se serait pas laissé prendre l’Amérique.

Elle a d’ailleurs pour la soutenir, comme tous ceux de sa race, la foi fataliste, la croyance obscure, irraisonnée, mais non pas moins absolue pour cela, à quelque chose d’innomé et pourtant de tout-puissant, par quoi sont régies les destinées semblables à la sienne. Devisant avec Diderot, elle engage sans plaisanter sa parole d’honneur qu’elle gardera le trône pendant trente-six ans. En 1789, elle dit : « J’ai soixante ans, mais je suis sûre que j’en vivrai encore vingt et quelques années en plus. » Et, comme sa foi est robuste, elle y joint un optimisme tranquille, inébranlable, tellement sûr de lui-même et tellement persistant qu’il en devient aveugle et sourd par moments. Il fait partie de son « imperturbabilité ». Au cours de la seconde guerre turque, qui ressemble peu à la première, longtemps son étoile semble pâlir ; les désastres se succèdent. Elle refuse d’en convenir. Elle veut ignorer et entend que tout le monde ignore les échecs essuyés par son armée et par son homme de guerre, qui ne s’appelle plus, hélas ! Roumiantsof, mais Patiomkine. Les Turcs éprouvent-ils à leur tour le moindre revers, comme en octobre 1787, sous les murs de Kinburn, vite elle fait chanter le Te Deum, tonner le canon en signe d’allégresse et retentir à travers toute l’Europe les trompettes de la renommée. À l’entendre, c’est une répétition de la bataille de Tchesmé : la flotte ottomane a été anéantie, Patiomkine s’est couvert de gloire. Elle le lui dit à lui-même et en semble vraiment convaincue.

Cela fait partie sans doute de sa politique, de ses procédés de gouvernement et de ses artifices de diplomatie, que nous étudierons plus tard. C’est ainsi qu’elle prétend en imposer à l’Europe, à l’Autriche dont elle veut stimuler les efforts, à la France dont elle voudrait obtenir le concours, et à la Turquie elle-même, qu’elle cherche à démoraliser. De fait, elle engage le comte de Ségur à transmettre à Versailles des bulletins de victoire, dont le comte de Montmorin arrive avec peine à démontrer la fausseté à son ambassadeur. C’est ainsi également qu’elle combat le découragement, naturellement prompt, de Patiomkine. Mais cela fait partie aussi de son caractère, et elle s’en impose à elle-même.

Par moments, à suivre ce dithyrambisme continuel, qui est la marque propre de sa correspondance et de sa conversation aux époques de crises surtout, on la croirait atteinte de mégalomanie. Les Suédois sont aux portes de Pétersbourg qu’elle chante encore et toujours victoire. En juillet 1788, le canon ennemi a parlé de si près que les rues de la capitale ont été remplies de fumée. Le lendemain elle en plaisante avec un air d’allégresse, se félicitant d’avoir, elle aussi, senti l’odeur de la poudre, elle va à l’église pour faire chanter un Te Deum à raison d’une victoire sur les Turcs, plus ou moins authentique, dont un courrier de Patiomkine lui a fort à propos apporté la nouvelle, et elle déclare, en revenant, qu’à voir tant de monde réuni aux abords du saint édifice, elle s’est imaginé que « cette foule suffirait à assommer les Suédois à coups de pierres ramassées dans les rues de Saint-Pétersbourg ». Elle s’apprête à signer un ukase par lequel elle ordonne au vice-amiral von Desin de s’unir à l’amiral Greigh, après avoir battu les Suédois près de Karlskrone. L’amiral Greigh ira au-devant de lui, après avoir de son côté battu une fois de plus la flotte ennemie. Cependant Mamonof, le favori en titre du moment, hasarde des objections : est-il sûr que les deux amiraux auront le dessus dans les rencontres supposées ? Jusqu’à présent, ils n’ont guère remporté d’avantages décisifs. Catherine s’irrite :

« Je n’aime pas les petites entreprises, mais les grandes. En raisonnant comme cela, on ne se battrait jamais. »

Elle cède néanmoins, et consent à ne pas envoyer à von Desin « l’ordre de vaincre », mais elle en verse des larmes de colère. Il lui paraît que de la sorte le vice-amiral ne fera rien de bon. Trois semaines après, sans qu’aucun changement soit arrivé dans la situation des belligérants, on pourrait supposer que la flotte ennemie a été engloutie jusqu’au dernier vaisseau dans les profondeurs de la Baltique. Catherine ne s’inquiète plus du tout de son voisinage. Elle parle d’envoyer sa propre flotte dans l’Archipel. Quant aux Suédois, point n’est besoin de s’en occuper plus longtemps. Ils se détruiront eux-mêmes. L’armée de Finlande est ou sera en révolte. Elle suffira pour réduire Gustave à la raison. Catherine n’a plus souci que de tirer vengeance du roi de Suède en ridiculisant ses velléités guerrières dans un opéra-comique intitulé Koslaf, dont elle commence la composition, « sans savoir comment elle la finira ». Mais l’armée de Finlande refuse de justifier, en se révoltant, la confiance que l’impératrice a mise en elle, et après une alternative de succès et de revers, survient le désastre de Swenksund (28 juin 1790) : c’est à peine si, écrivant à Patiomkine, elle en fait mention en deux lignes.

Et c’est comme cela jusqu’à la fin. C’est comme cela qu’en 1796, quelques mois avant sa mort, elle engage cette malheureuse affaire du mariage de sa petite-fille avec le roi de Suède : épisode curieux dont nous conterons à un autre moment les bizarres péripéties. On lui fait voir les difficultés, les obstacles, les chances trop incertaines de réussite ; n’importe, sans se mettre en peine de rien, sans se soucier de rien arranger, elle invite le roi à venir, et, au jour qu’elle indique, ayant réuni sa cour et mis une robe de gala, elle attend Sa Majesté Suédoise pour les fiançailles. Seulement cette fois la fortune s’est lassée : Sa Majesté Suédoise ne vient pas ! C’est de cela que Catherine meurt probablement quelques mois plus tard. Toute cette année 1796, dont elle ne devait pas voir la fin, lui fut désastreuse. Mais son optimisme ne l’abandonna pas. En juillet, un incendie détruisait une partie de sa flotte. Toutes ses chaloupes canonnières, construites et armées à grand-peine, brûlaient dans le port de Vassili-Ostrov.

« Bah !, écrivait-elle le lendemain, tout ce dont nous avons vraiment besoin sera rebâti pendant le courant de cet été… le port n’en sera que plus propre. »

Aimant la gloire, la croyant chose due à sa destinée, Catherine aime aussi à en faire parade.

« Si cette guerre continue, dit-elle en août 1771, mon jardin de Tsarskoïe Selo ressemblera à un jeu de quilles, car à chaque action d’éclat j’y fais élever quelque monument… Derrière mon jardin, dans un bois, j’ai imaginé de faire bâtir un temple de mémoire pour la guerre présente, où tous les faits importants (et il n’y en a pas peu, nous en sommes au 64e numéro) seront gravés sur des médaillons, et des inscriptions en langue du pays, très simples et courtes, avec la date et le nom de ceux qui les ont effectués. »

Notons, en passant, que dans un compte qu’elle établit de sa propre main, la bataille de Tchesmé figure à elle seule pour deux numéros. Sa soif d’ambition est telle qu’elle lui fait voir double.

C’est cette même préoccupation qui la rend infiniment accessible à la flatterie, et, disons le mot, très vaniteuse. Elle s’en défend, bien entendu. Elle fait ou semble faire profession à tout propos de sentiments contraires. Un architecte français, qui eut son heure de célébrité et qui fut un artiste de mérite, en effet, et un honnête homme, mais paraît avoir été aussi un homme difficile à vivre, Clérisseau, recevant à Paris la visite de l’empereur Joseph II, traite assez mal Sa Majesté. « Savez-vous ce que c’est qu’un artiste ? » lui dit-il, entre autres amabilités, en refusant des commandes que Joseph veut lui faire, et qui ne lui agréent point. « D’un côté, il a son crayon ; de l’autre, on lui offre 20 000 livres de rente, s’il veut quitter son crayon. Il vous jette vos 20 000 livres de rente à la tête et garde son crayon, qui le rend plus heureux que tous les trésors de la terre. » Catherine, à qui Grimm rapporte cette algarade, s’en dit enchantée : « J’aime, déclare-t-elle, quand on parle comme Clérisseau a parlé à l’empereur… Cela apprend à ces gens-là qu’il y a plus d’une façon de parler dans le monde, et que tout le monde n’a pas le goût de la flatterie. » Une autre fois, elle interdit à son correspondant de lui donner le surnom de Catherine la Grande : « Parce que primo je n’aime aucun sobriquet ; secundo que mon nom est Catherine II, et tertio je ne veux pas que personne dise de moi comme de Louis XV qu’on trouvait le mal nommé ; quatrièmement, de taille je ne suis ni grande ni petite. »

Mais Grimm savait à quoi s’en tenir et n’eut souci que de changer la forme du compliment. En 1780, l’ambassadeur anglais Harris, se préparant à une entrevue décisive avec l’impératrice, prenait conseil du favori Patiomkine. Il s’agissait d’entraîner la Russie à prendre fait et cause pour l’Angleterre dans ses démêlés avec la France. « Je n’ai qu’un avis à vous donner, répliquait le favori, flattez-la. C’est le seul moyen d’arriver à quoi que ce soit avec elle, et avec cela on arrive à tout… Ne lui parlez pas raison : elle ne vous entendrait pas. Adressez-vous à ses sentiments et à ses passions. Ne lui offrez ni les trésors ni les flottes de l’Angleterre : elle ne demande rien de tout cela. Elle veut des louanges et des compliments. Donnez-lui ce qu’elle veut, et elle vous donnera en échange toutes les forces de son empire. »

Cet avis était aussi celui de Joseph II, quand il engageait sa mère à vaincre ses répugnances pour offrir à l’impératrice la Toison d’or qu’elle convoitait : « Je crois connaître Sa Majesté, et la vanité est son unique défaut. » C’était enfin celui du comte de Ségur : « Il n’est pas facile de tromper cette princesse ; elle a beaucoup de tact, de finesse, de pénétration ; mais en flattant son amour pour la gloire, il n’est que trop prouvé qu’on peut égarer sa politique. » On pouvait sans doute aussi la ramener dans le bon chemin en se servant de ce même moyen. Le comte de Ségur en usa largement. Pendant le fameux voyage de Crimée, c’est entre lui, l’Autrichien Cobenzl, l’Anglais Fitz-Herbert et cet aimable cosmopolite qui s’appela le prince de Ligne, un assaut quotidien d’adulation à outrance. Tout y est employé et tout y sert de prétexte. Un jour, on joue aux bouts-rimés. Fitz-Herbert, qui est foncièrement rebelle au langage des muses, finit cependant, sur les instances de l’impératrice, par mettre sur pied ce vers :

Je chante les auteurs qui font des bouts-rimés…

Et Ségur d’y ajouter aussitôt :

Un peu plus fols, sans doute, ils seraient enfermés ;

Mais il faut respecter et chérir leur folie,

Quand ils chantent l’esprit, la grâce et le génie.

Six mois plus tard, s’entretenant avec Grimm de la mort de Voltaire, Catherine formule ce jugement :

« Depuis que celui-ci est mort, le premier poète de la France, sans contredit, c’est le comte de Ségur. Je n’en connais présentement aucun qui l’approche. »

C’est le prix du quatrain. Elle le croit, d’ailleurs, comme elle le dit. Elle croit de même à la sincérité de toute louange dont elle est l’objet. Aucune défiance chez elle à cet égard, aucune fausse honte non plus. Si elle défend à Grimm de lui donner un surnom, auquel elle pense, en son for intérieur, avoir autant de droit que Louis XIV, c’est pour le plaisir d’envoyer une épigramme à l’adresse de Louis XV ; car elle ne consent pas seulement à se laisser grandifier, elle accepte qu’on la déifie. En 1772, Falconet lui envoyant une traduction française, assez gauche du reste, d’un quatrain latin, où elle se voit comparée tour à tour à Junon, à Pallas et à Vénus, elle ne trouve à redire qu’au savoir-faire du traducteur. Le compliment, si gros soit-il, est le bienvenu, mais il convient qu’il soit bien tourné. En 1777, l’envoyé de France, marquis de Juigné, sollicitant de M. de Vergennes l’insertion dans La Gazette de France d’un article élogieux sur les nouveaux travaux législatifs de l’impératrice, demande qu’on y mette de l’esprit, « car nous sommes délicats ».

A-t-elle par contre l’amour-propre susceptible, ainsi qu’il semble naturel, facilement irritable, sensible aux critiques ?

« Les plus légers coups d’aiguillon blessaient sa vanité, répond le comte de Ségur. Comme elle avait de l’esprit, elle affectait d’en rire, mais on voyait bien que ce rire était un peu forcé. » Voici pourtant une indication contraire : en 1787, le fameux Lavater choisit la grande souveraine pour sujet d’étude. Examen fait de sa physionomie, il la déclare très ordinaire, bien inférieure à celle de la reine Christine. Catherine prend la chose très indifféremment. « Je vous jure que je n’en suis point jalouse », écrit-elle à Grimm. Pas un mot amer pour le peu galant physiognomoniste, pas le moindre souci de déprécier son savoir. Comment concilier cela ? Voici : il semble bien qu’il y ait eu dans la pensée de cette femme extraordinaire un effort constant pour départager en quelque sorte sa personne et en isoler les deux faces distinctes : la souveraine d’un côté, la femme de l’autre. Comment s’y prend-elle, nous n’en savons rien, mais elle pousse très loin ce dédoublement intime, jusqu’à des distinctions fort bizarres et des subtilités invraisemblables. Ainsi, au point de vue purement féminin, on peut dire qu’elle n’a ni coquetterie ni prétention aucune. Elle parle de sa beauté et même de son esprit avec simplicité et détachement. Causant avec le comte de Ségur, elle exprime une fois cette idée que si elle n’était impératrice, les dames de Paris ne trouveraient pas assez d’agrément à sa société pour l’admettre à leurs petits soupers. À aucune époque de sa vie elle ne cherche à dissimuler son âge, bien que la pensée de vieillir lui soit désagréable : « Le beau présent que ce jour m’apporte », écrit-elle en réponse à un rappel importun d’anniversaire : « Une année de plus ! Ah ! si une impératrice pouvait avoir toujours quinze ans ! » Sa qualité de souveraine mise à part, elle est disposée à donner raison à Lavater en se reconnaissant pour une femme très ordinaire. Volontiers admettrait-elle encore que cette souveraineté associée à sa personne est un fait purement accidentel. Mais l’accident existe, et elle veut que, superposant en quelque sorte une personnalité nouvelle à celle qu’elle tient de la nature, il assigne non pas à la fille de la princesse de Zerbst, mais à Catherine, autocratrice de toutes les Russies, une place à part, qui, par sa magnificence et son élévation propre, appelle, commande et justifie toutes les adulations sans supporter aucune critique. L’impératrice, à ce point de vue, s’identifie dans sa pensée avec l’Empire, et Catherine a du tout ensemble la plus haute opinion. Sa vanité n’est ainsi, à cet égard, que la manifestation de l’idée énorme, presque folle à force d’exagération, qu’elle se fait de la grandeur et de la puissance dont elle dispose.

Mais cette idée, hâtons-nous de le dire, pour contestable qu’elle puisse être en elle-même, n’est pas une faiblesse chez la souveraine ; elle est, au contraire, très probablement sa principale force. Elle est démesurée, fantastique, hors de proportion avec la réalité ; mais la souveraine sait la faire valoir, et elle finit par l’imposer au monde. Ce n’est qu’un artifice, si l’on veut, un mirage encore ; mais le mirage dure trente ans ! Comment ? Par quels moyens ? Par des moyens qui sont surtout personnels à Catherine et qui, croyons-nous, tiennent encore et toujours à son caractère.

 

III

Par une force de volonté d’abord peu commune.

« Je vous dirai, écrit-elle en 1774 à Grimm, que je n’ai point les torts que vous me donnez, parce que je ne me trouve point les qualités que vous me prêtez : je suis peut-être bonne ; je suis ordinairement douce, mais, par état, je suis obligée de vouloir terriblement ce que je veux, et voilà à peu près tout ce que je vaux. »

Notons, cependant, que si d’une manière générale elle est persévérante dans l’exercice et dans la tension invariable de cette énergie naturelle, ayant toujours voulu, selon son expression, que « le bien de l’Empire se fît », et l’ayant voulu avec une puissance extraordinaire, dans le détail elle est l’inconstance même. Elle veut toujours et toujours aussi fortement, mais elle change de volonté avec une facilité non moins surprenante, en variant dans sa façon de concevoir le bien. À cet égard, elle est femme de la tête aux pieds. En 1767, elle est tout entière à son Instruction pour les nouvelles lois qu’elle veut donner à la Russie. Cette œuvre, que nous retrouverons plus tard et où elle a mis au pillage Montesquieu et Beccaria, est à ses yeux destinée à ouvrir une ère nouvelle dans l’histoire de la Russie. Aussi veut-elle avec ardeur, avec emportement, qu’elle soit mise en pratique. Voici cependant que des difficultés surgissent ; des délais, des ménagements imprévus s’imposent. Là-dessus, brusquement, elle se désintéresse de la chose. En 1775, elle imagine des Règlements pour l’administration de ses provinces. Et la voilà qui écrit : « Mes derniers règlements du 7 novembre contiennent deux cent cinquante pages in-quarto imprimées, mais aussi je vous jure que c’est ce que j’ai jamais fait de mieux, et que, vis-à-vis de cela, je ne regarde l’Instruction pour les lois, dans ce moment-ci, que comme un bavardage. » Et la voilà qui brûle d’envie de montrer ce nouveau chef-d’œuvre à son confident. Moins d’un an après, c’est fini. Grimm n’a pas obtenu communication du document, et, comme il insiste pour en avoir la faveur, elle s’impatiente : « Pourquoi s’obstine-t-il à briguer la lecture d’une chose aussi peu récréative ? Cela est fort bon, fort beau peut-être, mais très ennuyant. » Au bout d’un mois, elle n’y pense plus.

Elle a de la même manière, pour les hommes comme pour les choses, des engouements subits, passionnés, d’une impétuosité sans pareille, suivis de désenchantements et de chutes également rapides dans l’indifférence la plus complète. La plupart des hommes de talent qu’elle a fait venir en Russie, y compris Diderot lui-même,  l’ont  éprouvé  tour  à  tour.  Après  avoir  passé  vingt années de son règne à embellir diverses résidences qui ont eu successivement l’avantage d’être préférées et préférables à ses yeux, elle s’éprend tout à coup, en 1786, d’un site voisin de Pétersbourg, que rien ne désigne à cette faveur. Et d’engager l’architecte russe Starof, un élève de l’Académie de Pétersbourg, à y bâtir en toute hâte un palais, et d’écrire à Grimm : « Toutes mes maisons de campagne ne sont que chaumières en comparaison de Pella, qui s’élève comme un phénix. »

Comme elle ne manque d’ailleurs pas de bon sens, ni de finesse, ni de pénétration, elle arrive, sur le tard il est vrai, à se rendre compte de ce dont nous parlons.

« J’ai trouvé depuis deux jours seulement, écrit-elle en 1781, que je suis une commenceuse de profession, et que jusqu’ici de tout ce que j’ai commencé il n’y a rien d’achevé. »

Et un an après :

« À tout cela il ne manque que le temps de l’achever ; tout cela ressemble à mes lois, à mes règlements : le tout est commencé, rien n’est achevé ; tout est à bâtons rompus. »

Elle a cependant encore des illusions ; elle ajoute :

« Si je vis deux ans, tout sera d’une perfection achevée. »

Mais deux ans et plus s’étant passés, elle finit par s’apercevoir que le temps ne fait rien à l’affaire. « Jamais je n’ai mieux senti que je suis un parfait composé de bâtons rompus », déclare-t-elle, non sans une certaine mélancolie. Ce à quoi elle ajoute qu’elle est « bête comme un pot », et qu’elle s’est convaincue que le prince Patiomkine avait beaucoup plus d’esprit de conduite qu’elle.

Disons encore qu’elle ne serait pas femme s’il ne lui arrivait parfois de ne pas savoir très bien ce qu’elle veut, ou même de ne pas le savoir du tout, tout en voulant toujours très fortement. À propos d’un certain Wagnière, qui fut secrétaire de Voltaire, dont elle s’avisa de réclamer les services pour elle-même et dont elle ne sut plus ensuite que faire, elle écrit à son souffre-douleur :

« Trêve d’excuses de votre part… et de la mienne de n’avoir pas su au juste, en cette occasion comme en bien d’autres, ni ce que je voulais, ni ce que je ne voulais pas, et d’avoir écrit, par conséquent, le vouloir et le non-vouloir… Si vous voulez, à côté de la chaire que vous me conseillez d’ériger, j’en fonderai une sur la science de l’indécision, à moi plus naturelle qu’on ne pense. »

On observera sans doute qu’une telle disposition d’esprit n’est point faite pour mettre une souveraine à même d’imprimer aux affaires de son empire une direction ferme et bien orientée. Aussi, nous essayerons de le mettre en évidence plus tard, rien de semblable n’apparaît dans le rôle historique de Catherine. Si ce rôle fut considérable, c’est — et elle en eut conscience elle-même – qu’elle se trouvait avoir affaire à un peuple neuf, commençant sa destinée et en traversant la première étape : l’état d’expansion. Dans cet état, un peuple n’a guère besoin d’être dirigé ; la plupart du temps, il n’est même pas susceptible de l’être. C’est une « force libérée », qui suit son impulsion propre. En y obéissant, elle ne risque pas de s’égarer. Le seul malheur qui puisse lui arriver, c’est de s’endormir. Il serait donc inutile et même vain de conduire ce peuple par la main et de lui montrer un chemin qu’il sait très bien trouver tout seul. Il suffit de le secouer et de le remettre sur pied de temps en temps. Et c’est à quoi Catherine s’entendit merveilleusement. Son action fut celle d’un stimulant et d’un propulseur doués d’une vigueur prodigieuse.

À cet égard, elle supporte la comparaison avec les plus grands caractères masculins de l’histoire. Son âme est un ressort, toujours tendu, toujours vibrant, d’une trempe qui résiste à toutes les épreuves. Au mois de juillet 1765, elle est souffrante, alitée. Des rumeurs, qui circulent dans la ville, la disent enceinte et en train de se faire avorter. Cependant, elle a commandé pour la fin du mois des grandes manœuvres, « un camp », comme on disait alors, et elle a annoncé qu’elle y assisterait. Elle y assiste. Le dernier jour, pendant la « bataille », elle reste cinq heures à cheval, étant censée diriger les manœuvres et envoyer des ordres, par l’intermédiaire de son aide de camp général, au maréchal Boutourline et au général prince Galitzine, qui commandent les deux ailes de son armée. L’aide de camp général — étincelant dans une cuirasse d’or constellée de pierreries —, c’est, on l’a deviné, Grégoire Orlof. Quelques mois plus tard, des troubles s’étant produits dans la capitale, elle vient au milieu de la nuit de Tsarskoïe Selo à Pétersbourg avec Orlof, Passek et quelques autres amis sûrs ; elle monte à cheval et parcourt les rues de la ville pour s’assurer que ses ordres sont bien exécutés et ses précautions bien prises. À ce moment encore, elle ne s’est pas rétablie de la crise, plus ou moins mystérieuse, qu’elle vient de traverser. Elle ne supporte aucun aliment. Elle juge cependant à propos de se montrer bien portante et gaie. Elle multiplie les fêtes ; elle fait venir la Comédie-Française à Tsarskoïe Selo.

L’abattement physique ou moral, la lassitude ou le découragement lui sont choses également inconnues. La force de résistance et d’impulsion croît chez elle en proportion de l’effort qui lui est imposé. En 1791, quand l’horizon s’assombrit autour d’elle, ayant à faire face à la Suède et à la Turquie, et à redouter une rupture avec l’Angleterre, elle a ou affecte la sérénité la plus tranquille, la bonne humeur la plus communicative. Elle rit et plaisante. Elle conseille à ceux qui l’approchent de renoncer par avance aux liqueurs anglaises et de s’accoutumer aux boissons nationales.

Et quel entrain, quelle ardeur toujours juvénile, quel élan jamais ralenti !

« Courage ! Allons en avant, diction avec laquelle [sic] j’ai passé les bonnes et les mauvaises années également, et voilà que j’en ai quarante bien comptées, et qu’est-ce que le mal présent vis-à-vis du mal passé ! »

Voilà son langage habituel. La force de volonté dont elle dispose lui permet, et de commander aux manifestations extérieures de ses sentiments, et même de faire, à son gré, abstraction de ces sentiments au moment où ils viennent à la gêner, si intenses qu’ils puissent être, car elle est loin d’être indifférente, ou difficilement impressionnable, ou naturellement calme. Le sang-froid, par exemple, n’est pas du tout dans sa nature. En mai 1790, dans l’attente d’une rencontre sur mer avec les Suédois, elle passe des nuits entières sans sommeil, met tout le monde sur les dents autour d’elle, gagne une rougeur sur la joue, qu’elle attribue à l’acuité de ses émotions, et fait si bien que tout le monde, y compris son Premier ministre, Bezborodko, fond en larmes autour d’elle. Une fois qu’elle a su l’événement de la bataille, elle reprend sa sérénité d’âme, et les nouvelles eussent-elles été les plus mauvaises, sa gaieté et son entrain. À tout moment ainsi elle traverse de ces fièvres. Elle se rend malade d’« altération », comme elle dit. Elle y gagne des attaques de coliques. Un jour, Chrapowiçki, son factotum, la trouve étendue sur une chaise longue, se plaignant de douleurs dans la région du cœur. « C’est le mauvais temps de l’automne, dit-il, qui sans doute indispose Votre Majesté. » « Non, répond-elle, c’est Otchakof ; la forteresse sera prise aujourd’hui ou demain ; j’ai souvent de tels pressentiments. » Ces pressentiments la trompent souvent aussi, comme dans le cas présent, Otchakof n’arrivant à être emporté d’assaut que deux mois après. En recevant la nouvelle de la mort de Louis XVI, elle éprouve une telle secousse qu’elle est obligée de se mettre au lit. Il est vrai que, cette fois, elle ne cherche ni à maîtriser ni à dissimuler son émotion, qu’un sentiment de solidarité politique n’est pas seul à lui inspirer, car elle a la fibre du cœur facilement excitable. Elle n’est pas seulement « sensible » à la mode du temps ; elle est sincèrement accessible à la sympathie et à la pitié.

« J’oubliais boire, manger et dormir, écrit-elle en racontant la mort de sa belle-fille en 1776, et mes forces se soutenaient je ne sais comment. Il y avait des moments où il me semblait que je sentais des déchirements d’entrailles de tout ce que je voyais souffrir. » Cela ne l’empêche pas de joindre à sa lettre, qui est longue, une foule de détails concernant ses affaires courantes, voire les plaisanteries coutumières, un peu lourdes, dont elle égaye volontiers sa correspondance intime, les interrogations sur le « boyau fêlé » de son « souffre-douleur », les gentillesses de ses chiens, et le reste. C’est qu’après s’être abandonnée à ses impressions, elle s’est ressaisie, et elle explique elle-même pourquoi :

« Le vendredi, je devins pierre… Moi qui suis une pleureuse de profession, j’ai vu mourir sans répandre une larme. Je me disais : Si tu pleureras [sic], les autres sangloteront ; si tu sangloteras, les autres s’évanouiront, et tout le monde perdra la tête et tramontane. »

Elle n’a jamais perdu la tête, et, elle l’affirme dans une de ses lettres, il ne lui est jamais arrivé de s’évanouir. Dès qu’il s’agit de payer de sa personne, de prendre une attitude et de l’imposer aux autres en prêchant d’exemple, elle est prête. En août 1790, elle songe sérieusement à accompagner en Finlande la réserve de son armée.

« Si la nécessité en avait été, dit-elle plus tard, j’aurais laissé ma tête dans le dernier bataillon carré. Je n’ai jamais eu peur. »

Avec les idées que nous avons aujourd’hui, c’est une mince preuve de courage qu’elle donne, en 1768, en se faisant la première, ou une des premières dans sa capitale et dans son empire tout entier, inoculer la petite vérole. Pour l’époque, ce fut un événement et un acte d’héroïsme célébré comme tel par tous les contemporains. Il suffit d’ailleurs de lire les notes écrites, à ce sujet, par l’inoculateur lui-même, l’Anglais Dimsdale, mandé exprès de Londres, pour mesurer l’idée que les professionnels se faisaient encore de la gravité de l’opération. On fait moins d’embarras aujourd’hui pour trépaner un homme ou pour lui ouvrir les entrailles. Catherine présenta son bras à la lancette le 26 octobre 1768. Huit jours après, elle fit inoculer son fils. Le 22 novembre, les députés de la commission législative et tous les hauts dignitaires se réunirent à l’église de Notre-Dame de Kazan, où lecture fut faite d’un décret du Sénat ordonnant des prières publiques à cette occasion ; après quoi on alla en corps présenter des félicitations et des remerciements à Sa Majesté. Un jeune garçon de sept ans, du nom de Markof, qu’on avait fait inoculer préalablement, pour se servir de la lymphe recueillie sur lui, fut anobli pour sa peine et reçut le surnom d’Ospiennyï (ospa : « petite vérole »). Catherine le prit en affection et le fit élever sous ses yeux. La famille de ce nom, qui occupe aujourd’hui en Russie une haute situation, doit sa fortune à cet ancêtre. Le docteur Dimsdale reçut le titre de baron, la charge honorifique de médecin du corps de Sa Majesté, le rang de conseiller d’État actuel et une pension de 500 livres sterling. C’était assurément beaucoup de bruit pour peu de chose ; mais quelques années plus tard, en 1772, l’abbé Galiani annonçait encore comme une nouvelle d’importance l’inoculation des fils du prince de San Angelo Imperiali à Naples, la première qui ait été faite en cette ville. En 1768, Voltaire lui-même trouve digne d’admiration cette impératrice qui se fait inoculer « avec moins d’appareil qu’une religieuse ne prend un lavement ». Catherine est peut-être celle qui fait le moins de cas de sa prouesse. Devant les députations qui viennent la complimenter, elle se croit tenue de prendre un air solennel pour déclarer « qu’elle n’a fait que son devoir, parce qu’un pasteur est obligé de donner sa vie pour son troupeau ». Mais, écrivant à quelques jours de distance au général Braun, gouverneur de la Livonie, elle plaisante ceux qui s’extasient au sujet de son courage : « Je crois que ce courage-là, chaque gamin courant dans les rues de Londres le possède. »

 

IV

Un trait curieux, c’est qu’avec l’inconstance, la mobilité excessive que nous avons montrée dans son caractère, elle passe pour très obstinée. Tout en indiquant la « légèreté » et le « défaut de précision dans les idées » comme « son côté faible », tout en parlant des « fluctuations perpétuelles » auxquelles son esprit est sujet, sous l’influence des plus minces incidents, tout en allant jusqu’à lui refuser « l’esprit de résolution dans les épreuves », ce qui nous semble tomber entièrement à faux, l’Anglais Harris lui-même parle à plusieurs reprises de la difficulté qu’on éprouve à la faire changer d’idée ou à lui faire abandonner un projet. Le mot « obstination » revient fréquemment sous la plume du diplomate. Cela tient à l’ardeur que cette femme singulière apporte en toutes choses. Une fois qu’elle s’est emparée d’une idée, d’un projet, d’une combinaison qui lui paraît heureuse, elle y entre, elle y mord en quelque sorte à pleines dents, et, comme le bouledogue dont elle a parlé un jour, on la tuerait plutôt que de lui faire lâcher prise. Elle est également disposée à pousser cette idée, ce projet, cette combinaison jusqu’à ses plus extrêmes conséquences. Seulement, elle est facilement portée à abandonner d’elle-même l’objet qu’elle a saisi pour un autre, qui lui agréera tantôt davantage. Mais tant qu’elle tient le morceau, elle le tient bien.

Il est dans sa nature d’être toujours tout entière à l’heure présente. Même quand elle joue aux cartes — à dix roubles, soit cinquante livres le robre —, elle y met toute son attention. Elle joue bien et gagne souvent sans tricher.

C’est une grande travailleuse.

« Vous me demandez, écrit-elle à Grimm, pourquoi je ne m’ennuie pas. Je vous le dirai : c’est parce que j’aime passionnément à être occupée et que je trouve que l’homme n’est heureux que quand il l’est. »

Dès le lendemain de son avènement, elle manifeste ses goûts et ses aptitudes à cet égard. Nous lisons dans la dépêche du baron de Breteuil du 28 octobre 1762 :

« La tsarine cherche à faire connaître qu’elle veut gouverner et faire les affaires elle-même. Elle se fait apporter les dépêches des ministres du dehors, fait volontiers les minutes des réponses et assiste assez régulièrement aux assemblées du Sénat et y décide fort despotiquement des points les plus importants d’administration générale ou d’intérêts particuliers. Je sais depuis longtemps… que ses maximes sont qu’il faut être ferme dans ses résolutions ; qu’il vaut mieux mal faire que de changer d’avis, et surtout qu’il n’y a que les sots qui soient indécis. »

Mais le genre de travail qu’elle préfère, c’est d’écrire. Là aussi se révèle sa féminité. Il semble que, au contraire d’un homme d’État moderne, elle ait le plus de facilité à penser en tenant une plume à la main. En avril 1764, il lui arrive, écrivant au prince Repnine, de terminer brusquement sa lettre par cette phrase : « Je ne peux vous en dire davantage, parce que j’ai la main fatiguée. » Il est sept heures et demie du matin quand elle trace ces mots ! Elle épuise plusieurs secrétaires, et les projets de lettres ou de décrets qu’ils lui présentent ressortent en général de ses mains criblés de notes et de corrections. Et ses exercices de plume ne se bornent pas, comme on sait, à l’expédition des affaires. Elle entretient une correspondance des plus étendues et des plus variées. Elle écrit à tous ceux qui l’intéressent et à propos de tout ce qui l’occupe. Et de quoi ne s’occupe-t-elle pas ! Le 14 avril 1763, elle écrit au comte Razoumofski pour le prévenir qu’un intendant qu’il a est un voleur. Le 21 novembre 1764, elle écrit au prince Kourakine pour l’engager à prendre les médecines dont elle lui a recommandé l’usage. Si ce n’est pour lui, que ce soit pour elle, ajoute-t-elle aimablement, car elle a besoin de sa santé. Le 2 décembre de la même année, elle écrit au comte Vorontsof pour l’entretenir du divorce de sa fille, la comtesse Stroganof. En 1778, elle se met en tête de réconcilier le général Sievers avec sa femme. Elle entame des négociations, nomme des arbitres, emploie tour à tour la persuasion et la colère. Elle assume et accomplit, sans faiblir un seul instant, une besogne écrasante. Mais aussi, pour ne pas plier sous le faix, elle a dans son caractère et dans son tempérament un don précieux : la gaieté. Une gaieté saine, robuste, qui ne l’abandonne que rarement, qui revient quand elle est partie, aussi vite que le soleil d’avril, qu’un rien excite et fait éclater en fusées de rire étincelantes. Elle est gaie naturellement, ainsi qu’elle le dit à Zimmermann, en parlant d’une attaque passagère d’« hypocondrie » que lui avait fait subir la mort de Lanskoï, l’amant chéri entre tous, mais elle s’applique à entretenir et à développer cette disposition d’esprit. Elle en fait une question de parti pris et de système.

« Madame, il faut être gaie, écrit-elle à une de ses amies. Il n’y a que cela qui fait qu’on surmonte et supporte tout. Je parle d’expérience, car j’ai surmonté et supporté bien des choses en ma vie. Je riais cependant quand je pouvais, et je vous jure qu’à l’heure qu’il est, où j’ai tous les embarras de mon état, je joue de fort bon cœur le soir, quand l’occasion s’en présente, à colin-maillard avec mon fils et très souvent sans lui. Nous donnons une raison à cela ; nous disons : c’est pour la santé, mais, entre nous soit dit, c’est en vérité pour faire l’enfant. »

« Elle riait, dit le prince de Ligne, d’une pauvreté, d’une citation, d’une bêtise, et s’amusait de rien. C’est ce contraste de simplicité dans ce qu’elle disait dans la société avec les grandes choses qu’elle faisait qui la rendait piquante. »

Il lui arrive un jour de mettre en doute si jamais un homme véritablement grand a existé sans une provision considérable de bonne humeur. Et elle penche pour la négative. Sa provision à elle est si abondante que rien ne parvient à l’épuiser, ni les soucis, ni les chagrins, ni même l’ennui des cérémonies officielles. Voici comment elle se tire de cette dernière sorte d’épreuve, la plus redoutable de toutes, à ses yeux :

« Recette pour rendre quelqu’un parfaitement gai : prenez le patient, renfermez-le tout seul dans un carrosse à deux places, menez-le vingt-cinq verstes, faites-le descendre, conduisez-le à la messe, qu’il y reste depuis le commencement jusqu’à la fin debout, régalez-le ensuite de deux audiences, après quoi qu’il se déshabille, puis qu’on lui donne à dîner avec une douzaine de personnes : vous verrez qu’il sera gai comme un pinson. »

Elle a soixante-trois ans quand elle écrit cela. En général, d’ailleurs, elle s’arrange de façon à réduire cette partie de son métier de souveraine au strict nécessaire, ou à y introduire des éléments de diversion. Le voyage qu’elle fait en 1785 de Saint-Pétersbourg à Tver, en compagnie des ministres de France, d’Autriche et d’Angleterre, et au cours duquel on parle entre-temps d’affaires sérieuses, n’est malgré cela qu’un long éclat de rire. « On riait aux éclats du matin au soir », écrit-elle à Grimm. Tout en causant avec le comte de Ségur des démêlés qu’elle continue d’avoir avec le sultan, elle imagine un échange burlesque de notes diplomatiques entre son ministre des Affaires étrangères et l’envoyé français, ce dernier se plaignant d’avoir été enlevé par ordre de l’impératrice et exposé, pendant la durée du voyage qu’elle l’a contraint de faire, aux plus mauvais traitements. Un « Extrait des registres secrets du cabinet de Sa Majesté Impériale » est rédigé à ce propos, et la minute comme la copie de ce document fort étendu sont de la main même de l’impératrice !

