LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE
— LITTÉRATURE RUSSE —
André Suarès
1868 — 1948
VISAGES DE DOSTOÏEVSKI
1935
Portraits sans modèles, Paris, Grasset, 1935.
I
Sa tête dévore son corps. On ne pense plus guère à regarder
cet homme quand on a vu son visage. Il faut pourtant se défaire, comme lui, de
cette chair souffrante : Dostoïevski a toujours été malade. Étudiant, il a
mené un vie très dure, à Pétersbourg, pendant cinq ou six ans : il
n’ignore rien des longues nuits, de la brume et du froid, l’hiver, au bord de
la Néva ; ni, l’été, des lourdes chaleurs, de l’atmosphère accablante, de
la puanteur, du tumulte, du coude-à-coude, dans cette capitale du Nord, d’un
luxe cruel et d’une plèbe ignoble. Ville d’ivrognes et de fièvre, de
fourmilières où s’entasse l’insecte humain et d’avenues immenses, une foule brutale
de serfs, de filles, de mendiants, et une élite aveugle de riches, de
fonctionnaires et d’officiers. Et tous, ils vivent dans l’opulence ou ils
crèvent de faim sur les marais où Pierre le Grand a bâti sa métropole.
Dostoïevski, ni grand ni petit, maigre, chétif, toujours
fiévreux ou semblant l’être, il est plein de frissons ; il mange peu, il
boit, il aime l’eau-de-vie ; mais plus que tout, le jeu l’attire. Et il
n’est pas joueur pour tenter la chance ; mais pauvre, pour gagner :
il lui faut de bonnes cartes, pour payer son terme, ses dettes, et le vivre de
chaque jour. Il est épileptique depuis l’heure et l’aube fatale où, mené au
gibet pour être pendu, il a dû passer en cinq ou six minutes de l’agonie à la
grâce. En Sibérie, la vie de forçat l’a terriblement usé. L’épilepsie lui
laisse peu de relâche. Il est des temps où il a trois et quatre attaques par
semaine. Bien pis : il est phtisique. On ne parle pas encore de
tuberculose. Dostoïevski est le poitrinaire même, qu’on voit si souvent dans
ses livres. Il tousse, il crache le sang ; et à soixante ans, il meurt
d’hémophtysie. Il a profondément l’expérience des grandes misères qu’il met en
scène, celles du corps et celles de l’esprit. Toutes ont laissé des
traces dans ses livres. Où voit-on mieux la vie désolée de l’étudiant pauvre, à
Pétersbourg, que dans Crime
et Châtiment ?
II
Dostoïevski, dans son œuvre et sa vie, est un champ de
bataille. Sans y paraître, peu d’hommes ont combattu plus que lui. Il est bien
trop créateur pour vouloir rien prouver ; ses romans ne sont pas faits en
vue d’une thèse ; mais les êtres qu’il met au monde sont créés pour
s’affronter, pour se mesurer les uns les autres, ceux-ci pour vaincre, même
vaincus dans le siècle, et ceux-là pour être à jamais vaincus au fond
d’eux-mêmes, s’ils triomphent. Voilà Raskolnikov et Sonia, Stavroguine et
Chatov, Aliocha, le prince Muichkine, tous enfin. C’est que les livres de
Dostoïevski sont les poèmes d’une croisade : son œuvre est la tragédie de
l’homme égaré en quête de Dieu le Père. Dieu est le véritable héros de Dostoïevski
et de tous ses romans. Jamais artiste n’a eu la vue plus présente ni un
sentiment plus brûlant du néant universel, si Dieu manque à l’univers.
Ce Croisé jubile dans la souffrance, quand elle approche
le fils prodigue du Père. Il la préfère à toute joie éphémère comme la volupté.
Et pourtant, épris de beauté, de puissance et plein de désirs comme il est,
Dostoïevski est riche de tous les péchés et de tous les crimes. Terriblement
cérébral, sa recherche de l’amour pourrait aller, dans la chair, jusqu’aux
pires excès. Comme pour tout grand artiste, ou peu s’en faut, son art est son
évasion. Il se purge de lui-même dans ce qu’il crée.
Un tel homme est presque toujours tendu sur le bord du délire.
Il a cette petite fièvre, qui ne le quitte pas plus, en pensée, que le
mouvement fébrile de la phtisie, le frisson de la chair, à chaque crépuscule.
