LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

 LITTÉRATURE RUSSE

 

 

André Suarès

1868 — 1948

 

 

 

 

 

 

 

VISAGES DE DOSTOÏEVSKI

 

 

 

 

 

 

1935

 

 

 

 

 

 

Portraits sans modèles, Paris, Grasset, 1935.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

Sa tête dévore son corps. On ne pense plus guère à regarder cet homme quand on a vu son visage. Il faut pourtant se défaire, comme lui, de cette chair souffrante : Dostoïevski a toujours été malade. Étudiant, il a mené un vie très dure, à Pétersbourg, pendant cinq ou six ans : il n’ignore rien des longues nuits, de la brume et du froid, l’hiver, au bord de la Néva ; ni, l’été, des lourdes chaleurs, de l’atmosphère accablante, de la puanteur, du tumulte, du coude-à-coude, dans cette capitale du Nord, d’un luxe cruel et d’une plèbe ignoble. Ville d’ivrognes et de fièvre, de fourmilières où s’entasse l’insecte humain et d’avenues immenses, une foule brutale de serfs, de filles, de mendiants, et une élite aveugle de riches, de fonctionnaires et d’officiers. Et tous, ils vivent dans l’opulence ou ils crèvent de faim sur les marais où Pierre le Grand a bâti sa métropole.

Dostoïevski, ni grand ni petit, maigre, chétif, toujours fiévreux ou semblant l’être, il est plein de frissons ; il mange peu, il boit, il aime l’eau-de-vie ; mais plus que tout, le jeu l’attire. Et il n’est pas joueur pour tenter la chance ; mais pauvre, pour gagner : il lui faut de bonnes cartes, pour payer son terme, ses dettes, et le vivre de chaque jour. Il est épileptique depuis l’heure et l’aube fatale où, mené au gibet pour être pendu, il a dû passer en cinq ou six minutes de l’agonie à la grâce. En Sibérie, la vie de forçat l’a terriblement usé. L’épilepsie lui laisse peu de relâche. Il est des temps où il a trois et quatre attaques par semaine. Bien pis : il est phtisique. On ne parle pas encore de tuberculose. Dostoïevski est le poitrinaire même, qu’on voit si souvent dans ses livres. Il tousse, il crache le sang ; et à soixante ans, il meurt d’hémophtysie. Il a profondément l’expérience des grandes misères qu’il met en scène, celles du corps et celles de l’esprit. Toutes ont laissé des traces dans ses livres. Où voit-on mieux la vie désolée de l’étudiant pauvre, à Pétersbourg, que dans Crime et Châtiment ?

 

 

II

 

Dostoïevski, dans son œuvre et sa vie, est un champ de bataille. Sans y paraître, peu d’hommes ont combattu plus que lui. Il est bien trop créateur pour vouloir rien prouver ; ses romans ne sont pas faits en vue d’une thèse ; mais les êtres qu’il met au monde sont créés pour s’affronter, pour se mesurer les uns les autres, ceux-ci pour vaincre, même vaincus dans le siècle, et ceux-là pour être à jamais vaincus au fond d’eux-mêmes, s’ils triomphent. Voilà Raskolnikov et Sonia, Stavroguine et Chatov, Aliocha, le prince Muichkine, tous enfin. C’est que les livres de Dostoïevski sont les poèmes d’une croisade : son œuvre est la tragédie de l’homme égaré en quête de Dieu le Père. Dieu est le véritable héros de Dostoïevski et de tous ses romans. Jamais artiste n’a eu la vue plus présente ni un sentiment plus brûlant du néant universel, si Dieu manque à l’univers.

Ce Croisé jubile dans la souffrance, quand elle approche le fils prodigue du Père. Il la préfère à toute joie éphémère comme la volupté. Et pourtant, épris de beauté, de puissance et plein de désirs comme il est, Dostoïevski est riche de tous les péchés et de tous les crimes. Terriblement cérébral, sa recherche de l’amour pourrait aller, dans la chair, jusqu’aux pires excès. Comme pour tout grand artiste, ou peu s’en faut, son art est son évasion. Il se purge de lui-même dans ce qu’il crée.