En 1777, une inondation qui prend les proportions d’une catastrophe produit à Pétersbourg des ravages considérables. Les palais impériaux eux-mêmes ne sont pas épargnés. Un ouragan qui accompagne l’invasion des eaux brise toutes les fenêtres de l’Ermitage, ce séjour préféré de Catherine, créé et constamment embelli par elle. Cent quarante bâtiments périssent sur la Neva, devant ses yeux. Voici comment elle raconte l’événement :

« Je suis bien aise d’être revenue hier, midi, de Tsarskoïe Selo, en ville. Il faisait un très beau temps, mais je disais : “Oh ! il y aura de l’orage”, car le prince Potemkine et moi nous faisions le soir assaut d’imagination. Réellement, à dix heures du soir, voilà le vent qui commence par ouvrir avec fracas une fenêtre dans ma chambre ; il pleuvait un peu, et depuis ce moment il a plu toute sorte de choses : des tuiles, des plaques de fer, des vitres, de l’eau, de la grêle, de la neige. J’ai dormi très profondément ; je me suis réveillée à cinq heures par un coup de vent ; j’ai sonné, on est venu me dire que l’eau était à ma porte et demandait à entrer. J’ai dit : “Si c’est comme cela, envoyez retirer les sentinelles qui sont dans les petites cours, pour qu’elles ne périssent pas en lui disputant le passage…” J’ai voulu voir les choses de plus près ; je m’en suis allée à l’Ermitage. Elle [sic] et la Neva ressemblaient à la destruction de Jérusalem ; le quai, qui n’est pas achevé, était couvert de vaisseaux marchands à trois mâts. J’ai dit : “Bon Dieu ! la foire a changé de place ; il faudra que le comte Münich établisse la douane là où était le théâtre de l’Ermitage…” »

Elle continue sur ce ton pendant trois pages, plaisantant le comte Panine, « qui a eu une pêche établie dans son manège », se moquant de la consternation de son entourage. Assurément, son optimisme ou son eudémonisme habituel jouent un rôle dans cette façon de représenter les choses, comme aussi le désir de diminuer à l’étranger l’impression que la catastrophe est appelée à y produire. Car c’est à Grimm qu’elle écrit ainsi, et ses lettres à Grimm ne sont souvent que ce que sont de nos jours les communications officieuses à l’agence Havas. Mais la résistance de son tempérament et de la bonne humeur qui en fait le fond y entre pour une bonne part. « De la gaieté, c’est mon fort ! » a-t-elle coutume de dire. Toute sa correspondance avec le « souffre-douleur » déborde de cette allégresse joyeuse, par moments on dirait qu’elle chante en écrivant :

« Vers la fin de ce mois je m’en vais à Moscou, et y viendra qui pourra, la la, et y viendra qui voudra… »

Il est vrai qu’à cette date elle a signé le traité de Kutchuk-Kaïnardji et elle a vu la fin de la révolte de Pougatchef. Mais un mois après elle écrit encore :

« Vous savez qu’outre moi il y a dans ma suite un autre moi… C’est le prince Repnine, ambassadeur très gai et excellent compagnon de voyage, que je mène à Moscou sans cérémonie et qui prendra la gravité nécessaire à sa mission où il pourra, mais pas avec moi. »

C’est en lui répondant sur le même air que Grimm conserve sa faveur et sa situation de confident préféré entre tous. S’avise-t-il de changer de ton à l’occasion de la mort de cette belle-fille, pleurée — pas trop longtemps — par l’impératrice même, elle le rappelle à l’ordre aussitôt :

« Je ne réponds jamais aux jérémiades ; il ne faut guère penser aux choses auxquelles il n’y a pas à remédier… Les morts étant morts, il faut penser aux vivants. »

Elle a cependant l’attendrissement prompt et, comme nous l’avons vu, la larme facile. Elle pleure au moment du départ de son fils Paul, quand il va rejoindre l’armée qui doit se mesurer en Finlande avec les Suédois, bien que son fils Paul ne lui tienne pas au cœur de très près. Elle pleure en recevant la nouvelle de la mort de l’amiral Greigh. Chrapowiçki a noté une quantité considérable d’occasions analogues où s’est manifestée sa sensibilité. Quand elle apprend que Patiomkine n’est plus, c’est un véritable déluge de larmes. Mais le soleil n’est jamais loin. Et, comme les épreuves de toute sorte, les années aussi glissent sur cet heureux naturel sans l’entamer. Voici une lettre du soixante-cinquième hiver. Une teinte de mélancolie y apparaît peut-être ; mais les jeux d’enfants y trouvent encore un écho joyeux, et le colin-maillard n’a pas perdu ses droits :

« Avant-hier, jeudi, 9 février, il y a eu cinquante ans que je suis arrivée avec ma mère à Moscou… Je pense qu’ici, à Pétersbourg, il n’y a pas dix personnes en vie qui se souviennent de cette mienne arrivée. C’est d’abord Betzky, aveugle, décrépit, et plus que radotant, qui demande aux jeunes gens s’ils ont connu Pierre Ier. C’est la comtesse Matuchkine, qui à soixante-dix-huit ans dansait hier aux noces. C’est le grand échanson Narychkine, que j’ai trouvé comme gentilhomme de la chambre à la cour, et sa femme. C’est le grand écuyer, son frère — encore nie-t-il le fait, parce que cela le rend trop vieux. C’est le grand chambellan Chouvalof, qui ne sort quasi plus de la maison pour cause de décrépitude. C’est une vieille femme de chambre que j’ai, qui s’oublie… Voilà de grandes preuves de vieillesse, et même ce récit en tient peut-être, mais que faire ? Et, malgré cela, j’aime à la folie et comme un enfant de cinq ans, à voir jouer au colin-maillard et à tous les jeux d’enfants possibles. Les jeunes gens et mes petits-fils disent qu’il faut que j’y sois pour que la gaieté y règne à leur gré, et qu’ils sont plus hardis et à leur aise quand j’y suis que sans moi. C’est donc moi qui suis le Lustigmacher. »

 

V

Il y a en elle évidemment un heureux équilibre de facultés, une excellente santé morale. C’est aussi ce qui la rend agréable à vivre, facile à servir, moins portée peut-être à l’indulgence et à la mansuétude qu’elle ne veut s’en donner l’apparence, mais nullement tracassière, ni exigente à l’excès, ni sévère outre mesure. En dehors des cérémonies officielles, dont elle fait le cas que nous savons, tout en s’appliquant d’ailleurs à leur donner le plus grand éclat possible, elle est d’un commerce plein de charmes. Elle a une simplicité aisée qui met ses commensaux à leur aise, et qui lui permet de garder son rang et de les maintenir à leur place, sans qu’elle semble s’en soucier aucunement. À la naissance de son petit-fils Alexandre, se prenant à regretter qu’il n’existe plus de fées, « pour douer les enfants de tout ce qu’on voulait », elle écrit à Grimm : « Moi, je leur aurais fait de beaux présents, et je leur aurais chuchoté à l’oreille : “Mesdames, du naturel, un tantinet de naturel, et l’expérience fera à peu près le reste.” » Elle affecte volontiers des allures familières. Elle est bon enfant. Elle frappe son secrétaire au ventre avec un rouleau de papier en lui disant : « Je vous tuerai quelque jour comme cela. » En correspondant avec son maître de poste, M. Eck, elle écrit : « Monsieur mon voisin. »

Le prince de Ligne a raconté l’épisode du voyage de Crimée où elle s’est avisée de vouloir être tutoyée par tout le monde, en usant de réciprocité. Cette fantaisie lui revient souvent. « Vous ne sauriez croire, écrit-elle à Grimm, comme j’aime à être tutoyée ; je voudrais que toute l’Europe tutoyât. » C’est un jeu cependant dont il ne faudrait pas abuser avec elle. Mais personne n’y songe. Il faut l’entendre conter ses relations avec madame Todi, une prima donna célèbre, dont elle est incapable d’apprécier le talent, mais à laquelle elle consent cependant à payer de gros appointements. Ceci se passe à Tsarskoïe Selo :

« Madame Todi est ici, où elle se promène tant qu’elle peut avec son époux. Très souvent nous nous rencontrons nez à nez, toujours cependant sans nous heurter. Je lui dis : “Bonjour ou bonsoir, madame Todi ; comment vous portez-vous ?” Elle me baise les mains, et moi sa joue ; nos chiens se flairent ; elle prend le sien sur le bras ; moi, j’appelle les miens, et chacun passe son chemin. Quand elle chante, je l’écoute et l’applaudis, et nous disons toutes les deux que nous sommes très bien ensemble. »

Elle pousse très loin sa condescendance en matière de sociabilité. S’avise-t-on de critiquer le choix de ses liaisons et de ses intimités, elle répond :

« J’ai été avant d’être ce que je suis trente-trois ans ce que sont les autres, et il n’y a pas vingt ans encore que je suis ce qu’ils ne sont pas. Et cela apprend à vivre. »

Par contre, la compagnie des grands de la terre lui est facilement à charge :

« Savez-vous pourquoi je crains la visite des rois ? C’est parce qu’ordinairement ce sont des personnages ennuyeux, insipides, et qu’il faut se tenir droit et roide avec eux. Les personnages renommés tiennent encore mon naturel en respect. Je veux avoir avec eux de l’esprit comme quatre ; quelquefois avec eux je mets cet esprit comme quatre à les écouter, et, comme j’aime à jaser, le silence m’ennuie. »

Sa munificence, devenue proverbiale, n’est pas seulement d’apparat. Grimm est souvent distributeur, pour son compte à elle, de largesses anonymes. Elle y met parfois beaucoup de délicatesse et une grâce charmante :

« Votre Altesse Royale, écrit-elle au comte d’Artois au moment où il s’apprête à quitter Pétersbourg, voudra sans doute faire quelques petits présents aux personnes qui l’ont environnée et servie dans son séjour ici. Mais, comme vous le savez, Monsieur le comte, j’ai défendu tout commerce et toute communication avec votre malheureuse France ; c’est en vain que vous chercheriez à acheter ces bagatelles dans la ville ; il ne s’en trouve plus en Russie que dans mon cabinet ; j’espère donc que Votre Altesse agréera celles-ci de la part de son affectionnée amie. Catherine. »

Ce qui lui manque en cela comme en beaucoup de choses, c’est la mesure. Elle le reconnaît elle-même de bonne foi : « Je ne sais pas donner, dit-elle, je donne trop ou trop peu. » On dirait qu’en l’élevant si haut sa destinée lui a fait perdre le sentiment des proportions. Elle est prodigue ou avare. Quand, à force de dépenses et de libéralités excessives, elle a épuisé ses ressources, elle se découvre « un cœur de roche », pour repousser les demandes les plus dignes d’intérêt ou les plus justes. Elle donne un tiers de sa pension pour toute retraite au prince Viazemski, qui l’a servie pendant trente ans et dont elle a apprécié les services. Il en meurt de chagrin. Il avait cessé de plaire.

Avec ceux qui plaisent et tant qu’ils ont cette bonne fortune, elle ne sait pas compter. En 1781, le comte Branicki épousant une nièce de Patiomkine, elle donne 500 000 roubles de dot à la jeune mariée et autant à son mari pour payer ses dettes. Elle s’amuse un jour à imaginer de quoi sont susceptibles de mourir les principaux personnages de sa cour. Ivan Tchernichof mourra de colère, la comtesse Roumiantsof d’avoir trop mêlé les cartes, madame Vsievolodsky d’un excès de soupirs. Et ainsi de suite. Elle-même mourra… de complaisance.

Il n’y a pas seulement de la complaisance, il y a en elle une générosité instinctive qui s’affirme de plus d’une manière. Elle n’a avec les personnes qu’elle honore de sa confiance aucun de ces revirements d’idées et de sentiments si habituels à son sexe. Elle ne sait pas être défiante. Un des artistes étrangers qu’elle chargeait d’achats considérables pour sa galerie de l’Ermitage, Reiffenstein — le « divin » Reiffenstein, comme elle l’appelait —, crut à un moment sa probité suspectée. Grimm, qui servait d’intermédiaire, s’inquiéta à son tour.

« Allez vous promener tous les deux, écrivit alors l’impératrice à ce dernier, avec vos testaments et avec vos comptes rendus ! De ma vie je ne vous ai soupçonnés ni l’un ni l’autre. Pourquoi m’ennuyez-vous avec des mesquineries et des pauvretés inutiles ? »

Elle ajoutait : « Personne ne dessert ni n’a desservi “divin” auprès de moi. » Grimm pouvait l’en croire sur parole ; elle fut toujours absolument rebelle à ce genre d’insinuations si en honneur dans les cours. En général on n’arrivait qu’à se desservir soi-même en lui disant du mal des autres. Patiomkine lui-même l’expérimenta à ses dépens en essayant d’ébranler le crédit du prince Viazemski.

S’agissait-il, par contre, de servir ou de défendre ses amis, elle se montrait prête à tout, même à l’oubli de son rang. On lui annonce que madame Ribas, la femme d’un aventurier italien dont elle a fait un amiral, est en mal d’enfant. Elle saute dans la première voiture qu’elle trouve devant la porte du palais, entre en coup de vent dans la chambre de son amie, retrousse ses manches, met un tablier. « À nous deux, dit-elle à la sage-femme, et tâchons de bien travailler. » Il arrive assez fréquemment qu’on abuse de ce penchant qu’on lui connaît. « On sait que je suis bonne à tarabuster », dit-elle une fois. Est-elle simplement « bonne » en effet ? Oui, à sa manière, qui n’est pas assurément celle de tout le monde. La maîtresse absolue de quarante millions d’hommes n’est pas tout le monde. Madame Vigée-Lebrun rêvait de faire le portrait de la grande souveraine : « Prenez, lui dit quelqu’un, pour toile la carte de l’empire des Russies, les ténèbres de l’ignorance pour le fond, les dépouilles de la Pologne pour draperie, le sang humain pour coloris, pour croquis les monuments de son règne et pour ombre six mois du règne de son fils. » Il y a une part de vérité dans ce sombre tableau. Mais les nuances y manquent. Au moment du terrible soulèvement de Pougatchef, si âpre que soit Catherine à la répression d’une révolte qui met son empire en jeu, elle recommande au général Panine de n’employer que la sévérité indispensable. Après la prise du rebelle, elle songe au soulagement des victimes qu’a dû faire cette terrible guerre civile. Pourtant, en Pologne, la conduite de ses généraux est atroce la plupart du temps, et elle les laisse faire. Après le massacre qui accompagne la prise de Varsovie, elle complimente Souvorof. Chez elle, dans cet empire, « d’où vient maintenant la lumière », le knout fonctionne comme par le passé, le bâton tombe toujours sur l’épaule sanglante du serf. Elle laisse faire le knout et le bâton. Il s’agit de comprendre tout cela.

Il s’agit d’abord de se rendre présente la conception — une conception très raisonnée et très réfléchie — du métier de souverain et de ses exigences, qui s’est formée dans l’esprit de cette autocratrice. On ne fait pas la guerre sans faire des blessés et des morts, on ne soumet pas un peuple jaloux de sa liberté sans étouffer sa résistance dans le sang. Voulant s’emparer des provinces polonaises — volonté légitime ou non, c’est un point à discuter à part —, on doit accepter toutes les conséquences de l’entreprise. C’est ce que fait Catherine, en assumant franchement et tranquillement l’entière responsabilité de l’œuvre. Tranquillement, car en ces matières la raison d’État la gouverne seule, lui tient lieu de conscience et même de sentiment. Franchement, car elle n’est pas hypocrite. Comédienne, oui, et de première force, par nécessité du métier, toujours, lequel n’est autre chose qu’un rôle à jouer. C’est en ce sens que l’envoyé français Durand a pu dire d’elle : « Mon expérience m’est inutile ; cette femme est plus fausse que les nôtres ne sont friponnes, et je ne peux pas dire plus. » Hypocrite par goût, pour le plaisir de tromper, comme tant d’autres, ou par besoin de se tromper soi-même, jamais. « Elle était trop fière pour tromper », a dit aussi le prince de Ligne. Dans ce qu’elle fait ou laisse faire en Pologne, elle a des imitateurs, à commencer par Marie-Thérèse elle-même, la pieuse souveraine. Seulement, celle-ci mêle ses larmes au sang qu’elle fait verser. « Elle pleure et prend toujours », comme dit Frédéric ; Catherine garde les yeux secs.

Catherine obéit aussi à un autre principe de gouvernement. Si absolu qu’il soit, un souverain ne peut pas être partout. Souvorof a eu ordre de prendre Varsovie. Il prend la ville. Comment ? C’est son affaire, et personne n’a rien à y voir. Le principe est contestable, mais nous n’en sommes pas à discuter une théorie politique. Ceci n’est qu’une étude de caractère.

Enfin, Catherine est une souveraine russe, et la Russie du XVIIIe siècle, sans aller plus loin, est un pays où les idées européennes en matière de justice comme en matière de sentiment ne sont guère à leur place, où la sensibilité morale comme la sensibilité physique semblent elles-mêmes obéir à d’autres lois. En 1766, pendant le séjour de l’impératrice à Peterhof, une alerte de nuit met sur pied Sa Majesté et son entourage. Grand tapage et grosse émotion. Il se trouve qu’un laquais, qui s’est avisé de courtiser une des femmes de chambre de Catherine, a causé toute cette alarme. Le coupable est mis en jugement et s’entend condamner à recevoir cent un coups de knout, ce qui équivaut à peu près à un arrêt de mort, à avoir le nez coupé, à être brûlé au front avec un fer rouge et à finir ses jours en Sibérie, s’il en réchappe. Personne ne trouve rien à redire à la sentence. C’est sur des traits pareils et d’après l’échelle des notions, des sentiments et des sensations apparemment propre au milieu où ils se produisent qu’il convient de juger une souveraine, laquelle, politiquement parlant, ne saurait d’ailleurs, à coup sûr, revendiquer l’épithète de débonnaire.

En dehors de la politique, Catherine est une souveraine adorée et adorable. Le fait s’impose. Son entourage intime n’a qu’à se louer de ses procédés. Ses domestiques sont des enfants gâtés. On connaît l’histoire du ramoneur. Toujours tôt levée pour travailler plus à son aise dans le silence des heures matinales, l’impératrice se plaît parfois à allumer elle-même son feu pour ne déranger personne. Un matin, en faisant flamber ses fagots, elle entend dans la cheminée des cris perçants suivis d’une bordée d’injures. Elle comprend ce qui arrive, et d’éteindre vite le foyer, et d’adresser humblement ses excuses au malheureux petit ramoneur qu’elle a manqué de faire griller. La légende a conservé par milliers des traits semblables. Un jour, la comtesse Bruce, entrant dans la chambre de toilette de l’impératrice, trouve Sa Majesté seule, à moitié habillée, et se croisant les bras dans l’attitude de quelqu’un qui prend en patience une attente forcée. Comme elle s’étonne, Catherine lui explique son cas :

« Que voulez-vous, mes femmes de chambre m’ont toutes abandonnée. Je venais d’essayer une robe qui allait si mal que j’en ai pris de l’humeur ; alors elles m’ont planté là… et j’attends qu’elles soient défâchées. »

Elle envoie à Grimm une lettre à peu près indéchiffrable et s’en excuse ainsi qu’il suit :

« Mes valets de chambre me donnent deux plumes neuves par jour que je me crois en droit d’user ; mais, quand elles sont gâtées, je ne m’enhardis guère d’en demander d’autres, mais je les tourne et retourne comme je peux. »

Un soir, après avoir longtemps et inutilement sonné, elle sort dans son antichambre et trouve ces mêmes valets de chambre absorbés par une partie de cartes. Elle propose doucement à l’un d’eux de prendre sa place, afin qu’elle puisse achever pour lui la partie et qu’il puisse faire pour elle une course urgente. Elle avise des domestiques en train de dérober des provisions destinées à sa table :

« Que ce soit la dernière fois ! » dit-elle d’un air sévère. Puis elle ajoute : « Et maintenant, sauvez-vous vite pour que le maréchal de la cour ne vous attrape pas. » Elle aperçoit dans la cour du palais une vieille femme qui poursuit une poule et qui bientôt est à son tour poursuivie par des valets empressés de faire preuve de zèle sous les yeux de l’impératrice. Car cette poule est une poule « appartenant au trésor de Sa Majesté » (Kazionnaia), et la femme est la grand-mère d’un marmiton de la cour : double crime. Catherine, son enquête faite, ordonne qu’on donne désormais tous les jours une poule à cette pauvresse, mais une poule tuée et prête à être mise à la broche.

Elle garde, soigne jusqu’à la fin de ses jours avec sollicitude, et souffre auprès d’elle, malgré ses infirmités, une vieille nourrice allemande.

« Je la craignais, écrit-elle à Grimm en lui annonçant sa mort, comme le feu, les visites des rois et des personnages renommés. Dès qu’elle me voyait, elle s’emparait de ma tête, et elle me baisait et rebaisait à m’étouffer. Avec cela, elle puait le tabac à fumer, dont M. son mari faisait un ample usage. »

Pourtant, elle est loin d’être patiente, étant d’un naturel très vif, trop vif même. Elle est sujette à s’emporter. C’est un de ses défauts les plus apparents. Grimm la compare au volcan d’Etna, et elle goûte la comparaison. Elle appelle ce mont en ébullition : « mon cousin », et elle demande fréquemment de ses nouvelles. Car elle connaît son défaut, et c’est ce qui lui permet de le combattre efficacement. Après s’être abandonnée au premier mouvement de colère, elle se reprend et se maîtrise. Si la chose se passe dans son cabinet, elle retrousse ses manches d’un geste qui lui est familier, et se met à marcher à grands pas en buvant des verres d’eau coup sur coup. Jamais elle ne donne un ordre ni une signature dans un de ces moments d’effervescence passagère. Dans son langage elle se laisse aller parfois à des emportements de mauvais goût. Ses boutades contre Gustave III pendant la guerre de Suède en témoignent. « Canaille » en français ou « Bestie » en allemand font trop souvent partie de son vocabulaire. Elle en éprouve cependant toujours du regret, et, avec le temps, à force de se surveiller et d’user de l’empire qu’elle a sur elle-même, elle arrive à se composer un maintien qui rend presque invraisemblable cette faiblesse de son caractère ou de son tempérament :

« Elle m’a dit lentement, raconte le prince de Ligne, qu’elle avait été extrêmement vive, chose dont on ne pouvait pas se faire une idée… Ses trois révérences d’homme à la russe se faisaient toujours de même en entrant dans un salon, une à gauche, une à droite et l’autre au milieu. Tout était chez elle mesuré, méthodique… Elle aimait à répéter : “J’ai de l’imperturbabilité”, en mettant un quart d’heure à prononcer le mot… »

Sénac de Meilhan, qui visita la Russie en 1790, confirme ces traits. Dans une de ses lettres datées de Saint-Pétersbourg, il parle de l’impression inexprimable de tranquillité et de sérénité dont l’apparition de Catherine devant la cour est toujours accompagnée. Elle n’affecte pas la rigidité d’une statue. Elle jette des regards circulaires qui, on le voit, embrassent l’ensemble et le détail. Elle parle lentement, en ayant l’air non pas de chercher les mots, mais de choisir sans se presser ceux qui lui conviennent.

Pourtant, jusqu’à la fin de sa vie, Catherine a conservé l’habitude, en se mettant à table, d’épingler sa serviette au-dessous de son menton : « Elle ne saurait autrement — elle l’avoue de bonne grâce — manger un œuf, sans en jeter la moitié sur sa collerette. »

 

VI

Elle est en possession d’un tempérament particulièrement vif, sanguin, impétueux. C’est ce qui paraît, on le sait de reste, dans plus d’un côté de son histoire intime. Nous aurons à y revenir. Disons par avance que le dévergondage de ses mœurs, dont il serait puéril de vouloir atténuer les proportions, ne paraît lié chez elle à aucun vice de constitution. Ce n’est ni une hystérique ni une nymphomane. C’est une sensuelle qui est impératrice et qui donne carrière à ses sens — impérialement. Ce qu’elle fait dans cet ordre de choses, elle le fait comme le reste, tranquillement, imperturbablement aussi, nous allions presque dire : avec méthode. Elle ne cède pas à des égarements d’imagination ou à des détraquements de nerfs. L’amour n’est chez elle que la fonction naturelle d’un organisme physique et moral doué d’une énergie exceptionnelle, avec le caractère impérieux et aussi la durée des autres phénomènes de la vie. Amoureuse, Catherine l’est encore à soixante-sept ans !

Ses autres goûts sont d’une personne bien équilibrée au moral comme au physique. Elle aime les arts, la société des gens intelligents et instruits. Elle aime la nature. Le jardinage, la « plantomanie », comme elle dit, est une de ses occupations favorites. Notons que si elle adore les fleurs, elle ne supporte pas les parfums trop violents, celui du musc en particulier. Tous les jours, à une heure fixe qu’un coup de cloche annonce à toute une population ailée, elle paraît à une fenêtre du palais et y donne la becquée à des milliers d’oiseaux qui ont pris l’habitude de se réunir ainsi pour lui demander leur pâture. Élisabeth nourrissait des grenouilles qu’on entretenait exprès dans son parc : on perçoit la différence, la note extravagante, morbide. Rien de semblable chez Catherine. Elle aime les oiseaux, les chiens, qui jouent dans son intérieur un rôle considérable, les chevaux encore ; elle aime en général les bêtes, mais elle choisit celles qui ont communément la faveur du genre humain. Tout cela est très simple, très naturel, très normal.

Élisabeth menait une vie déréglée, faisant le jour de la nuit, n’ayant d’heure fixée pour rien. Catherine, nous le verrons, est la régularité même ; toujours tôt couchée, levée à l’aube, accommodant ses occupations comme ses plaisirs à un programme tracé d’avance et rempli avec exactitude. Élisabeth s’enivrait ; Catherine est sobre, mangeant peu, ne buvant que deux doigts de vin à son repas principal, ne soupant jamais. En public et même dans son entourage intime, en dehors des mystères de l’alcôve, elle est d’une tenue parfaite, ne se permettant jamais un propos indécent ni n’en souffrant autour d’elle. Et ce n’est pas hypocrisie, car elle montre et affiche ses amants.

Pour trouver en elle quelque chose de dénaturé, d’anormal, on s’en est pris à l’indifférence qu’on lui a supposée pour les sentiments de famille. C’est aussi un point susceptible de controverse. Elle a méprisé et détesté son mari, si elle ne l’a pas tué ou laissé tuer, et elle n’a pas été tendre pour son fils, si elle n’a pas songé à le déshériter. Encore faut-il considérer ce qu’ont été, et pour elle et pour la Russie, et ce mari et ce fils. Elle n’a jamais tenu à revoir, ne lui ayant jamais permis de venir la rejoindre, son frère unique, auquel elle n’a survécu que de trois ans. C’était affaire de politique. Elle trouvait qu’il y avait assez d’Allemands comme cela en Russie, elle comprise. Chez elle, cela est certain, la tête a toujours gouverné le cœur, et, quoique allemande, elle ne fut à aucun degré sentimentale. Mais elle fut, nous le ferons voir, une grand-mère exquise, et elle aima passionnément les enfants.

Son dévergondage sensuel semble ainsi, dans sa physionomie, un phénomène isolé, sans trait d’union avec le reste. Peut-être n’est-ce cependant qu’une apparence, et faut-il chercher une connexion, sinon un rapport de cause à effet, entre ce côté de son être intime et un autre que nous allons étudier maintenant, nous voulons dire la culture intellectuelle de celle qui aima à s’appeler l’élève de Voltaire. Nous avons, d’ailleurs, hasardé déjà quelques conjectures à ce sujet, en parlant de ses premières lectures. Si, en effet, il y a de la méthode dans cette folie des sens qui ne l’abandonne pas, même au-delà de l’âge mûr, il y a aussi un certain cynisme de haut bord, une certaine assurance tranquille, dont une particularité et, si l’on veut même, une anomalie physiologique ne saurait donner l’explication. L’esprit philosophique du XVIIIe siècle a passé par là, après celui de Brantôme. C’est ce que mettront mieux en lumière les chapitres suivants.

 

 

CHAPITRE II. INTELLIGENCE — ESPRIT — INSTRUCTION

 

I. Facultés intellectuelles. — Pas d’« esprit créateur ». — Prétention à l’originalité. — Imagination et bon sens. — Les châteaux en l’air. — Prestige exercé. — Effet de mirage. — L’éloquence et la verve de Catherine. — Un interview autographique. — II. L’esprit de Catherine. — Ses « mots ». — Sa façon de plaisanter. — L’origine germanique. — Emploi de locutions russes. — III. Instruction. — Abondance de lectures. — Leur choix. — « Une petite savante à tempérament. » — La morale d’Helvétius. — Six volumes par jour. — Savoir mal digéré. — Érudition de bric-à-brac. — Lacunes. — Notions insuffisantes en matière de géographie. — Connaissances historiques. — Essais de science personnelle. — Périgord est un nom slave. — Orthographe défectueuse. — La forme et le fond. — Catherine a pris la meilleure part. — Assimilation de l’esprit et incarnation du génie national.

 

I

Catherine est un grand caractère ; ce n’est pas une grande intelligence. Elle-même ne se reconnaît pas un « esprit créateur ». Elle se pique cependant d’originalité : « De ma vie je n’ai pu souffrir l’imitation, écrit-elle à madame de Bielke, et, puisqu’il faut trancher le mot, je suis aussi ferme original que l’Anglais le plus déterminé. » Mais c’est dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses façons d’agir, c’est-à-dire toujours dans son caractère, plutôt que dans son esprit, qu’il faut chercher cette note personnelle. Il n’y a pas une idée neuve dans son Instruction pour les lois, qu’elle écrit cependant à trente-six ans, dans le plein épanouissement de ses facultés intellectuelles. C’est le travail médiocre d’un élève de rhétorique, à qui on aurait donné, en devoir, une analyse de Montesquieu et de Beccaria, et qui se serait bien appliqué, sans faire preuve d’un grand talent. Ce travail lui donne pourtant un mal énorme. À la fin de mars 1765, elle y peine depuis deux mois, à trois heures par jour. Les meilleures heures, celles du matin, sont consacrées à cette besogne. Vers le milieu du mois de juin elle a rempli soixante-quatre pages, et elle a conscience d’avoir fait un effort considérable. Elle se sent épuisée. « J’ai vidé mon sac, écrit-elle, et, après cela, je ne dirai plus mot ma vie durant. » Chacun de nous a connu ces serments et un peu aussi cette impression de lassitude au bout de la première course de longue haleine. Mais, eu égard au résultat produit, le mal d’auteur ainsi avoué par Catherine prête presque à rire. Elle n’avait d’ailleurs vidé, ou cru vider, qu’un sac facile à remplacer, car il n’était pas le sien. Elle en trouva plusieurs de rechange.

Y avait-il quelque chose dans son propre sac ? Oui ; beaucoup de bon sens d’abord, allié, chose rare, à une grande richesse d’imagination. Elle a passé les trente-quatre années de son gouvernement à bâtir des châteaux en l’air, des constructions magnifiques, qui ne reposaient sur rien et s’évanouissaient dans l’espace au moindre souffle. Mais un jour arrivait où une pierre, une seule pierre, se trouvait, comme par miracle, placée dans le sol à l’angle de l’édifice fantastique. C’était Catherine qui l’avait mise là, et c’était l’œuvre de son bon sens. Le peuple russe, ce bon peuple qui n’en est pas arrivé encore ni à compter, ni à marchander, ni à disputer avec ceux qui le gouvernent, faisait le reste. Il apportait sa sueur, il apportait son sang, et, comme ces colosses de pierre égyptiens, où s’est superposé l’effort de milliers d’existences inconnues, l’édifice s’élevait quand même et prenait une forme tangible. La conquête de la Tauride a été accomplie ainsi. Ce fut un rêve de Catherine, mis en action et traduit en roman d’aventures par Patiomkine. Mais la pierre angulaire a paru tout à coup dans un port de la mer Noire, et la Crimée d’aujourd’hui fut créée ce jour-là.

Catherine a cependant séduit, ébloui même par les seuls dons de son esprit la plupart de ceux qu’elle a mis à même d’en juger, et dans le nombre des esprits supérieurs, Diderot, par exemple, pour ne nommer que celui-là. Effet de mirage encore, croyons-nous, produit artificiel d’une espèce de fascination, dans laquelle se combinaient des éléments divers : la force supérieure de volonté, l’art souverain de mise en scène que nous connaissons déjà, et un troisième élément surprenant, inattendu, presque invraisemblable chez cette Allemande du Nord : la verve, une verve extraordinaire, étourdissante, qu’on a de la peine à ne pas croire éclose sous le chaud soleil du Midi. Sous le rapport du verbe, de l’abondance et de la couleur des mots qui se pressent sur ses lèvres, de la faconde, car c’est le terme le plus juste, dont elle témoigne à tout propos, Catherine est une Méridionale. « Elle aimait à jaser », a-t-elle dit, et Grimm a désespéré de pouvoir donner à la postérité une idée de ce que fut sa conversation :

« Il faut avoir vu, dans ces moments, cette tête singulière, ce composé de génie et de grâce, pour avoir une idée de la verve qui l’entraînait, des traits qui lui échappaient, des saillies qui se pressaient et se heurtaient pour ainsi dire en se précipitant les unes sur les autres comme les eaux limpides d’une cascade naturelle. Que n’a-t-il été en mon pouvoir de coucher littéralement par écrit ces causeries ! Le monde aurait possédé un fragment précieux et peut-être unique pour l’histoire de l’esprit humain. L’imagination et l’entendement étaient également frappés par ce coup d’œil d’aigle profond et rapide, dont la portée immense passait comme un éclair. Et comment dans ce passage subit saisir au vol cette foule de traits lumineux, déliés, fugitifs ?… »

Ce que Grimm n’a pas osé tenter, Catherine a essayé de le faire elle-même. En 1780, au lendemain d’une conversation qui avait émerveillé le comte Ivan Tchernichof, elle en envoyait à ce dernier, sur sa demande, un compte rendu littéral. Nous possédons ce morceau. Il est curieux. Avouerons-nous qu’il est aussi décevant ? Il nous souvient d’une observation qu’un vieux savant, parvenu aux limites extrêmes de l’âge humain et redevenant enfant terrible à ses heures, faisait un jour devant nous à un politicien affligé de la manie de publier, dans des éditions aussi peu officielles que possible, des discours que la Chambre n’avait pas toujours entendus.

— Pardon, monsieur, je vois à tout moment dans ce que vous me faites lire ces mots : « Sensation, mouvement prolongé, bruit… » Cependant, j’ai beau chercher, je n’aperçois dans tout ce que vous dites rien d’extraordinaire…

Une impression quelque peu analogue se dégage pour nous de la lecture du fameux compte rendu. Nous y cherchons aussi en vain les traits brillants, les saillies spirituelles, les éclairs de génie dont parle Grimm.

Pour commencer, une citation des Plaideurs de Racine : « Ma foi, sur l’avenir bien fou qui se fiera… » servant d’épigraphe à des essais de vaticination politique, où le « coup d’œil d’aigle » ne se laisse guère apercevoir :

« Je prédis que la France, l’Autriche, la Prusse et la Russie s’entrechoqueront pendant quelque temps, se feront réciproquement de profondes blessures, se guériront l’une par l’autre et monteront toutes quatre au plus haut degré de la gloire. »

Cela ressemble assez à une consultation de somnambule extralucide, à moins qu’on ne veuille y reconnaître une vision des guerres de l’Empire. Mais Catherine a-t-elle deviné la Révolution, ainsi qu’on l’a prétendu ? Il n’y paraît pas. À moins que ce ne soit dans cette phrase : « Buffon a prédit qu’un jour une comète devait dans sa course accrocher et entraîner notre globe. Je crois qu’elle sera dirigée de l’Occident à l’Orient. » Mais c’est encore du style de cartomancienne le plus pur, et mademoiselle Lenormand n’aurait pas mieux parlé. Les fautes commises par la royauté en France n’étaient pas assurément sans frapper l’esprit pénétrant de la tsarine. Deux ans auparavant, elle disait au comte Tchernichof : « Je n’aime pas que madame Marie-Antoinette rie tant et sur tout. Il est vrai qu’elle est femme et très femme ; je le suis aussi un peu, mais à sa place et dans ses circonstances je craindrais qu’on ne me dise : “Rira bien qui rira le dernier.” » Le mot est expressif et porte loin. En cela elle voyait juste, servie par son bon sens et aussi par le sens du rôle gouvernemental qu’aucun de ses rivaux de l’histoire moderne n’a peut-être possédé au même degré. Avec des talents d’un ordre supérieur, et Frédéric et Napoléon ont été probablement inférieurs sous ce rapport à leur prestigieuse rivale, Catherine a eu plus de souplesse, plus de fécondité dans les ressources, un toucher plus délicat. Elle a été une virtuose incomparable de l’art de régner.