Je sens la sueur de son âme, comme celle de son corps qui, pour un rien,
transpire. Tous les soirs, il rencontre le puissant visiteur de Jacob ; et
il se mesure avec l’Ange. Il s’épuise au combat et dans ses victoires, qui sont
sur le siècle en même temps que sur lui-même.
Voilà pourquoi son visage est le lieu des tourments. Toutes
les passions, dont il se herse et se laboure, y ont laissé des sillons. C’est
la figure d’un martyr parcheminé de colère et de défiance : il semble prêt
à bondir, pour tuer peut-être autant que pour se défendre. Il y a du fauve
traqué, et de l’apôtre qui se contracte devant le lion, après l’avoir appelé.
Tous ses sourires sont en dedans ; et s’il rit, sa bouche est encore plus
douloureuse. Ce front, haut et droit, est un mont que hante la mort, mais où la
lumière infaillible la met toujours en fuite. Ses yeux percent la vie au fond
des cœurs ; il ne voit le monde qu’à travers l’homme et ses passions, mais
toujours dans l’aura mystique du buisson ardent. Nulle négation ne serait égale
à la sienne, s’il ne la brûlait et ne la réduisait en cendres au tison de
l’amour divin.
Il y va toujours de tout et de la vie éternelle pour ce héros
de la conscience ; car lui-même va toujours au bout de tout, dans la profondeur
de la pensée et du sentiment.
III
Sans Dieu, la vie n’est rien pour Dostoïevski ; avec
Dieu, elle est la somme. Sa grande âme va droit à tous les excès, et porte à la
grandeur même les bouffons et les misérables. Son rêve est ainsi plus vivant et
plus vrai que ce qu’on nomme la vie.
Dostoïevski a la pratique de l’épilepsie sublime, celle
qui jette l’homme dans la mort provisoire qui le vide enfin de lui-même ;
et dans cette enveloppe qui râle, Dieu entre et prend toute la place. Ainsi, à
l’autre pôle de la misère humaine, les larves des morts en peine pénètrent dans
les ventres en gésine, et se glissent dans les nouveau-nés, à l’instant de la
naissance.
IV
On a bien mal compris Dostoïevski. On lui impute d’avoir
porté la pécheresse aux nues, on prétend qu’il a mis, lui aussi, sur le front
de la prostituée l’auréole romantique. Quelle erreur. Sonia de Crime et
Châtiment n’est pas la créature vénale à qui son amour refait une
virginité : la fameuse Nastasia Philipovna de L'Idiot n’est pas davantage
la femme entretenue qu’un sentiment pur rachète de la honte, ni toutes celles
qui, dans les romans de Dostoïevski, semblent plaider pour la vertu du vice et
la candeur de l’opprobre. La vérité est toute contraire : Sonia n’est pas
une sainte, parce qu’elle fait le trottoir : elle est sainte, en dépit de
l’affreuse déchéance où la misère du monde l’a fait tomber. Nastasia Philipovna
est la plus honnête et la plus fière des femmes, quoi qu’elle puisse faire,
parce qu’elle est née avec une âme incorruptible ; et son infortune, est
l’effet d’un orgueil, d’une noblesse qui touchent à la démence, et non pas
d’une lâche complaisance au mal, ni de son inconduite.
Comment n’en serait-il pas ainsi ? pour Dostoïevski
la grandeur d’âme, la beauté, l’innocence sont naturelles à l’homme, tant qu’il
n’est pas séparé de Dieu. La pure nature est un état de confidence divine. La
femme y est plus naturellement placée que l’homme : de là qu’elle est si
souvent sa victime et en même temps la porte de son salut. Elle intercède pour
lui, par l’amour qu’elle lui porte et qui ne la divise pas d’avec Dieu ;
au contraire, son amour l’en rapproche. Elle est la grande médiatrice : sa
mission est là, et non de singer l’homme, d’être avocat, général, ou chimiste.