Un tel homme est presque toujours tendu sur le bord du délire. Il a cette petite fièvre, qui ne le quitte pas plus, en pensée, que le mouvement fébrile de la phtisie, le frisson de la chair, à chaque crépuscule. Je sens la sueur de son âme, comme celle de son corps qui, pour un rien, transpire. Tous les soirs, il rencontre le puissant visiteur de Jacob ; et il se mesure avec l’Ange. Il s’épuise au combat et dans ses victoires, qui sont sur le siècle en même temps que sur lui-même.

Voilà pourquoi son visage est le lieu des tourments. Toutes les passions, dont il se herse et se laboure, y ont laissé des sillons. C’est la figure d’un martyr parcheminé de colère et de défiance : il semble prêt à bondir, pour tuer peut-être autant que pour se défendre. Il y a du fauve traqué, et de l’apôtre qui se contracte devant le lion, après l’avoir appelé. Tous ses sourires sont en dedans ; et s’il rit, sa bouche est encore plus douloureuse. Ce front, haut et droit, est un mont que hante la mort, mais où la lumière infaillible la met toujours en fuite. Ses yeux percent la vie au fond des cœurs ; il ne voit le monde qu’à travers l’homme et ses passions, mais toujours dans l’aura mystique du buisson ardent. Nulle négation ne serait égale à la sienne, s’il ne la brûlait et ne la réduisait en cendres au tison de l’amour divin.

Il y va toujours de tout et de la vie éternelle pour ce héros de la conscience ; car lui-même va toujours au bout de tout, dans la profondeur de la pensée et du sentiment.

 

 

III

 

Sans Dieu, la vie n’est rien pour Dostoïevski ; avec Dieu, elle est la somme. Sa grande âme va droit à tous les excès, et porte à la grandeur même les bouffons et les misérables. Son rêve est ainsi plus vivant et plus vrai que ce qu’on nomme la vie.

Dostoïevski a la pratique de l’épilepsie sublime, celle qui jette l’homme dans la mort provisoire qui le vide enfin de lui-même ; et dans cette enveloppe qui râle, Dieu entre et prend toute la place. Ainsi, à l’autre pôle de la misère humaine, les larves des morts en peine pénètrent dans les ventres en gésine, et se glissent dans les nouveau-nés, à l’instant de la naissance.

 

 

IV

 

On a bien mal compris Dostoïevski. On lui impute d’avoir porté la pécheresse aux nues, on prétend qu’il a mis, lui aussi, sur le front de la prostituée l’auréole romantique. Quelle erreur. Sonia de Crime et Châtiment n’est pas la créature vénale à qui son amour refait une virginité : la fameuse Nastasia Philipovna de L'Idiot n’est pas davantage la femme entretenue qu’un sentiment pur rachète de la honte, ni toutes celles qui, dans les romans de Dostoïevski, semblent plaider pour la vertu du vice et la candeur de l’opprobre. La vérité est toute contraire : Sonia n’est pas une sainte, parce qu’elle fait le trottoir : elle est sainte, en dépit de l’affreuse déchéance où la misère du monde l’a fait tomber. Nastasia Philipovna est la plus honnête et la plus fière des femmes, quoi qu’elle puisse faire, parce qu’elle est née avec une âme incorruptible ; et son infortune, est l’effet d’un orgueil, d’une noblesse qui touchent à la démence, et non pas d’une lâche complaisance au mal, ni de son inconduite.

Comment n’en serait-il pas ainsi ? pour Dostoïevski la grandeur d’âme, la beauté, l’innocence sont naturelles à l’homme, tant qu’il n’est pas séparé de Dieu. La pure nature est un état de confidence divine. La femme y est plus naturellement placée que l’homme : de là qu’elle est si souvent sa victime et en même temps la porte de son salut. Elle intercède pour lui, par l’amour qu’elle lui porte et qui ne la divise pas d’avec Dieu ; au contraire, son amour l’en rapproche. Elle est la grande médiatrice : sa mission est là, et non de singer l’homme, d’être avocat, général, ou chimiste.