Mais revenons au compte rendu de sa conversation, ou plutôt de son monologue. Elle y trouve, au sujet de l’Angleterre, une phrase malheureuse : « L’Angleterre ! Le fanatisme l’a élevée, le fanatisme la soutient, le fanatisme la détruira. » On se demande ce que cela veut dire et où elle prend cela. À la réflexion, ce n’est qu’une boutade de circonstance, comme nos journalistes en commettent à présent tous les jours. Nous sommes en 1780, et Londres vient d’être le théâtre d’un mouvement populaire contre le catholicisme, provoqué par les agissements d’un ambitieux peu scrupuleux, Lord Gordon. Au cri traditionnel de : No Popery ! une bande de vingt mille énergumènes a envahi les abords de Westminster, et les membres du Parlement ont eu eux-mêmes à souffrir de quelques violences. Dans cette crise passagère, Catherine s’est avisée de découvrir une loi historique.

Suivent, dans sa bouche, ou sous sa plume, quelques considérations philosophiques :

« On peut avoir de l’esprit, du talent, des mœurs, de la vertu, de la raison impunément, mais non de la gloire, des succès, de la fortune, et surtout de la faveur. » Cela n’est ni très neuf, ni très profond, ni même très juste. Car on a vu de tout temps des gens de talent ou des gens vertueux avoir à souffrir à raison de leur talent ou de leur vertu, aussi bien et plus que des gens riches à raison de leurs sacs d’écus. Voici qui semble d’un tour de pensée un peu moins banal :

« Remporter une victoire n’est rien ; une terre, c’est quelque chose ; de l’argent, c’est tout. Les riches ont un très étonnant empire sur l’espèce humaine, puisque les rois même finissent par respecter ceux qui se sont enrichis. »

On dirait d’une réflexion qu’un esprit élevé à l’école du matérialisme moderne se laisserait inspirer aujourd’hui par la hantise des grandes fortunes dont ce siècle a vu l’amoncellement vertigineux. Pourtant la maison Rothschild n’est pas encore née. Mais le père d’Alexandre le Macédonien n’a-t-il pas dû déjà agiter des pensées analogues ?

Quant à l’ensemble du morceau, nous n’y voyons vraiment d’étonnant que l’importance que Catherine elle-même, après Tchernichof, semble y avoir attachée. Il est vrai, un côté de l’entretien ainsi reproduit, et le plus attrayant sans doute, nous échappe. Les paroles y sont, mais l’accent, le flux impétueux du discours, la voix sans doute bien timbrée ? Ces choses, et ces choses à elles seules n’ont-elles pas fait le succès, tout le succès de plus d’un orateur ?

« Il n’y a, divine Princesse, dans Vos entretiens ni méthode humaine ni étude. Il y a cet esprit souverain et incompréhensible qui est Votre partage. »

Ainsi s’exprimait le feld-maréchal Münich dans une lettre adressée à l’impératrice quelques mois après son avènement. L’éloquence de Catherine avait, pour lui aussi, des côtés énigmatiques.

 

II

Catherine a-t-elle eu de l’esprit au sens le plus usuel et le plus français du mot ? Elle n’y a jamais prétendu, ce qui est déjà quelque chose. Des traits piquants, des tournures heureuses, des mots frappés au bon coin se rencontrent çà et là dans sa correspondance. Les contemporains ont noté quelques reparties dignes des meilleurs maîtres en ce genre. Le comte Cobenzl, l’ambassadeur autrichien qui s’éternisa à Pétersbourg et s’y trouvait encore au moment des premiers succès de la France révolutionnaire, avait, comme le prince de Ligne, la passion du théâtre. À soixante ans, avec la figure la plus ingrate du monde et de cruelles infirmités, il ne renonçait pas à paraître sur la scène, et les victoires de Bonaparte ne l’empêchaient pas de multiplier dans son hôtel fêtes, bals et spectacles.

« Vous verrez, dit un jour l’impératrice, qu’il nous garde sa meilleure pièce pour le jour de l’entrée des Français à Vienne. »

D’ordinaire, cependant, l’« esprit » de Catherine se ressent et de son origine germanique et de ses fréquentations peu choisies. Trivial parfois, il est rarement de qualité bien fine. Elle cultive le jeu de mots et ne dédaigne pas le calembour. En 1793, devant donner audience au ministre d’Espagne qui s’appelle Onis, elle dit à son secrétaire : « On me présentera aujourd’hui Agat-Onix et sa femme Sard-Onix. »

Ce qui frappe chez elle, c’est la force et parfois la rudesse plutôt que le bonheur de l’expression. Après la mort du malheureux Ivan de Brunswick, assassiné, lui aussi, dans sa prison, elle publie un manifeste assez maladroit, et, comme madame Geoffrin s’en inquiète, elle lui répond :

« On glose chez vous sur ce manifeste ; on y a glosé aussi sur le bon Dieu et ici on glose aussi quelquefois sur les Français. Il n’en est pas moins vrai qu’ici ce manifeste et la tête du criminel ont fait tomber toutes les gloseries. »

Au marquis de L’Hôpital qui se serait enhardi à lui dire qu’elle avait « le cerveau brûlé » :

« Qu’est-ce que vous préféreriez : d’avoir le cerveau brûlé ou de radoter ? »

À ses courtisans qui se déchirent les uns les autres :

« Si je vous croyais…, il n’y a aucun qui ne méritât d’avoir la tête tranchée. »

Volontiers aussi elle donne à sa pensée un tour original en adoptant des locutions ou des proverbes empruntés au parler populaire du pays. Un prince Lubomirski s’avise de briguer la couronne de Pologne et aussi la faveur de l’impératrice, à l’encontre de Poniatowski. Son ambassadeur à Varsovie, Repnine, le lui annonçant, elle écrit au bas de la dépêche : « Une selle ne sied pas à une vache. »

Au demeurant, elle a surtout l’esprit pratique, avec, pour l’agrémenter, un fond de bonne humeur et de robuste gaieté que le badinage n’offusque pas et qui, facilement, va jusqu’à la bouffonnerie. Toute sa correspondance avec Grimm en porte l’empreinte. C’est de l’humour anglais plutôt que de l’esprit — de cet esprit qui, au XVIIIe siècle, porta la marque de Voltaire.

 

III

A-t-elle de l’instruction ? Elle se donne fréquemment pour ignorante.

« Elle se servait de cette prétention, écrit le prince de Ligne, pour se moquer des médecins, des demi-savants et des faux connaisseurs. Je convenais avec elle qu’elle n’avait pas de connaissances en peinture ni en musique ; je lui prouvai même un jour, plus qu’elle ne voulait, que son goût en bâtiment était médiocre. “Avouez, me dit-elle, en me montrant son nouveau palais de Moscou, que voilà une magnifique enfilade.” “C’est, lui répondis-je, la beauté d’un hôpital ; mais pour une résidence, c’est pitoyable.” »

À l’Académie de Berlin, qui, en 1768, lui offrit le titre de membre honoraire, l’impératrice répondait modestement :

« Toute ma science se réduit à savoir que tous les hommes sont frères. »

Pourtant, un jour qu’il eut l’honneur d’accompagner Sa Majesté à la promenade, l’ambassadeur anglais Harris fut émerveillé par l’étendue des connaissances que l’impératrice révéla inopinément au sujet de la Constitution et des lois de son pays. Quand, après avoir causé quelque temps jardins anglais, elle eut passé à Blackstone, le diplomate se trouva bientôt à court. Et pourtant, celui qui s’appela plus tard Lord Malmesbury n’était pas le premier venu. Il est vrai qu’il n’avait peut-être pas eu le temps, au cours de son ambassade, de relire avec assez de soin l’œuvre volumineuse du légiste anglais, et Catherine fut une lectrice à laquelle pouvait s’appliquer, par excellence, le dicton latin : Timeo hominem unius libri. Car il en était de son commerce avec les auteurs, bons ou mauvais, comme de ses rapports avec les hommes et les choses : elle se donnait toujours tout entière au livre qu’elle avait entre les mains. Son entretien avec Harris avait lieu en 1779. Elle se montra à cette époque férue de Blackstone (ses lettres à Grimm en témoignent), comme elle l’avait été de Montesquieu, comme elle devait l’être un jour de Sénac de Meilhan ou de Mercier. Quant au choix de ses lectures, il était souvent dicté par des considérations où le goût du savoir n’intervenait pas seul. Le chevalier d’Éon écrivait au comte de Broglie, en 1762 :

« L’impératrice a un grand goût pour la lecture, et la plus grande partie de son temps, depuis son mariage, a été employée à dévorer les auteurs modernes français et anglais qui ont écrit le plus fortement sur la morale, la nature et la religion. Il suffit qu’un livre soit bien condamné en France, pour qu’elle lui donne toute son approbation. Elle ne quitte plus les ouvrages de Voltaire, L’Esprit, d’Helvétius, et les écrits encyclopédiques de Jean-Jacques Rousseau. Elle se pique d’un grand courage, d’être esprit fort et philosophique ; en un mot, c’est une petite savante à tempérament. »

Une petite savante à tempérament ! Le chevalier indique ainsi, à sa façon, d’un trait de plume, la liaison que nous avons soupçonnée nous-même entre le développement intellectuel de Catherine et les accidents peu édifiants de sa vie intime. Entre l’amie des philosophes et la créatrice des favoris en titre, c’est la morale d’Helvétius qui a servi de trait d’union.

Quoi qu’il en soit, ayant beaucoup lu, pendant les loisirs forcés que lui firent les dix-huit années du règne d’Élisabeth et les six mois du règne de Pierre, elle a continué, depuis, autant que le lui ont permis ses nouvelles occupations. En 1789, elle fait échange avec le comte de Ségur de curiosités littéraires du jour. Le 11 janvier de cette année, au rapport de Chrapowiçki, elle envoie au diplomate français des Mémoires pour servir à l’histoire de Charles II (?), et lui réclame d’autres ouvrages, dont elle n’a pas eu encore le temps de faire la lecture, la politique ayant absorbé tous ses moments : les Mémoires de Montluc, ceux de Villeroi. Une semaine après, la politique venant à chômer, elle lit jusqu’à six volumes par jour, et s’en vante :

— On dira au moins que j’ai de la lecture, observe-t-elle à Chrapowiçki.

— Tout le monde le sait depuis longtemps, répond celui-ci.

L’impératrice   a   un   sourire   aimable   pour   le   courtisan   bien appris.

— Dit-on vraiment cela ?

Entre-temps elle lit aussi Clarisse et d’autres romans.

Il est certain qu’elle n’est pas en état ni de digérer ni de coordonner des connaissances acquises de la sorte, à la dose de six volumes par jour ; son éducation s’achève comme elle a commencé et ressemble à sa politique : elle est aussi « un composé de bâtons rompus ». Son érudition est une érudition de bric-à-brac, avec des lacunes énormes. Ses notions de géographie, par exemple, sont lamentablement insuffisantes. En 1787, après le voyage de Crimée, elle demande à Chrapowiçki quelles sont les rivières qui servent de frontière à la Russie du côté de la Turquie. À la même époque, elle s’informe curieusement du nombre des degrés de longitude occupés par son empire. On lui dit un chiffre. « Mais c’est le même que vous m’avez indiqué avant l’annexion de la Crimée et de la Russie Blanche ! » Elle ne comprend pas que l’acquisition de ces provinces n’ait rien changé de ce côté à la mensuration de son vaste domaine.

L’histoire est peut-être de tous les domaines scientifiques celui qu’elle a le plus exploré, et avec l’application la mieux soutenue. Elle n’est cependant arrivée à y posséder que des connaissances très superficielles. Quant à ses velléités de science personnelle, ses tentatives d’exégèse historique, ou ses recherches d’ethnographie comparée et de linguistique, elles frisent le ridicule. Elle y apporte toute la naïveté habituelle des dilettanti, et, en outre, le défaut capital de son intelligence : l’obsession du parti pris et de l’idée fixe. C’est ainsi que, lancée à fond de train sur la piste d’un rayonnement hypothétique de la race slave à travers le monde entier, acharnée à la poursuite de ramifications imaginaires qu’elle lui découvre d’un continent à l’autre, elle en arrive à voir du Slave partout, et jusqu’en Amérique : le Pérou, le Mexique, le Chili lui apparaissent peuplés de colonies slaves, remplis de localités ayant des noms à désinence ou à racine slave. Elle en aperçoit aussi en France : « Périgord », par exemple, lui semble un composé de trois syllabes d’origine slave, sans contestation possible.

Ses citations sont la plupart du temps inexactes et souvent bizarrement contrefaites. Écrivant à la princesse Dachkof, elle attribue à madame Deshoulières les vers suivants :

Je suis charmé d’être né ni Grec ni Romain,

Pour garder encore quelque chose d’humain,

faisant ainsi tort et à la pauvre Antoinette de Ligier, et à Corneille qui a écrit :

Je rends grâces aux dieux de n’être pas Romain,

Pour conserver encor quelque chose d’humain.

Enfin, le fond de son éducation, celui qu’elle a dû à mademoiselle Cardel et aux Prüfungen de l’ennuyeux Wagner, paraît avoir été et être resté assez médiocre. Elle mêle volontiers des phrases allemandes à son français incorrect, mais elle n’y montre pas une connaissance plus satisfaisante de sa langue maternelle. Elle y commet faute sur faute, et encore plus de fautes de syntaxe ou de grammaire que de fautes d’orthographe. Elle confond habituellement mir et mich. Son russe ne vaut pas mieux. Elle en a conscience, et elle s’en excuse un jour auprès d’un de ses secrétaires :

« Ne vous moquez pas de mon orthographe ; je vais vous expliquer comment je n’ai pas réussi à mieux la posséder. À mon arrivée dans ce pays, j’ai commencé à apprendre le russe avec assiduité. Mais ma tante Élisabeth, ayant su le mal que je me donnais avec mes maîtres, fit venir ma maîtresse de cour et lui ordonna de mettre fin à ces études. “Elle en sait assez comme cela”, lui dit-elle. Depuis lors, je n’ai pu poursuivre mon instruction que dans les livres, ayant été privée de précepteurs. »

Elle a mieux fait cependant que d’apprendre l’orthographe russe : elle a réussi à s’approprier et à rendre sien le génie même de la langue dans son fonds et dans son tréfonds le plus intime, dans ses locutions familières, dans ses idiotismes, dans ses tours de phrase imagés. Et, avec la langue, l’esprit tout entier du peuple a passé en elle. C’est cette conquête qui lui a permis de faire, si victorieusement, celle de son empire, et nous n’entendons pas seulement le pouvoir arraché à la faiblesse, à la lâcheté et à la folie de Pierre, mais encore la place que cette Allemande est arrivée à occuper à la fin de sa vie, et surtout depuis sa mort, dans la vie, dans l’histoire, dans le développement national d’une race étrangère et hostile. Car on peut dire que c’est surtout depuis sa mort qu’elle est devenue ce que nous la voyons aujourd’hui, la grande figure, colossale et radieuse à la fois, majestueuse et douce, devant laquelle s’inclinent dans un même élan de reconnaissance, de fierté et d’amour, l’humble moujik et le savant secouant la poussière des souvenirs et des légendes vieilles d’un siècle déjà. Sa mort ne fut guère pleurée en Russie. À peine y fit-elle sensation. On n’avait pas eu le temps de la comprendre, et trop peu nombreux encore étaient ceux par qui elle aurait pu être comprise. Mais l’âme de la nation, sa conscience historique s’étaient quand même incorporées en elle, et cette incarnation devait revivre devant la postérité, dans le rappel ému des grandes choses accomplies avec elle et par elle, dans l’apothéose posthume de l’incomparable souveraine, et non pas seulement de la Grande Catherine, mais aussi et surtout de la « petite mère » — de la matouchka — dont l’image populaire a franchi le seuil des chaumières et y brille auprès du foyer familial entre les icônes vénérées.

C’est aussi dans cette aptitude à pénétrer et à s’assimiler le fond plutôt que la forme des choses que s’est révélée en général la supériorité de Catherine. S’il lui est arrivé de citer Corneille de travers, elle a su prendre aux écrivains français mieux que des mots : des idées, et ce sont les meilleures, pour la plupart, qu’elle a choisies. Elle en a eu aussi de son propre cru, qui ne sont pas à dédaigner. Nous allons essayer d’en faire une rapide analyse.

 

 

CHAPITRE III. IDÉES ET PRINCIPES

 

I. Ni esprit de suite ni esprit de système. — Empirisme. — Instabilité d’idées et de principes. — Quelques idées et principes fixes. — Sentiment du devoir. — Culte de la postérité. — Nationalisme russe. — Idée démesurée de la grandeur de la Russie. — La grande pensée du règne : le projet grec. — II. Les autres idées de Catherine. — Chaos. — Examen personnel de conscience. — Idées philosophiques. — Idées religieuses. — Inconséquences. — « Mes chers coquins de jésuites. » — Tolérance religieuse. — III. Le libéralisme de Catherine. — Nobles élans des premières années. — Les principes philosophiques et la pratique du gouvernement autocratique. — Conflit tragique. — La révolte de Pougatchef et la Révolution française. — Influence de ces deux crises sur l’esprit de Catherine. — IV. Catherine et le mouvement révolutionnaire. — Sympathies initiales. — Indifférence. — Catherine ne voit pas venir la tempête. — La prise de la Bastille. — Réaction rapide. — Jugement de Catherine sur la Révolution et sur les hommes de la Révolution : La Fayette, Mirabeau, Mallet du Pan, Necker, le duc d’Orléans, l’abbé Sieyès. — La vision de Napoléon. — Campagne antirévolutionnaire. — En Europe et en Russie. — Les derniers principes de Catherine.

 

I

Avec le caractère que nous lui connaissons, Catherine n’est pas, on s’en doute, une femme à principes, surtout à principes immuables, ni à idées arrêtées. Ses idées fixes — elle en a souvent — ne sont telles que pour un moment : ce ne sont pas des étoiles guidant sa vie ; ce sont des comètes. Chose curieuse, cette Allemande a horreur du doctrinarisme et des doctrinaires, de l’esprit systématique et des hommes à système.

« Voltaire, mon maître, écrit-elle, défend de deviner, parce que ceux qui se mêlent de deviner aiment à faire des systèmes, et que qui veut faire des systèmes veut y faire entrer was sich passt und nicht passt, und reimt und nicht reimt, et puis l’amour-propre devient l’amour du système, ce qui enfante l’entêtement, l’intolérance, la persécution, drogues dont mon maître dit qu’il faut se garder. »

Les doctrinaires sont pour elle des charlatans, et les faiseurs de systèmes des inventeurs de ballons dirigeables. Elle ne croit pas aux ballons dirigeables, et elle met le comte de Saint-Germain, Montgolfier et Cagliostro dans le même sac. Elle se défie même des gens de métier, des professionnels. Ce que nous appelons aujourd’hui « un diplomate de carrière » est pour elle le synonyme d’un parfait imbécile. Elle s’emporte à tout moment contre les gens à perruque, « die perrückirte Haüpter » : « La plupart du temps tout ce qu’ils font et écrivent est boursouflé de vent, de vide et d’obscurité. » Elle ne peut souffrir un buste de Voltaire par Houdon qu’on lui a envoyé, parce que « son maître » y paraît coiffé d’une perruque. En diplomatie, comme en politique, comme en toute espèce de choses, elle croit surtout à l’improvisation. L’art de la guerre lui-même ne lui semble pas avoir besoin d’autre chose. Elle trouve tout naturel qu’Alexis Orlof, mettant pour la première fois de sa vie le pied sur le pont d’un vaisseau, soit un homme de mer accompli, commande à des amiraux ayant conquis leur grade et leur réputation dans la marine anglaise, et remporte à lui tout seul la plus belle victoire navale des Temps modernes.

C’est une empirique. Son mot célèbre : « Toute la politique est fondée sur trois mots : circonstances, conjectures et conjonctures », en témoigne. C’est pour cela qu’ayant en mépris et en haine la médecine et les médecins, elle croit aux remèdes de bonne femme et s’en sert volontiers pour elle-même et pour les autres. « Les médecins, chirurgiens de toute la Faculté… sont tous des bêtes à manger du foin. » En 1783, ils lui ont encore fait « crever [sic] » une personne qui était auprès d’elle depuis trente-trois ans ! Mal et médecins sont devenus synonymes chez elle. Les « gouttes de Bestoujef », voilà un remède précieux et universel ! « Je ne sais pas de quoi sont composées ces gouttes, dit-elle, je sais seulement qu’il y entre de la ferraillerie. On les donne en guise de quiquina [sic] ; je les donne, moi, à tort et à travers. » En 1789, ayant eu à souffrir de coliques venteuses, elle se félicite d’avoir été guérie entièrement par le métropolite de Pétersbourg, Pietrof, qui lui a entouré tout le corps avec des coussins remplis de camomille.

Pourtant, c’est elle aussi qui a écrit :

« Sur le bonheur et sur le malheur, j’ai comme sur plusieurs autres choses ma cathégorie [sic] à moi : l’un et l’autre n’est qu’un conflit de quantité de mesures justes ou fausses. »

Cela prouve qu’elle n’apporte pas d’esprit systématique, même à son mépris des systèmes.

Elle a, d’autre part, dans ses migrations à travers le domaine de la pensée et du raisonnement spéculatif, quelques points de repère à peu près invariables.

« Ce qu’il y a de sûr, a-t-elle écrit quelques années avant sa mort, c’est que je n’ai jamais rien entrepris sans avoir été intimement persuadée que ce que je faisais était conforme au bien de mon empire : cet empire avait fait infiniment pour moi ; j’ai cru que toutes mes facultés individuelles employées constamment au bien de cet empire, à sa prospérité, à son intérêt supérieur, à peine pouvaient suffire à m’acquitter envers lui. »

À cette conception de ses devoirs se joint chez elle un sentiment élevé de responsabilité devant une juridiction supérieure, la seule dont elle accepte la compétence à son égard. Ce n’est pas celle d’ailleurs du maître « qui se glorifie de faire la loi aux rois ». Elle a trop lu Voltaire et pas assez Bossuet :

« Il n’y a que la postérité qui est en droit de me juger. C’est à elle à qui j’en appelle : je puis lui dire hardiment ce que j’ai trouvé, ce que je laisserai. »

Au cours du séjour de Falconet à Saint-Pétersbourg, une discussion épistolaire s’éleva entre lui et Diderot au sujet de la considération qu’un artiste devait avoir pour le jugement de ce même tribunal posthume, Diderot se faisant le défenseur de son autorité suprême, et Falconet prétendant ne s’en rapporter qu’aux arrêts de sa conscience artistique. « Seriez-vous homme, écrivit alors Diderot à son ami, à abandonner la décision de notre querelle au jugement de ma bienfaitrice ? Prenez-y garde, mon ami, cette femme est ivre du sentiment de l’immortalité, et je vous la garantis prosternée devant l’image de la postérité. » Falconet accepta l’arbitrage, en ajoutant toutefois que, quelle qu’en pût être la décision, elle ne le ferait pas changer d’avis : « Trouvez sur la terre une puissance assez forte pour m’ôter la physionomie sans m’ôter la tête, et j’ai tort. » Nous ne savons pas l’issue du procès.

Un point sur lequel Catherine ne varie également pas, c’est le caractère national, essentiellement russe, qu’elle entend imprimer à son gouvernement et qu’elle cherche à faire prévaloir dans le développement tout entier, politique,  intellectuel  et  moral,  du peuple slave, aux destinées duquel elle, princesse allemande, a été appelée à présider. Non seulement les actes administratifs et législatifs de son règne, mais ses moindres faits et gestes portent la trace de cette préoccupation constante. Falconet eut à batailler pour ne pas revêtir Pierre Ier de ce costume national russe que le tsar avait tant fait pour proscrire de son empire. Catherine aurait voulu qu’on oubliât ce trait dans l’histoire du grand réformateur. Elle a voulu aussi qu’on se figurât non seulement sur le présent, mais encore sur le passé de sa patrie d’adoption, une foule de choses contraires à la réalité, mais conformes à l’idée qu’il lui avait plu de se donner et de donner aux autres sur ce pays de vastes horizons propices aux essors de l’imagination. Elle en est arrivée ainsi à refaire à sa façon l’histoire entière de la vieille patrie moscovite. En 1790, Sénac de Meilhan s’offrant comme historiographe du grand empire, elle hésite à l’agréer. Saura-t-il se défaire des préjugés « que la plupart des étrangers ont contractés contre la Russie » ? Jusqu’à croire, par exemple, « qu’avant Pierre le Grand cet empire n’avait ni lois ni administration ». Or, « il est vrai que les troubles qui ont suivi la mort du tsar Ivan Vassilievitch avaient arriéré la Russie de quarante à cinquante ans, mais avant ce temps elle allait de pair avec toute l’Europe… les grands-ducs de Russie avaient la part la plus marquée aux affaires de l’Europe et étaient alliés et parents à toutes les maisons souveraines de notre hémisphère ».

Du coup le pauvre Sénac désespéra de pouvoir se mettre au niveau de sa tâche. Mais là encore Catherine était convaincue. Elle écrivait à Grimm :

« Nulle histoire ne fournit ni de meilleurs ni de plus grands hommes que la nôtre » (elle mettait bien : la nôtre, pour dire celle de la Russie). « J’aime cette histoire à la folie. »

Elle entendait d’ailleurs qu’on fît la part belle à son propre règne, « parce que nous vivons dans un temps où, bien loin de diminuer l’éclat des actions et des choses, il s’agit plutôt de soutenir les esprits ». Sénac consentirait-il à se laisser « diriger » à cet égard ?

Nous apercevons là encore un reflet de ce grossissement démesuré avec lequel le vaste empire, devenu si inopinément sa propriété et sa chose, s’était peu à peu dessiné dans la pensée de la tsarine, et nous découvrons une étoile fixe de plus dans son firmament. Cette idée hyperbolique de grandeur, appliquée à tous les éléments constitutifs du patrimoine national, au passé comme au présent de la Russie, à son étendue comme à sa population, à sa puissance matérielle comme à sa valeur morale, à sa prépondérance dans le monde slave comme à son rôle européen, est une de celles qui n’abandonnèrent jamais Catherine et dont elle a subi le plus l’empire. Elle semble à cet égard possédée d’un véritable vertige. Elle est hallucinée et comme hypnotisée devant cette conception colossale. Si haute que soit l’opinion qu’elle a et qu’elle veut qu’on ait d’elle-même, des mérites de son gouvernement et des hauts faits qui l’ont illustré, elle n’hésite pas à se faire petite par voie de comparaison :

« Tout ce que je puis faire pour la Russie n’est qu’une goutte d’eau dans la mer. »

La Russie, c’est la mer, l’océan aux profondeurs insondables, aux rivages fuyant à perte de vue dans l’immensité. C’est pour cela qu’elle a entendu y noyer son propre passé, et jusqu’au souvenir de la patrie allemande. Et pourtant, c’est elle qui, en 1782, ayant à se plaindre des procédés du sultan Abdülhamid, écrit à Grimm : « Das ist unmöglich dass ich mir sollte auf die Nase spielen lassen. Vous savez que jamais Allemand n’a souffert cela. » C’est qu’elle a l’esprit essentiellement mobile, c’est encore qu’il lui arrive, elle s’en confesse, de ne pas toujours savoir ce qu’elle veut et aussi de ne pas savoir ce qu’elle dit, surtout quand elle cause avec son confident, la plume à la main, c’est-à-dire dans ses moments d’abandon le plus complet et de détente entière après les fatigues écrasantes de son rude métier. Mais elle s’est appliquée consciencieusement à elle-même son programme russophile, et Russe elle est devenue de la tête aux pieds, non pas seulement à la surface et par un artifice de haute comédie, mais sincèrement et profondément, dans son esprit et dans sa chair, dans son langage le moins apprêté, son geste le plus familier et sa pensée la plus intime. Les lignes qui suivent n’ont été vraisemblablement vues par personne avant l’heure de sa mort.

« Jamais l’univers ne produisit d’individu plus mâle, plus posé, plus franc, plus humain, plus bienfaisant, plus généreux, plus officieux que le Scythe (Scythe et Russe sont synonymes à ses yeux). Aucun homme ne l’égale en régularité de traits, en beauté de visage, en éclat de teint, carrure, taille et hauteur, ayant communément les membres ou fort nourris ou très nerveux et musculeux, la barbe épaisse, les cheveux longs et touffus ; naturellement éloigné de toute ruse et artifice : sa droiture, sa probité en abhorrent les illicites ressorts. Il n’y a sur terre ni cavalier, ni fantassin, ni marinier, ni économe qui l’égale. Nul individu n’a plus de tendresse pour ses enfants et ses proches. Il a une déférence innée pour ses parents et ses supérieurs. Il est prompt, exact à obéir et fidèle. » C’est presque du délire ! Et nous voulons bien que certains souvenirs personnels, trop complaisamment évoqués, y aient une part. Avec le temps cependant quelque chose de plus immatériel, de plus pur et de plus profond est entré assurément dans l’amour que certains Russes ont pu donner à Catherine pour la Russie.

N’oublions pas, parmi les idées auxquelles elle est restée fidèle, celle que l’on pourrait appeler la grande pensée du règne : le projet grec. Nous verrons que, dès 1762, elle s’en est occupée, prêtant l’oreille aux insinuations de Münich. Elle s’en occupait encore la veille de sa mort. C’était aussi un beau rêve aux contours fantastiques. La résurrection de la Grèce, l’affranchissement des YougoSlaves s’y mêlaient à d’autres visions également éblouissantes, mais moins désintéressées, Constantinople ouvrant ses portes à la chrétienté représentée par une armée russe ; le croissant remplacé sur le dôme de Sainte-Sophie par la double croix grecque, accostée d’une aigle impériale à deux têtes. C’est pour cela que le second fils de Paul s’appela Constantin, et non Pierre ou Ivan ; c’est pour cela qu’il eut une nourrice grecque et un domestique grec, qui devint plus tard un personnage : le comte Kourouta. Il y eut aussi un corps de cadets grec, une éparchie grecque à Kherson, de fondation nouvelle, confiée à Eugène, un Bulgare. Il y eut des médailles frappées sur lesquelles on apercevait des images symboliques et suggestives : d’un côté l’impératrice, de l’autre Constantinople en flammes, un minaret croulant dans la mer et la croix resplendissant au-dessus dans les nuées. La lecture du journal de Chrapowiçki est non moins édifiante à ce sujet. Le 17 août 1787, on examine un projet secret de Patiomkine proposant la capture de Bakou et de Derbent. On profiterait pour cela des troubles de la Perse, et, au moyen d’autres annexions, on arrondirait une province, qui s’appellerait « Albanie » et qui servirait d’apanage provisoire pour le grand-duc Constantin. Le 21 avril 1787, il est question de la Moldavie et de la Valachie : ces provinces doivent rester indépendantes, pour servir de noyau à la future « Dacie », c’est-à-dire à la future monarchie grecque. Le 9 octobre 1789, on met les points sur les i. Les Grecs ont besoin d’être « secoués » : Constantin peut se charger de cela. C’est un garçon plein d’avenir. En trente ans il ira bien de Sébastopol à Constantinople…

Et voilà à peu près ce qu’il y a eu de plus stable dans la façon d’envisager les choses de ce monde, qui a été celle de Catherine la Grande. Essayons de nous reconnaître dans le reste.

 

II

C’est le chaos à débrouiller. Un chaos aux dimensions grandioses, mais désordonné en proportion. Voici pourtant qui semble fait pour nous guider à souhait : encore un essai d’autobiographie, quelque chose comme un examen de conscience écrit par Catherine et datant de 1789 :

« Si mon siècle m’a craint, y lisons-nous, il a eu grand tort ; je n’ai jamais voulu inspirer de la terreur à personne ; j’aurais souhaité d’être aimée et estimée ce que je vaux, et rien de plus. J’ai toujours pensé qu’on me calomniait, parce que l’on ne me comprenait pas. J’ai vu beaucoup de gens qui avaient infiniment plus d’esprit que moi. Je n’ai jamais haï ni envié personne. Mon désir et mon plaisir auraient été de faire des heureux… Mon ambition, assurément, n’était pas méchante, mais peut-être ai-je trop entrepris que de croire les hommes susceptibles de devenir raisonnables, justes et heureux… J’ai fait cas de la philosophie, parce que mon âme a toujours été sincèrement républicaine. Je conviens que c’est peut-être un singulier contraste que cette trempe d’âme avec le pouvoir illimité de ma place, mais aussi personne en Russie ne dira que j’en ai abusé. J’aime les beaux-arts par pure inclination. Pour mes écrits, je les regarde comme peu de chose ; j’ai aimé à faire des essais en différents genres ; il me semble que tout ce que j’ai fait est assez médiocre ; aussi n’y ai-je jamais attaché aucune importance, passé l’amusement. Pour ma conduite en politique, j’ai tâché de suivre les plans qui m’ont paru les plus utiles pour mon pays et les plus supportables aux autres. Si j’en avais connu de meilleurs, je les aurais adoptés… Si j’ai été payée d’ingratitude, au moins personne ne dira-t-il que j’aie manqué de reconnaissance. Souvent je me suis vengée de mes ennemis en leur faisant du bien ou en les [sic] pardonnant. L’humanité en général a eu en moi un ami, qui ne s’est démenti en aucune circonstance. »

Il y a encore et toujours beaucoup de bon sens dans ce morceau ; il y a aussi le témoignage d’une conscience fort satisfaite d’elle-même. Catherine, évidemment, avait la certitude d’être restée fidèle, sa vie durant, aux quatre règles de conduite qu’elle s’était proposées et qu’au courant de la même année elle indiquait ainsi à Patiomkine : « Être loyale, modeste, attachée et reconnaissante à l’extrême. » Elle mettait encore à son actif d’autres mérites et d’autres qualités, moins celle — modestement retranchée — d’avoir été un bon écrivain. Cette année 1789 a été notoirement pour elle une époque de recueillement, de méditations rétrospectives et d’investigations accomplies dans le for intérieur. Le résultat lui a paru satisfaisant. A-t-elle été sincère avec elle-même ? Cela est probable. Aussi sincère que le 6 juin 1791, au plus fort de cette seconde guerre turque, déchaînée par sa seule ambition, soutenue par l’effort seul de son énergique volonté, quand elle écrivait ces lignes :

« Le Dieu de la guerre n’est pas dans mon cœur ; je n’ai jamais attaqué personne, mais je sais me défendre. »

Elle était femme à s’imaginer et à vouloir faire croire aux autres que c’était la Pologne qui avait commencé en 1772, et qu’en prenant Varsovie, vingt ans plus tard, Souvorof n’avait fait que défendre Saint-Pétersbourg.

Examinons cependant les points les plus saillants de sa confession. Elle a fait cas de la philosophie, dit-elle. Peut-être était-elle portée à confondre la philosophie avec les philosophes. Encore ces derniers n’ont pas eu toujours auprès d’elle une égale faveur. Le comte Gyllenborg lui avait dit qu’elle avait un « esprit philosophique », Voltaire le lui répéta, elle finit par le croire. On l’a dit déjà : ce fut une des erreurs de sa vie. En réalité, son esprit, essentiellement pratique, semble avoir été absolument rebelle à la spéculation pure. Elle accommoda toujours ses idées à ses intérêts. S’est-elle jamais arrêtée seulement sur une idée abstraite ? Les aperçus à tournure philosophique que l’on rencontre, assez rarement d’ailleurs, dans sa correspondance ou dans sa conversation, ont eux-mêmes une autre portée, comme ce passage où elle paraît avoir eu la vision nette de la loi suprême imposée à l’humanité par la science sociologique moderne. Regardant un jour des corneilles et des passereaux voler dans l’air après une pluie d’orage, elle dit : « En voici qui se réjouissent à l’espoir des vers et des grenouilles que la pluie aura fait sortir de terre. Tous se mangent dans ce monde-ci. » Comme cet autre encore où elle esquisse un joli portrait des gens de cour :

« Les jugements des courtisans sont ordinairement de la classe de ceux qui méritent le moins d’attention. Ces gens-là, quoiqu’ils portent le nez haut, ont la vue courte. Ils ressemblent à ceux qui se trouvent au pied d’une tour : les choses qui sont en haut de la tour à vue d’oiseau communément leur échappent. »

À défaut d’idées philosophiques proprement dites, quelles sont les idées religieuses de Catherine ? C’est une énigme. Nous ne parlons pas, bien entendu, de la religion de son enfance : c’est chose oubliée, effacée de sa mémoire comme de sa conscience, si bien oubliée et effacée si entièrement qu’en 1774 elle écrit tranquillement : « Martin Luther était un rustre. » Mais sa nouvelle foi et son nouveau culte ? Il semble par moments qu’elle en fasse assez bon marché. À proprement parler, elle a l’air de s’en moquer. Écrivant à Grimm de Kiev, la ville sainte, elle lui envoie des compliments de la part de saint Vladimir et parle assez lestement des reliques du saint qu’elle a visitées. Elle donne à Roumiantsof le surnom de saint Nicolas et se laisse aller, à ce propos, à des calembredaines qui ne fleurent pas l’orthodoxie. Elle a des plaisanteries d’assez mauvais goût sur la préparation des saintes huiles à Moscou.