Avec une profondeur et une audace sans pareilles, Dostoïevski
pousse l’un vers l’autre Raskolnikov et Sonia : Le crime sans honte et la
honte sans crime ; il les oppose, il les confronte, il les voue celle-ci à
celui-là. Et si l’on veut, Raskolnikov est une espèce de Napoléon, une
puissance qui brûle de tout immoler à la conquête du monde ; Sonia est une
sainte hostie, qui est là, dans l’état le plus misérable et le plus méprisé du
monde, pour faire sentir le néant et l’horreur, bien plus, la vilenie de la
toute-puissance, l’ignominie de la domination. À quel titre pourtant ? et
sur quelle pierre de touche ? L’amour est le banc d’essai. La plus
misérable et la plus frêle des créatures s’élève de toute la grandeur du
sacrifice et de l’amour au-dessus de la toute-puissance sans cœur et de toute
la volonté sans amour. Mais ni l’un ni l’autre ne sont rien par eux-mêmes. La
misère du jeune Napoléon, eût-il conquis la toute-puissance, vient de ce que
Dieu est à jamais absent de lui. Et la grandeur de la pauvre petite fille,
cette feuille tombée de l’arbre, la prostituée au ruisseau, c’est que Dieu est
en elle et qu’elle est avec Dieu.
Et le drame ne finit point sur cette opposition : il
faut que la sainte ramène le despote de l’abîme de la mort ; c’est elle
qui doit le rendre à l’amour, en le restituant à Dieu.
C’est une chose horrible d’en être réduit à l’homme.
V
Un homme comme Dostoïevski n’est jamais en paix avec
lui-même. Il cherche dans ses œuvres sa vertu, son salut, sa paix, la vie
harmonieuse et sereine, tout ce qu’il désire passionnément et qu’il n’a pas.
Ses héros le libèrent : saints ou maudits, ils le séparent enfin de ses
monstres et de ses crimes cachés. Il s’élève avec eux aux demeures si pures et
si hautes du sacrifice, cimes dont il est toujours tenté ; et, tout de
même, il punit en eux toutes les fautes qu’il a pensé commettre et qu’il n’a
pas commises. Jamais homme ne fut plus complet : Dostoïevski a toute la
gamme du bien et du mal. Sans l’avoir cherché, il est le contrepoint le plus
riche et le plus complexe de l’humain. Il ne condamne jamais : même pour
ce qu’il déteste le plus, il a les yeux de celui qui comprend. Et comment ne
pas admettre ce que l’on comprend assez ? Le sens divin est complice. La
fatalité n’est l’épreuve et l’argument de Jacob, que s’il ne baise pas la main
de l’ange qui le terrasse.
VI
Dostoïevski lui-même est avec les femmes, comme elles sont
avec les hommes qu’elles tourmentent ou qu’elles aiment, qui les torturent ou
qui sont torturés par elles. La nature de son amour est bien plus féminine que
virile : car l’amour domine en lui, et même sur l’extraordinaire valeur de
l’esprit. Quelle que soit la puissance du poète en Dostoïevski, il aime et
conçoit l’amour en femme. Il y a toujours en lui un moment où l’énergie du
créateur le cède à l’ivresse de la créature. Les événements de sa vie en sont
la preuve. Dostoïevski est dupe de ses femmes autant que leur bourreau. Tous
ses héros sont en lui, quand il s’agit d’elles.
En Sibérie, le jour même où sorti du bagne, il épouse la
veuve phtisique à qui il s’est promis, pour la sauver de la misère, elle le
fuit et va coucher dans une ville voisine, avec une brute, son amant. On a peu
vu de nuit de noces plus singulière. Loin de s’indigner là contre, Dostoïevski
y trouve une espèce de joie acharnée, celle de l’épreuve par la souffrance, et
comme le rachat de ses propres péchés. Il les a tous commis en pensée, il me
semble. Il est plein de crimes latents, qu’il n’a jamais traduits en actes. Il
a l’air de se reprocher, parfois, de n’en avoir pas eu le courage. Il nourrit
toute sorte de larves, à qui il refuse le corps de la vie et qui le rongent en
secret. L’acte délivre la conscience du péché ; et peut-être vaut-il mieux
passer enfin au crime avec tous ses dangers, que de le méditer sans cesse et
d’en nourrir la convoitise. L’action libère ; elle décharge l’homme de ce
poids écrasant, s’il faut le toujours porter.
VII
À quelques-unes près, qui ont l’équilibre d’une conscience
déjà maternelle, presque toutes les femmes de Dostoïevski sont des possédées.
Jeunes filles, elles le sont ; et la plupart le restent, même mariées. Là
encore, elles sont divisées contre elles-mêmes : la source du repos est
corrompue à jamais, comme celle du bonheur est pour jamais tarie.