Avec une profondeur et une audace sans pareilles, Dostoïevski pousse l’un vers l’autre Raskolnikov et Sonia : Le crime sans honte et la honte sans crime ; il les oppose, il les confronte, il les voue celle-ci à celui-là. Et si l’on veut, Raskolnikov est une espèce de Napoléon, une puissance qui brûle de tout immoler à la conquête du monde ; Sonia est une sainte hostie, qui est là, dans l’état le plus misérable et le plus méprisé du monde, pour faire sentir le néant et l’horreur, bien plus, la vilenie de la toute-puissance, l’ignominie de la domination. À quel titre pourtant ? et sur quelle pierre de touche ? L’amour est le banc d’essai. La plus misérable et la plus frêle des créatures s’élève de toute la grandeur du sacrifice et de l’amour au-dessus de la toute-puissance sans cœur et de toute la volonté sans amour. Mais ni l’un ni l’autre ne sont rien par eux-mêmes. La misère du jeune Napoléon, eût-il conquis la toute-puissance, vient de ce que Dieu est à jamais absent de lui. Et la grandeur de la pauvre petite fille, cette feuille tombée de l’arbre, la prostituée au ruisseau, c’est que Dieu est en elle et qu’elle est avec Dieu.

Et le drame ne finit point sur cette opposition : il faut que la sainte ramène le despote de l’abîme de la mort ; c’est elle qui doit le rendre à l’amour, en le restituant à Dieu.

C’est une chose horrible d’en être réduit à l’homme.

 

 

V

 

Un homme comme Dostoïevski n’est jamais en paix avec lui-même. Il cherche dans ses œuvres sa vertu, son salut, sa paix, la vie harmonieuse et sereine, tout ce qu’il désire passionnément et qu’il n’a pas. Ses héros le libèrent : saints ou maudits, ils le séparent enfin de ses monstres et de ses crimes cachés. Il s’élève avec eux aux demeures si pures et si hautes du sacrifice, cimes dont il est toujours tenté ; et, tout de même, il punit en eux toutes les fautes qu’il a pensé commettre et qu’il n’a pas commises. Jamais homme ne fut plus complet : Dostoïevski a toute la gamme du bien et du mal. Sans l’avoir cherché, il est le contrepoint le plus riche et le plus complexe de l’humain. Il ne condamne jamais : même pour ce qu’il déteste le plus, il a les yeux de celui qui comprend. Et comment ne pas admettre ce que l’on comprend assez ? Le sens divin est complice. La fatalité n’est l’épreuve et l’argument de Jacob, que s’il ne baise pas la main de l’ange qui le terrasse.

 

 

VI

 

Dostoïevski lui-même est avec les femmes, comme elles sont avec les hommes qu’elles tourmentent ou qu’elles aiment, qui les torturent ou qui sont torturés par elles. La nature de son amour est bien plus féminine que virile : car l’amour domine en lui, et même sur l’extraordinaire valeur de l’esprit. Quelle que soit la puissance du poète en Dostoïevski, il aime et conçoit l’amour en femme. Il y a toujours en lui un moment où l’énergie du créateur le cède à l’ivresse de la créature. Les événements de sa vie en sont la preuve. Dostoïevski est dupe de ses femmes autant que leur bourreau. Tous ses héros sont en lui, quand il s’agit d’elles.

En Sibérie, le jour même où sorti du bagne, il épouse la veuve phtisique à qui il s’est promis, pour la sauver de la misère, elle le fuit et va coucher dans une ville voisine, avec une brute, son amant. On a peu vu de nuit de noces plus singulière. Loin de s’indigner là contre, Dostoïevski y trouve une espèce de joie acharnée, celle de l’épreuve par la souffrance, et comme le rachat de ses propres péchés. Il les a tous commis en pensée, il me semble. Il est plein de crimes latents, qu’il n’a jamais traduits en actes. Il a l’air de se reprocher, parfois, de n’en avoir pas eu le courage. Il nourrit toute sorte de larves, à qui il refuse le corps de la vie et qui le rongent en secret. L’acte délivre la conscience du péché ; et peut-être vaut-il mieux passer enfin au crime avec tous ses dangers, que de le méditer sans cesse et d’en nourrir la convoitise. L’action libère ; elle décharge l’homme de ce poids écrasant, s’il faut le toujours porter.

 

 

VII

 

À quelques-unes près, qui ont l’équilibre d’une conscience déjà maternelle, presque toutes les femmes de Dostoïevski sont des possédées. Jeunes filles, elles le sont ; et la plupart le restent, même mariées. Là encore, elles sont divisées contre elles-mêmes : la source du repos est corrompue à jamais, comme celle du bonheur est pour jamais tarie.