C’est du libertinage dans la manière de Voltaire. Est-elle déiste à la façon du maître ? En 1770, elle écrit à madame de Bielke :

« Je me félicite d’être du nombre des imbéciles qui croient en Dieu. » Parfois cependant on la croirait plutôt inféodée au rationalisme pur. Elle écrit :

« Euler nous prédit la fin du monde pour le mois de juillet de l’année qui vient. Il fait venir tout exprès pour cela deux comètes, qui feront je ne sais quoi à Saturne, qui à son tour viendra nous détruire. Or, la grande-duchesse [Maria Feodorovna, femme du grand-duc Paul] m’a dit de n’en rien croire, parce que les prophéties de l’Évangile et de l’Apocalypse ne sont point encore remplies, et notamment l’Antéchrist n’est point venu, ni toutes les croyances réunies. Moi, à tout cela je réponds comme le barbier de Séville. Je dis à l’un : “Dieu vous bénisse”, et à l’autre : “Va te coucher”, et je vais mon train. Qu’en pensez-vous ? »

Mais voici qu’en 1790 un confesseur s’avise de suspecter la pureté de sa foi. Il trouve à qui parler : « J’ai immédiatement — raconte-t-elle à Chrapowiçki — récité tout le Symbole, et s’il veut des preuves, je lui en donnerai de telles, auxquelles il n’a jamais songé même. Je crois à tout ce qui a été établi aux sept conciles, car les Pères saints de ces temps étaient plus près des apôtres et pouvaient mieux discuter tout que nous. »

Ce dont elle fait peu de cas, ainsi qu’il ressort de nombreuses réflexions éparses dans sa correspondance, ce sont les pratiques extérieures du culte, les « mômeries », comme elle les appelle. Elle s’en prend nominativement aux cérémonies de l’Église catholique, mais il est clair que ses observations et ses sarcasmes ont une portée plus générale, l’Église grecque n’étant guère en reste à cet égard avec sa voisine. Elle dit, en parlant d’une dévotion pratiquée en Espagne :

« La forme de cette mômerie, en augmentant la somme totale des mômeries de ce monde, accouple les cérémonies religieuses avec les jeux d’enfants et porte avec elle la sanction indubitable du pays où elle a pris naissance et son caractère national. C’est un pays qui fourmille de couvents, de congrégations, de réguliers, d’irréguliers, de chanoines, d’abbayes, de prébendes, etc. Tous les individus qui y sont font les plus beaux vœux du monde. L’inutilité pour l’humanité de ces instituts a cependant été si parfaitement reconnue dans les pays les plus éclairés, qu’on s’est fait une étude suivie d’en diminuer le nombre. Celui qui fait le bien pour le bien n’a pas besoin ni de mômeries ni d’accoutrements aussi ridicules que frivoles. »

Elle prétend aussi imiter l’exemple des « pays les plus éclairés ». À propos du mécontentement causé au pape par la sécularisation de quelques biens ecclésiastiques d’Allemagne, elle écrit :

« Voilà bien du bruit pour une douzaine ou une vingtaine de couvents de plus ou de moins dans le monde ! Comme si on n’avait jamais sécularisé ! Moi, quand j’ai envie qu’il y ait un couvent de moins, je leur fais dire tout net : “Allez-vous-en dans un autre”, et on n’en parle plus et personne ne s’attendrit pour cela. »

Mais quoi ! Le 4 avril 1790, écrivant à l’amiral Tchitchagof, qui est à la veille de se mesurer avec la flotte suédoise, elle lui envoie une image sainte. L’amiral Spiridof en portait une pareille à la bataille de Tchesmé. N’est-ce pas une mômerie, cela ? Ce n’est pas tout. En mettant sa signature au bas de la lettre, elle fait le signe de la croix. Et c’est un geste qui lui est familier, car elle en a fait autant deux ans auparavant en envoyant des ordres de combat à l’amiral Greigh. Est-elle sincère encore ? On le croirait. Mais non, ce n’est que jeu de sa part, mise en scène et procédé de gouvernement, car elle s’explique : « Il y a des gens, dit-elle, qui confondent la superstition avec la piété ; mais il faut profiter des opinions populaires. » Ainsi, la foi des vaillants amiraux en la vertu des images saintes n’est que superstition, et ce que Catherine fait à cet égard n’est que pour flatter la croyance naïve des gens simples. Mais les signes de croix, pour qui et pour quoi sont-ils ?

Parfois on dirait que l’esprit luthérien n’est pas tout à fait éteint en elle, à voir l’acharnement avec lequel elle s’en prend, en toute occasion, à l’Église catholique et à son chef, ce qui n’a rien de commun avec l’esprit orthodoxe, beaucoup plus tolérant, indifférent ou conciliant :

« Je n’envie point à Votre Majesté, écrit-elle en 1782 à Joseph II, le rare avantage, dont elle jouit présentement, d’être logée porte à porte avec Pie VI. Pour parler franchement, je voudrais savoir le pape hors de Vienne ; je ne sais pourquoi je ne puis penser sans une sorte d’inquiétude à ce séjour. Un prêtre italien, pour tous ceux qui ne sont pas catholiques, est un objet d’une sorte d’appréhension. »

Il est vrai que Joseph, le chef du Saint Empire romain, répond sur le même ton : « J’avouerai sincèrement à Votre Majesté que les trois heures par jour que je passais régulièrement à déraisonner de théologie avec lui [le pape] et sur des objets sur lesquels nous disions souvent chacun des mots sans les comprendre, il arrivait que nous restions souvent muets à nous regarder, comme pour nous dire que nous n’y entendions rien ni l’un ni l’autre, mais cela était fatigant et odieux. »

En 1780, lors de sa rencontre avec l’empereur à Mohilev, Catherine se vante d’avoir causé et ri avec lui durant toute la longueur du service célébré dans l’église catholique de l’endroit. Cela ne l’a pas empêchée d’ailleurs d’apprécier et de goûter fort la pompe déployée à cette occasion par les desservants de l’église, qui ne sont autres que des jésuites récemment établis par elle dans cette province. « Tous les autres ordres, écrit-elle à ce propos, sont des cochons [sic] près d’eux. »

Mais précisément sa conduite avec cet ordre, comme l’idée qu’elle se fait de ses mérites, se montre sujette aux variations les plus imprévues. Jusqu’en 1785 Catherine paraît enchantée de ces religieux et de la pensée qu’elle a eue de les recueillir chez elle, après l’arrêt de suppression prononcé par la cour de Rome (21 juillet 1773). C’est un bon tour qu’elle a joué au pape et un autre à ses voisins de la Pologne récemment démembrée ; car ses jésuites, « ses bons coquins de jésuites », comme elle manque rarement de les appeler, l’aideront à tenir en respect et à apprivoiser ses nouveaux sujets polonais de la Russie blanche. De fait, ils s’y appliquent, et elle leur en témoigne sa reconnaissance. Pendant quelques années, c’est un échange de bons procédés et de démonstrations flatteuses. Les bons pères font à la souveraine une réception magnifique dans leur église de Mohilev ; elle interdit la vente et ordonne la confiscation des exemplaires d’une histoire de l’ordre, injurieuse pour lui. Ils l’encensent, elle entend les défendre « contre vents et marées ». « C’est, dit-elle, une semence trop précieuse pour la laisser perdre… Morgué ! qu’ils sont lestes ! » Mais, brusquement, tout change. Les « bons coquins » sont devenus des « coquins » tout court. Qu’ont-ils fait ? Ils se sont mêlés d’une autre besogne que celle qu’on leur avait destinée. Ils ont osé mettre sur le tapis la réunion des deux Églises. « Ce sont des bêtes, puis c’est tout, et encore des bêtes, bêtes et ennuyeuses. » Ils n’ont pas « pour un sou de crédit » en Russie.

Pourtant, quand la Révolution éclate en France et commence à devenir une menace pour les trônes voisins, Catherine se ressouvient de ses anciennes prédilections. Les soldats de Brunswick ne peuvent tout faire pour le rétablissement de l’ordre politique et social : il faudrait mettre quelques milliers de jésuites à la suite de son armée ; ceux-ci achèveraient la besogne.

L’installation des pères en Russie blanche serait-elle encore de la part de la souveraine un essai de tolérance religieuse ? Peut-être bien. Dès l’année 1763, Catherine se fait gloire d’appliquer à cet égard, dans son empire, les idées les plus libérales. Des jésuites — des jésuites non proscrits alors — ayant refusé à Moscou d’enterrer un Français mort sans avoir reçu les sacrements, elle ordonne d’expulser ces religieux et s’en vante à Voltaire. Elle en prend texte même pour condamner en termes éloquents l’esprit d’intolérance en général : « Tous les miracles du monde n’effaceront pas la tache d’avoir empêché l’impression de l’Encyclopédie ! » En même temps les dissidents de l’Église orthodoxe, les raskolniks, ont été relevés de leur déchéance séculaire : ils ont recouvré la jouissance de leurs droits civils ; on les admet à prêter serment en justice et à porter témoignage. Seulement, il arrive avec eux ce qui doit arriver avec les jésuites. Dès l’année 1765 un conflit s’élève. Les raskolniks, enhardis, se croient autorisés à bâtir des églises… halte-là ! Le saint-synode en appelle au Sénat ; le Sénat ordonne la destruction des édifices, et Catherine laisse exécuter la sentence.

Nous savons déjà qu’elle ne se pique pas d’une grande rigidité de principes. L’absolu n’est pas le fait de cette souveraine absolue, et elle aurait inventé l’opportunisme si ce n’avait été fait depuis longtemps. L’année 1772 sollicite son intervention dans une autre affaire religieuse d’un caractère particulier. La fameuse et infâme secte des skoptsy, ou mutilateurs, a pris à l’improviste un développement inquiétant dans le gouvernement d’Orel. Catherine met aussitôt de côté le principe de tolérance ; elle fait bravement appel au knout. Des exécutions sommaires ramèneront la raison dans les esprits égarés. A-t-elle tort ? Cette même année nous la montre encore sous un aspect tout différent. Le saint-synode, qui a obtenu la répression des raskolniks, s’avise de porter plainte contre le gouverneur de Kazan, qui, en violation d’anciens ukases, a autorisé dans cette ville la construction d’un certain nombre de mosquées. Catherine répond par ces nobles paroles :

« Comme Dieu souffre sur la terre toutes les confessions, toutes les langues, toutes les religions, l’impératrice, suivant en ceci sa sainte volonté et ses préceptes, agit de même, demandant seulement qu’entre ses sujets règnent et toujours l’amour et la concorde. »

Le gouverneur a agi selon ses intentions.

Pourquoi les mosquées et pas les églises des raskolniks ? C’est que l’affaire du raskol, comme celle de la secte des skoptsy, se double d’une question politique et sociale ; c’est que Kazan est une ville tartare et mahométane, comme la Russie blanche est une province polonaise ; c’est que tout cela aboutit à un simple problème d’ordre intérieur. En confiant à Volkof l’affaire des skoptsy, Catherine lui recommande de la traiter au civil, dans la forme administrative ordinaire.

Mais, dans l’ordre civil, comme dans l’ordre religieux, peut-on dire d’elle, en général, qu’elle ait été une libérale ? C’est, au point de vue de ses idées et de ses principes, le grand problème à résoudre.

 

III

Nous avons vu Catherine parler de son « âme républicaine ». L’expression revient plusieurs fois sur ses lèvres dans ses confidences intimes, et à chaque fois le ton, l’accent qu’elle y met semble bien indiquer qu’elle parle sérieusement. Est-il possible qu’elle se soit abusée à ce point ? Nous inclinerions plutôt à admettre une autre explication. Sans qu’elle y ait trop pris garde, à travers l’entraînement féerique de sa carrière, un drame, croirions-nous, s’est joué dans son esprit et dans son cœur, mettant en scène et en conflit tragique les convictions, les tendances, les élans généreux, fruit d’une culture intellectuelle exceptionnelle, et les dures servitudes attachées au métier d’une souveraine russe. Face à face avec les exigences du régime autocratique, Catherine a pu répéter après Phèdre :

… Quum gravatam navita adversa ratem

Propellit unda, cedit in vanum labor.

Ou bien encore, évoquant à la fin de sa vie et mettant en regard les rêves de sa jeunesse et les réalités inscrites, depuis, dans l’histoire de sa carrière, dire avant le poète : « Ceci a tué cela. »

Libérale, certes, elle le fut un jour.

« Je ne souhaite, je ne veux que le bien de ce pays où Dieu m’a mise ; il m’en est témoin… Liberté, âme de toutes choses, sans vous tout est mort. Je veux qu’on obéisse aux lois, mais point d’esclavage. Je veux un but général, de rendre heureux, et point de caprice, ni de bizarreries, ni de tyrannie qui y déroge… »

Cela est daté de l’année 1761 probablement, en des notes pareilles à celles que nous avons recueillies déjà, crayonnées hâtivement, au hasard de l’inspiration la moins étudiée, ne s’adressant à personne, traduisant la pensée solitaire et le travail obscur d’une intelligence et d’une conscience en éveil. Il y a de tout dans ces notes — même des préceptes pour aménager convenablement un parc d’huîtres. Il y a le souvenir et l’enchevêtrement bizarre d’une suite de lectures incohérentes et trop rapides. Il y a des niaiseries, comme ce projet pour l’affranchissement progressif des serfs au moyen d’une loi, qui, à chaque mutation de propriété, donnerait la liberté aux paysans appartenant au domaine vendu. Mais il y a par-dessus tout cela un souffle, un tressaillement d’âme, où il faut assurément reconnaître le contrecoup du grand mouvement émancipateur de l’époque.

« Il n’y a rien que j’abhorre plus que les confiscations des biens des coupables, car qui sur la terre peut ôter aux enfants… de ces gens-là l’héritage qu’ils tiennent de Dieu même ? »

En écrivant ces mots, Catherine a communié avec ce qu’il y a eu de plus noble, de plus élevé et de plus pur dans l’esprit humanitaire contemporain.

Hélas ! elle n’a pas aboli dans son empire la loi des confiscations, et, lors des partages de la Pologne, elle a présidé à la mise en pratique d’un système qui, sous couvert de nécessité politique, n’était guère qu’une œuvre de confiscation en masse, accomplie, sans un prétexte même de responsabilité judiciaire, au profit d’une foule de courtisans avides. Elle a essayé pourtant, surtout pendant la première moitié de son règne, de mettre son gouvernement au niveau des belles inspirations qu’elle entretenait et ses actes en rapport avec ses idées. En 1763, elle cherche à restreindre, sinon à supprimer, l’usage de la torture. Avant de l’appliquer, tous les moyens de persuasion devront être employés, y compris l’intervention de l’autorité spirituelle. Seulement, comme l’éloquence des popes à longue barbe ne lui inspire pas une confiance suffisante, Catherine songe à composer pour leur usage un manuel contenant les exhortations les plus propres à provoquer l’aveu du criminel. L’année d’après, dans un mémoire rédigé pour l’usage de son fils et de ses autres successeurs et concernant l’affaire d’un ministre de l’impératrice Anne, mis en accusation et condamné, quoique innocent, elle ne craint pas d’introduire cette déclaration :

« Le souverain est toujours coupable si ses sujets sont mécontents de lui. »

En 1766, recevant du comte Pierre Saltykof, gouverneur de Moscou, un rapport sur certaines punitions qu’il avait dû infliger, mais qu’il avait cherché à réduire dans la mesure du possible, elle écrit en marge : « Grand merci au comte Pierre Siemionovitch de ce qu’il use du fouet avec le plus grand ménagement. Veuillez continuer de même. » Au cours de la même année, elle apprend qu’un prince Hovanski se permet des critiques violentes contre son gouvernement. Elle en fait part au même comte Saltykof dans une lettre fort curieuse. Évidemment, bien qu’il ait séjourné en France, le prince a oublié qu’on y met les gens à la Bastille pour de tels discours. Heureusement pour lui, l’impératrice n’est pas méchante, et la mauvaise langue d’un prince Hovanski ne la fera pas changer de caractère. Seulement, Saltykof fera bien de le prévenir « que, s’il ne se tait, il ira en un endroit où les corbeaux auront de la peine à retrouver ses os ». Suit une apostille en français : « Faites-lui bien peur, afin qu’il retienne son abominable langue, car, d’ailleurs, je serais obligée de lui faire plus de mal que cette peur ne lui en causera. »

Et c’est encore en 1766 que la pensée intime de la souveraine se traduit par un trait presque sublime dans sa gaucherie naïve. Un fonctionnaire, dont elle prend l’avis au sujet de ses projets de réformes législatives, un certain Vasili Bouskakof, s’élève contre la suppression totale de la torture proposée par l’impératrice. Il indique des cas où l’usage lui en semble indispensable.

« On ne peut entendre cela !, écrit Catherine en marge du rapport. Il n’y a pas de cas là où l’humanité souffre ! »

À cette époque, il lui arrive fréquemment de changer en simple exil ou en déportation les peines corporelles prononcées par les tribunaux. Pour certaines fautes plus graves, elle diminue au moins la peine de moitié. En même temps, elle s’occupe d’introduire des améliorations dans le régime des prisons ; elle cherche à amender les procédés trop barbares du recrutement. Un jour, au moment où elle pénètre dans la chambre de l’impératrice, mademoiselle Engelhard, depuis comtesse Braniçka, voit Sa Majesté sur le point de signer un papier, s’arrêter, hésiter un instant, puis repousser définitivement la feuille intacte dans un tiroir. Elle ne peut cacher un mouvement de surprise, et Catherine, qui s’en aperçoit, de satisfaire aussitôt sa curiosité. Il s’agit d’une sentence qui a besoin de sa signature pour être exécutoire. Or, se trouvant de méchante humeur depuis le matin, elle a craint d’être trop sévère, comme cela lui est déjà arrivé en pareil cas. Elle a donc pris le parti de remettre cette affaire au lendemain.

En 1774, au cours de la révolte de Pougatchef, nous trouvons cette réflexion dans une lettre de la souveraine adressée à Sievers :

« Selon toutes les probabilités, cela finira par des pendaisons. Quelle perspective pour moi qui n’aime pas les pendaisons ! L’Europe nous croira revenus au temps d’Ivan Vasilevitch. »

On voit comme elle se débat contre les fatalités de son gouvernement et du système politique qui y est attaché, comme elle en appelle  au  jugement  de  l’Europe  « éclairée ».  Hélas !  l’Europe « éclairée » ne songeait pas du tout à la retenir sur la pente où l’entraînait le poids de la lourde machine autocratique. Voltaire était tout prêt à reconnaître que les pendaisons avaient du bon, quand il s’agissait d’en faire usage pour débarrasser la Grande Catherine de ses ennemis. Jusqu’à une femme, jusqu’à madame de Bielke, qui, en 1767, conseillait à son impériale amie de couper court à l’opposition que l’évêque de Cracovie lui faisait en Pologne en envoyant le prélat au Kamtchatka. Catherine finit par écouter le conseil. Sinon en Pologne, où la chose n’était pas aisée, vu la besogne qu’elle avait à y faire, du moins ailleurs, elle essaya longtemps de rester fidèle au programme libéral qu’elle définissait ainsi dans une autre lettre à Sievers :

« Vous savez mieux que personne comme je déteste toute violence. En toute circonstance j’ai préféré les voies de la douceur et de la modération. »

Mais à Varsovie même, elle rêvait parfois un retour impossible à ces principes. Il s’est conservé dans des notes de sa main, écrites en mai 1772, un projet d’instruction pour les gouverneurs des provinces polonaises à annexer en vertu du traité de partage ; ce projet serait un monument de gloire en plus pour Catherine la Grande et l’excuserait presque d’avoir participé à l’œuvre de spoliation — s’il avait été appliqué.

« Vous aurez soin, écrivait l’impératrice, qu’au moment du passage de ces provinces sous notre sceptre il soit mis un terme à toutes les oppressions, vexations, injustices, brigandages, meurtres, et, dans les enquêtes judiciaires, aux horribles tortures, et aussi à tous supplices et punitions cruelles. En un mot, nous désirons que ces provinces ne nous soient pas seulement soumises par la force des armes, mais encore que vous vous appliquiez à attacher le cœur des habitants eux-mêmes à notre empire par un gouvernement bon, bien ordonné, juste, indulgent, doux et humain. »

En même temps, Catherine indiquait ce qu’elle entendait par un gouvernement « juste » et « humain » dans une suite de paragraphes dont l’un stipulait pour les nouveaux sujets de l’Empire le droit de conserver leurs lois et leurs coutumes nationales et le privilège d’une juridiction autonome avec emploi de leur langue. Beaucoup de Polonais, aujourd’hui encore, ne demanderaient pas davantage.

Ces inspirations généreuses correspondaient à une idée des mieux arrêtées dans l’esprit de l’impératrice. Un jour qu’on discutait devant elle les moyens de rétablir l’ordre et la tranquillité parmi les tribus turbulentes des Tcherkesses, les uns recommandant l’emploi des armes, les autres des mesures administratives énergiques, Catherine donna ainsi son avis : « Je ne connais qu’un moyen efficace : le commerce et les aises de la vie qui adouciront les mœurs de ces peuples. » En 1770, pendant la première guerre turque, Roumiantsof lui ayant fait part des procédés d’un de ses collègues, le général Schtofeln, qui, en Moldavie, brûlait ville sur ville et village sur village, l’impératrice laissait éclater son indignation : « Cette manière de faire la guerre rappelait les anciens exploits des armées russes sur le Volga et la Soura. » Elle ne tenait pas à évoquer ces souvenirs, ni à faire remonter la Russie à son berceau historique. Elle s’impatientait assez du « faux air d’Ispahan » que Moscou conservait, même en temps de paix, et qu’elle espérait lui faire perdre « en se fâchant ». Elle voulait une Russie civilisée, policée, instruite. « Jamais on ne me fera craindre les peuples instruits », disait-elle.

Même en économie politique ses instincts plutôt que ses idées, car elle n’avait guère de celles-ci en cette matière, la rattachaient à l’école libérale. Elle détestait les monopoles ; condamnait les loteries : « J’ai le nom de loterie en horreur ; c’est toujours une friponnerie, revêtue de formalités honnêtes. » Cependant, avec l’inconséquence assez habituelle à son esprit, elle se déclarait tantôt partisan du protectionnisme le plus énergique, tantôt défenseur des intérêts du consommateur contre ceux du producteur, jusqu’à vouloir adopter des droits de sortie pour le blé lui-même.

Si nous en croyons Grimm, le programme politique tout entier de Catherine, celui auquel elle demeura fidèle toute sa vie, se résumait dans un acheminement progressif à la suppression du pouvoir absolu. Elle n’admettait pas, et on lui donnera facilement raison à cet égard, qu’une réforme de ce genre pût être opérée brusquement. Il convenait de saper progressivement les fondements mêmes du despotisme, en donnant peu à peu aux peuples, qu’on se proposait d’émanciper, le sentiment ignoré par eux et le goût de la liberté. En attendant, le régime autocratique s’imposait comme une nécessité provisoire. Nous n’éprouvons aucun désir de contredire ces assertions. Par son origine, son éducation, et même, et surtout, par l’influence des exemples qu’elle avait eus sous les yeux depuis son arrivée en Russie, Catherine a pu être portée en effet à condamner, en principe, le principe lui-même du pouvoir qui était devenu le sien. Seulement, il est arrivé ceci : d’abord, ce pouvoir qu’elle jugeait barbare et appelé à disparaître dans un avenir plus ou moins éloigné, elle l’exerça, provisoirement et par nécessité, comme nous avons dit ; mais, en l’exerçant, elle en subit aussi l’influence ; elle s’y accoutuma ; elle en perdit de vue les inconvénients et elle en apprécia mieux les commodités. Pour tout dire, elle y prit goût. En second lieu, à pratiquer, comme elle fit, la philosophie et les philosophes, elle en vint, par un autre chemin, à la conviction que ce mode despotique de gouvernement était non seulement en Russie, mais partout ailleurs, le meilleur de tous.

Nous l’avons dit : la doctrine de Voltaire et surtout celle des encyclopédistes, sans parler de Rousseau, dont Catherine n’apprécia pas le génie, conduisaient directement à ce résultat. La théorie du despotisme éclairé est sortie de cette école, et elle était faite pour séduire l’héritière de Pierre le Grand. Entre cette théorie, comme la comprenaient les philosophes, et la pratique de l’autocratie tsarienne en Russie, il y avait assurément un abîme. Mais Catherine devait fatalement le franchir. En outre de l’action corruptrice du pouvoir lui-même qu’elle exerça, une troisième influence l’y conduisit.

Pendant le cours de son règne, elle eut à subir deux crises qui exercèrent sur la marche de ses idées, la dernière surtout, une action énergique dans un sens contraire au mouvement initial ; en allant au-devant de la liberté, elle fit deux rencontres, propres l’une et l’autre à lui donner l’envie de rebrousser chemin : celle de Pougatchef d’abord, ce représentant sinistre des franchises populaires s’affirmant par d’odieux excès ; celle de la Révolution française ensuite, cette banqueroute lamentable de l’idéal philosophique noyé dans le sang. Le libéralisme de Catherine ne résista pas à cette double épreuve. Elle eut beau deviser encore avec ses amis les philosophes sur le thème de l’émancipation progressive des masses asservies, et même légiférer par boutades en ce sens, l’élan primitif, la foi, l’assurance de bien faire n’y étaient plus ; le ressort était cassé. Dès l’année 1775, au lendemain de la répression de la Pougatchefchtchina, le changement devient apparent : désormais les décisions de l’impératrice et celles de ses subordonnés directs font seules loi, annulent l’action des corps constitués, quels qu’ils soient, de ceux mêmes, comme le Conseil d’État, que Catherine a appelés à la vie. Et il est de plus en plus rarement question de clémence. On envoie au contraire une verte réprimande au comte Zahar Tchernichof, vice-président du Conseil de la guerre, pour retard apporté à l’exécution d’une sentence condamnant au knout, à l’ablation du nez et à la déportation en Sibérie un certain Bogomolof, qui, en état d’ivresse, s’est attribué le nom et la qualité de Pierre III. Et le temps est loin où, parlant de L’Esprit des lois, on l’appelait « le bréviaire des souverains, pour peu qu’ils aient le sens commun », où l’on écrivait à madame Geoffrin :

« Le nom du président de Montesquieu prononcé dans votre lettre m’a arraché un soupir ; s’il était en vie, je n’épargnerait… [sic]. Mais non, il me refuserait comme… » Catherine voulait dire qu’elle n’épargnerait rien pour engager l’illustre écrivain à venir à Saint-Pétersbourg, mais qu’il refuserait sans doute, comme avait fait d’Alembert. Car alors d’Alembert avait paru aussi à l’« élève de Voltaire » un homme apte à conseiller une impératrice de Russie ! Nous dirons ailleurs comment et pourquoi il refusa cet honneur.

La Révolution devait achever ce que Pougatchef avait commencé et consacrer un divorce définitif entre la Catherine des jeunes années et la souveraine impérieuse et hautaine qui, en 1792, fut la première à sonner dans toute l’Europe le tocsin d’alarme contre l’œuvre théorique des philosophes brusquement et brutalement transportée dans le domaine des accomplissements.

 

IV

En 1769 encore, la cause de la liberté n’a pas dans toute l’Europe de défenseur plus enthousiaste que l’impératrice de Russie :

« Aux braves Corses, défenseurs de leur patrie et de la liberté, et en particulier au général Paoli : Messieurs ! s’opposer à l’oppression, défendre et sauver la patrie d’une usurpation injuste, combattre pour la liberté, voilà ce que toute l’Europe vous voit faire continuellement depuis bien des années. Il est du devoir du genre humain d’aider et de seconder quiconque témoigne des sentiments aussi nobles, aussi grands et aussi naturels. »

La lettre est de la main de Catherine et signée : « Vos sincères amis les habitants du Nord Pole [sic]. » Un secours d’argent y est joint, qui doit passer aux yeux des braves Corses pour le produit d’une souscription. Cela, pour leur épargner sans doute l’humiliation d’être subventionnés par une souveraine absolue, et aussi pour leur faire croire qu’il y a dans les environs du « Nord Pole » un nombre respectable de personnes capables de se passionner pour la cause qu’ils défendent.

En 1781, Catherine prend fait et cause pour Necker. Son fameux Compte rendu, qui n’est au demeurant qu’un acte d’accusation contre la gestion des finances royales, c’est-à-dire contre la royauté, l’enchante et la réjouit. Elle ne doute pas que le ciel a destiné l’habile Genevois à faire le salut de la France.

Elle n’a certes pas beaucoup de goût en ce moment ni pour la France ni pour la tournure que les événements y prennent ; mais dans ses sentiments hostiles, ou méprisants, la cour tient autant, sinon plus de place que le peuple, et le régime battu en brèche par le flot montant des revendications sociales n’a en aucune façon sa faveur. C’est l’impression qui se dégage de la correspondance qu’elle échange avec son fils et sa belle-fille, pendant le séjour que Leurs Altesses Impériales, voyageant sous le nom du comte et de la comtesse du Nord, font en 1782 à Paris. En voici un échantillon. C’est Catherine qui écrit :

« Que Dieu bénisse la Reine Très Chrétienne, ses pompons, ses bals et ses spectacles, son rouge et ses barbes bien ou mal arrangées. Je ne suis pas fâchée que tout cela vous ennuie et augmente en vous l’envie de revenir. Mais d’où vient donc que, raffolant de spectacles, tout Paris n’en a pas de mieux joués que les nôtres ? Je le sais bien, moi : c’est que tout le monde quitte le bon spectacle pour le mauvais ; qu’en fait de tragédie on ne leur donne plus que de l’atroce ; que qui ne sait point faire ni comédie pour rire ni tragédie pour pleurer fait des drames ; que la comédie, au lieu de faire rire, fait pleurer ; qu’aucune chose n’est plus à sa place ; que les couleurs mêmes n’ont que des noms abjects et indécents. Tout cela n’encourage aucun talent, mais les dénature. »

Une cour frivole et corrompue au milieu d’une société avilie et poussée par le mauvais exemple venant d’en haut sur la pente d’une déchéance fatale, voilà l’idée que Catherine semble, à cette époque, se faire de la patrie de son « cher maître », lequel, d’ailleurs, lui a fourni les considérants de ce jugement sévère, en reniant à tout propos sa parenté avec les « Velches » méprisables. Ce qui domine toutefois en elle, c’est un sentiment d’indifférence à l’égard des hommes et des choses de là-bas. Longtemps, jusqu’au seuil même de la crise révolutionnaire, les événements qui s’agitent, dans ce milieu lointain, ne lui paraissent avoir aucune importance générale — elle n’en devine pas la portée. Non, quoi qu’on en ait dit, elle ne voit nullement venir la tempête. Le 19 avril 1788, elle écrit textuellement à Grimm : « Je ne suis pas de l’avis de ceux qui croient que nous touchons à une grande révolution. » En apprenant au cours de son voyage en Crimée la résolution prise par Louis XVI de convoquer une assemblée de notables, elle n’y découvre qu’une imitation de sa « commission législative » à elle. Elle invite La Fayette à la rejoindre à Kiev. Pour lui ouvrir les yeux sur l’œuvre que les La Fayette préparent, il faut le coup de tonnerre de la prise de la Bastille. Alors, elle commence à comprendre de quoi il s’agit, et La Gazette de Saint-Pétersbourg, qui avait été muette sur la réunion des états et sur le serment du Jeu de paume, éclate, cette fois, en protestations indignées : « La main tremble d’horreur…, etc. » On devine la suite de l’article. Bientôt les constituants sont comparés par l’officieuse feuille à des « gens ivres », en attendant que leurs successeurs le soient à des « cannibales ». À partir de ce moment, les idées de Catherine subissent une altération rapide, et il est curieux de suivre, dans sa correspondance et dans ses entretiens confidentiels, les progrès de cette évolution. En juin 1790, Grimm, qui n’a pas eu encore le temps de s’apercevoir du changement qui est en train de s’opérer dans l’esprit de la souveraine, demande le portrait de l’impératrice pour Bailly, offrant en échange celui du héros révolutionnaire du jour. Catherine répond :

« Écoutez donc, je ne puis acquiescer à votre traité, et il convient aussi peu au maire du palais qui a démonarchisé la France d’avoir le portrait de l’impératrice la plus aristocratique de l’Europe qu’à celle-ci de l’envoyer au maire du palais démonarchiseur ; ce serait mettre et le maire du palais démonarchiseur et l’impératrice aristocratissime en contradiction avec eux-mêmes et leurs fonctions passées, présentes et futures. »

Et deux jours après :

« Je vous répète de ne pas donner au maire démonarchiseur le portrait le plus aristocrate de l’Europe ; je ne veux rien avoir à faire avec Jean Marcel qu’on enverra à la lanterne au premier jour. »

Ainsi voilà le républicanisme jeté à l’eau. Il n’en est pas de même de la philosophie. L’impératrice en tient encore pour elle. Elle cherche à dégager sa responsabilité dans les événements présents :

25 juin 1790.

À Grimm.

Il faudra que l’Assemblée nationale fasse jeter au feu tous les meilleurs auteurs français et tout ce qui a répandu leur langue en Europe, car tout cela dépose contre l’abominable grabuge qu’ils font… Pour de la multitude et de son avis, il n’y a pas grand cas à en faire.

C’est cette dernière phrase surtout qui dénonce l’antagonisme, désormais irréductible et ne pouvant que s’aggraver, entre l’esprit de Catherine et celui de la Révolution. C’est le rôle, de plus en plus prépondérant, de la multitude dans les événements dont Paris devient le théâtre qui choque et offense la souveraine. Il fut un temps où, à cet égard aussi, elle nourrissait d’autres idées. Au début de son règne, en réunissant sa commission législative, elle ne faisait pas autre chose, au fond, que d’en appeler à la masse de ses sujets. Mais c’est alors aussi qu’étant entrée en contact pour la première fois avec l’élément populaire, elle en vint peu à peu à changer de sentiment à son égard. Peut-être eut-elle tort de généraliser ses impressions, mais elle manquait de points de comparaison. Elle dut établir son opinion sur les exemples qu’elle avait sous les yeux, et cette opinion se traduisit par un mépris profond. En 1787, son secrétaire Chrapowiçki lui faisant remarquer l’affluence énorme de paysans qui accourent pour la voir et la saluer dans une ville de province, elle répond avec un haussement d’épaules : « Ils viennent de même pour voir un ours. » C’est le même esprit qui parle par sa bouche deux ans après, quand, faisant allusion à la composition des clubs politiques en France, elle dit : « Comment des cordonniers peuvent-ils se mêler d’affaires ? Un cordonnier ne sait faire que des souliers. »

Et bientôt la philosophie est abandonnée à son tour. Catherine parle encore avec estime des « bons auteurs français », mais elle fait son choix, et, Voltaire mis à part, elle jette au rebut tous ceux du XVIIIe siècle. Diderot, d’Alembert et Montesquieu lui-même sont sacrifiés du coup :

Le 12 septembre 1790.

À Grimm.

Il faut dire la vérité, le ton régnant chez vous est le ton de la crapule ; ce n’est pas cependant ce ton-là qui illustra la France… Qu’est-ce que les Français feront de leurs meilleurs auteurs, qui tous presque vivaient sous Louis XIV ? Voltaire même, tous sont royalistes ; ils prêchent tous l’ordre et la tranquillité, et tout ce qui est opposé au système de l’hydre aux douze cents têtes.

L’Assemblée nationale est jugée d’une façon de plus en plus acerbe. Le 7 août 1790, Chrapowiçki note dans son journal : « Dit en présence de Sa Majesté, parlant de la France : “C’est un pays métaphysique ; chaque membre de l’Assemblée est un roi et chaque citoyen un animal.” » — « Reçu avec approbation. »

En même temps, on écrit à Grimm :

Le 27 septembre 1790.

Au lit, j’ai fait des réflexions, et, entre autres, j’ai pensé qu’une des causes pourquoi les Mathieu de Montmorency, les Noailles, etc., sont si mal élevés et pensent si peu noblement qu’ils ont été les premiers promoteurs du décret qui abolit la noblesse… c’est en vérité de ce qu’on a aboli chez vous les écoles des Jésuites : on a beau dire, ces coquins-là veillaient aux mœurs et aux goûts des jeunes gens, et tout ce que la France a eu de meilleur est sorti de leurs écoles.

Le 13 janvier 1791.

On ne sait jamais si vous êtes en vie au milieu des meurtres, des carnages et des troubles du repaire de brigands qui se sont emparés du gouvernement de la France et qui vont en faire la Gaule du temps de César. Mais César les réduisit ! Quand viendra ce César ? Oh ! il viendra, gardez-vous d’en douter.