Toutes elles vont à l’amour, comme si l’homme n’y était
pour rien, ou n’y devait être que leur doublure et leur reflet.
Elles sont les possédées suprêmes de la nature, que
l’esprit tente et séduit, qui les tourmente sans cesse, qu’elles voudraient
asservir à leurs propres fins et qui, viril malgré tout, ne se laisse pas domestiquer.
Elles ne réussissent pas à lui faire passer le seuil de leur vie ; il
reste en dehors, il ne leur est jamais intime.
À les entendre, l’homme n’est jamais assez pur, ni assez
dévoué, ni assez honnête pour elles. Lui-même est si faible, qu’il a la même
opinion de soi le plus souvent. Tant il est incertain de sa propre valeur pour
l’amour. Les femmes lui font croire que le désir le rend indigne d’être aimé.
Où le voit-on mieux que dans Tolstoï, quand Levine, en bon petit ours du
repentir, envoie l’énorme pavé de sa confession et de ses remords au nez de sa
fiancée ? Cette oiselle a dix-huit ans ; il en a trente-cinq, et ils
sont tous les deux d’accord que l’homme aurait dû attendre dix-sept ans sa
propre naissance à l’amour et aux passions, pour rester digne de la rare
merveille en jupon qui est née dix-sept ans après sa venue au monde. Ces fadaises
sont bien plus graves qu’on ne croit. Car cette Kitty est devenue la comtesse
Tolstoï ; elle a pendant un demi-siècle empoisonné de sa jalousie, de ses
reproches, de son avare manie la vie du grand homme, et peut-être lui a-t-elle
même gâté l’esprit. Qui sait s’il n’est pas devenu chrétien austère, pour
cesser enfin d’être mari ? En tout cas, ce maître magnifique du roman, qui
voit si loin dans les caractères et dans les mœurs, a tremblé devant les
querelles conjugales. Il a rusé pour s’y soustraire, il a cédé, il s’est
contraint, sans d’ailleurs y rien gagner. Et il a fini par fuir sa propre
maison, dans le désespoir de ses quatre-vingt-trois ans, pour mourir, un soir
de neige, dans une auberge de village. Et comme il n’a pu se cacher assez
secrètement, comme il n’a pu mourir seul, il n’est même pas mort tranquille.
VIII
Dostoïevski n’est pas si facile à mener. Mais il porte à
l’excès tout ce qui sépare l’homme de la femme. Il montre les plus fortes
natures d’homme mettant la femme au supplice et les jetant à la folie :
sans le vouloir ou le voulant, cette sorte d’homme est impitoyable. Et les
meilleures femmes, oscillant sans cesse du délice à la tyrannie, portent
l’homme aux derniers excès, tantôt du mal et tantôt du sacrifice.
Il n’y a pas moyen pour lui de vivre avec elles, ni pour
elle de vivre avec eux.
C’est pourquoi Dostoïevski incline à des amours non
communes, et innocemment criminelles. Il ne rêve en somme que de petites filles.
C’est la petite fille qu’il lui faut dans la jeune fille et dans la jeune
femme. Pas une amoureuse, chez lui, n’a plus de vingt à vingt-cinq ans.
Lui-même a vécu quelque temps avec une fillette, au moins en imagination.
Je dirai que la tendance sadique n’est pas sans une sorte
d’innocence. Elle exige du courage, l’oubli de toute règle, et une espèce de
vocation ingénue. Tout péché de cet ordre est cérébral. Tout part de la tête et
se passe, d’abord, dans la tête.
Telle est la rançon des consciences les plus aiguës et les
plus profondes. L’horreur du muletier est le commencement de la folie. Toutes
leurs amours sont donc de la fièvre qui imagine en silence ; la part que
la volupté doit fatalement y prendre, grande ou petite, est d’autant plus coupable
aux yeux du monde qu’elle est plus involontaire pour elle-même, que la forme en
est plus rare et qu’elle est plus innocente en sa redoutable avidité.
IX
Qui nie Dieu se nie et nie tout le reste.