Toutes elles vont à l’amour, comme si l’homme n’y était pour rien, ou n’y devait être que leur doublure et leur reflet.

Elles sont les possédées suprêmes de la nature, que l’esprit tente et séduit, qui les tourmente sans cesse, qu’elles voudraient asservir à leurs propres fins et qui, viril malgré tout, ne se laisse pas domestiquer. Elles ne réussissent pas à lui faire passer le seuil de leur vie ; il reste en dehors, il ne leur est jamais intime.

À les entendre, l’homme n’est jamais assez pur, ni assez dévoué, ni assez honnête pour elles. Lui-même est si faible, qu’il a la même opinion de soi le plus souvent. Tant il est incertain de sa propre valeur pour l’amour. Les femmes lui font croire que le désir le rend indigne d’être aimé. Où le voit-on mieux que dans Tolstoï, quand Levine, en bon petit ours du repentir, envoie l’énorme pavé de sa confession et de ses remords au nez de sa fiancée ? Cette oiselle a dix-huit ans ; il en a trente-cinq, et ils sont tous les deux d’accord que l’homme aurait dû attendre dix-sept ans sa propre naissance à l’amour et aux passions, pour rester digne de la rare merveille en jupon qui est née dix-sept ans après sa venue au monde. Ces fadaises sont bien plus graves qu’on ne croit. Car cette Kitty est devenue la comtesse Tolstoï ; elle a pendant un demi-siècle empoisonné de sa jalousie, de ses reproches, de son avare manie la vie du grand homme, et peut-être lui a-t-elle même gâté l’esprit. Qui sait s’il n’est pas devenu chrétien austère, pour cesser enfin d’être mari ? En tout cas, ce maître magnifique du roman, qui voit si loin dans les caractères et dans les mœurs, a tremblé devant les querelles conjugales. Il a rusé pour s’y soustraire, il a cédé, il s’est contraint, sans d’ailleurs y rien gagner. Et il a fini par fuir sa propre maison, dans le désespoir de ses quatre-vingt-trois ans, pour mourir, un soir de neige, dans une auberge de village. Et comme il n’a pu se cacher assez secrètement, comme il n’a pu mourir seul, il n’est même pas mort tranquille.

 

 

VIII

 

Dostoïevski n’est pas si facile à mener. Mais il porte à l’excès tout ce qui sépare l’homme de la femme. Il montre les plus fortes natures d’homme mettant la femme au supplice et les jetant à la folie : sans le vouloir ou le voulant, cette sorte d’homme est impitoyable. Et les meilleures femmes, oscillant sans cesse du délice à la tyrannie, portent l’homme aux derniers excès, tantôt du mal et tantôt du sacrifice.

Il n’y a pas moyen pour lui de vivre avec elles, ni pour elle de vivre avec eux.

C’est pourquoi Dostoïevski incline à des amours non communes, et innocemment criminelles. Il ne rêve en somme que de petites filles. C’est la petite fille qu’il lui faut dans la jeune fille et dans la jeune femme. Pas une amoureuse, chez lui, n’a plus de vingt à vingt-cinq ans. Lui-même a vécu quelque temps avec une fillette, au moins en imagination.

Je dirai que la tendance sadique n’est pas sans une sorte d’innocence. Elle exige du courage, l’oubli de toute règle, et une espèce de vocation ingénue. Tout péché de cet ordre est cérébral. Tout part de la tête et se passe, d’abord, dans la tête.

Telle est la rançon des consciences les plus aiguës et les plus profondes. L’horreur du muletier est le commencement de la folie. Toutes leurs amours sont donc de la fièvre qui imagine en silence ; la part que la volupté doit fatalement y prendre, grande ou petite, est d’autant plus coupable aux yeux du monde qu’elle est plus involontaire pour elle-même, que la forme en est plus rare et qu’elle est plus innocente en sa redoutable avidité.

 

 

IX

 

Qui nie Dieu se nie et nie tout le reste.

Manque de sentir Dieu, l’homme le plus intelligent ne connaît plus rien, ni les autres ni lui-même. Son esprit n’est plus que l’instrument de l’universelle négation. Et plus sa volonté est puissante, plus elle se rend criminelle, car faute d’un objet à aimer, la volonté ne peut rien que détruire. Le crime ou le désespoir, il n’est pas d’autre issue. On tourne la négation contre les autres ou contre soi. La folie est la courbe qui enveloppe ces deux mouvements contraires. Ainsi, les héros désespérés de Dostoïevski finissent tous par le bagne ou le suicide.