Le 13 mai 1791.

La meilleure des constitutions possibles ne vaut pas le diable, puisqu’elle fait plus de malheureux que d’heureux, que les braves et honnêtes gens en pâtissent et qu’il n’y a que les scélérats qui s’en trouvent bien, parce qu’on leur remplit les poches et que personne ne les punit.

Voici pourtant de quelle façon modérée Catherine est capable encore, à cette époque, de discuter un des principes révolutionnaires les plus offensants pour elle. Sa lettre du 30 juin 1791 au prince de Ligne en témoigne :

Je pense que les Académies devraient fixer un prix primo pour la question : qu’est-ce que l’honneur ou la valeur, synonymes précieux aux oreilles héroïques, deviennent dans l’esprit d’un citoyen actif sous un gouvernement soupçonneux et jaloux jusqu’à proscrire toute distinction, tandis que la nature même a donné à l’homme d’esprit la prééminence sur le sot, que le courage est fondé sur le sentiment de la force du corps ou de celle de la tête ? Second prix à donner pour la question : a-t-on besoin de l’honneur et de la valeur ? Et, si on en a besoin, comme quoi il ne faut pas proscrire l’émulation et lui donner pour entrave une insupportable ennemie : l’égalité.

Mais bientôt les sentiments violents l’emportent :

Le 1er septembre 1791.

Si la Révolution française prend en Europe, il viendra un autre Gengis ou Tamerlan la mettre à la raison : voilà son sort ; soyez-en assuré ; mais ce ne sera pas de mon temps, ni, j’espère, de celui de M. Alexandre.

Survient la nouvelle de la mort de Louis XVI. Catherine, nous l’avons raconté, se sent comme frappée au cœur, elle-même. Elle se met au lit, elle a la fièvre ; elle crie à son confident :

Le 1er février 1793.

Il faut absolument exterminer jusqu’au nom des Français ! L’égalité est un monstre. Il [sic] veut être roi !

Cette fois, l’holocauste est complet. Voltaire y passe comme les autres. Puis, ce sont dans la bouche et sous la plume de l’impératrice des appels à la vengeance presque sauvages, des projets de répression extravagants :

Le 15 février 1794.

Je propose à toutes les puissances protestantes d’embrasser la religion grecque, pour se préserver de la peste irréligieuse, immorale, anarchique, scélératique et diabolique, ennemie de Dieu et des trônes, c’est la seule apostolique et véritablement chrétienne. C’est un chêne à racines profondes.

Ainsi, après César, elle appelle Tamerlan et son glaive exterminateur ; après les jésuites, un pope à longue barbe, qui fera entrer les peuples éperdus dans le giron sauveur de l’Église orthodoxe. Le César dont elle parle est-il celui que la France et l’Europe ont eu à subir en effet ? Oui et non. Ce César-là, elle ne l’a pas non plus aperçu tout d’abord. En 1791, elle songeait, le sens de son invocation l’indique, à quelque justicier venant du dehors. Elle n’avait en perspective qu’un Brunswick quelconque. Plus tard seulement, sa vision change d’aspect, se précisant en même temps, et alors, il faut le dire, elle serre de près la réalité à venir, elle la touche presque. Catherine voit Napoléon avant qu’il ait paru ; elle le montre du doigt ; elle décrit ses traits : « Si la France sort de ceci — ces lignes sont du 11 février 1794 — elle aura plus de vigueur que jamais ; elle sera obéissante et douce comme un agneau ; mais il lui faut un homme supérieur, habile, courageux, au-dessus de ses contemporains et peut-être du siècle même. Est-il né ? Ne l’est-il pas ? Viendra-t-il ? Tout dépend de cela. S’il s’en trouve, il mettra le pied devant la chute ultérieure, et elle s’arrêtera là où il se trouvera, en France ou ailleurs. »

Les hommes de la Révolution qui ont précédé Napoléon se trouvent, bien entendu, avoir leur part de l’indignation de l’impératrice et de la sévérité de ses jugements. La Fayette est appelé maintenant : « Dadais le Grand. » Mirabeau est mieux traité tout d’abord. Les éloges prodigués à son loyalisme tardif par La Gazette de Saint-Pétersbourg indiquent qu’on n’y ignore pas les relations du tribun avec la légation russe à Paris et les services que celle-ci se croit en mesure d’attendre de lui. Mais, après sa mort, l’opinion personnelle de Catherine s’affirme énergiquement en sens contraire : « Mirabeau, écrit-elle à Grimm, était l’être colossal ou monstrueux de notre temps, car dans un autre il aurait été fui, détesté, enfermé, pendu, roué, etc. »

Et trois jours après : « Je n’aime pas les honneurs rendus à Mirabeau, et je ne comprends pas pourquoi, à moins que ce ne soit pour encourager la scélératesse et tous les vices. Mirabeau mérite l’estime de Sodome et de Gomorrhe. »

Elle est bien revenue aussi sur le compte de Necker : « Je partage les sentiments de M.F. [?] pour Malet du Pan et pour ce très vilain et bête Necker : je les trouve non seulement haïssables, mais outre cela bavards et ennuyeux au possible. »

Elle n’est pas tendre pour le duc d’Orléans : « J’espère que jamais aucun Bourbon ne voudra plus porter le nom d’Orléans, d’après l’horreur que le dernier qui l’a porté inspire. »

Quant à l’abbé Sieyès, elle en fait bon marché : « Je souscris à la pendaison de l’abbé Sieyès. »

Il est juste de dire que les révolutionnaires la payent de retour. Volney renvoie la médaille d’or dont l’impératrice l’a jadis gratifié. Sylvain Maréchal, dans son Jugement dernier des rois, montre l’autocratrice des Russies se livrant à un pugilat grotesque avec le pape, qui lui lance sa tiare à la tête, après quoi l’impératrice est engloutie avec tous ses complices par un volcan qui s’ouvre sous ses pieds. Le Moniteur n’est pas toujours aimable pour elle.

Cependant, ceci est à observer, tout d’abord et assez longtemps, Catherine, bien qu’elle condamne sévèrement le mouvement révolutionnaire, n’entreprend contre lui soit en Russie, soit ailleurs, aucun acte de répression directe. Elle reste spectatrice passive et en quelque sorte désintéressée des événements qui se précipitent. Elle semble dire par toute son attitude que ces choses-là ne la regardent pas personnellement, que, quoi qu’il arrive, elle n’a rien à craindre de cette crise ni pour elle ni pour son empire. Au fond, elle en demeure probablement convaincue jusqu’à la fin. Seulement, il arrive cette fois-ci encore que les combinaisons ou pour mieux dire les improvisations de sa politique viennent à en imposer à ses convictions. L’époque précise où elle se décide à sortir de son inaction indique suffisamment les raisons qui la font agir : c’est le moment où, ayant réglé ses affaires avec la Turquie et avec la Suède, elle juge l’heure venue d’intervenir en Pologne et d’y mettre la dernière main à l’œuvre maîtresse de son règne. La Révolution française apparaît alors à ses yeux comme une de ces « conjonctures » propices, qui, avec les conjectures et les circonstances, font, à ce qu’elle imagine, toute la politique. Un dialogue avec son secrétaire Chrapowiçki, à la date du 14 décembre 1791, traduit clairement sa pensée à cet égard :

— Je me casse la tête pour engager les cours de Berlin et de Vienne dans les affaires françaises.

  Elles ne sont pas très actives.

Non. La cour de Berlin irait, mais celle de Vienne reste en arrière. Ils ne me comprennent pas ! Ai-je tort ? Il y a des raisons qu’on ne peut pas dire. Je veux les engager dans ces affaires pour avoir les coudées franches. J’ai beaucoup d’entreprises non achevées. Il convient qu’ils soient occupés et ne m’empêchent pas. Et aussitôt Catherine met en branle le tocsin. Elle s’était contentée jusqu’à présent de faire publier à Paris, par son ministre Simoline (en août 1790), un ukase ordonnant à tous ses sujets de quitter la France, afin qu’un plus grand nombre parmi eux ne s’avisât d’imiter l’exemple du jeune comte Alexandre Strogonof, qui était entré avec son précepteur dans un club révolutionnaire. Mais elle n’avait pas même songé à proscrire de son empire les publications incendiaires venant des bords de la Seine. La Russie restait le seul pays en Europe ouvert à la circulation des gazettes imprimées à Paris. Un numéro du Moniteur fut confisqué, parce qu’il s’exprimait d’une façon inconvenante sur le compte du grand-duc Paul et de divers personnages de la cour. À partir de ce jour, Catherine voulut examiner chaque numéro avant d’en autoriser la distribution. Elle en vit bientôt un où elle-même, à son tour, était fort maltraitée : on la qualifiait de « Messaline du Nord ». « Cela ne regarde que moi », dit-elle fièrement, et elle ordonna la distribution. Elle tolérait la présence à Saint-Pétersbourg du propre frère de Marat, qui, tout en désapprouvant les fureurs sanguinaires de l’autre, ne cachait pas ses sentiments républicains. Précepteur dans la maison du comte Saltykof, il venait souvent à la cour avec son élève. En 1792 seulement, il change de nom et prend celui de Boudri. C’est qu’alors tout change subitement autour de lui : l’impératrice s’embarque dans la campagne antirévolutionnaire, sans grand enthousiasme d’abord, par pure manœuvre politique, mais de plus en plus sincèrement et de plus en plus passionnément aussi, entrant peu à peu dans la peau du personnage qu’elle a voulu jouer et en prenant, au naturel, les idées, les sentiments et les instincts. Elle ne se contente pas de combattre l’esprit révolutionnaire en France et chez des Français, elle le poursuit en Russie, chez les Russes eux-mêmes, ce qui est vraiment lui faire trop d’honneur. Pour la France, elle rédige, en 1792, un mémoire sur le moyen d’opérer le rétablissement de la monarchie. Elle n’y fait d’ailleurs pas preuve d’un grand jugement. Elle croit qu’un corps de dix mille hommes, qui traverserait le pays d’une extrémité à l’autre, suffirait à la besogne. La dépense ne serait que de 500 000 livres qu’on emprunterait à Gênes. La France, une fois rendue à son roi, rembourserait la somme. À l’égard des Français imbus de l’esprit révolutionnaire, qui peuvent se trouver sous sa domination, elle imagine le fameux ukase du 3 février 1793, qui les astreint, sous la menace d’une expulsion immédiate, à la prestation d’un serment, dont la formule n’aurait pas été mieux conçue par un tribunal d’inquisiteurs. Elle ne traite pas ses sujets avec plus d’indulgence. Pour les prémunir contre la contagion du jacobinisme, elle a recours à des armes pour lesquelles elle n’aurait pas eu assez de mépris au commencement de son règne. En apprenant le choix qu’elle fait de Prozorofski pour le poste de gouverneur de Moscou, Patiomkine écrit à son impériale amie :

« Vous avez tiré de votre arsenal la plus vieille pièce d’artillerie, qui certainement tirera dans le but que vous lui indiquerez, car elle n’a pas d’orientation propre ; mais prenez garde qu’elle ne couvre pas de sang dans la postérité le nom de Votre Majesté. »

Prozorofski et ses collaborateurs de Moscou et de Pétersbourg, Arharof, Chechkofski et Pestel, semblèrent, suivant l’énergique expression d’un écrivain russe, « comme sortis inopinément à la lumière du jour des chambres de torture du Préobrajenski Prikaz, déjà tombées dans la nuit de l’oubli ». Le procès du publiciste moscovite Novikof, condamné à quinze ans de forteresse pour la suite donnée à des publications auxquelles l’impératrice avait elle-même collaboré autrefois, inaugure un régime qui ne justifie que trop les appréhensions de Patiomkine. Catherine s’en prend jusqu’aux cravates à la française, hautes et couvrant le menton, que les dandys de Pétersbourg, le prince Boris Galitzine en tête, s’obstinent à porter.

Nous aurons occasion de revenir sur ces souvenirs. Nous ne cherchons, pour le moment, qu’à dégager les idées inspirées à Catherine par le grand cataclysme politique et social de la fin du XVIIIe siècle. Ces idées, il faut en convenir, furent mesquines. Catherine ne sut pas voir ce que, à travers des erreurs déplorables et de coupables égarements, le mouvement qu’elle chercha à réprimer portait en soi de noble, d’élevé, de généreux. Peut-être aussi l’esprit seul ne pouvait-il suffire à la compréhension de ces choses. Il y fallait encore une certaine élévation propre de sentiments, que Catherine ne posséda jamais. Tout en cherchant à combattre la Révolution, elle prit son temps pour étrangler sur les bords de la Vistule le dernier vestige de l’indépendance nationale : c’était affaire de politique ; passons condamnation là-dessus. Mais, la lutte terminée en Pologne, elle n’eut ni un élan de cœur, elle femme, ni une lueur d’intelligence, elle grande souveraine, pour ce qui avait fait l’honneur de la République expirante et sa réhabilitation devant la postérité, pour la résistance dernière des vaincus et pour le héros qui en personnifia l’inutile effort et la tragique destinée. Ayant fait venir à Pétersbourg comme un malfaiteur ce soldat vaincu, que Michelet nommait « le dernier chevalier de l’Occident et le premier citoyen de l’Europe orientale », dont Napoléon plus tard, au faîte de sa puissance, sollicita le concours et qui, habitant une auberge suisse, ne se laissa pas éblouir par Napoléon, elle n’éprouva même pas la curiosité de le voir. Elle se contenta de l’injurier. « Kostiouchko — elle n’a même pas appris à épeler son nom — amené ici, a été reconnu pour un sot dans toute la valeur du terme, très au-dessous de la besogne. » Voilà sa façon de juger l’homme. « Ma pauvre bête de Kostiouchka [sic] », lisons-nous dans une autre de ses lettres. C’est toute la pitié qu’elle sut donner au soldat qui venait de tomber sur le champ de bataille de Maciejowice, le cœur déchiré et le flanc ouvert d’une blessure par laquelle on a pu croire que l’âme tout entière d’un grand et noble peuple s’exhalait dans un cri de suprême agonie.

Paul Ier, en arrivant au pouvoir, alla, dit-on, voir l’ex-dictateur dans sa prison et s’inclina devant lui, en lui demandant pardon pour sa mère. Ce n’est peut-être qu’une légende et c’est tant pis pour le fils de Catherine. Du moins rendit-il la liberté au prisonnier. Catherine, elle, n’y avait pas songé.

Nous avons entendu un Allemand, qui occupe aujourd’hui encore une haute situation à Vienne, nous dire qu’étant cosmopolite, il aimait également toutes les nationalités, moins une, la sienne, cela parce que, à côté de beaucoup de qualités, elle avait un défaut qui lui répugnait entre tous : elle ne savait pas être généreuse.

En un sens, et à ce point de vue, dont nous ne voulons pas apprécier la justesse, Catherine resta allemande. Elle aima à donner et sut même pardonner quelquefois ; elle demeura inaccessible toujours à certains sentiments que la faiblesse, la souffrance, le malheur, éveillent naturellement dans les cœurs bien nés. Les idées que nous lui connaissons ne lui permettaient pas aussi de saisir un certain type de grandeur simple. Sa simplicité à elle était tout d’apprêt et de convention. Elle jouait encore un rôle en se montrant sous cet aspect. Elle consentait à descendre de l’Olympe et y trouvait même du plaisir, mais il fallait que l’Olympe et toute sa parade ne fussent pas loin. C’est pour cela qu’en 1782 elle se refusa à l’honneur de recevoir chez elle Franklin. « Je ne l’aime pas », disait-elle. Elle ne le comprenait pas. En 1795, elle ne comprit pas Kociuszko.

Est-il vrai qu’elle ait jamais fait écho à celui des souverains, ses contemporains, pour lequel elle professa longtemps le plus de mépris, nous voulons dire Louis XV, en répétant à sa façon le fameux mot : « Après moi le déluge » ? — « Poslie mienia hot trava nie rosti » (« Après moi l’herbe peut cesser de pousser »), l’aurait-on entendue dire à la fin de sa vie. Il se peut. Mais, pour en arriver là, il lui a fallu renier tout ce qui avait fait la gloire et la véritable grandeur de son règne, et tout ce qui vaut aujourd’hui encore à son nom cette immortalité dont elle eut, paraît-il, « l’ivresse » sublime.

 


LIVRE II. LA SOUVERAINE

 

CHAPITRE PREMIER. ART DE GOUVERNER

 

I. Une souveraine entreprenante et un pays en friche. — Le bilan du règne de Catherine. — « 492 hauts faits accomplis ! » — La part du bonheur. — Les autres éléments de succès. — Art de mise en scène et empire sur soi-même. — Pouvoir exercé sur les autres. — Un diplomate français en détresse. — II. Habileté dans le maniement des hommes. — La souveraine et l’enjôleuse. — Une Circé impériale. — Les robes de chambre du prince Patiomkine. — Les serviteurs de l’impératrice. — Dans le bonheur et dans le malheur Catherine n’abandonne jamais les siens. — Prestige souverain. — III. Activité dévorante. — Les soucis du gouvernement et les melons d’Astrakhan. — Catherine dans le rôle de marieuse. — Catherine dirigeant les opérations de la guerre de Suède et faisant le service de l’intendance. — Un convoi d’approvisionnements improvisé. — IV. Les procédés personnels de Catherine. — Un art nouveau. — Un précurseur de M. de Bismarck. — La surprise de l’Europe. — Jugements pessimistes des diplomates de la vieille école. — Opinion du baron de Breteuil et du comte de Solms. — Appréciation du comte de Saint-Priest. — Ressorts nouveaux mis en action par Catherine. — La presse et l’opinion publique. — Inauguration du journalisme militant. — Les « reptiles » du XVIIIe siècle. — Une réclame colossale. — Pratique accessoire des anciennes méthodes. — Le cabinet noir de Catherine. — Prépondérance des procédés nouveaux et de l’improvisation. — Les vieilles traditions. — Un relent du vieux terroir moscovite. — Triomphe du despotisme. — Opinion de Catherine sur sa science du gouvernement. — Comparaison avec les procédés de la monarchie en France. — V. Défaillances de son art. — Absence d’habileté dans le choix des hommes érigée en méthode. — Maximes aventureuses. — Consommation outrée et pénurie de chefs d’emploi. — Optimisme extravagant. — La légende des villages peints sur toile. — Réalité analogue. — Catherine « regarde et ne voit pas ». La conquête de la Tauride. — Une féerie gigantesque. — L’établissement d’une métropole. — Iekatierinoslaf. — Une ville qu’un gouverneur de province ne parvient pas à trouver. — La victoire de l’obéissance passive. — Un banquier qui court le risque d’être empaillé. — Le pouvoir de l’argent. — Gaspillage et corruption. — Résultats obtenus.

 

I

« J’aime les pays en friche, a écrit Catherine. Je l’ai dit mille fois : je ne suis bonne qu’en Russie. » Elle prouvait ainsi la prodigieuse lucidité d’esprit qui lui permettait d’accomplir, occasionnellement au moins, ce tour de force : une juste appréciation de ses propres mérites. Le prince Henri de Prusse, qui, envoyé en reconnaissance à Saint-Pétersbourg par son frère, y vit la souveraine de près et l’étudia avec l’application d’un Allemand qui veut aller au fond des choses, a dit aussi un jour, en causant avec le comte de Ségur :

« Elle [Catherine] jette un grand éclat ; on la vante ; on l’immortalise de son vivant ; ailleurs, elle brillerait sans doute beaucoup moins ; mais dans son pays elle a plus d’esprit que tout ce qui l’entoure. On est grand à bon marché sur un pareil trône. »

Catherine ne méconnaissait pas enfin un des éléments, et le plus essentiel peut-être, de tous ses succès : le bonheur. « Je n’ai que du bonheur », disait-elle volontiers. Comment d’ailleurs aurait-elle fait pour ne pas apercevoir sur le chemin de sa vie ce facteur indispensable de toutes nos prospérités ? En 1770, elle copiait de sa main une note de son amiral improvisé, le commandant en chef de ses forces navales du Levant, Alexis Orlof, qui, quoiqu’il n’eût jamais vu jusqu’alors ni vaisseaux ni marins, en savait assez au bout de huit jours pour voir que ceux avec lesquels on lui ordonnait de vaincre « ne valaient pas le diable ». Les hommes ne savaient pas ou ne voulaient pas faire la manœuvre, les officiers ne savaient pas ou oubliaient le commandement, les bâtiments s’échouaient les uns après les autres ou perdaient leur gréement. « Les cheveux se dressent sur la tête, en regardant ces choses, écrivait Orlof. Si on avait affaire à d’autres qu’à des Turcs, l’affaire de cette escadre ne serait pas longue. » C’est cette escadre avec son amiral qui remporta la victoire de Tchesmé, détruisant de fond en comble une des plus belles flottes que la Turquie eût jamais mises à la mer. Et en 1781 déjà, Catherine envoyait à Grimm le résumé suivant de l’histoire de son règne, rédigé par son nouveau secrétaire et factotum, Bezborodko, dans la forme bizarre d’un inventaire :

 

Gouvernements érigés selon la nouvelle forme            29

Villes bâties                                                                      144

Conventions et traités conclu                                         30

Victoires remportées                                                       78

Édits mémorables, portant lois ou fondations              88

Édits pour soulager le peuple                                         123

Total                                                                                 492

 

Quatre cent quatre-vingt-douze hauts faits à l’actif ! Ce bilan étourdissant, où se révèle d’une façon si naïve tout ce qu’il y avait de romanesque, d’extravagant, d’un peu enfantin et de très féminin dans le génie extraordinaire qui domina la Russie et un peu l’Europe pendant trente-quatre ans, fera sans doute sourire le lecteur. Il ne s’en trouve pas moins correspondre, en réalité, à un ensemble de grandes choses accomplies sous l’inspiration directe de celle qui l’invoquait alors.

Et tout cela, n’était-ce bien, en effet, que la part du bonheur ? Non certes ! Le prince Henri de Prusse s’est montré trop sévère, Catherine a voulu être trop modeste, et nous l’avons reconnu par avance en parlant du caractère de la grande souveraine. Avec un caractère comme celui-là, on met généralement autre chose que du hasard et de la réussite dans la balance des destinées humaines auxquelles on est appelé à présider. Catherine y mit tout d’abord des qualités remarquables de tenue. Le 3 juillet 1764, l’envoyé de Frédéric, comte de Solms, écrivait à son maître :

« Du côté de la nation, il y a beaucoup de mécontentement et de fermentation, et beaucoup de courage et de fermeté, du moins en apparence, du côté de l’impératrice. Elle est partie d’ici [pour la Livonie] avec l’air le plus serein et la contenance la plus assurée, quoique, deux jours auparavant, il y ait eu une mutinerie dans les gardes. »

Dans une autre circonstance, le prince de Ligne a noté :

« Je suis le seul qui ai vu qu’un quart d’heure seulement la dernière déclaration de guerre des Turcs lui fit penser modestement qu’il n’y avait rien de stable au monde, et que la gloire et les succès étaient incertains. Elle sortit de son appartement avec l’air serein tel qu’elle l’avait avant le départ de son courrier. »

Imposant à tout le monde, à ses amis comme à ses ennemis, par cette attitude, Catherine ne se laisse jamais imposer par rien ni par personne, ne perd jamais contenance. En 1788, au moment où va éclater la guerre suédoise, il y a, dans l’armée comme dans l’administration, mais dans l’armée surtout, une terrible pénurie d’hommes. Le comte d’Anhalt se présente, recommandé par une réputation militaire européenne, et offre ses services. Il est reçu à bras ouverts. Mais il demande le rang de général en chef et le commandement suprême. Refus de Catherine. Stupéfaction indignée du condottiere allemand, qui déclare qu’il ira planter ses choux. « Soignez-les bien », répond tranquillement l’impératrice.

Pour augmenter le prestige qu’elle exerce, elle ne dédaigne pas, parfois, de recourir à certains artifices, à certains effets qui sentent l’arrangement et la pose. Le comte de Ségur, en présentant ses lettres de créance, aperçoit « quelque chose de théâtral » dans le maintien de l’impératrice ; mais ce « quelque chose » donne au nouveau venu une si grosse émotion, qu’il en oublie son discours préparé à l’avance et communiqué selon l’étiquette. Il est obligé d’en improviser un autre. Un de ses prédécesseurs, encore plus ému, n’avait jamais pu, s’il faut en croire Catherine, aller au-delà de ces mots : « Le roi mon maître… », qu’il répéta trois fois de suite. À la troisième fois, Catherine mit fin à son supplice en disant qu’elle connaissait depuis longtemps les bons sentiments de son maître pour elle. Mais elle le tint, à partir de ce moment, pour un sot, quoiqu’il eût à Paris une réputation d’homme d’esprit. Elle n’était indulgente que pour ses domestiques. Il convient de dire qu’elle était en droit de se montrer exigeante à l’égard de ceux qui se trouvaient dans le cas de lui adresser la parole, car, ainsi que l’a observé le prince de Ligne, elle possédait « l’art d’écouter ». « Elle avait, dit-il, tant d’habitude de présence d’esprit qu’elle avait l’air d’entendre, quand même elle pensait à autre chose. » Le prince de Ligne ajoute que cependant son impératrice à lui, Marie-Thérèse d’Autriche, avait « bien plus de magie et de séduction ». Catherine montre plus d’autorité. Aussi a-t-elle soin de défendre contre toute atteinte ce côté de son prestige souverain. Un jour, à un dîner officiel, ayant à témoigner du mécontentement à l’envoyé d’une puissance étrangère, elle lui fait une de ces scènes dont Napoléon se montra plus tard si prodigue. Au milieu de son algarade, elle entend son secrétaire, Chrapowiçki, faisant à demi-voix l’observation qu’il est regrettable que la matouchka s’emporte de la sorte. Elle s’arrête net, change de conversation, se montre aimable et enjouée jusqu’à la fin du repas ; mais en sortant de table, elle va droit à l’interrupteur : « Comment oses-tu critiquer mes paroles en public ! » Sa voix tremble de colère, et la tasse de café qu’elle tient en main court grand risque de tomber à terre. Elle quitte la tasse sans la vider et congédie l’infortuné secrétaire. Celui-ci se croit perdu. Il s’en retourne chez lui, attendant, pour le moins, un ordre de départ sur la route de la Sibérie. On vient le chercher de la part de Sa Majesté. Catherine est encore très excitée et l’accable de reproches. Il tombe à genoux. « Tenez, lui dit alors l’impératrice en lui offrant une tabatière garnie de diamants, gardez ceci, et, quand vous aurez encore des observations à faire en public sur ce que je dis ou fais, retenez votre langue et prenez une prise. L’avis pourra m’être bon. »

Avec un tel empire sur soi-même, il est rare qu’on n’en exerce pas un très grand sur les autres. Celui dont Catherine dispose est énorme, et tous les traits de son caractère, de son tempérament et de son esprit contribuent à le mettre en valeur. Son attitude impose et fascine, son énergie, sa fougue, son entrain juvénile, sa confiance, son audace, sa verve, sa manière de présenter les choses comme elles se présentent à ses yeux, c’est-à-dire avec les dehors les plus séduisants, son mépris des dangers et des difficultés, fait pour une bonne moitié d’ignorance et pour un bon tiers de folie aventureuse, sa façon de rêver les yeux ouverts, cette espèce d’hallucination grandiose, dans laquelle elle se meut et au travers de laquelle elle finit par étreindre la réalité, tout cela lui sert à faire marcher les hommes bons ou mauvais, habiles ou maladroits, dont elle dispose et qu’elle pousse au but comme un cavalier fait d’un cheval, flatté et cravaché tour à tour, éperonné, secoué et porté en quelque sorte par l’effort d’une volonté qui décuple le travail de ses muscles. Il faut lire la correspondance de la souveraine avec ses généraux de la première guerre turque, Galitzine et Roumiantsof. Galitzine est une non-valeur, Roumiantsof une haute capacité militaire : à peine prend-elle garde à la différence. Il faut qu’ils marchent tous les deux. Il faut qu’ils battent les Turcs l’un et l’autre. Il est impossible qu’ils n’y arrivent pas. Les Turcs, qu’est-ce que cela ? Un troupeau, et non une armée ! Et puis, « l’Europe les regarde ! ». On croit entendre Napoléon aux Pyramides. Elle remercie Roumiantsof pour un poignard turc qu’il lui a envoyé, mais la capture de deux hospodars ferait mieux son affaire. Ce n’est pas encore assez : « Je vous prie à l’occasion de m’envoyer le vizir lui-même, et, si Dieu le permet, Sa Hautesse le Sultan lui-même. » Elle s’occupe d’ailleurs de leur rendre la victoire facile : « Elle allume l’Empire turc aux quatre coins. » Elle en prévient son ministre de la Guerre, afin qu’il se mette en mesure : « Monsieur, monsieur, j’ai besoin de beaucoup de canons… Que faire si ces canons sont chers ?… » On dirait d’une élégante réclamant un supplément de costumes de chez le bon faiseur. Elle ajoute : « J’ai maintenant une armée au Cuban, une armée agissant contre les Turcs, une armée contre les Polonais sans cervelle, je suis prête à me colleter avec la Suède et encore trois soumatohi [bagarres] in petto, que je n’ose pas montrer. Envoie-moi, si tu peux, sans attirer l’attention, une carte de la Méditerranée et de l’Archipel, et puis prie Dieu, Dieu arrangera tout. »

Mais voici qu’en septembre 1771 un des lieutenants de Roumiantsof, le général Essen, essuie une défaite sous les murs de Giourgi. Ce n’est rien ! « Où il y a eu de l’eau, il y en aura encore », dit le proverbe russe. Le proverbe russe a raison. « Dieu nous aime bien, mais nous punit quelquefois pour ne pas nous rendre trop fiers. » Il faut aller de l’avant, et tout sera bientôt réparé. Roumiantsof va de l’avant, il passe la rive droite du Danube. Victoire ! crie Catherine. Vite une plume pour envoyer la bonne nouvelle à Voltaire, pour la répandre à travers l’Europe entière. Hélas ! pour obéir à sa souveraine, Roumiantsof a trop entrepris. Il est obligé de battre en retraite. Il s’excuse en invoquant l’état de son armée. Il s’imagine avoir auprès de l’impératrice des ennemis qui font exprès pour le laisser manquer de vivres et de munitions. « Il ne sait ce qu’il dit ! » Catherine n’a jamais entendu qu’il eût des ennemis capables de le desservir auprès d’elle. Il est impossible que cela soit. « Elle n’a pas autour d’elle des gens pour lui chuchoter à l’oreille… Elle n’aime pas les rapporteurs… Elle juge les gens capables de bien faire par ce qu’ils font. » Sans doute, l’armée de Roumiantsof est faible. D’autant qu’elle a dû souffrir dans les marches et les contremarches d’une rive du Danube à l’autre… (Un coup de patte, en passant.) Mais l’impératrice ne saurait oublier l’inscription gravée sur l’obélisque qui rappelle la victoire remportée par Roumiantsof à Kagoul : elle porte qu’il n’avait que dix-sept mille hommes sous ses ordres ! Avec son savoir-faire et son énergie, il peut renouveler ce fait d’armes. Pourvu qu’il ne se laisse pas aller au découragement. En avant ! En avant !

 

II

Cette correspondance fait encore découvrir une autre supériorité de Catherine : son habileté dans le maniement des hommes. Là, elle est simplement merveilleuse. Toutes les ressources d’un diplomate rompu à son métier, d’un psychologue subtil et d’une femme maîtresse dans l’art de la séduction, elle les emploie, ensemble ou séparément, et les manie avec une maestria sans égale. S’il est vrai qu’elle prend quelquefois ses amants pour des généraux ou pour des hommes d’État, il est vrai aussi qu’elle traite à l’occasion ses généraux et ses hommes d’État comme des amants. Là où la souveraine n’obtiendrait rien, la Circé intervient. Rien ne servirait de commander, de menacer ou de punir, elle se fait alors enjôleuse et câline. Elle a pour les soldats qu’elle envoie à la mort, en leur demandant de rapporter la victoire, des attentions délicates, des prévenances flatteuses, d’adorables chatteries. Après la bataille de Kinburn (octobre 1787), ayant à envoyer des flots de rubans aux héros de la journée, elle les dispose de ses propres mains dans une corbeille fleurie, qu’elle envoie à Patiomkine. En septembre 1789, elle envoie au prince de Nassau-Siegen, nouveau commandant de sa flotte, deux robes de chambre bien chaudes, « semblables à celles que j’ai fait passer l’année dernière au maréchal prince Potemkine devant Otchakof, et qui lui ont fait grand bien, à ce qu’il m’a dit lui-même ». Elle flatte les ambitions littéraires du comte de Ségur en lui faisant une douce violence pour mettre à la scène son Coriolan, et, au cours de la représentation, elle s’empare de ses deux mains pour le forcer de s’applaudir lui-même. Elle se donne même l’air d’avoir appris la pièce par cœur, récitant à haute voix une douzaine de vers, où, il est vrai, elle a saisi une allusion politique qu’elle se plaît à souligner.

La fortune sourit-elle aux efforts qu’elle a ainsi provoqués et stimulés, elle est reconnaissante avec profusion : honneurs, pensions, dons en argent, en paysans et en terres, pleuvent sur les artisans de sa gloire. Mais il ne lui arrive pas d’abandonner ceux qui n’ont eu que le tort d’être malheureux. En juin 1790, le prince de Nassau-Siegen, le nouveau commandant de sa flotte, se fait battre outrageusement. Elle lui écrit aussitôt :

« J’espère que vous me connaissez assez pour être persuadé que les commérages de la ville, qui apparemment vous sont parvenus, ne sauraient faire aucun effet sur mon esprit. Je connais parfaitement votre zèle ; je lui rends justice ; j’ai partagé très sincèrement votre chagrin ; je suis très fâchée de voir qu’il va jusqu’à déranger votre santé… Hé, mon Dieu, qui est-ce qui n’a pas eu de grands revers dans sa vie ? Les plus grands capitaines n’ont-ils pas eu des journées malheureuses ? Le feu roi de Prusse n’était véritablement grand qu’après un grand revers… Souvenez-vous, mon prince, de vos succès au Sud et au Nord, planez sur les événements, et allez derechef à l’ennemi, au lieu de me demander de nommer un autre commandant à la flotte. Je ne le puis dans ce moment sans donner prise sur vous à vos ennemis. Je fais trop de cas des services que vous m’avez rendus pour ne pas vous soutenir, dans un temps surtout où vous souffrez, à ce que vous me dites, de corps et d’esprit. »

Elle le soutient, en effet, envers et contre tous. Comme, pour obtenir sa retraite, il invoque le mauvais état de ses affaires, elle répond qu’il serait cruel pour elle de ne pouvoir y remédier. « J’ai aimé toute ma vie à me mêler des affaires de ceux qui ont fait les miennes. » Et, la clameur de la cour et de la ville continuant contre le général vaincu, elle lui écrit encore :

« Vous avez agi d’après un plan approuvé par moi et d’après mes ordres, et, comme émanant d’autorité suprême, ils ne sauraient être soumis à aucun examen, parce que, aussi longtemps que je vivrai, je ne souffrirai jamais que ce que j’ai ordonné et trouvé bon en fait de service soit soumis à la révision d’âme qui vive ; aussi personne chez nous ne s’en chargerait. Vous avez raison et vous devez avoir raison, parce que je trouve, moi, que vous avez raison. C’est une raison aristocratique sans doute, mais elle ne saurait être autre sans mettre tout sens dessus dessous. »

Et il en est toujours ainsi. En 1794, le général Igelström, s’étant laissé surprendre à Varsovie par un soulèvement populaire, est mis à la retraite d’office ; mais un jour que l’entourage de l’impératrice s’acharne à l’accabler, elle élève la voix : « Silence, messieurs, n’oubliez pas qu’il m’a servi trente ans et que je lui dois la paix avec la Suède. »

Un fragment de conversation avec le comte Nicolas Roumiantsof, fils du héros de la première guerre turque, qui nous est rapporté par Gretch, indique, d’autre part, l’abondance des moyens dont elle dispose et dont elle use pour obtenir le concours de dévouements utiles. Elle demande au comte s’il croit que c’est chose aisée de gouverner les hommes. « Je pense qu’il n’y a rien de plus difficile, répond Roumiantsof. » « Allons donc ! Il suffit d’observer trois principes : le premier est d’agir de manière que les gens croient qu’eux-mêmes veulent faire ce que vous leur ordonnez. » « Il n’en faut pas plus », interrompt Roumiantsof en s’inclinant. L’amiral Tchitchagof raconte, de son côté, que son frère, étant gentilhomme de la chambre, eut le malheur d’arriver un jour en retard pour prendre son service. L’impératrice s’en aperçut et ne manqua pas de relever cette négligence, mais ce fut sous forme d’éloges prodigués à la mémoire du père de Tchitchagof qui, cinquante ans durant, ne manqua pas une seule fois à son poste. Les témoins de cette scène demeurèrent convaincus que le jeune gentilhomme recevait des marques extraordinaires de la faveur impériale, alors qu’il avoua plus tard n’avoir jamais été plus malheureux et plus confus. « J’ai pour principe de louer tout haut et de gronder tout bas », disait Catherine.