Manque de sentir Dieu, l’homme le plus intelligent ne
connaît plus rien, ni les autres ni lui-même. Son esprit n’est plus que
l’instrument de l’universelle négation. Et plus sa volonté est puissante, plus
elle se rend criminelle, car faute d’un objet à aimer, la volonté ne peut rien
que détruire. Le crime ou le désespoir, il n’est pas d’autre issue. On tourne
la négation contre les autres ou contre soi. La folie est la courbe qui
enveloppe ces deux mouvements contraires. Ainsi, les héros désespérés de
Dostoïevski finissent tous par le bagne ou le suicide.
Voilà ce grand esprit d’Ivan Karamazov qui anéantit tout,
en lui et autour de lui, à la pointe de son analyse. Ou cet autre, le Kirilov
des Possédés qui fait du suicide la seule solution vitale d’un monde où
la volonté, ayant tué Dieu, rien ne reste que la négation totale. Voilà
Raskolnikov, assassin en vertu de sa nature supérieure ; ou ce magnifique
Stavroguine : celui-là est le prince Harry de Shakspeare, promis par son
génie à toutes les grandeurs ; mais parce qu’il est sans foi et qu’il nie
toujours, il ne sera pas le grand roi d’Angleterre qu’il devait être ;
après avoir tout méprisé, tout osé, tout réduit en poussière autour de lui, il
ne lui reste qu’à en faire autant de lui-même ; et il se pend, comme le
dernier des misérables traqué par l’horreur de vivre, forcé dans la solitude
éternelle du vide, par cette police suprême qui poursuit les crimes de la conscience
et de la pensée. Impuissant à vivre, parce qu’il est impuissant à rien aimer.
La candeur de l’âme aimante épargne ces affreuses extrémités
à ceux qui aiment. Le simple amour leur donne le mot de la vie : qui n’est
pas connu des puissants et des habiles.
Parce qu’il s’oublie toujours lui-même, un innocent a
toute la bienfaisance d’un dieu. Pour Dostoïevski, qui ne connaît le bien et la
vérité que dans le sentiment du Dieu Père de tous les hommes, l’image la plus
parfaite du bien est une jeune femme qui prie le Père céleste en lui confiant
son petit enfant, qu’elle couvre de baisers.
Image parfaite, parce qu’ici le sacrifice est plein de bonheur
et que l’immolation de soi est tout heureuse.
X
Il y a longtemps, plus de vingt ans peut-être, je montrais
combien Dostoïevski diffère de Tolstoï et des autres écrivains russes. Il ne
semble révolutionnaire qu’aux esprits prévenus, sans force et qui ne
distinguent point. Il n’est pour la révolution en rien, car il est religieux en
tout. Il ne paraît même pas s’être soucié de l’affranchissement des serfs.
L’économique ne compte pas pour lui, et la politique encore moins. Il ne s’en
occupe jamais. D’ailleurs, les paysans sont absents de son œuvre et tout autant
la vie à la campagne. Dostoïevski est toujours dans la ville, et à Pétersbourg
bien plus qu’à Moscou.
Le principe vital de ce grand homme est esthétique avant
tout. Il est le plus artiste des poètes russes, et plus que Pouchkine lui-même,
son idole. (J’appelle « poètes », tous ceux qui pensent avec rythme,
grandeur et beauté.) Ce que Dostoïevski reproche le plus aux réalistes de la
politique n’est pas leur violence, mais leur laideur, leur haine du beau, leurs
outrages à l’esprit : bref Gorki. La grossièreté des jeunes générations le
révolte. Les nihilistes sont une espèce de singes, à ses yeux, nés et formés
aux grimaces dans les cages de l’Occident. La religion de la beauté, dans tous
les ordres, porte la foi de Dostoïevski. Il y a toujours de la laideur à détruire :
rien n’est plus grave contre la Révolution. Dostoïevski est plus sensible à la
vulgarité des révolutionnaires, et à l’ignoble offense de leurs discours qu’à
leurs crimes. La parole est la femelle impure qui met le couteau et la bombe
aux mains de l’acte viril. L’injure, dans tous les sens, est la matrice de la
Révolution. Sans cesse, Dostoïevski reprend les rebelles de Pétersbourg sur
leur manque de tact, où il voit une tare spécifiquement russe. Son suprême
argument contre les nihilistes, il les accuse de cracher sur Pouchkine et de
vouloir brûler la Madone de Dresde. L’outrage à la beauté, dans le sentiment et
dans la vie, lui semble le péché par excellence. Et pour Dostoïevski, tous les
attentats contre la beauté se consomment dans la négation. La Révolution en est
l’explosion et le signe. Dostoïevski en est si persuadé qu’il poursuit partout
avec la même ardeur et la même violence le rebelle et le réaliste, le nihiliste
et l’athée. De là qu’il est si injuste pour Tourguénieff : il ne lui
pardonne pas d’avoir créé le type du nihiliste digne d’estime, et de l’avoir
nommé.