Voilà ce grand esprit d’Ivan Karamazov qui anéantit tout, en lui et autour de lui, à la pointe de son analyse. Ou cet autre, le Kirilov des Possédés qui fait du suicide la seule solution vitale d’un monde où la volonté, ayant tué Dieu, rien ne reste que la négation totale. Voilà Raskolnikov, assassin en vertu de sa nature supérieure ; ou ce magnifique Stavroguine : celui-là est le prince Harry de Shakspeare, promis par son génie à toutes les grandeurs ; mais parce qu’il est sans foi et qu’il nie toujours, il ne sera pas le grand roi d’Angleterre qu’il devait être ; après avoir tout méprisé, tout osé, tout réduit en poussière autour de lui, il ne lui reste qu’à en faire autant de lui-même ; et il se pend, comme le dernier des misérables traqué par l’horreur de vivre, forcé dans la solitude éternelle du vide, par cette police suprême qui poursuit les crimes de la conscience et de la pensée. Impuissant à vivre, parce qu’il est impuissant à rien aimer.

La candeur de l’âme aimante épargne ces affreuses extrémités à ceux qui aiment. Le simple amour leur donne le mot de la vie : qui n’est pas connu des puissants et des habiles.

Parce qu’il s’oublie toujours lui-même, un innocent a toute la bienfaisance d’un dieu. Pour Dostoïevski, qui ne connaît le bien et la vérité que dans le sentiment du Dieu Père de tous les hommes, l’image la plus parfaite du bien est une jeune femme qui prie le Père céleste en lui confiant son petit enfant, qu’elle couvre de baisers.

Image parfaite, parce qu’ici le sacrifice est plein de bonheur et que l’immolation de soi est tout heureuse.

 

 

X

 

Il y a longtemps, plus de vingt ans peut-être, je montrais combien Dostoïevski diffère de Tolstoï et des autres écrivains russes. Il ne semble révolutionnaire qu’aux esprits prévenus, sans force et qui ne distinguent point. Il n’est pour la révolution en rien, car il est religieux en tout. Il ne paraît même pas s’être soucié de l’affranchissement des serfs. L’économique ne compte pas pour lui, et la politique encore moins. Il ne s’en occupe jamais. D’ailleurs, les paysans sont absents de son œuvre et tout autant la vie à la campagne. Dostoïevski est toujours dans la ville, et à Pétersbourg bien plus qu’à Moscou.

Le principe vital de ce grand homme est esthétique avant tout. Il est le plus artiste des poètes russes, et plus que Pouchkine lui-même, son idole. (J’appelle « poètes », tous ceux qui pensent avec rythme, grandeur et beauté.) Ce que Dostoïevski reproche le plus aux réalistes de la politique n’est pas leur violence, mais leur laideur, leur haine du beau, leurs outrages à l’esprit : bref Gorki. La grossièreté des jeunes générations le révolte. Les nihilistes sont une espèce de singes, à ses yeux, nés et formés aux grimaces dans les cages de l’Occident. La religion de la beauté, dans tous les ordres, porte la foi de Dostoïevski. Il y a toujours de la laideur à détruire : rien n’est plus grave contre la Révolution. Dostoïevski est plus sensible à la vulgarité des révolutionnaires, et à l’ignoble offense de leurs discours qu’à leurs crimes. La parole est la femelle impure qui met le couteau et la bombe aux mains de l’acte viril. L’injure, dans tous les sens, est la matrice de la Révolution. Sans cesse, Dostoïevski reprend les rebelles de Pétersbourg sur leur manque de tact, où il voit une tare spécifiquement russe. Son suprême argument contre les nihilistes, il les accuse de cracher sur Pouchkine et de vouloir brûler la Madone de Dresde. L’outrage à la beauté, dans le sentiment et dans la vie, lui semble le péché par excellence. Et pour Dostoïevski, tous les attentats contre la beauté se consomment dans la négation. La Révolution en est l’explosion et le signe. Dostoïevski en est si persuadé qu’il poursuit partout avec la même ardeur et la même violence le rebelle et le réaliste, le nihiliste et l’athée. De là qu’il est si injuste pour Tourguénieff : il ne lui pardonne pas d’avoir créé le type du nihiliste digne d’estime, et de l’avoir nommé.