Aussi n’est-il pas aisé d’imaginer la répercussion qu’un mot de sa bouche, un signe de sa main, le plus léger témoignage de satisfaction ou de mécontentement venant de sa part ont fini par trouver dans les âmes simples, pour la plupart, et facilement impressionnables, auxquelles elle eut affaire. Tchitchagof se souvient aussi qu’un général Voronof, commandant du port de Reval, qu’il avait beaucoup connu, fut frappé d’une attaque d’apoplexie, dont il mourut, à la seule idée d’avoir encouru le déplaisir de la souveraine. Un sous-officier du nom de Stepan Chiraï, envoyé auprès de l’impératrice par Souvorof avec la nouvelle de la prise d’une forteresse, revint de sa mission avec la croix de Saint-Vladimir de 4e classe, que l’impératrice avait elle-même attachée sur sa poitrine. Trente ans plus tard, l’empereur Nicolas songea, le jour de son couronnement, à l’avancer d’une classe. Il rendit la nouvelle croix : il ne pouvait se résoudre à quitter celle qu’il avait reçue de la main de la matouchka !

 

III

Nous avons parlé déjà de l’activité de Catherine. C’est assurément encore un élément, point négligeable, de sa fortune prodigieuse. À cet égard, elle a toujours et jusqu’à la fin de sa vie dépensé sans compter. Elle a été réellement « la sentinelle qu’on ne relève jamais », chantée en 1787 par le poète Derjavine. D’après le témoignage du feld-maréchal Münich, elle travaillait quinze heures par jour pendant les premières années, et deux ans avant sa mort, elle écrivait à Grimm :

« Vous pouvez me tourmenter tout à votre aise ; ne vous gênez pas là-dessus. Je suis si accoutumée à être tourmentée dans toutes les directions, qu’il y a longtemps que je ne m’aperçois plus que je le suis. À ma place, on vous fait lire quand vous voulez écrire et parler quand vous désireriez de lire ; il faut rire quand on voudrait pleurer ; vingt choses empêchent vingt autres, et vous n’avez jamais le temps de penser un moment, et, malgré cela, vous devez agir à tout instant sans sentir de la lassitude jamais ni de corps ni d’esprit ; malade ou en santé, cela est indifférent ; toutes choses à la fois demandent que vous y soyez à la minute. »

Nous avons vu, en effet, qu’elle prend souci de beaucoup de choses. En 1767, ayant constaté pendant son séjour à Moscou l’infériorité des melons qu’on y mange, elle fait venir d’Astrakhan et d’Orenbourg des graines d’une qualité supérieure. On sait que quelques années après, elle se servit d’un envoi de ces fruits ainsi amendés pour capter la bienveillance du grand Frédéric. Elle pense aussi à la pomme de terre, et s’applique à favoriser l’introduction de ce tubercule dans la culture nationale. Elle envoie au comte Saltykof des remèdes contre la peste. Elle en trouve de terribles, comme celui de faire mettre le pestiféré dans un endroit froid et sec, de lui donner à boire de l’eau fraîche avec du vinaigre et de le faire frotter deux fois par jour avec de la glace. En 1768, elle s’adresse au même fonctionnaire pour faire venir de Moscou à Pétersbourg des dames jeunes et point laides, qui l’aideront à faire les honneurs de sa capitale au roi de Danemark, dont la visite est annoncée. Le fils du comte Saltykof devra assister son père dans le choix à faire parmi les beautés locales. Il y a des notes de sa main ayant trait à la fabrication de l’eau-de-vie. Elle fait des mariages, et, si les unions qu’elle a assorties viennent à être troublées, elle s’entremet pour y ramener la paix et la satisfaction mutuelle. Elle se mêle de rendre au prince Lapouhine sa femme, qui a fui le foyer conjugal et qu’elle fait enlever manu militari de la maison maternelle où l’infidèle cherche refuge, pour la rendre à son mari. Elle revoit, avant d’en autoriser la représentation, les comédies de Soumarokof, en traitant modestement les corrections qu’elle trouve à y faire de « remarques d’une illettrée ». Elle ne corrige pas seulement, d’ailleurs ; elle censure aussi, mais en général d’une façon assez libérale. Le censeur en titre, Yelaguine, ayant une fois opposé son veto à la mise en scène d’une des œuvres du célèbre auteur, elle rappelle la sentence et ordonne de passer outre. Tout cela de pair avec l’exercice direct souvent et toujours très zélé des fonctions extraordinairement complexes et pour ainsi dire universelles de la souveraineté absolue. En 1789 et 1790, Patiomkine, son alter ego, étant absent, occupé au sud de l’Empire par la guerre turque, c’est elle qui porte, et qui porte vaillamment, tout le poids de la guerre de Suède. De mai en juillet 1789, ayant nommé l’amiral Tchitchagof commandant en chef de sa flotte de la mer Baltique, en remplacement de l’amiral Greigh, que la mort vient de lui enlever, elle n’écrit pas moins de trente lettres au nouveau titulaire de ce poste de confiance, « les unes — raconte le fils de Tchitchagof — relatives aux grandes opérations, d’autres aux détails qu’elle suggérait en indiquant les divers points à occuper sur la côte de Suède qu’on devait garder, désignant même parmi les officiers étrangers quels étaient ceux qu’on pouvait employer avec le plus d’avantage. Elle donnait en même temps des nouvelles sur tout ce qu’elle apprenait de l’état et des mouvements de l’ennemi ; elle entrait dans les détails de l’administration, ordonnait la construction de divers établissements, tels que des casernes, des hôpitaux, la réparation et la mise en état du port de Reval, etc. ».

Quelques années plus tard, elle revenait ainsi sur les souvenirs de cette époque.

« Il y a une raison pourquoi j’ai paru si bien faire dans ce moment : c’est que j’étais seule, sans presque d’aide, et que, craignant de manquer à quelque chose par ignorance ou par oubli, j’étais devenue d’une activité dont je ne me croyais pas capable, et je donnais dans des détails inouïs, jusque-là que je devins pourvoyeur de l’armée et que, de l’aveu de tous, jamais l’armée n’a été mieux nourrie, dans un pays qui sans cela ne fournissait aucune ressource. Un jour, le comte Pouchkine vint me dire qu’il lui fallait quatre cents voitures et huit cents chevaux. C’était à midi ; j’envoyais de suite à Tsarskoïe Selo et j’ordonnai de demander aux paysans combien ils donneraient volontairement et de chevaux et de voitures pour cette entreprise. Eux, tout de suite, dirent qu’ils la prenaient tout entière, et à six heures du soir arrivaient au comte Pouchkine quatre cents voitures à deux chevaux, qui n’ont pas quitté l’armée de Finlande jusqu’au mois d’octobre. »

Bien entendu, c’est là l’histoire d’une crise passagère, et l’immixtion de Catherine dans les menus détails de l’administration n’est pas toujours aussi pénétrante ni aussi soutenue. Dans les moments d’accalmie, elle abandonne volontiers la besogne à des inférieurs ; elle cherche des délassements, ou bien elle porte son activité sur d’autres champs. C’est d’ailleurs une maxime favorite à elle qu’il faut mêler le travail et le plaisir, ou, comme elle le dit en russe d’une façon plus pittoresque, le « faire et le non-faire ». Mais alors encore, tout se ressent tellement de l’impulsion souveraine qu’elle donne d’en haut aux hommes et aux choses, que c’est elle qui semble tout faire et qu’à distance elle paraît présente partout. C’est à un de ces moments-là que correspond le tableau suivant de son gouvernement, tracé par un observateur non dépourvu de sagacité, mais peu porté à la bienveillance. Nous lisons dans une dépêche de Durand, le chargé d’affaires français :

« Qui ne croirait, au bruit de tout ce qui se passe à Pétersbourg (novembre 1774), que toutes les parties du ministère sont dans une tension perpétuelle, qu’il s’y tient de longs et fréquents conseils, que Catherine II y fait discuter les résolutions à prendre, qu’elle pèse les avis et qu’elle décide d’après l’examen qu’elle en fait ? Il n’est rien de tout cela. M. de Romanzof dirige la négociation de la paix et le mouvement des troupes de la manière qu’il juge la plus convenable. À l’aide de quelques subalternes, M. Panin cherche des expédients pour éluder les prétentions du roi de Prusse, gagner du temps et n’en donner que le moins qu’il peut aux affaires. M. Potemkin remplit mollement sa place ; il se contente de signer quelques expéditions et fait excessivement crier contre son faste, sa hauteur et les décisions hasardées de ses bureaux… La flotte est entièrement à la discrétion du comte Alexis Orlof. Le grand-duc, grand amiral, passe le temps à jouer la comédie, et l’impératrice, qui a cessé de l’instruire, l’encourage dans ses amusements,  en  lui  disant  qu’autant  elle  s’ennuie  au  théâtre, autant elle prend du plaisir à des représentations qu’anime le choix des acteurs. Catherine seconde, environnée de plans d’édifices, n’a plus que du dégoût pour le travail de l’administration, et ne s’occupe que de constructions qu’elle n’est pas obligée d’entendre, mais dont elle soumet l’art à ses caprices. Les gens de l’intérieur ajoutent… qu’elle ne refuse aucune grâce personnelle à M. Potemkin, tandis qu’il a beaucoup de peine à obtenir les plus petites pour des tiers. Sa faveur n’est donc pas sans bornes. Le goût de Catherine pour la domination va plus loin que son amour, et en séparant du trône l’application et le travail, elle veut en retenir l’autorité. »

Le goût de la domination, l’amour jaloux de l’autorité, tels ont été en effet les traits les plus saillants et les plus constants de la personnalité de Catherine, depuis qu’elle s’est trouvée placée à la tête de l’État. Elle y a fait pourtant bonne et très bonne figure en somme, cela est incontestable. Elle y apportait quelque chose encore en surplus des qualités que nous avons déjà cherché à analyser.

 

IV

Des procédés de gouvernement, très personnels en partie et en partie aussi très nouveaux. L’effet produit par l’apparition de Catherine dans la politique contemporaine rappelle, à certains égards, celui que produisirent de nos jours les premiers coups d’éclat du grand homme d’État de l’Allemagne moderne. Alors comme aujourd’hui, il y eut de la surprise et presque du scandale parmi les politiciens de la vieille école. Un de ceux-ci, doué toutefois d’une intelligence exceptionnellement ouverte, le comte de Saint-Priest, a traduit ainsi l’impression commune :

« On n’était pas encore très accoutumé à rencontrer chez les princes cette verve de dialogue, ces improvisations aventureuses et piquantes, dont Frédéric avait donné quelques exemples remarquables, mais récents. Jusqu’alors, les rois s’étaient bornés à parler par monosyllabes à des interlocuteurs inclinés dans la respectueuse attente d’un mot… Le baron de Breteuil, le duc de Choiseul lui-même furent déroutés par l’éloquence de la nouvelle impératrice de Russie. Ce type si neuf échappa à leur intelligence. Personne, au premier abord, ne sut rien comprendre à ce mélange d’énergie et de finesse, de prudence cachée et d’indiscrétion apparente, à tant de sévérité avec de tels soucis, à tant de grâce au milieu de commotions si vives. Tout cela était imprévu et dérangeait la vieille routine diplomatique. »

En effet, le baron de Breteuil fut loin d’être séduit et très près d’être choqué par les premiers entretiens confidentiels dont Catherine le gratifia après son avènement au trône. La grande-duchesse n’avait pas laissé de lui inspirer une certaine admiration, mêlée à quelque inquiétude ; l’impératrice lui parut au-dessous de son rôle. Il ne comprenait rien à cette souveraine qui, tout en parlant avec emphase de sa puissance et de la « beauté de sa position », avouait ingénument qu’elle n’était pas heureuse, ayant autour d’elle des gens « sans éducation » et « impossibles à contenter » ; vantait tantôt la supériorité de ses talents et tantôt se répandait en invectives sur la friponnerie et l’ignorance de ses principaux sujets ; exprimait des inquiétudes sur la solidité de son « échafaudage politique », puis se réjouissait d’avoir réussi à se faire passer aux yeux de tous pour « dévote et avare », en appelant aux connaissances que le baron pouvait avoir de son vrai caractère sur ces deux points ; paraissait solliciter des compliments, puis, quand elle les avait obtenus, répondait vertement : « On disait à peu près la même chose à Néron » ; semblait concevoir les relations courantes entre une impératrice et un ministre plénipotentiaire comme un marivaudage galant, appuyé d’un échange de petits billets spirituellement tournés ; en rédigeait à tout propos quelques-uns dans le style le moins apprêté, jetant à la hâte son improvisation sur des chiffons de papier et s’excusant en post-scriptum de « son gentil griffonnage ». Tout cela étourdissait et déconcertait le diplomate français, et lui faisait hocher la tête. Il concluait à un « règne médiocre », en ajoutant sentencieusement : « Tel brille au second rang qui s’éclipse au premier. »

À la même époque, le comte de Solms envoyait à Frédéric un horoscope encore plus pessimiste. Une révolution nouvelle lui paraissait à peu près inévitable dans un avenir prochain. « Il ne faudrait qu’une tête chaude… Des personnes qui connaissent la Russie depuis quarante ans conviennent toutes que jamais elles n’ont vu un abattement si universel, un mécontentement si général, et que l’on prend si peu de soin de cacher. Il se tient des propos si libres, si hasardés, si peu mesurés contre l’impératrice qu’on se croirait au milieu de l’Angleterre, et, si une opinion peut acquérir quelque autorité par le consentement unanime, il est certain que le règne de l’impératrice Catherine II ne doit faire, tout comme celui de l’empereur son époux, qu’une courte apparition dans l’histoire du monde. »

Quelques années après, cette apparition fugitive semblait s’être fixée sur l’horizon européen non plus comme un météore, mais comme un astre éblouissant. Catherine imposait silence à ses détracteurs, en provoquant d’un bout à l’autre du continent un concert d’éloges comme on n’en avait jamais entendu autour du nom d’un souverain. Cela encore était une nouveauté. Louis XIV lui-même avait été adulé plus silencieusement. On peut dire de Catherine qu’elle a inventé, ou tout au moins introduit dans la politique, cet instrument d’action inconnu jusqu’alors : la réclame. On peut dire aussi qu’elle a été la première à deviner le rôle de cet autre agent, appelé à occuper dans le mouvement de la vie moderne une si grande place : la presse. Et non pas seulement la presse du livre, mais aussi, et surtout, la presse du journal. Il y a eu des journaux avant elle ; il n’y a guère eu de journalisme politique proprement dit, dans le sens actuel du mot. Elle a encore inventé cela, ou à peu près, et elle s’en est aussitôt servi avec une habileté qu’on n’a pas dépassée depuis. M. de Bismarck n’a été, à cet égard, qu’un imitateur. Catherine a eu avant lui ses « reptiles » émargeant au budget des fonds secrets, et, par eux, ses « articles officieux », ses « communiqués » plus ou moins officiellement estampillés, ses « insinuations » plus ou moins habilement déguisées, son service d’« annonces » et son jeu de « petits papiers ». Elle a fait elle-même du journalisme militant, car son échange de lettres avec ses correspondants attitrés, avec Voltaire, avec Grimm en France, avec Zimmermann et même avec madame de Bielke en Allemagne, n’est pas autre chose au fond. Ses lettres à Voltaire sont connues, avant même d’être imprimées, de tout le public attentif aux moindres faits et gestes du patriarche de Ferney, et ce public, c’est tout le monde. Grimm ne montre pas habituellement les lettres qu’il reçoit, mais il en colporte le contenu dans tous les cercles qu’il fréquente, et il fréquente Paris tout entier. Ainsi des autres. Ces lettres sont des articles, cette correspondance est une gazette. Et puis Grimm a son journal à lui, qu’il envoie aux quatre coins de l’Europe dans les bons endroits et où il fait passer l’écho direct de la pensée impériale. Voltaire a un million de lecteurs chaque fois qu’il lance une brochure à sensation, et ses brochures sont fréquemment dictées ou tout au moins inspirées par une parole ou un signe venant « d’où vient maintenant la lumière », à ce que dit Voltaire. Parfois il en fait sur commande expressément envoyée et soldée en conséquence. Nous reviendrons ailleurs sur ces détails. Il faut lire la correspondance, toute la correspondance de Catherine pendant une année de crise, telle que celle de 1773-1774, pour voir comment elle entend et pratique cette manœuvre d’un usage si peu coutumier encore dans les mœurs du jour. À la même date, écrivant au général Bibikof, chef de l’armée qui combat dans les environs d’Orenbourg, aux prises avec Pougatchef, il lui arrive de traduire ses angoisses secrètes, ses terreurs, ses incertitudes, fiévreusement, en phrases heurtées, où l’on croit deviner comme le hoquet d’un sanglot, après quoi, retournant sa plume, elle envoie à madame de Bielke un bulletin tout différent, à tournure enjouée, leste et pimpante : « Tout cela finira dans peu… Je suis bien heureuse de vous dire que cette révolte d’Orenbourg va en dégringolant. » Nous avons déjà indiqué plusieurs fois le soin qu’elle prend de publier à son de trompe les bonnes fortunes qui lui arrivent, en les grossissant autant que possible, et de cacher les mauvaises. En juin 1789, après la défaite essuyée à Parosalmi, elle défend la distribution des correspondances particulières venant de l’étranger.

Tout cela fait partie d’un système, et ce système se rattache a l’intuition, étonnante chez cette femme née dans une petite cour allemande et placée sur le trône le plus despotique de l’Europe ; mieux que cela, à l’intelligence, très nette déjà, que l’on découvre chez elle de la grande force du monde moderne — de l’opinion publique. C’est, nous n’hésitons pas à le croire et à le dire, pour avoir découvert cette force et avoir songé à s’en servir que Catherine a été à même de jouer le rôle qui a été le sien dans l’histoire. La moitié de son prestige européen est venue de l’admiration de Voltaire, sollicitée, captée, ménagée par elle avec un art infini, soldée même, au besoin. Et ce prestige, tout en favorisant sa politique à l’extérieur, lui a donné à l’intérieur même de son empire un éclat et un ressort qui, seuls, lui ont permis de demander à ses sujets et d’obtenir d’eux l’effort gigantesque qui a fait sa grandeur et sa gloire. Dans cette voie, elle a fait encore œuvre d’innovateur et de précurseur, avant les grands remueurs d’idées et d’hommes de l’histoire contemporaine.

Elle n’a pas négligé pour cela, d’ailleurs, ni en politique ni en diplomatie, la pratique de certains procédés légués par le passé. Ainsi, les allures indiscrètes qui effarouchaient le baron de Breteuil, les affectations de franchise, la manière de traiter les affaires au grand jour qu’elle paraissait vouloir inaugurer, ne l’empêchaient pas d’avoir un cabinet noir. En 1789, c’est en violant le secret d’une dépêche du comte de Montmorin, alors ministre des Affaires étrangères, qu’elle sut les inclinations du cabinet de Versailles à soutenir contre elle la cause de Gustave III. Le comte de Ségur, qui condamnait ces inclinations, et ne s’en était ouvert qu’à son collègue autrichien, crut à une indiscrétion du comte Cobenzl.

Mais, en général, elle a fait assez peu de cas des anciens errements et des vieilles méthodes. Elle a surtout improvisé. Dans le domaine de l’administration, une de ses premières mesures est   l’établissement   d’un  nombre  considérable  de  commissions spéciales, appelées à la suppléer dans la conduite de chaque affaire particulière. C’est une création, et l’effet en est caractérisé ainsi par un témoin peu suspect de partialité, le comte de Solms, l’envoyé de Frédéric, qui, en général, n’augure rien de bon du nouveau régime :

« Les gouverneurs des provinces et des villes, le clergé, les juges, les officiers, qui profitaient tous du relâchement des règnes précédents, s’étaient pour ainsi dire rendus indépendants chacun dans le diocèse ou dans le district soumis à son inspection. Ils y agissaient en tyrans envers le peuple… Les nouveaux arrangements, qui les obligent à une vie laborieuse, désintéressée, les mécontentent… »

Une autre innovation de Catherine est le droit de pétition largement accordé à tous ses sujets, comme un moyen de connaître leurs besoins. Il est à remarquer toutefois qu’en même temps la tsarine prend des dispositions pour qu’aucune demande ne puisse lui arriver directement. Il n’est plus permis de guetter le passage de l’impératrice pour remettre un placet entre ses mains. Cette coutume, passée pour ainsi dire en force de loi, est proscrite sous les peines les plus sévères : le knout et la Sibérie. Catherine prétend ainsi s’épargner des mécontents.

« Ce n’est jamais moi qui refuse », dit-elle un peu cyniquement. Le chargé d’affaires français, Durand, rapporte à cet égard une anecdote assez piquante. En janvier 1774, une lettre anonyme à l’adresse de l’impératrice se trouve, on ne sait comment, sur sa table. On suppose dans le public qu’elle contient de graves accusations contre le procureur général, prince Viazemski. Catherine fait aussitôt publier un avis par lequel elle engage l’« honnête homme », auteur de la lettre, à se faire connaître, pour qu’elle puisse, en lui donnant satisfaction, récompenser le service qu’il lui a rendu. L’« honnête homme » ne se presse cependant pas de trahir son incognito, et il a raison, car, à quelque temps de là, on apprend que sa lettre a été brûlée publiquement par le bourreau.

On surprend là un retour aux traditions rencontrées par la souveraine dans la pratique de ce gouvernement auquel elle s’appliquait à donner nouvelle figure, qu’elle cherchait, après Pierre Ier, à rapprocher du type européen, tout en le pénétrant de son inspiration personnelle. L’instruction officielle rédigée en 1764, sous sa dictée, pour le procureur général dont il est question plus haut, porte la même empreinte, fleurant pour ainsi dire un relent du vieux terroir moscovite. Les accusations infamantes, les invectives, les outrages qui s’y rencontrent à l’adresse du prédécesseur de Viazemski (Hliebof), sont d’un style qui fut familier aux anciens tsars, mais qui étonne sous la plume de Catherine. On y trouve cependant aussi des réflexions d’un autre genre et quelques-unes d’un style tout à fait original :

« J’aime beaucoup la vérité, y est-il dit par l’impératrice, et vous pouvez la dire sans rien craindre, et vous mettre en contradiction avec moi sans aucun danger, pourvu que cela serve au bien des affaires. J’apprends que tout le monde vous considère comme un honnête homme, et j’espère vous prouver que les gens de cette espèce peuvent vivre à ma cour très agréablement. »

C’est encore un legs du passé et un ressouvenir des mœurs implantées en Russie par la conquête tartare que la façon dont Catherine interprète les pouvoirs qu’elle donne à ses subordonnés. Ses gouverneurs généraux de province ont des faux airs de pachas turcs ; Kayserling, son ambassadeur à Varsovie, y tient une cour qui éclipse celle de Poniatowski, et Patiomkine semble bien près à un moment de se tailler dans les provinces du Sud un royaume indépendant. Mais elle ne laisse pas de corriger, jusqu’à un certain point, les vices du système par des procédés de contrôle et de surveillance tout à fait modernes. Elle dit : « Je donne beaucoup d’autorité à ceux que j’emploie ; si on s’en sert quelquefois pour faire du mal, tant pis : je cherche à le savoir. » Et elle est en avance positivement sur son époque, quand elle recommande à ses fonctionnaires de « tâter le pouls des mœurs du peuple ». Elle professe du reste un grand respect pour les coutumes locales. Pendant le voyage de Crimée, le prince de Ligne et le comte de Ségur s’étant divertis un jour à surprendre, sous le voile qui leur couvre habituellement la figure, des jeunes filles tartares, qu’ils trouvent d’ailleurs fort laides, Catherine prend ce jeu en fort mauvaise part. C’est un « mauvais exemple » qu’il ne faut pas donner.

En revanche, là où son autorité personnelle est en jeu, ses innovations dans un sens libéral, ses essais de régime constitutionnel, ne sont la plupart du temps que de pure forme. Elle écrit au prince de Ligne : « Mon Conseil, de l’avis duquel je suis toujours lorsqu’il est du mien. » Ce Conseil est encore une improvisation de l’impératrice, imitant les Conseils de cabinet pratiqués dans les autres gouvernements monarchiques, mais avec un rôle bien plus effacé. En 1762, Panine avait présenté le projet d’une Assemblée de conseillers, dont l’organisation aurait eu pour effet, de l’avis de Villebois, de supprimer à peu près le pouvoir personnel. Après avoir longtemps médité le projet, Catherine l’adopta, nomma les conseillers, insista pour qu’on vît à les désigner par un autre nom, un nom russe, puis se ravisa, fit déposer le dossier de l’affaire aux archives, et il n’en fut plus question. Peu à peu, elle s’arrangea, au contraire, de façon à supprimer à peu près l’autorité des corps d’État déjà existants, comme le Sénat et le saint-synode, en même temps qu’elle offrait cinquante roubles à chaque soldat aux gardes voulant quitter le service et exprimant le désir de se retirer du côté de Moscou. Ceux qui annonçaient l’intention d’aller jusqu’à Kazan recevaient quatre-vingt-dix roubles. C’était encore une façon d’anéantir un des pouvoirs rivaux du sien. Pourtant, la première année de son règne, elle assista onze fois aux séances du Sénat, mais elle eut à recommander aux membres de l’assemblée de ne pas s’occuper, en son absence, « de choses étrangères aux affaires ».

Il est juste de dire que, dans l’exercice de son autorité personnelle, ainsi isolée et affermie, elle apporte la conscience la plus scrupuleuse. Le prince Serge Galitzine raconte dans ses Souvenirs l’histoire d’un décret du Sénat, au bas duquel la souveraine avait apposé sa signature. La pièce alla au procureur général, du procureur général au procureur tout court, de celui-ci au secrétaire général, du secrétaire général au secrétaire particulier, pour aboutir à un simple expéditionnaire. Celui-ci se trouva ivre. Ayant porté les yeux, dans cet état, sur la signature impériale, précédée de la formule sacramentelle : « Qu’il en soit ainsi » (byt pa siemou), il se prit à dire : « Tu mens, qu’il n’en soit pas ainsi », et, à grands coups de plume, il barbouilla le papier tout entier avec ces mots répétés cent fois. On imagine la terreur des bureaux à la découverte de cette profanation. Le procureur général se jeta aux pieds de l’impératrice. « Eh bien, quoi !, dit-elle tranquillement, vous ferez faire une autre expédition. Mais c’est peut-être un avertissement du ciel. Il faut revoir ce décret. » Le décret, revu, fut effectivement amendé.

Nous avons montré plus haut comment elle se défiait de ses premiers mouvements. Connaissant ses défauts, elle en arrivait, par un effort continuel de son énergique volonté, à la pratique des vertus contraires. C’est ainsi qu’avec l’effervescence habituelle de son esprit et l’essor continu de son imagination, elle pouvait dire en 1782 : « Je n’ai jamais vu de l’enthousiasme sans y avoir versé de l’eau. » Elle trouvait d’ailleurs, cette fois, une application assez malencontreuse du principe : il s’agissait d’une souscription ouverte à Paris pour le remplacement d’une partie de la flotte de M. de Grasse, détruite par un coup de mer. Le grand-duc Paul, se trouvant alors l’hôte de la France, avait tenu à y prendre part. « Malgré l’enthousiasme, écrivait Catherine à ce propos, il n’y a pas une âme qui ne regrette beaucoup et qui ne gémisse même sur la somme qu’il a souscrit. »

En 1785, elle expliquait ainsi au comte de Ségur, qui l’interrogeait à ce sujet, le secret qui lui avait permis de régner aussi paisiblement  après  une  prise  de  possession  de  son  pouvoir  aussi orageuse :

— Ce moyen est bien simple : je me suis fait des principes, un plan de gouvernement et de conduite, dont je ne m’écarte jamais ; ma volonté, une fois émise, ne varie pas. Ici, tout est constant ; chaque jour ressemble à ceux qui l’ont précédé. Comme on sait sur quoi compter, personne ne s’inquiète. Dès que j’ai donné une place à quelqu’un, il est sûr, à moins de commettre un crime, de la conserver.

— Mais, demandait encore le comte de Ségur, que feriez-vous si vous veniez à vous apercevoir que vous vous êtes trompée dans le choix d’un ministre ?

— Je le garderais… Seulement, je travaillerais avec un de ses agents secondaires ; mais pour lui, il garderait son titre et sa place.

Là-dessus, elle racontait comment, ayant reçu la nouvelle de la victoire de Tchesmé, elle jugea convenable que le ministre de la Guerre, à qui elle ne laissait depuis quelque temps que les « bagatelles de bureau » à expédier, pour tout emploi, apprît autrement que par la rumeur publique le grand et joyeux événement. À cet effet, elle le fit mander à quatre heures du matin. Croyant qu’il s’agissait pour lui de recevoir une semonce à raison d’un désordre récent qui s’était produit dans son administration, le ministre ne fut pas plus tôt introduit qu’il se mit à balbutier des excuses :

Je vous jure, Madame, que je ne suis pour rien dans cette affaire…

Parbleu, monsieur, je le sais très bien !

Vers la même époque, commentant les événements qui se précipitaient en France, Catherine y trouvait une occasion de mettre en valeur ses propres maximes de conduite et ses moyens d’action. À propos de l’affaire du Collier, elle disait :

« Dieu merci que je n’ai jamais été dans le cas d’avoir affaire à un cardinal mystifié… Ma [sic], s’il est dupe seulement ? Est-ce chez vous un crime que d’être dupe ? Pardonnez-le-moi si je soupçonne le baron de Breteuil d’avoir conseillé cet arrêt ; je connais mon homme ; mais sur ce point on fait bien de conseiller aux rois de ne jamais se hâter : Das kommt immer früh genug und mann könnte die Zeit nehmen wenn alle Leute geschrieen hätten dass es so seyn musste und sollte. J’ai souvent fait en pareil cas le nigaud ; je n’y comprends rien, et alors, le meilleur avis des autres et qui mettrait le plus la justice et la raison de mon côté me déterminait, et, portant cette égide devant moi, je marchais à travers les ronces et les épines du métier. »

En août 1789, elle déclarait à Chrapowiçki qu’elle voyait depuis son avènement au trône qu’il y aurait une fermentation en France. Elle ne la croyait cependant pas aussi dangereuse. « Mais on n’a pas su se servir de la disposition des esprits. J’aurais attiré La Fayette à moi, comme un ambitieux, et j’en aurais fait mon défenseur. Qu’ai-je fait en arrivant au trône ? »

Un des triomphes obtenus par son savoir-faire, et un de ceux dont elle aimait le plus à se vanter, fut la conquête — la conquête morale — qu’elle arriva à faire de la ville de Moscou. Ce fut une besogne longue et ardue. La vieille cité moscovite se montrait récalcitrante à l’esprit du nouveau règne. Les peines que se donnait Catherine pour lui faire perdre sa ressemblance avec la capitale de la Perse irritaient la population. Pourtant, en 1785, l’impératrice put écrire :

« Cette bégueule-là [Moscou] a tant beuglé qu’à la fin elle a été réduite à me recevoir en dernier lieu comme elle ne reçut jamais personne, au dire même de ses plus anciennes commères mâles et femelles. »

 

V

Cet art souverain de Catherine n’était pas sans défaillances. On en découvre qui ont tenu à son sexe même, dont elle fut impuissante à répudier les servitudes et les faiblesses. « Ah ! se prenait-elle à dire un jour, si le ciel, au lieu de jupes, m’avait donné une bonne culotte de peau… je me ferais fort de répondre de tout. C’est avec les yeux, c’est avec le bras qu’on gouverne, et une femme n’a que des oreilles. » Les jupes ne lui causaient pas ce seul embarras. Nous avons fait allusion déjà à un défaut qui pesa lourdement sur la conduite des affaires pendant son règne : cette grande conductrice d’hommes ne se connaissait pas en hommes. Elle savait s’en servir admirablement, elle ne savait pas les choisir. Son jugement, si juste habituellement et si pénétrant, sa lucidité si grande l’abandonnaient sur ce point. Elle n’arrivait pas à discerner chez les autres ni les qualités ni les travers qu’elle découvrait et analysait chez elle-même avec une netteté de vue extraordinaire. Il y avait, à cet égard, une lacune dans son intelligence, et celle-ci était due, probablement, en partie au moins, à l’influence de son tempérament. Il semble que la vision de l’homme, en général, ait été troublée dans son regard si clair par ce courant de passion qui l’emporta toute sa vie. Le général, l’homme d’État, dont elle avait besoin, elle ne les voyait qu’à travers le mâle, qui lui plaisait ou lui déplaisait. Ce qu’elle cherchait tout d’abord, dans la figure d’un chef d’emploi quelconque, était le côté romanesque, l’apparence extérieure plus ou moins séduisante. Qu’elle ait pris Patiomkine pour un homme habile, l’erreur est excusable : ce n’était peut-être qu’un fou, mais il avait la folie géniale. Il appartenait à cette catégorie d’hommes dont on a dit qu’ils sont des forces de la nature. Et cette force, lâchée à travers l’espace immense dans ce « pays en friche », pour lequel Catherine elle-même se sentait née, avait sa valeur. Mais après Patiomkine vint Zoubof. Celui-là n’était qu’un fantoche : Catherine le prit pour un homme de génie.

Le contraire lui arriva aussi. Roumiantsof lui ayant présenté un de ses lieutenants, le général Weissmann, qu’il jugeait digne de le remplacer en cas de besoin, Catherine s’entretint à trois reprises avec cet officier, et l’ayant tourné et retourné, « elle finit par conclure que c’était un pur imbécile ». Le malheureux se fit tuer peu après à la bataille de Kutchuk-Kaïnardji. C’était, au jugement de tous les hommes compétents, un soldat hors ligne et brave entre les plus braves. Un historien l’a appelé l’« Achille de l’armée russe ».

Ces méprises furent fréquentes. Mais Catherine fit plus et pis. Avec le caractère volontaire qui lui était propre et l’infatuation que ses succès lui donnèrent, elle en vint peu à peu à traduire ce défaut capital en parti pris, à l’ériger en système : un homme en valut un autre à ses yeux, pour peu qu’il fût docile et prompt à obéir. Elle eut à cet égard des maximes propres à déconcerter ses admirateurs :

« Dites-moi, écrivait-elle à Grimm, si jamais souverain a plus choisi ses ministres et autres employés d’après la voix publique que Louis XVI ? Et nous avons vu ce qui est arrivé. Selon moi, aucun pays n’a disette d’hommes. Ne s’agit pas de chercher, s’agit d’employer ce qu’on a dans sa patte. On a dit continuellement de nous que nous avons disette d’hommes ; malgré cela, toute chose s’est faite. Pierre Ier en avait qui ne savaient ni lire ni écrire ; eh bien, les choses n’allaient-elles pas ? Ergo n’y a pas disette d’hommes ; y a multitude, mais faut faire aller : tout ira s’il y aura [sic] cet autre faisant aller. Comment fait ton cocher, souffre-douleur, quand tu es emboîté dans ton carrosse ? Un bon cœur passe partout ; parce que celui-ci ou celui-là est borné, le maître ne l’est pas encore. »

Et ailleurs :

« Assurément les hommes de mérite ne manquent dans aucun temps, car ce sont les hommes qui font les affaires et les affaires qui font les hommes ; je n’ai jamais cherché et j’ai toujours trouvé sous la main les hommes qui m’ont servie, et j’ai été bien servie la plupart du temps. »

Cela ne l’empêche pas d’être amenée un jour à faire cette réflexion, qu’elle met dans une lettre adressée au prince de Ligne :

« Ah ! mon prince, qui le sait mieux que moi qu’il y a des commis qui ignorent qu’une ville maritime a un port ! »

Et cette autre :

« Ce n’est pas les principes qui nous manquent ; c’est dans l’exécution, c’est dans l’application qu’il y a souvent du gauche et du louche. »

Cela n’empêche pas non plus qu’en 1774 elle est sur le point d’aller elle-même à Moscou pour essayer de tenir tête à Pougatchef, auquel, après la mort de Bibikof, elle ne sait qui opposer. Elle tient conseil : Grégoire Orlof déclare qu’il a mal dormi et qu’il manque d’idées ; Razoumofski et Galitzine se taisent ; Patiomkine est pour ce que décidera l’impératrice ; Panine seul a le courage d’émettre un avis, et cet avis est que l’impératrice doit faire appel à son frère, le général Panine, des services duquel elle s’est privée depuis longtemps, pensant qu’un autre ferait aussi bien à sa place. Le péril étant urgent, elle se soumet, sacrifie son amour-propre, et Panine sauve sa couronne et l’Empire. En 1788, après une première rencontre avec les Suédois, elle fait traduire devant un conseil de guerre quatre commandants de frégate ; le lendemain, elle écrit à Patiomkine : « Ils méritent la potence, mais il n’y a pas à faire un autre choix, à moins qu’il n’en tombe du ciel. »

C’est qu’avec la multiplicité de ses entreprises et aussi avec ses idées sur ce point, qui ne sont que l’expression de ses caprices, elle fait une consommation d’hommes terrible. Sa maxime que « les affaires font les hommes » la porte à multiplier à l’excès le nombre des fonctionnaires. Au dire d’un témoin, abstraction faite des deux capitales et de quelques autres villes plus peuplées, il y a en province un fonctionnaire sur dix habitants. Et son idée qu’un homme en vaut un autre fait qu’à tout moment pour un rien, pour un mot qui la blesse, pour un air de visage qu’elle trouve déplaisant, ou même sans motif, pour le plaisir du changement et l’agrément d’avoir affaire à une figure nouvelle, ainsi qu’elle l’avoue ingénument dans une lettre à Grimm, elle met à l’écart, en disgrâce, ou simplement au rebut, tel ou tel autre de ses meilleurs serviteurs. En 1788, Roumiantsof, le plus grand homme de guerre que la Russie ait produit avant Souvorof, est encore en vie et en état de prendre un commandement, et Alexis Orlof, le héros de Tchesmé, brûle du désir de renouveler ses anciens exploits. Il a pour lui maintenant un certain apprentissage du métier, dans lequel il débutait en 1770, et un nom que l’enthousiasme même de Catherine a entouré d’une telle auréole que sa réputation vaut à elle seule une flotte et une armée. Mais l’un et l’autre, Roumiantsof et Orlof, ont été depuis longtemps sacrifiés à Patiomkine, et Catherine en est réduite à chercher des généraux et des chefs d’escadre en Angleterre, en Hollande, en Allemagne. Elle finit par trouver Nassau-Siegen, qui, après l’avoir enchantée par ses airs de matamore et ses costumes de théâtre, lui coûte bientôt après une flotte et la honte d’un désastre sans précédent dans l’histoire de la jeune marine russe.

L’optimisme extravagant, qui fait partie du caractère de Catherine, et que des collaborateurs tels que Nassau et Patiomkine entretiennent soigneusement, est encore à porter à son passif dans le chapitre présent. L’histoire des décors peints sur toile, qui, pendant le voyage de Crimée, auraient été chargés, sur le passage de l’impératrice, de représenter les villages absents a été démentie. Il s’en faut de bien peu qu’elle ne soit vraie, d’après le témoignage de ceux-là mêmes qui en ont contesté la réalité. Le prince de Ligne est du nombre de ces derniers ; il observe pourtant que, n’allant jamais à pied, Catherine ne pouvait voir que ce qu’on voulait lui montrer et s’imaginait fréquemment qu’une ville était bâtie et habitée, « alors que cette ville n’avait pas de rues, les rues pas de maisons et les maisons pas de toits, portes ou fenêtres ». Le comte de Langeron, qui fut plus tard gouverneur de ces mêmes provinces, et dont les Mémoires ne décèlent aucun parti pris d’hostilité rétrospective, renchérit encore sur cette appréciation. Une proclamation du gouverneur de Harkof, Vassili Tchertkof, publiée à la même époque pour annoncer aux habitants la venue de la souveraine et leur indiquer leurs devoirs en cette circonstance solennelle, est également caractéristique dans le même sens. Il est recommandé sévèrement aux administrés de Tchertkof de revêtir leurs meilleurs habits en se portant sur le passage de Sa Majesté. Les filles devront être peignées avec soin et avoir des fleurs dans leurs cheveux. Des fleurs seront aussi répandues par leurs mains sur la route que suivra l’impératrice, et toute la population « exprimera son ravissement par des gestes et des attitudes appropriées ». Les maisons bordant la route auront à être repeintes, les toits en seront réparés, les portes et les fenêtres ornées de festons et autant que possible de tapis agréables à l’œil. Il est défendu de s’enivrer et de présenter à Sa Majesté la moindre requête, cela sous peine du knout et des travaux forcés. Les magistrats locaux veilleront en outre à ce que le passage de la souveraine ne donne lieu à aucune augmentation du prix des subsistances. Le prince Chtcherbatof raconte, de son côté, qu’à Moscou on avait mis dehors tous les mendiants, afin que la souveraine ne les vît pas. « L’impératrice a regardé, mais elle n’a pas vu » (vidiela i ne vidala), ajoute-t-il en se servant d’un jeu de mots intraduisible. Elle a vu sans se rendre compte. C’est comme cela qu’elle est arrivée à se convaincre « qu’il n’y avait pas de gens maigres en Russie ». Elle en donne un jour l’assurance à Grimm !

Mais toute la conquête et tout l’aménagement de la presqu’île Taurique ne furent, dans les mains de Patiomkine, qu’une féerie colossale mise en scène par cet improvisateur prodigieux et disparaissant avec lui. On ne sait, en le voyant à l’œuvre, ce qu’il faut admirer le plus : de son activité extraordinaire et de la fertilité de son imagination, ou de l’invraisemblable naïveté avec laquelle et Catherine et lui-même prennent au sérieux cette création, qui tient de la folie, du rêve et de la mystification enfantine. Il s’agit de transformer un désert en pays cultivé, policé, peuplé, habité par l’industrie et par les arts, et il s’agit de faire cela, en quelques années, comme par enchantement. Patiomkine se met à l’œuvre. Il fait pousser des forêts dans les steppes, fait venir les semences de tous les légumes connus, plante des vignes, cultive des mûriers pour l’élevage des vers à soie, bâtit des usines, des théâtres, des palais, des casernes et des cathédrales. Il couvre la presqu’île de villes magnifiques. L’histoire de ces villes est stupéfiante. Les exemples que l’Amérique offre aujourd’hui à notre étonnement, dans le même genre d’improvisations instantanées, sont dépassés. En 1784, on cherche un emplacement pour la capitale de la province, qui doit recevoir le nom de « Iekatierinoslaf » — gloire de Catherine. Deux mois après que l’emplacement est désigné, on s’occupe déjà d’y établir une université, ouverte non seulement aux indigènes, mais encore aux étrangers qu’on compte attirer de tous les coins de l’Europe. Bientôt une armée d’ouvriers apparaît sur la rive droite du Dniepr, à l’endroit choisi, non loin d’un humble village tartare qui s’appelle Kaïdak ; le lieutenant Sinielnikof, qui les commande, reçoit 200 000 roubles pour les premiers frais, et l’ouvrage commence. La ville doit border le fleuve sur une étendue de vingt-cinq verstes (environ trente kilomètres), et couvrir trois cents verstes carrées de terrain avec des rues larges de deux cents pieds. Elle doit être pourvue d’un parc, avec jardin botanique, bassin d’eau affecté à la pisciculture et divers autres agréments. Au centre s’élèvera le palais du prince de la Tauride, Patiomkine le Magnifique. Autour se grouperont les bâtiments affectés aux divers services de l’administration ; puis viendront les habitations des ouvriers employés à la construction de la ville, les ateliers, les usines à créer, enfin les maisons de la population à venir. Douze grandes fabriques, dont une de tissus de soie, sont projetées, et les fonds pour les établir réunis en partie. Un palais de justice dans le style des vieilles basiliques, un grand bazar dans le style des Propylées, une Bourse, un théâtre, un conservatoire de musique, enfin une cathédrale sur le modèle de l’église de Saint-Pierre, mais plus grande, s’élèveront ensemble sur divers points de la cité, convenablement choisis. Les matériaux sont prêts, au dire de Patiomkine. D’ailleurs, on fait venir déjà des professeurs pour l’université et pour le conservatoire. Le célèbre Sarti doit diriger ce dernier établissement. Pour la chaire d’histoire, à l’université, on appelle un Français du nom de Guyenne, qui est militaire de profession. Mais on n’y regarde pas de si près. On songe aussi à un observatoire. On imagine une espèce de Quartier latin pour les savants et les étudiants.

Tels sont les projets, voyons les résultats. Le palais de Patiomkine est bâti, en effet, avec des serres, dont une pour les ananas, l’autre pour les lauriers et les orangers, d’autres encore pour les grenadiers, dattiers, etc. La fabrique de tissus de soie est bâtie également. Elle coûte 240 000 roubles et fonctionne deux ans, après quoi diverses raisons, dont la principale est le défaut de matière première, font renoncer à poursuivre son exploitation. En effet, l’élevage des vers à soie, pour lequel un directeur a été engagé à l’étranger avec une dotation considérable, produit un maximum de vingt livres de soie par an ! Le restant de la grande ville demeure à l’état de conception chimérique. Iekatierinoslaf doit se contenter de devenir avec le temps une petite ville de province. Kherson, dont Joseph II posa la première pierre en 1787, disant qu’après lui Catherine avait posé la dernière, est destiné à une fortune relativement plus brillante. Sur d’autres points de l’Empire, du reste, la création rapide de centres administratifs ou industriels courait de semblables risques. En 1787, le poète Derjavine, accompagnant le gouverneur de Petrosavodsk dans un voyage entrepris pour l’inauguration d’une ville érigée en chef-lieu de district, ne put jamais parvenir, raconte-t-il, au but de sa course : la ville introuvable n’existait que sur le papier !

Cependant la Crimée fut conquise et arriva à être peuplée.

« Telle est en Russie, disait le comte de Ségur, la double magie du pouvoir absolu et de l’obéissance passive, que personne ne murmure quoiqu’on manque de tout et que tout ira, quoique rien n’ait été prévu ni préparé à temps. »

Tout est allé, en effet, d’un bout à l’autre du règne de Catherine, et l’obéissance passive y a sans doute eu une grande part. On connaît l’aventure du banquier anglais de Saint-Pétersbourg, Sutherland. Un jour, le maître de police de Catherine, Ryleïef, se présente chez lui et, avec toutes sortes de ménagements, lui fait part d’un ordre de la souveraine concernant sa personne, ordre qu’il ne peut s’empêcher de déplorer, malgré tout son respect pour les volontés de Sa Majesté, mais qu’il n’est pas en son pouvoir de ne pas exécuter. Pour tout dire, il a reçu mission de faire empailler le malheureux financier. On juge de l’effarement de ce dernier. Heureusement, la méprise est découverte à temps. L’impératrice avait parlé de faire empailler un chien favori qu’elle venait de perdre et dont le nom anglais avait induit Ryleïef en erreur. Le médecin anglais Dimsdale raconte de son côté, dans les notes qu’il a laissées sur son séjour en Russie, qu’ayant voulu prendre pour inoculer l’impératrice la lymphe d’un enfant appartenant à de pauvres moujiks, la mère s’y opposa : d’après une croyance alors répandue, c’était la mort du petit être. Mais le père intervint : « Si l’impératrice nous ordonnait de couper les deux jambes de l’enfant, ne le ferions-nous pas ? » Dimsdale ajoute cependant un autre trait : l’enfant malade était tenu dans une pièce surchauffée, au milieu d’un air empesté, le fait d’ouvrir une fenêtre devant encore, au dire des parents, entraîner sa mort. Mais Dimsdale montra un rouble : on ouvrit tout ce qu’il voulut.

L’anecdote révèle un agent de plus, universel et tout-puissant, mis par les mœurs du pays à la disposition de Catherine. Elle n’en négligea pas l’emploi. Elle s’en servit résolument et à outrance, selon sa méthode habituelle. Elle donna beaucoup et laissa prendre encore plus. Le gaspillage d’argent fut énorme dans toutes les branches de l’administration. Un jour, Catherine, en proie à un mal de tête violent, eut un sourire : « Elle n’était pas étonnée de souffrir ainsi, ayant vu dans ses comptes qu’elle employait un poud [seize kilogrammes] de poudre par jour pour ses cheveux ! » On peut juger du reste par ce détail. Mais les comptes que l’Anglais Harris envoyait à sa cour avec le détail des dizaines de mille livres sterling employées par son collègue français pour corrompre les fonctionnaires de l’impératrice n’étaient pas moins fantaisistes. Le baron de Breteuil fut le seul ministre français à cette époque qui ait reçu pouvoir d’employer de cette façon une somme considérable — jusqu’à un million de francs. Et il n’en usa pas. Ses successeurs eurent fort à faire pour obtenir quelques dizaines de mille livres destinées à l’achat de certaines influences ou de quelques documents secrets. Et ces tentatives, considérées à Versailles même comme inutiles ou dangereuses, n’eurent en général sous le règne de Catherine aucun succès. Un fonctionnaire de l’impératrice, qui eut ou parut avoir envie d’un beau carrosse fabriqué à Paris, se ravisa avant d’avoir reçu le cadeau et en fit part à la souveraine, qui lui dicta elle-même une lettre de refus ironiquement polie. Après le baron de Breteuil, dans la longue série d’agents représentant la politique française qui lui succédèrent à Pétersbourg, le comte de Ségur arriva, seul, à exercer une réelle influence, et l’argent, dont il aurait été, d’ailleurs, fort en peine de se servir, n’y fut pour rien.

Depuis 1762 jusqu’à la mort de Catherine, il n’y eut qu’un seul grand corrupteur dans son empire, — et c’est elle-même qui tint le rôle. Il est certain qu’elle en a usé principalement pour le bien de son empire conçu à sa façon, et qu’elle y trouva des ressources pour l’accomplissement de grandes choses. Il est non moins certain que la morale a eu à en souffrir, et que l’influence des idées et des habitudes ainsi implantées dans le génie national était destinée à exercer sur son développement ultérieur une longue et funeste action.

Nous essayerons maintenant de passer rapidement en revue les résultats obtenus au moyen de toutes ces ressources réunies dans la main de la prestigieuse souveraine.

 

 

CHAPITRE II. POLITIQUE INTÉRIEURE. Police politique — législation — administration

 

I. La défense du trône. — Conspirateurs et prétendants. — Un évêque en révolte. — La mort du tsar Ivan. — La censure politique. — Les œuvres de Jean-Jacques Rousseau. — La grande crise politique et sociale de 1771-1775. — Emelian Pougatchef. — Régime réactionnaire. — La haute police sous Catherine. — Étienne Ivanovitch Chechkofski. — II. Catherine législatrice. — L’Instruction pour la commission législative. — Montesquieu et Beccaria. — Influence des conservateurs russes et de Voltaire. — Un Montesquieu russe : Ivan Possochkof. — La réunion de l’Assemblée. — Les cahiers. — Les premières séances. — « L’Assemblée fait de l’anatomie au lieu de légiférer. » — Un « cabinet de lecture ». — Résultats négatifs. — Clôture des séances. — Jugement de l’opinion. — Le parlement de Paris et l’impératrice de Russie. — Nouvelles préoccupations de Catherine. — La législomanie reprend. — Réformes partielles. — Défaut d’ensemble. — Il faudrait commencer par le commencement. — La question du servage. — Le sort des paysans en Russie. — L’opinion de Diderot. — Celle de Ségur. — Le procès de Daria Saltykof. — Une femme qui fait cent trente-huit victimes. — Le code criminel du comte Roumiantsof. — Résumé. — Résultats quand même obtenus. — Une œuvre faisant époque. — III. Administration de la justice. — Réformes hardies. — Le principe électif. — Adoucissement des pénalités. — Le knout. — Catherine dans le rôle de justicier suprême. — IV. Administration civile. — Activité. — Défaut d’esprit de suite. — Obstacles que rencontre l’initiative de la tsarine. — Comment on fait des pestiférés à Moscou. — Le rapport de l’inspecteur de police Longpré. — Prophétie de Diderot. — V. La politique financière de Catherine. — D’où vient l’argent ? Les assignats et les emprunts. — Ni banqueroute ni révolution. — Le crédit de la Russie n’a pas de limites. — Une théorie économique à part. — Sa justification. — Résultats acquis. — Encore Possochkof. — VI. L’armée. — L’esprit militaire et le favoritisme. — Désorganisation. — Abandon de l’œuvre léguée par Pierre Ier. — Les régiments exploités par les colonels. — Le soldat russe. — La victoire à bon marché. — Résumé.

 

I

Les peuples heureux n’ont pas d’histoire : à partir de 1775, le peuple russe compta, au point de vue de la politique intérieure, parmi les peuples heureux. Après le grand effort qu’elle eut à faire pour réprimer la révolte de Pougatchef, Catherine se trouva lassée d’abord, ensuite désenchantée, et enfin absorbée par ses entreprises extérieures, par la conquête de la Crimée, la seconde guerre turque, le second et troisième partage de la Pologne et la campagne antirévolutionnaire. Jusqu’en 1775, elle affirma et eut besoin d’affirmer son activité exubérante dans toutes les directions. Elle eut d’abord à défendre son trône contre une série d’entreprises plus ou moins menaçantes. Une série de mesures de haute police, plus ou moins faites pour augmenter sa gloire, y correspondirent.

Dès le mois d’octobre 1762, un certain Pierre Hrouchtchof fut accusé, avec les frères Simon, Ivan et Pierre Gourief, d’avoir comploté le rétablissement sur le trône d’Ivan de Brunswick, enfermé, comme l’on sait, depuis 1741 dans une prison. Condamné avec ses complices à la déportation dans le gouvernement d’Orenbourg, Hrouchtchof prit part en 1772 au soulèvement des exilés de Sibérie, que dirigea le fameux Beniowski. Il parvint à s’échapper, après une série d’aventures romanesques, gagna l’occident de l’Europe par l’Amérique et servit dans l’armée française avec le grade de capitaine.

Cette conjuration, vraie ou fausse, car la réalité des intentions criminelles prêtées aux accusés ne paraît pas avoir été clairement établie, a été souvent confondue avec une autre aventure postérieure en date, dans laquelle la princesse Dachkof se trouva compromise. En mai 1763, pendant le séjour que Catherine fit à Moscou pour son couronnement, de nouvelles arrestations pour crime de haute trahison furent ordonnées par l’impératrice. Mais le malheureux Ivan, toujours végétant dans sa prison, n’était pas en cause cette fois. Il s’agissait de tout autre chose. Le bruit s’était répandu que Catherine songeait à épouser Grégoire Orlof. Quelques-uns de ceux qui avaient pris la part la plus active à l’élévation de la nouvelle tsarine, Fédor Hitrovo en tête, jugèrent les intérêts de l’Empire offensés par ce projet vrai ou supposé. Empêcher l’impératrice d’y donner suite ou, en cas de persistance de sa part, tuer le favori, tel aurait été le but du complot formé par eux. Hitrovo fut trahi par un de ses amis, qui dénonça, en même temps, comme ses complices : Panine, Tieplof, Passek, la plupart des héros de la journée du 12 juillet, et la princesse Dachkof. Arrêté, Hitrovo assuma toute la responsabilité des faits incriminés. Il croyait bien servir l’Empire et l’impératrice. La princesse Dachkof, interrogée, répondit qu’elle ne savait rien, mais que, saurait-elle quelque chose, elle se tairait également. Au surplus, si l’impératrice voulait qu’elle portât sa tête sur l’échafaud, après l’avoir aidée à mettre une couronne sur la sienne, elle était prête ! L’affaire n’eut pas des suites très graves. Hitrovo seul fut exilé dans sa terre du gouvernement d’Orel. On publia aussi au son du tambour, dans les rues de Moscou, un ukase, qui n’était que le renouvellement d’un acte antérieur du gouvernement d’Élisabeth (5 juin 1757), et par lequel il était interdit aux habitants de s’occuper des choses qui ne les regardaient pas. Les affaires d’État, en général, étaient comprises dans l’énumération des objets ainsi qualifiés. L’interdiction fut renouvelée en 1772.

Presque en même temps, un prêtre, l’archevêque de Rostof, Arsène Matsieievitch, soulevait l’étendard de la révolte d’une main beaucoup plus audacieuse. La politique de Catherine vis-à-vis du clergé orthodoxe ne laissait pas de prêter à des critiques assez fondées. En montant sur le trône, elle s’était prononcée avec vigueur contre les mesures par lesquelles Pierre III s’était attiré la désaffection, sinon l’opposition effective de l’Église. Elle avait fait ouvrir les chapelles privées, fermées par ordre du tsar, interdire la représentation de pièces païennes au théâtre, renforcer la censure des livres ; enfin, elle avait arrêté la sécularisation des biens ecclésiastiques. Brusquement, elle se ravisa et rappela toutes ces mesures, protectrices d’intérêts qu’elle ne jugea plus utile de ménager. Une partie des biens rendus à leurs anciens détenteurs fut l’objet de nouvelles reprises. Le clergé en masse courba la tête, comme il avait fait précédemment. Arsène seul se dressa en défenseur des droits communs méconnus ou outragés. Il alla jusqu’à introduire dans le rituel des formules nouvelles qui, sous couleur d’anathématiser les ennemis de l’Église, visaient directement l’impératrice. Arrêté et mis en présence de la souveraine, il s’emporta, paraît-il, en discours d’une violence telle qu’il obligea Sa Majesté à se boucher les oreilles. Il fut condamné à la dégradation et à l’internement dans un cloître, où il dut, par ordre exprès, remplir les plus humbles offices, porter de l’eau et couper du bois. Quatre années plus tard, après une nouvelle tentative de révolte, il échangea le cloître contre une prison mieux gardée. On choisit la forteresse de Reval, pour qu’il ne pût parler en russe aux gardiens du lieu, ceux-ci n’entendant que le letton. Il changea de nom et ne s’appela plus que le paysan André Vral, c’est-à-dire menteur, ou Brodiaguine, c’est-à-dire brigand. Il mourut en 1772. Une année auparavant, un marchand du nom de Smoline avait renouvelé la protestation du malheureux évêque contre les atteintes portées aux droits du clergé. Dans une lettre adressée à l’impératrice et remplie des plus virulentes invectives, il accusait ouvertement la souveraine de n’avoir mis la main sur les biens ecclésiastiques que pour les distribuer à Orlof et à d’autres favoris. Il terminait par cette apostrophe : « Tu as un cœur de pierre comme Pharaon… De quel châtiment n’es-tu pas digne, toi qui tous les jours fais châtier des voleurs et des brigands ! » Catherine prouva que l’énergumène la calomniait, en se montrant clémente. Smoline n’eut que cinq années de forteresse, après quoi, sur sa propre demande, paraît-il, il devint moine, et ne fit plus parler de lui.

Pourtant, en 1764 déjà, la mort d’Ivan de Brunswick avait ajouté une nouvelle tache de sang à celle que le drame de Ropcha laissait dans l’horizon éblouissant du nouveau règne. Ivan, on s’en souvient, était ce petit empereur de deux ans, détrôné en 1741 par Élisabeth. Interné d’abord avec le reste de sa famille à Holmogory, sur la mer Blanche, puis, seul, dans la forteresse de Schlüsselbourg, il avait grandi dans l’ombre de son cachot. On le disait malade d’esprit et bègue ; mais il avait régné, un coup de main pareil à celui qui l’avait fait descendre du trône pouvait l’y faire remonter : il restait une menace. Il donnait des inquiétudes à Voltaire lui-même, qui prévoyait que les philosophes ne trouveraient pas en lui un ami. En septembre 1764, il disparut. L’événement a été l’objet de récits et de commentaires contradictoires, où l’histoire court grand risque de s’égarer. Pour servir son impériale bienfaitrice, le patriarche de Ferney s’occupa d’« arranger » l’événement. D’autres y travaillèrent aussi, et Catherine la première. Voici les faits connus. Un officier du nom de Mirovitch, étant de garde à la forteresse de Schlüsselbourg, décida une partie des hommes placés sous ses ordres à lui prêter main-forte pour délivrer le « tsar ». Mais Ivan avait auprès de lui deux surveillants, auxquels on venait précisément de donner une consigne rigoureuse : ils devaient tuer le prisonnier plutôt que de le laisser sortir. Ils le tuèrent. Catherine fut soupçonnée de complicité dans ce meurtre : on crut à un guet-apens combiné par elle avec Mirovitch. Celui-ci, il est vrai, se laissa juger, condamner et exécuter sans mot dire ; mais ne lui avait-on pas fait accroire qu’il serait gracié au dernier moment ? Des précédents existaient : sous Élisabeth, plusieurs hauts dignitaires, Osterman, entre autres, avaient ainsi bénéficié de la clémence impériale au moment où leur tête reposait déjà sur le billot.

Il y eut quelques détails étranges dans le procès : sur un ordre exprès de l’impératrice, on ne fit aucune recherche pour découvrir d’autres complices, probables cependant, du crime. On n’inquiéta pas les parents de Mirovitch. Il serait malséant de vouloir établir une accusation sur d’aussi vagues indices. Catherine montra une fois de plus, dans cette circonstance, la force d’âme dont elle disposait. Elle faisait une tournée en Livonie quand la nouvelle de l’événement lui parvint. Elle ne pressa pas son retour et ne changea rien à son itinéraire.

Mais la grande crise politique à l’intérieur de l’Empire fut celle de 1771-1775. De tout temps, jusqu’au seuil du siècle présent au moins, la Russie a été la terre classique des prétendants. Dès la première moitié du XVIIe siècle, après l’extinction de la dynastie de Rourik, ils se succèdent à de brefs intervalles. Sous Catherine, c’est une série presque sans interruption. En 1765, deux soldats déserteurs, Gavrilo Kremnief et Ievdokimof, prennent successivement le nom de Pierre III. En 1769, nouvelle apparition de l’ombre sanglante du tsar assassiné, et c’est encore un déserteur, Mamykine, qui revêt le masque ambitieux et tragique. Emelian Pougatchef n’est ainsi qu’un continuateur. Mais cette fois Catherine n’a plus affaire à un obscur complot ou à une tentative puérile, dont quelques coups de knout ou de hache auront facilement raison. Une véritable tempête se déchaîne derrière le farouche samozvaniets, menaçant d’ébranler le trône et les assises même de l’Empire, dans l’écroulement général de l’ordre politique et social tout entier. Aussi bien ne s’agit-il plus là d’un simple duel entre usurpateurs plus ou moins bien armés pour la défense ou la conquête d’une couronne, qui depuis longtemps appartient à qui sait la prendre. La lutte qui s’engage a un autre nom et une autre portée. C’est un combat entre l’état moderne, que Catherine cherche à dégager de l’œuvre inachevée léguée par Pierre Ier à ses héritiers, et l’état primitif dans lequel la masse du peuple s’obstine à vivre encore, entre l’organisation et le désordre inorganique, qui est le mode naturel d’existence des peuples sauvages, entre la centralisation et la force centrifuge, qui est propre à cet état de nature. C’est encore le cri de la misère, dans laquelle demeurent plongés les bas-fonds populaires, s’élevant contre la splendeur improvisée d’une classe — combien restreinte ! — de privilégiés. C’est une protestation obscure de la conscience nationale contre les panégyriques des philosophes et des poètes, des Voltaire et des Derjavine, célébrant à l’envi la splendeur du nouveau règne. Car, si Catherine a beaucoup fait déjà pour que, sur les hauteurs où elle plane avec son cortège de dignitaires et de favoris, avec toute la pompe et toute la majesté de son rang souverain, son nom, son pouvoir, sa grandeur propre soient entourés d’un éclat incomparable, elle n’a rien ou presque rien fait encore pour ceux d’en bas, pour les humbles, pour les petits, qui peinent, qui souffrent comme par le passé, qui ne prennent aucune part, n’y comprenant rien, à ces triomphes et à ces conquêtes d’en haut, et s’irritent seulement de cet éblouissement qui y paraît, et qui fait mieux ressortir à leurs yeux la profondeur de leur propre misère. Parmi ceux-ci, le court règne de Pierre III avait éveillé des espérances et laissé des regrets. La sécularisation des biens du clergé, commencée par l’empereur, avait paru un acheminement à l’affranchissement des serfs et y conduisait effectivement. Les serfs attachés aux domaines sécularisés devenaient libres. Nous avons vu que Catherine interrompit cette œuvre. Pierre avait inauguré aussi un régime de tolérance absolue à l’égard des dissidents. Il ne se souciait pas de faire le gendarme au bénéfice de l’Église orthodoxe. La légende, comme d’habitude, grossissait ses mérites. Les skoptsy ou mutilateurs, en particulier, vénéraient en lui un saint et un martyr de leur cause. Son affiliation à la secte aurait été la raison déterminante de sa mort. Les accidents de sa vie conjugale prêtaient une vraisemblance à ces fables. Catherine, nous l’avons vu, ne suivit pas non plus dans cette voie les errements de son époux, et ce qui avait fait sa victoire se retournait maintenant contre elle. Le raskol joua un rôle considérable dans le mouvement insurrectionnel, et avec lui tous les éléments de mécontentement et de désordre, jusqu’à l’inquiétude turbulente des races asiatiques, aux prises, dans les environs de Kazan et de Moscou même, avec l’hégémonie russificatrice de l’État : tout cela entra en lice contre l’État et contre le régime créé ou maintenu par lui. Emelian Pougatchef ne servit que d’instrument et de prête-nom à cette levée en masse des rancunes et des appétits d’un immense prolétariat. Avant son apparition, des exemples isolés de révolte dans les rangs des serfs attachés à la glèbe s’étaient produits fréquemment. En 1768, il y eut, dans le gouvernement seul de Moscou, neuf cas de propriétaires tués par leurs paysans. L’année suivante, il y en eut huit encore, et parmi les victimes se trouva un des héros de la guerre de Sept Ans, le général Leontief, fait prisonnier sur le champ de bataille de Zorndorf et marié à une sœur du victorieux Roumiantsof.

Emelian Pougatchef était le fils d’un Cosaque du Don. Il avait, lui aussi, pris part comme simple soldat à la guerre de Sept Ans, s’y était distingué, avait servi encore contre les Turcs, puis avait déserté. Repris, il se sauva et commença une carrière d’outlaw et de brigand, qui devait aboutir à la sanglante épopée par laquelle se termina sa vie. Le fait d’une ressemblance accidentelle qu’il aurait eue avec Pierre III et qui l’aurait aidé à jouer son rôle a été nié et ne paraît reposer sur aucun témoignage sérieux. Les portraits du samozvaniets qui nous ont été conservés n’en laissent voir aucune trace. Pierre III avait un visage de singe grimaçant ; Pougatchef montre le type commun du moujik russe. Il prit le nom du défunt empereur comme d’autres l’avaient pris avant lui. Mais il eut la chance funeste de paraître à l’heure marquée pour la convulsion sociale, dont nous avons indiqué les causes. Il ne provoqua pas le mouvement qui se préparait depuis longtemps ; ce fut ce mouvement plutôt qui s’empara de lui. Il n’essaya même pas de le diriger. Il se mit à sa tête et se rua en avant tête baissée, poussé par le flot tumultueux et grondant. Ce fut une course terrible, qui couvrit de ruines fumantes et sanglantes une moitié de l’immense empire. Au bout de quatre années, la force disciplinée de l’élément organisé l’emporta sur l’élément sauvage. Pougatchef, vaincu et fait prisonnier par un des lieutenants de Panine, fut amené à Moscou dans une cage de bois, condamné à mort et exécuté. Le bourreau lui coupa la tête avant de l’écarteler. Catherine affirma que ce fut par son ordre : elle tenait à paraître plus humaine que ne l’avait été Louis XV avec Damiens. Elle avait pourtant à venger d’autres injures et d’autres crimes. Les victimes faites par Pougatchef à la tête de ses bandes ne se laissent pas dénombrer, et Catherine eut une forte peur. Elle avait beau envoyer à Voltaire des saillies plus ou moins spirituelles sur le compte du « marquis de Pougatchef » !

Un trait bizarre de cette aventure, mais d’une bizarrerie que l’on a vue se renouveler fréquemment dans des circonstances analogues, fut que, tout en se soulevant contre l’État, tel qu’ils le voyaient organisé entre les mains de Catherine, Pougatchef et ses compagnons n’eurent rien de plus pressé que de copier cette organisation, de la singer du moins, voulons-nous dire, jusque dans les menus détails de ses formes extérieures. Après avoir épousé une fille du peuple, le faux empereur eut soin de lui donner une sorte de cour d’honneur. Des jeunes paysannes, dressées à coups de bâton, jouèrent les freilines avec un grotesque énorme, s’essayant aux révérences cérémonieuses et aux baisemains respectueux. Pour augmenter l’illusion de sa souveraineté supposée, Pougatchef imagina même de donner à ses principaux lieutenants les noms des principaux personnages de l’entourage de Catherine : le Cosaque Tchika prit le nom de Tchernichof avec le titre de feld-maréchal ; d’autres s’appelèrent : comte Vorontsof, comte Panine, comte Orlof, etc.[26]

Cette comédie coûta cher à tout le monde. Catherine y perdit le restant de son enthousiasme d’autrefois pour la réparation des iniquités sociales ; la Russie, à part d’immenses pertes matérielles, y fit probablement celle encore d’un règne qui s’était annoncé comme fécond en grandes réformes humanitaires. La politique intérieure de Catherine porta jusqu’à la fin, ainsi que nous l’avons indiqué déjà, la trace de ces années terribles, et comme la cicatrice sanglante des coups reçus et rendus pendant une lutte qui fut un combat à mort. Il y eut d’autres morts que ceux qui périrent par le fer ou par le feu. Quelques-unes des idées que Catherine avait apportées avec elle au gouvernement de l’Empire restèrent sur le champ de bataille — et c’était peut-être ce qu’elle y avait apporté de mieux.

Au point de vue des attributions de l’État en matière de haute police, le régime qu’elle pratiqua, à partir de 1775 surtout, fut, en un sens, un régime de réaction par rapport à celui que Pierre III avait inauguré. Pierre avait supprimé la sinistre chancellerie secrète, legs honteux d’un temps que la Russie pouvait espérer ne plus revoir. Catherine ne voulut pas rétablir l’institution avec ses formes odieusement surannées, mais peu à peu, tout en laissant le nom de côté, elle s’arrangea pour avoir la chose à peu près tout entière : elle eut Étienne Ivanovitch Chechkofski. Une légende s’est formée autour de la personne mystérieuse de ce fonctionnaire, dont Catherine ne se sépara jamais. La réalité, sans égaler l’horreur des souvenirs laissés par les tortionnaires d’Ivan Vassilevitch, ne laissa pas probablement d’être de nature à jeter quelque ombre sur la réputation que l’amie des philosophes prétendait conserver en Europe. Ce fut entre ses mains une machine policière sournoise et hypocrite. Chechkofski n’avait ni attributions officielles correspondant à sa fonction, ni organisation apparente de son travail inquisitorial. Mais il avait l’œil et la main partout. Il paraissait posséder le don d’ubiquité. Il n’arrêtait personne : il invitait à dîner, et on ne se hasardait pas à refuser l’invitation. Après dîner, on causait, et les murs de la confortable et discrète demeure ne trahirent jamais le secret de ces conversations. Un fauteuil particulier était, paraît-il, réservé au convive, qu’un mot, toujours aimable, mais significatif, avait engagé à franchir le seuil redouté. Brusquement ce fauteuil emprisonnait celui qui avait été engagé poliment à y prendre place, et descendait avec lui dans un sous-sol, de façon, cependant, que la tête et les épaules du personnage demeurassent à l’étage supérieur. La victime gardait ainsi son incognito vis-à-vis des aides de Chechkofski. Le bas du corps seul était soumis par eux à un traitement plus ou moins rigoureux. Chechkofski lui-même se détournait à ce moment et se donnait l’air d’être étranger à ce qui se passait. L’exécution achevée et le fauteuil remis en place avec son hôte, il faisait volte-face, et, le sourire sur les lèvres, reprenait l’entretien là où cette petite surprise l’avait interrompu. On a raconté qu’un jeune homme, averti de ce qui l’attendait, profita de sa présence d’esprit et de sa grande force musculaire pour pousser Chechkofski lui-même à la place qui lui était destinée sur le siège fatal. Après quoi il prit la porte. On devine le reste. Chechkofski mourut en 1794, laissant une grosse fortune.

Les lois dont Catherine se proposait, en 1767, de doter la Russie, en copiant Montesquieu et Beccaria, ne prévoyaient pas tout cela. Mais voyons son œuvre de législatrice.

 

II

Au cours de l’année 1765, Catherine, écrivant à d’Alembert, lui annonce en ces termes l’envoi prochain d’un écrit de sa composition, qu’elle désire soumettre à son suffrage :

« Vous y verrez comme, pour l’utilité de mon empire, j’ai pillé le président de Montesquieu, sans le nommer : j’espère que, si de l’autre monde il me voit travailler, il me pardonnera ce plagiat, pour le bien de vingt millions d’hommes qui en doit résulter. Il aimait trop l’humanité pour s’en formaliser. Son livre est mon bréviaire. »

Deux années après, l’ouvrage n’est pas encore prêt, et Catherine en donne ainsi la raison au grand philosophe qu’elle a choisi pour arbitre :

« Ce dont je vous ai dit plusieurs fois que je m’occupe ne ressemble plus à ce que j’ai voulu envoyer. J’ai effacé, déchiré et brûlé bien la moitié, et Dieu sait ce que deviendra le reste. »

Vers le milieu de l’année 1767, pourtant, les travaux de Catherine arrivent à leur terme ; le fruit de son long effort est publié : c’est la fameuse Instruction pour la commission législative, qu’elle a résolu en même temps de réunir. La dernière page contient cette invocation :

« À Dieu ne plaise que, l’œuvre abordée par nous étant conduite à sa fin, il y ait une autre nation au monde où la justice soit mieux traitée et la prospérité générale plus grande par conséquent. Le but que j’ai poursuivi ne serait pas atteint alors. Je ne veux pas vivre pour voir ce malheur. »

Catherine, on le voit, se faisait une grande idée de la portée de son entreprise. Le président de Montesquieu aidant, c’est toute une révolution qu’elle se proposait d’accomplir et une nouvelle époque qu’elle croyait ouvrir dans l’histoire non seulement de la Russie, mais de toutes les nations européennes. Soumis aux nouvelles lois qu’on allait lui dicter, le peuple russe prendrait la tête du monde civilisé. En désignant toutefois l’auteur de L’Esprit des lois comme son unique collaborateur dans la préparation du grand œuvre, Catherine ne donnait pas le secret entier de son travail. Elle faisait tort à une autre collaboration également anonyme et forcée. L’Instruction rédigée par elle n’est autre chose qu’un recueil de principes, formulés dans une série de paragraphes, une anthologie politique et philosophique, destinée à guider les futurs législateurs dans la composition du nouveau Code qu’il s’agit de donner à la Russie. Or, sur cinq cent vingt-six de ces paragraphes, un peu plus de la moitié seulement constituent un emprunt fait à Montesquieu ; le reste est pris, copié à peu près textuellement, dans le Traité des délits et des peines de Beccaria[27].