Certes, Dostoïevski ne soutient pas une thèse. Jamais il n’abaisse l’œuvre d’art à faire la preuve d’une doctrine. Mais le puissant visionnaire peint les hommes et les passions en conflit avec trop de profondeur pour ne pas impliquer les doctrines en guerre.

 

 

 

XI

 

C’est ainsi qu’il a mis en scène, cinquante ans avant le fait, l’usurpation de Lénine, et qu’il a imaginé de toutes pièces le drame des Soviets, dans les Possédés, son plus haut chef-d’œuvre, et le plus beau des romans, à mon goût, qu’on ait jamais écrit. Il a tout inventé, et il se trouve qu’il a tout prévu ; le mot même de «soviet» y est, et la première cellule de l’État communiste. Plus qu’une création, cette œuvre inouïe semble une apocalypse. La vie réelle ne l’a pas encore imitée dans toutes ses parties. Il reste à la Russie présente de révéler ses racines ; elles sont à nu dans les Possédés.

Voilà ce que j’ai marqué, il y a vingt ans, et que tout le monde répète aujourd’hui. J’attends là-dessus que le critique Putois, après m’avoir plagié, m’accuse d’avoir copié moi-même quelque académicien dont il est le valet à genoux et de qui, sans doute, il espère la voix.

Dans Crime et Châtiment, le héros Raskolnikov n’est encore qu’un admirable individu, le Julien Sorel du nihilisme naissant ; son génie est tout personnel ; son action et sa morale ne concernent que lui seul. Il est le grand fauve, l’individu en guerre avec la Cité.

Ivan Karamazov est un jeune homme de la même trempe ; l’intelligence en lui joue le même rôle que la volonté dans Raskolnikov. L’un finit dans le crime ; et l’autre dans la folie. Et la pure vertu de l’amour, ce sommet de l’être, ce point suprême de la beauté et de l’affirmation vitale, s’oppose à l’un et à l’autre, Sonia la victime à Raskolnikov, et Aliocha le saint à son frère dément.

Les Possédés vont bien plus loin. Dostoïevski démiurge sans le savoir du Crépuscule de Jésus, y a réuni tous les héros de sa vision créatrice. Stavroguine est le Raskolnikov qui va trop avant dans la conscience de soi pour ne pas se condamner lui-même ; il n’a pas besoin des juges ni du bagne ; il se met à mort, il se pend de sa propre main, lui le prince des hommes. Kirilov est le même qu’Ivan Karamazov, mais en possession d’une raison si parfaite dans la négation universelle que la démence est inutile : cette logique-là est si absolue qu’elle mène la vie au néant, et l’y absorbe.

Et le Soviet avant la lettre est la parodie infernale de l’âge nouveau, qui devait sortir un jour de la Révolution matérielle, si le destin lui accordait le triomphe. Dans les Possédés, elle avorte ; et nous l’avons vu naître, dans le temps où nous avons nous-mêmes vécu et pensé. Il n’est peut-être jamais arrivé qu’un poète visionnaire ait créé de la sorte son objet, tout un monde qui semble s’être modelé sur la vision qu’il s’en est faite. A-t-il pressenti pourtant que le règne de la termitière fût si proche ?

Dostoïevski n’éprouve aucun besoin de condamner l’enfer et les démons qu’il met au jour. Il les montre dans leur nudité ; il laisse entrevoir l’horreur de leur victoire, s’ils l’obtenaient : elle passe toutes les autres en bassesse et en vulgarité. Ils produisent la destruction, l’ignominie d’esprit, l’incendie, la ruine de tout génie, l’insolente vanité de la technique et de l’automate, comme un pommier les pommes. Et certes, Dostoïevski trouve plus de ressources pour la vie dans un forçat, dans une idiote qui aime, dans un moujik sur le poêle pouilleux de son isba que dans Lénine, Trotski et tous les négriers de la fourmilière. Ceux-là ne sont pas les plus misérables, où il reste assez d’âme pour qu’on puisse croire à la personne.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

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Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé sur le site de la Bibliothèque le 30 janvier 2026.

 

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