Nous avons parlé plus haut de la valeur de cette composition au point de vue de la forme. Quant au fond, les traits généraux qui s’y laissent découvrir correspondent au caractère général des idées et des tendances de Catherine à cette époque de sa vie. Libéralisme, optimisme et sentimentalisme, telles sont les notes qui y dominent. Les appels au sentiment, au patriotisme, à l’humanité, à l’amour du prochain se rencontrent partout. « Les riches ne doivent pas opprimer les pauvres » (§ 35). « L’amour de la patrie est un moyen de prévenir les crimes » (§ 81). Il y a des paragraphes à la douzaine dans ce goût-là. Un paragraphe isolé (§ 416) frise le socialisme. Les inconvénients du contraste habituel de la richesse coudoyant la pauvreté y sont présentés de façon à contenter les partisans les plus absolus de la doctrine égalitaire. Il est d’ailleurs question, à maintes reprises, d’égalité et de liberté (§ 14, 16, 34, 36, 37, 39), et aussi du droit naturel et de ses conflits avec le droit positif (§ 405, 407, 410). Des antithèses entre les lois et les mœurs, entre les fautes politiques et les fautes morales, entre la détention et l’emprisonnement (§ 56, 59, 60, 167-174), sont présentées avec toute l’originalité de vues et tout l’esprit que Montesquieu et Beccaria ont pu y faire briller. Les tortures et les supplices raffinés sont flétris comme ils méritent de l’être (§ 79, 194, 206). Les § 209-210 renferment même une argumentation contre la peine de mort, avec une restriction, cependant, concernant les cas de nécessité politique. Il ne faut pas que Montesquieu et Beccaria empêchent l’impératrice de Russie de défendre sa couronne contre les Pierre III et les Ivan VI, vrais ou faux. En revanche, le § 518 contient cette noble déclaration, qui est tout un programme de politique libérale : « Les peuples n’ont pas été créés pour nous ; nous n’existons que pour nos peuples. » Est-ce la condamnation cependant de l’absolutisme ? Point. Appelant encore Montesquieu à l’aide, Catherine trouve — que ne trouve-t-on pas dans un bon auteur ? — qu’il se prononce pour cette forme de gouvernement (§ 9) et aussi pour les privilèges des classes, surtout pour ceux de la noblesse (§ 360). Que fait-elle du tiers état ? Elle en fait une définition assez obscure (§ 377-378). Quant aux paysans, elle n’en fait à peu près rien. A-t-elle peur de trop dire sur ce chapitre ? C’est possible. Elle se tire d’affaire en mettant le chapitre de côté. À peine touche-t-elle à la question, de loin, dans quelques phrases vagues, qui ne visent pas à poser des principes, encore moins à préparer des articles de loi. Elle exprime, en passant, l’avis qu’il ne faut réduire les gens en esclavage qu’à bon escient (§ 253), et que les serfs méritent d’être défendus contre l’abus des mauvais traitements (§ 256). C’est la doctrine de l’esclavage éclairé, faisant contrepartie à celle du despotisme de même qualité. De fait, le § 260, copié textuellement dans L’Esprit des lois, se prononce contre l’abolition immédiate du servage.

On voit que, même en 1767, le libéralisme théorique de Catherine souffrait déjà des accommodements avec la pratique du milieu social et politique dans lequel elle se trouvait placée. Mais aussi, le texte tout entier de son Instruction, tel qu’il a été publié en 1767 et tel qu’il nous est parvenu, n’est que le résultat d’une transaction entre l’inspiration originale de l’impératrice et la pression des influences ambiantes — celles-ci se révélant dans ce travail de rédaction poursuivi pendant deux années et dans les corrections continuelles qui en nécessitaient la prolongation. Avant d’Alembert, d’autres  juges, pris  dans  l’entourage de Catherine, furent appelés à apprécier son œuvre et à faire entendre la voix de l’opinion locale en réponse à celle de la philosophie. Nous connaissons les observations présentées par deux d’entre eux : l’auteur Soumarokof et le chef de bureau Baskakof. Elles étaient de nature à arrêter Catherine sur le chemin où ses amis de l’Occident l’avaient engagée. Ainsi que Catherine le disait à d’Alembert, son travail ne ressembla plus du tout, en 1767, à ce qu’il avait été deux ans auparavant. Nous possédons quelques fragments du manuscrit primitif. Ils font regretter ce qui en a été perdu pour toujours. En ce qui concerne notamment la question brûlante du servage, nous y lisons les maximes suivantes :

« C’est un grand abus que l’existence simultanée d’un esclavage personnel et réel… Chaque homme doit avoir de quoi se vêtir et se nourrir conformément à son état, le tout fixé par la loi… Les lois doivent pourvoir à ce que les serfs ne soient pas abandonnés à eux-mêmes dans la vieillesse et dans la maladie… Les punitions infligées aux serfs par leurs maîtres devraient l’être en vertu d’un droit de juridiction et non d’un droit de propriété… La condition des paysans pourrait être réglée par des lois, qui leur donneraient les moyens d’acquérir leur liberté… »

Jugés dangereux, ces passages ont disparu de la rédaction définitive. Observons encore qu’en puisant à la source que nous avons indiquée les matériaux de son travail, Catherine y a cherché plutôt des idées et des principes isolés qu’une inspiration générale. On peut dire qu’elle a démarqué Montesquieu et Beccaria avec l’esprit de Voltaire, corrigé par celui des vieux conservateurs russes. C’est ainsi que s’explique l’aspect hétéroclite de l’ouvrage, dans lequel la pensée de l’auteur se reflète d’ailleurs assez exactement. Sur certains points, l’influence voltairienne s’est affirmée dans le sens d’un libéralisme plus avancé. Ainsi, les § 261 et 295 de L’Instruction, faisant niche à la prudente réserve de Montesquieu, dont le § 260, cité plus haut, s’est inspiré, vont jusqu’à poser en principe la nécessité de doter de la propriété des terres par eux cultivées ces mêmes serfs qu’on a décidé de ne pas affranchir. Il en résulte, sur ce point et sur d’autres, des contradictions flagrantes. Mais nous savons déjà que Catherine ne redoutait pas celles-ci.

En général, c’est la doctrine de l’absolutisme que l’esprit de Voltaire a fait prévaloir dans la composition de L’Instruction. C’est elle aussi qui a présidé à la réunion de l’assemblée législative chargée de mettre en œuvre la pensée de l’impératrice. L’idée elle-même de cette Instruction, l’idée de tracer ainsi à des législateurs le canevas obligatoire de leurs travaux, élaboré dans le cerveau de quelques penseurs étrangers, au lieu de les engager à consulter les mœurs, les coutumes, les traditions locales, l’idée de substituer par avance une initiative individuelle à l’initiative collective des pouvoirs constitués pour faire la loi, qu’on réduit ainsi au rôle de simples prête-noms, cette idée est toute voltairienne. Aussi bien le patriarche de Ferney n’attacha-t-il tout de suite aucune importance à l’assemblée en question. Il y vit surtout une occasion de faire valoir ses principes de tolérance religieuse. Catherine lui ayant parlé de diverses religions, grecque, musulmane ou même païenne, devant se coudoyer dans la prochaine législature, et son imagination ayant travaillé là-dessus, cette perspective le séduisait. Il aurait voulu envoyer la Sorbonne à Moscou. Pour ce qui est de légiférer, il pensait que Catherine s’en tirerait mieux à elle seule.

Catherine prit d’abord son assemblée très au sérieux. L’idée d’une convocation de ce genre n’était pas neuve, même en Russie. En 1648 déjà, un Code de lois, composé par ordre du tsar Alexis, avait été lu et discuté dans une réunion de notables. En 1720, il y eut une commission de codification, à laquelle Pierre Ier convia même des étrangers, mais dont les travaux n’aboutirent point. Dans les dernières années du règne du grand tsar, un penseur très original, qu’on pourrait appeler, toutes proportions gardées, le Montesquieu russe, un philosophe doublé d’un paysan du Danube, Ivan Possochkof, prêcha la réunion d’une assemblée qui comprendrait des députés pris dans toutes les classes de la société. Il en fut encore question sous Catherine Ire, sous Pierre II et sous Élisabeth. Mais, par un renversement de l’ordre habituel des choses, qui est fait pour nous éclairer sur la condition dans laquelle se trouvait la Russie d’alors, la résistance à ces tentatives d’appel au peuple venait surtout du peuple lui-même. L’élément populaire se refusait à venir en aide à l’État pour le suppléer dans l’exercice des fonctions législatives exercées jusqu’à présent sans partage. Catherine II prit sur elle de vaincre cette résistance. Un manifeste impérial, publié le 14 décembre 1766, reçut, cette fois, une prompte exécution. Peu de collèges électoraux s’abstinrent d’envoyer des députés. La Petite-Russie, seule, profita de l’occasion pour manifester ses tendances séparatistes. Elle bouda l’assemblée. Les réunions électorales eurent six jours pour la discussion de la rédaction des cahiers. Malgré ce délai si court, le travail fut dans son ensemble assez bien fait. L’exercice du droit de pétition y avait préparé les esprits. Il y avait tant de sujets de plainte ! Quinze cents cahiers environ furent rédigés, dont les deux tiers présentés par les paysans — par les paysans libres, bien entendu, ceux de la Petite-Russie et ceux des domaines de la couronne, les serfs, c’est-à-dire la grande majorité, n’ayant pas voix au chapitre. Quelques-uns des cahiers, parmi ceux surtout émanant de la noblesse, parurent conçus de façon à donner raison à Voltaire. Ainsi, la noblesse de Mourom déclara n’avoir rien à demander ni absolument pas de quoi se plaindre. Mais, en général, les demandes et les doléances ne firent pas défaut, et le travail des législateurs fut bien préparé.

Ce à quoi Catherine n’avait pas songé, c’est à organiser d’avance ce travail. Elle ne s’en avisa qu’en avril 1768, soit environ neuf mois après l’ouverture de l’assemblée, qui eut lieu le 31 juillet 1767. Le règlement qu’elle fit préparer alors ne servit plus à grand-chose. Le travail de codification était tombé aux mains de diverses commissions, dix-neuf en nombre, qui se partagèrent la besogne. Il ne devait pas en sortir. Quant à l’assemblée elle-même, ce fut un cabinet de lecture. On y lut L’Instruction rédigée par Catherine et on pleura d’attendrissement en écoutant l’invocation qui la terminait. Il est vrai que l’impératrice était présente dans une loge. On lut ensuite les cahiers. Contrairement aux prévisions, les séances demeurèrent fort paisibles. Mais aussi, il n’y eut pas de discussion proprement dite. Des observations furent parfois présentées sur les sujets traités dans les cahiers en lecture, mais elles se produisaient dans la forme de mémoires collectifs, émanant d’un groupe de députés, et elles arrivaient généralement en retard. On lisait déjà autre chose et on passait outre.

Il y avait une raison majeure qui empêchait l’assemblée de remplir son objet : la plupart de ses membres n’avaient aucune idée du véritable but qui était assigné à leurs travaux et n’arrivèrent pas à s’en faire une. Les six premières séances furent employées à chercher un prédicat élogieux que l’on décernerait à l’impératrice. Grégoire Orlof proposa celui-ci : « Catherine la Grande, très sage, mère de la patrie. » Catherine releva vertement la puérilité de cette préoccupation : « Je les ai réunis pour examiner des lois — écrivit-elle au président de l’assemblée, Bibikof — et ils s’occupent de l’anatomie de mes qualités. » Elle refusa le titre. Mais la leçon ne profita guère. À tout instant, l’assemblée s’égarait et perdait son chemin et son temps. Au cours d’une discussion sur les droits des commerçants, Léon Narychkine demanda la parole pour lire un travail sur l’hygiène. Les droits des commerçants furent oubliés du coup. On n’en parla plus. Une autre délibération importante fut interrompue par un membre qui avait à recommander un remède souverain contre les engelures.

Les travaux de l’assemblée se traînèrent ainsi à Moscou d’abord, puis à Saint-Pétersbourg, à partir de février 1768. Catherine s’en désintéressa peu à peu et finit par s’en lasser tout à fait. Elle se rendait compte qu’on n’aboutissait à rien et qu’on n’avait pas grande chance d’aboutir. Peut-être subissait-elle aussi la pression des influences hostiles, que la stérilité de cette besogne législative n’arrivait pas à désarmer. Enfin, son esprit si mobile se laissait détourner déjà par d’autres préoccupations. La guerre turque était survenue. Le 18 décembre 1768, le président Bibikof annonça à ses collègues que, les nécessités de la guerre appelant dans les rangs de l’armée un grand nombre de députés, les séances de l’assemblée devaient, par ordre de Sa Majesté, prendre fin. Un député eut la naïveté de demander si les délibérations reprendraient cours ultérieurement. Bibikof répondit affirmativement ; mais, à ce moment, raconte un contemporain, on entendit dans la loge impériale le bruit d’un fauteuil renversé avec violence, suivi du frou-frou orageux d’une robe de soie s’éloignant précipitamment : c’était la réponse de l’impératrice.

En fait, il ne fut plus jamais question d’une nouvelle session législative. Plus tard, Catherine essaya de donner le change à l’opinion. En 1787, elle écrivait à Grimm :

« Ce qui a fait la fortune de mon assemblée de députés, c’est que j’ai dit : “Tenez, voilà mes principes, dites vos plaintes, où est-ce que le soulier vous blesse ? Allons, remédions, je n’ai point de système, je souhaite le bien commun : il fait le mien. Allons, travaillons, faites des projets, voyez où vous en êtes.” Et ils se mirent à visiter, à ramasser des matériaux, à parler, à rêver, à disputer, et votre très humble servante était à écouter, et très indifférente pour tout ce qui n’était pas utilité commune et bien commun. »

Où Catherine pouvait bien découvrir la « fortune » de cette législature qui n’avait fait aucune loi, il serait malaisé de le dire. Sans doute, Frédéric II lui prodigua des éloges et l’Académie de Berlin appela la législatrice dans son sein. À Paris, l’avocat Blonde publia, en 1771, contre Maupeou, un pamphlet intitulé : Le Parlement justifié par l’impératrice de Russie, qu’il composa à coups de citations empruntées à L’Instruction pour la commission législative. Mais en général l’opinion contemporaine resta froide. Les envoyés des puissances étrangères en résidence à Saint-Pétersbourg jugeaient les travaux de la commission à leur valeur. L’Anglais Henri Shirley les traitait de « simple plaisanterie ». Le chargé d’affaires français Rossignol écrivait :

« Je suis fort attentif à suivre les opérations de l’assemblée de la diète de la nation russe, quoique je pense, comme on est assez généralement persuadé ici, que ce phénomène extraordinaire n’est… qu’une comédie… Ce sont les favoris et les affidés de l’impératrice qui dirigent tout, qui font la lecture des lois d’une voix si précipitée ou si basse qu’à peine on les entend, et dont la teneur est souvent tronquée. Ils demandent ensuite l’approbation de l’assemblée, qui n’a garde de la refuser à ce qu’elle n’a pas entendu et encore moins compris… » Au rapport d’un autre agent français, Sabatier de Cabre, un certain nombre de députés se seraient empressés de vendre la médaille d’or qu’ils devaient porter comme insigne de leur fonction. Pourtant, L’Instruction de Catherine eut une bonne fortune inattendue : la publication en fut interdite en France !

La guerre turque, le partage de la Pologne et la lutte avec Pougatchef éloignèrent Catherine pendant l’espace de huit années de toute tentative nouvelle dans une voie où « son bonheur » n’avait pas voulu la suivre. Le triomphe de l’arbitraire s’affirma pendant cette longue période. La parole fut au canon, aux ukases péremptoires et au knout. En septembre 1773, le préfet de police de Pétersbourg, Tchitchérine, ayant fait fouetter cruellement des domestiques appartenant à divers personnages haut placés, le vice-chancelier, prince Galitzine, porta plainte pour les siens. « Je ne mets aucune différence entre mes sujets, pourquoi voulez-vous que Tchitchérine en mette ? » se contenta de répondre l’impératrice. Voilà quelle était maintenant sa façon de comprendre l’égalité.

Vers 1776, la politique extérieure venant à chômer, Catherine se laisse reprendre peu à peu par ses anciennes préoccupations ; mais l’élan qui l’emportait autrefois dans cette voie lui fait défaut.

« La législomanie va clopin-clopant, écrit-elle à Grimm. Cependant, par-ci par-là, je retrouve des vues, mais point d’ensemble, cet ensemble où toutes les choses venaient se placer de soi-même, les unes la pointe en haut, les autres la pointe en bas, allant toutes merveilleusement bien dans le même cadre… Je ne sais ce que c’est, si c’est la matière ou la tête, mais les enjambées deviennent rares ; c’est une fièvre lente et continue, sans élan… »

Par contre, nous surprenons à cette époque sous sa plume une phrase qui prouve que, revenant sur d’anciennes erreurs, elle est allée au fond des choses et a fini par comprendre de quoi la législation d’un pays devait être faite. Voltaire lui avait envoyé son Prix de la justice et de l’humanité, destiné dans sa pensée à servir de base à la confection d’un code criminel à l’usage de la Russie. Pour cent louis donnés à un scribe quelconque, Catherine, croyait-il, en aurait l’affaire. Ce n’est pas comme cela, observe Catherine dans une lettre adressée à son confident, que l’on compose un Code… « Pour le faire, il faut pêcher dans le cœur, dans l’expérience, dans les lois, coutumes et mœurs d’une nation, et point dans la bourse. »

En 1779, elle étudie les lois danoises, « pour savoir pourquoi dans ce pays, selon Tristram Shandy, tous les hommes sont au niveau ; on a beau se casser la tête, aucune chicane ne peut avoir lieu ».   La   perspective   que   cette   étude   lui   fait   découvrir   ne l’enchante pas ; elle en a « la cervelle desséchée » : « Tout est prévu, par conséquent donc, personne ne pense, et tout devient moutonnier. L’excellent chef-d’œuvre ! J’aimerais mieux jeter au feu tout ce que, selon vous, j’ai mis sens dessus dessous, que de faire une belle législation qui produisît l’insupportable race de moutons fades et sots. »

Jusqu’à la fin de sa vie, elle remue cette catégorie d’idées et de problèmes, et légifère d’une manière intermittente, à « bâtons rompus » toujours. En 1787, pendant son séjour à Kiev, elle fait publier une loi contre les duels, accompagnée d’un choix de préceptes de haute morale, qui semblent puisés dans L’Imitation. L’œuvre d’ensemble qu’elle avait rêvée et annoncée en 1767 demeure absente. Il y a une raison principale à cela, à côté de beaucoup d’autres accessoires : cette œuvre aurait dû être abordée par le commencement, et le commencement — c’était la réforme, sinon la suppression radicale du servage.

Cette question est, il faut le dire à l’honneur de Catherine, une de celles qui ont le plus et le plus longtemps occupé son esprit. Quand elle était grande-duchesse encore, elle formait, nous l’avons vu, des projets, d’ailleurs peu praticables, pour l’affranchissement des paysans attachés à la glèbe. Elle avait, à travers ses lectures, découvert, nous ne saurions dire où, l’histoire d’une émancipation générale et simultanée des serfs d’Allemagne, de France, d’Espagne et d’autres pays, qui aurait été l’œuvre d’un concile ! Elle se demandait si une réunion d’archimandrites pourrait, en Russie, produire le même résultat bienfaisant. En arrivant au pouvoir, elle inaugura le grand œuvre par la réforme de la condition des serfs dans les biens ecclésiastiques confisqués au profit du Trésor : les paysans qui s’y trouvaient devenaient simplement sujets à une légère capitation ; tout ce qu’ils gagnaient en plus leur demeurait propre, et ils pouvaient, moyennant une somme modique, se libérer entièrement : c’était la liberté offerte en prime au travail et à l’industrie des intéressés, et c’était une idée féconde. L’exécution ne laissait pas de présenter quelques inconvénients : les moines, dépouillés, se trouvaient du coup réduits à la misère. Au rapport du marquis de Bausset, il leur restait environ huit roubles par tête et par an pour vivre ; ils se voyaient obligés de mendier sur les routes ; et l’avilissement du clergé national, un des points douloureux de la Russie moderne, peut bien procéder de là, en partie au moins. Mais il y eut environ un million de paysans affranchis, ou en passe de l’être. C’était un commencement. Pour aller plus loin, Catherine compta sur sa commission législative. Elle dut en rabattre, comme nous l’avons fait voir. Son Instruction eut à subir à cet égard des retouches que nous avons signalées. La masse des paysans attachés à la glèbe n’eut même pas de représentants au sein de l’assemblée, et l’on y discuta seulement la question de savoir qui aurait le droit d’en posséder. Il se trouva que tout le monde voulait de ce droit : les marchands y prétendirent, et aussi le clergé et encore les Cosaques, jaloux de revendiquer leurs privilèges. Ces manifestations d’un esprit rebelle aux idées humanitaires caressées par elle irritaient Catherine. Des notes écrites par elle à cette époque nous donnent un reflet curieux de ses impressions :

« S’il n’est pas possible de concéder la personnalité à un serf, il n’est donc pas un homme. Appelez-le un animal, ce qui nous vaudra beaucoup de gloire et de réputation d’humanité dans le monde entier… La loi du servage repose sur un principe honnête établi pour des animaux par des animaux. »

Mais les députés de la commission ne lisaient pas ces notes, et elles n’auraient d’ailleurs pas suffi probablement à changer leurs sentiments. De tous côtés Catherine se heurtait à une opposition invincible. En 1766, déjà, elle avait proposé à la Société d’économie politique, fondée sous ses auspices, une question à résoudre concernant le droit du cultivateur à la terre arrosée par sa sueur. Cent vingt réponses furent envoyées en russe, en français, en allemand et en latin. Ce fut Béardé de l’Abbaye, membre de l’académie de Dijon, qui remporta le prix de mille ducats. Mais, par treize voix contre trois, la Société d’économie s’opposa à la publication de son travail.

Catherine finit par se persuader qu’elle avait affaire à un problème provisoirement insoluble et dangereux à aborder. La révolte de Pougatchef l’affermit dans cette idée. Au cours d’une conversation qu’elle eut à cette époque avec le directeur des douanes, V. Dahl, elle exprimait la pensée qu’on risquait, en soulevant la question, de provoquer une révolution semblable à celle d’Amérique. Elle n’avait évidemment que des notions assez incomplètes sur ce qui se passait à ce moment de l’autre côté de l’Océan. « Qui sait, pourtant ?, ajoutait-elle. J’ai réussi à terminer heureusement tant d’autres choses ! » En 1775, écrivant à son procureur général, le prince Viazemski, elle insistait encore sur la nécessité de faire quelque chose pour les malheureux serfs, sans quoi « ils prendront tôt ou tard eux-mêmes la liberté que nous leur refusons ». Le comte Bloudof a prétendu avoir vu entre les mains de l’impératrice, en 1784, un projet d’ukase décidant que les enfants des serfs nés après 1785 deviendraient libres. Cet ukase ne vit jamais le jour. Dans les papiers de l’impératrice trouvés après sa mort, s’est rencontré un autre projet concernant l’organisation des paysans libres,  notamment  des  neuf  cent  mille serfs  affranchis  par  la sécularisation des biens ecclésiastiques. Ce document a été publié dans le vingtième volume du Recueil de la Société impériale d’histoire russe. Les nombreuses corrections qui chargent l’original, écrit tout entier de la main de Catherine, prouvent qu’elle y a longuement travaillé. Elle n’est arrivée d’ailleurs qu’à l’idée assez bizarre, et probablement malheureuse, d’une application des institutions municipales aux conditions, très différentes, de la vie rurale. Cette conception est restée également stérile.

Il y avait encore plusieurs raisons pour qu’il en fût ainsi. En fait, l’élévation de Catherine avait été, en 1762, l’œuvre de la noblesse ou du moins d’une élite appelée à en tenir lieu, et non celle du peuple. Il en résultait pour la nouvelle tsarine l’obligation impérieuse de s’appuyer sur cet élément et de compter avec lui. D’ailleurs, avant même son avènement au trône, l’« esprit philosophique » de Catherine et son libéralisme ne l’empêchaient pas de professer un certain culte pour les anciennes familles. Ses Mémoires en font foi. Avec le temps, elle substitua peu à peu à la vieille aristocratie des Narychkine, des Saltykof, des Galitzine, dont s’était composé son premier entourage, une aristocratie de création récente, où brillèrent les Orlof et les Patiomkine. Mais ce ne fut qu’un échange. D’autre part, il est à considérer qu’à cette époque un libéral de la trempe de Diderot en arrivait facilement, après avoir examiné la question du servage russe en compagnie de la princesse Dachkof, à regarder une réforme radicale sur ce point comme prématurée. Les observations de la princesse suffisaient à ébranler dans l’esprit du philosophe des convictions formées et mûries depuis vingt ans. Probablement, il en parut quelque chose dans les entretiens que Diderot eut plus tard avec Catherine elle-même. Et dix ans après, le comte de Ségur, ayant sans doute regardé les paysans russes à travers les glaces du carrosse impérial, exprimait paisiblement la conviction que leur sort ne laissait rien à désirer. Catherine devait finir, et finit, en effet, par s’en persuader elle-même. Dans ses notes sur le livre de Radistchef, un libéral convaincu et intransigeant celui-là, qui, en 1790, crut qu’il était temps encore de faire de la philosophie et paya cher son erreur, l’impératrice est allée jusqu’à avancer, comme un fait hors de contestation, qu’il n’y a pas au monde de paysan mieux traité que le paysan russe, ni de maître plus doux et plus humain qu’un propriétaire de serfs en Russie ! Pour savoir ce qu’il en était au juste, il ne faut pas aller bien loin dans l’examen des faits appartenant à l’histoire de la question — histoire qui ressemble à un douloureux martyrologe. Comme exemple de l’humanité témoignée par les grands seigneurs russes envers les paysans leur appartenant, le comte de Ségur a désigné dans ses Mémoires une comtesse Saltykof. Il a eu la citation malheureuse. Les premières années du règne de Catherine ont été remplies du bruit causé par le procès et le jugement d’une comtesse Daria Saltykof, accusée d’avoir mis à mort, au moyen de supplices raffinés, jusqu’à cent trente-huit de ses serfs des deux sexes. Soixante-quinze victimes, dont une fillette de douze ans, furent relevées avec certitude par l’enquête. Et, malgré le cri de la conscience populaire, qui a gardé du nom de la Saltytchiha un souvenir épouvanté, Catherine n’osa pas faire justice complète. Les complices plus ou moins volontaires de l’horrible femme, le pope qui présida à l’ensevelissement des victimes et les valets qui les frappèrent, reçurent le knout sur une des places de Moscou ; la comtesse Saltykof s’en tira avec une condamnation à la prison perpétuelle. C’était déjà un progrès : sous le règne d’Élisabeth, sous celui de Pierre III, ces mêmes faits, universellement connus, étaient demeurés impunis. Le knout était échu en partage aux dénonciateurs de tant d’abominables forfaits ! Le cas de la Saltytchiha fut exceptionnel ; la règle demeurait elle-même suffisamment cruelle. La législation en vigueur ne limitait en aucune façon le droit des propriétaires, par rapport aux châtiments corporels à appliquer à leurs serfs. Elle les autorisait à les envoyer en Sibérie. C’était un moyen de peupler les vastes solitudes de ce pays d’exil. Catherine y ajouta la faculté de compléter l’exil par les travaux forcés. Quant au reste, la loi fut muette comme par le passé. Et la jurisprudence variait. En 1762, le Sénat frappa de la déportation un propriétaire qui avait fait fouetter un paysan jusqu’à ce que la mort s’ensuivît. Mais, en 1761, un fait identique n’eut pour sanction qu’une pénitence religieuse. Un document curieux nous a été conservé : c’est une liste des punitions infligées, en l’année 1751 et au-delà, dans les domaines du comte P. Roumiantsof. La lecture en est angoissante : on croit faire un rêve hideux. Pour être entrée dans la chambre de ses maîtres pendant qu’ils dormaient et avoir ainsi troublé leur sommeil, une servante est passée par les verges et condamnée à la privation de son nom : on ne l’appellera plus que par un sobriquet qui est une injure, et les contrevenants seront frappés de cinq mille coups de bâton (nous lisons bien cinq mille) « sans pitié ». Cinq mille coups de bâton sont d’ailleurs loin de constituer un maximum. Une sorte de code criminel, en usage dans les mêmes domaines, comprend des châtiments beaucoup plus sévères encore. Il y est pourvu aussi à ce que l’application de ces peines ne cause pas un trop grand dommage au propriétaire, en le privant trop longtemps du travail des domestiques ainsi châtiés. Il est dit qu’un homme ayant reçu dix-sept mille (sic) coups de bâton ou cent coups de knout — les deux peines sont considérées comme équivalentes — ne pourra demeurer au lit qu’une semaine. S’il tarde à se lever et à revenir au travail, il sera privé de nourriture.

Ce code fut en vigueur sous le règne de Catherine. Il correspondait à peu près à la pratique commune. En fait, à travers diverses tentatives contradictoires, Catherine n’a marqué son initiative dans cette direction que par deux actes, qui tous deux ont constitué une aggravation sensible du régime préexistant. Au point de vue du traitement des serfs par leurs maîtres, en supprimant le droit de plainte directe au souverain, elle a supprimé le seul correctif, très insuffisant d’ailleurs, qui atténuait, dans une certaine mesure, des abus monstrueux. On commença par renvoyer les plaignants à leurs propriétaires, c’est-à-dire à leurs bourreaux ; puis on leur appliqua la peine du fouet. En 1765, un ukase du Sénat substitua à la peine du fouet celle du knout et des travaux forcés. En 1779, un peintre français du nom de Velly, chargé de faire le portrait de l’impératrice, faillit faire connaissance avec cette législation nouvelle, ayant profité d’une séance pour présenter un placet à Sa Majesté. Il fallut une intervention diplomatique pour le tirer de ce mauvais pas. Au point de vue de la loi du servage en elle-même, la grande œuvre du règne de Catherine a été l’introduction du droit commun russe dans les anciennes provinces polonaises de la Petite-Russie, c’est-à-dire la transformation des paysans libres qui s’y trouvaient en serfs attachés à la glèbe.

En 1774, causant avec Diderot, comme celui-ci parlait avec quelque dégoût de la malpropreté qu’il avait aperçue chez les paysans des environs de Pétersbourg, l’impératrice se serait laissée aller à dire : « Pourquoi auraient-ils soin d’un corps qui n’est pas à eux ? » Ce mot amer, s’il a été prononcé, résumait un état de choses avec lequel elle avait fini par concilier ses aspirations humanitaires.

En 1798, dans une série d’annonces insérées dans La Gazette de Saint-Pétersbourg (n° 36), à côté de l’offre d’un étalon du Holstein à vendre, figurait celle de quelques exemplaires de l’Instruction pour la commission législative, conservés à l’imprimerie de l’Académie, et plus bas ces lignes :

« Si quelqu’un veut acheter toute une famille ou un jeune homme et une jeune fille séparément, il peut s’adresser chez la blanchisseuse en soie, vis-à-vis de l’église de Kazan. Le jeune homme, nommé Ivan, est âgé de vingt et un ans ; il est sain, robuste, et sait friser les dames. La fille, bien faite et bien portante, nommée Marfa, âgée de quinze ans, sait coudre et broder. On peut les examiner et les avoir à un prix raisonnable. »

Cela résumait les résultats que Catherine, comme législatrice, avait légués à son successeur. Si défectueuse, incomplète et incohérente qu’ait été cependant l’œuvre par elle accomplie dans cette voie, elle n’en a pas moins fait époque dans l’histoire du développement national. Par à-coups et par boutades, en entassant les uns sur les autres ukases, chartes et règlements de toute espèce, appareils bizarres et hétéroclites, où les éléments les plus divers, législation civile et législation criminelle, organisation administrative et organisation judiciaire, se trouvaient réunis pêle-mêle (comme dans son fameux « Établissement des gouvernements » de 1775, comme dans les chartes octroyées en 1785 à la noblesse et aux villes), Catherine a fini (si dépourvue d’« esprit créateur » qu’elle voulût encore se dire) par créer un moule, dans lequel toute la vie sociale et économique du pays s’est trouvée comprise pour un long espace de temps. La Russie y a vécu, tant bien que mal, jusqu’au règne d’Alexandre II. Et, eu égard au passé, cette œuvre n’en constitua pas moins, dans son ensemble, un progrès considérable.

 

III

En ce qui concerne l’administration de la justice, à travers beaucoup d’autres essais fugitifs, incohérents et infructueux, l’initiative souveraine de Catherine s’est également affirmée par quelques traits durables, qui portent la marque de son esprit audacieux et entreprenant. Le principe électif appliqué à la constitution de tribunaux de toute espèce, le droit reconnu aux justiciables d’être jugés par leurs pairs, ces réformes hardies fort discutées sur le moment et fort discutables en effet, ont présidé, pendant près d’un siècle, à l’organisation judiciaire du pays. Parmi les contemporains, un étranger, Mercier de la Rivière, s’en est montré fort enthousiaste ; un indigène, auteur de Mémoires, auxquels nous avons eu déjà recours (Vinski), les a jugées beaucoup moins dignes d’éloge. À l’entendre, elles n’ont eu pour effet que de mettre 326 juges là où il y en avait auparavant 50 :

« Le plus clair résultat de ce bienfait pour le pauvre agriculteur est qu’au lieu de trois moutons, il doit en porter maintenant quinze à la ville », pour conserver de bons rapports avec la justice.

Peut-être cette différence d’appréciation ne tenait-elle qu’à la distance, souvent mesurée par Catherine elle-même, entre les principes dont la justesse la séduisait et leur application, où elle apercevait « du gauche et du louche ».

Catherine s’est aussi donné beaucoup de peine pour accélérer dans les diverses juridictions la marche des affaires, qui était d’une lenteur désespérante. En 1769, un marchand de Moscou, Popof, ayant été poussé par les embarras exaspérants de la procédure jusqu’à s’écrier en plein tribunal qu’il n’y avait pas de justice en Russie sous le règne de Catherine seconde, l’impératrice fit rayer du procès-verbal ces paroles audacieuses, mais elle donna ordre en même temps de terminer l’affaire de Popof dans le plus bref délai, « afin qu’il vît qu’il y avait une justice en Russie ».

Le zèle de la souveraine était louable ; il produisait en général peu d’effet. La machine était trop lourde pour qu’une main, même aussi énergique que la sienne, pût en gouverner les rouages épais. En 1785, des armateurs français attendaient encore à Saint-Pétersbourg le règlement de certaines indemnités dues à eux et reconnues comme exigibles pour des dommages qu’ils avaient eu à souffrir pendant la première guerre turque. Le comte de Ségur, qui s’était employé en leur faveur, écrivait qu’il n’avait pu obtenir autre chose, sinon qu’au lieu de le renvoyer de semaine en semaine, on le renvoyait maintenant de jour en jour. Il ajoutait :

« Quant aux dettes particulières, je ne leur refuserai certainement jamais mes bons offices, mais j’en garantis d’avance l’inutilité. Le ministre d’Angleterre et moi, nous sommes convaincus par une triste expérience qu’il est impossible ici de faire acquitter les lettres de change les plus sacrées, quand le débiteur ne veut point payer. Les lois sont bien contre, mais la corruption des juges, l’indolence des tribunaux, l’usage et l’exemple sont toujours en sa faveur. L’impératrice est au moment de décider l’affaire du sieur Prory, de Lyon, et le débiteur dit hautement que, s’il est possible de lui faire perdre son procès, il sera au moins très impossible de le faire payer. Cette négligence inconcevable dans l’exécution des ukases, relativement aux dettes, est produite par le désordre général des gens considérables de ce pays-ci, qui sont tous ruinés et qui protègent la friponnerie des négociants russes qui les soutiennent. »

L’initiative de l’impératrice et son droit de justice suprême se manifestaient le plus fréquemment et de la manière la plus efficace, ainsi que nous l’avons indiqué déjà, dans l’adoucissement des sévérités excessives auxquelles les juridictions ordinaires ne renonçaient point. Catherine se vantait de n’avoir jamais signé un arrêt de mort. Elle a laissé cependant Pougatchef, et avant lui Mirovitch, porter leurs têtes sur l’échafaud. Mais elle usait, dans ces cas exceptionnels, d’un subterfuge : se disant directement mise en cause par les attentats qu’il s’agissait de punir, elle renonçait, occasionnellement, à ses prérogatives de haut justicier, pour ne pas, disait-elle, être ensemble juge et partie. En général, elle s’appliqua à substituer la déportation à la peine capitale, et