Certes, Dostoïevski ne soutient pas une thèse. Jamais il
n’abaisse l’œuvre d’art à faire la preuve d’une doctrine. Mais le puissant visionnaire
peint les hommes et les passions en conflit avec trop de profondeur pour ne pas
impliquer les doctrines en guerre.
XI
C’est ainsi qu’il a mis en scène, cinquante ans avant le
fait, l’usurpation de Lénine, et qu’il a imaginé de toutes pièces le drame des
Soviets, dans les Possédés, son plus haut chef-d’œuvre, et le plus beau
des romans, à mon goût, qu’on ait jamais écrit. Il a tout inventé, et il se
trouve qu’il a tout prévu ; le mot même de «soviet» y est, et la première
cellule de l’État communiste. Plus qu’une création, cette œuvre inouïe semble
une apocalypse. La vie réelle ne l’a pas encore imitée dans toutes ses parties.
Il reste à la Russie présente de révéler ses racines ; elles sont à nu
dans les Possédés.
Voilà ce que j’ai marqué, il y a vingt ans, et que tout le
monde répète aujourd’hui. J’attends là-dessus que le critique Putois, après
m’avoir plagié, m’accuse d’avoir copié moi-même quelque académicien dont il est
le valet à genoux et de qui, sans doute, il espère la voix.
Dans Crime et Châtiment, le héros Raskolnikov n’est
encore qu’un admirable individu, le Julien Sorel du nihilisme naissant ;
son génie est tout personnel ; son action et sa morale ne concernent que
lui seul. Il est le grand fauve, l’individu en guerre avec la Cité.
Ivan Karamazov est un jeune homme de la même trempe ;
l’intelligence en lui joue le même rôle que la volonté dans Raskolnikov. L’un
finit dans le crime ; et l’autre dans la folie. Et la pure vertu de
l’amour, ce sommet de l’être, ce point suprême de la beauté et de l’affirmation
vitale, s’oppose à l’un et à l’autre, Sonia la victime à Raskolnikov, et
Aliocha le saint à son frère dément.
Les Possédés vont bien plus loin. Dostoïevski
démiurge sans le savoir du Crépuscule de Jésus, y a réuni tous les héros de sa
vision créatrice. Stavroguine est le Raskolnikov qui va trop avant dans la conscience
de soi pour ne pas se condamner lui-même ; il n’a pas besoin des juges ni
du bagne ; il se met à mort, il se pend de sa propre main, lui le prince
des hommes. Kirilov est le même qu’Ivan Karamazov, mais en possession d’une
raison si parfaite dans la négation universelle que la démence est
inutile : cette logique-là est si absolue qu’elle mène la vie au néant, et
l’y absorbe.
Et le Soviet avant la lettre est la parodie infernale de
l’âge nouveau, qui devait sortir un jour de la Révolution matérielle, si le destin
lui accordait le triomphe. Dans les Possédés, elle avorte ; et nous
l’avons vu naître, dans le temps où nous avons nous-mêmes vécu et pensé. Il
n’est peut-être jamais arrivé qu’un poète visionnaire ait créé de la sorte son
objet, tout un monde qui semble s’être modelé sur la vision qu’il s’en est
faite. A-t-il pressenti pourtant que le règne de la termitière fût si
proche ?
Dostoïevski n’éprouve aucun besoin de condamner l’enfer et
les démons qu’il met au jour. Il les montre dans leur nudité ; il laisse
entrevoir l’horreur de leur victoire, s’ils l’obtenaient : elle passe
toutes les autres en bassesse et en vulgarité. Ils produisent la destruction,
l’ignominie d’esprit, l’incendie, la ruine de tout génie, l’insolente vanité de
la technique et de l’automate, comme un pommier les pommes. Et certes,
Dostoïevski trouve plus de ressources pour la vie dans un forçat, dans une
idiote qui aime, dans un moujik sur le poêle pouilleux de son isba que dans Lénine,
Trotski et tous les négriers de la fourmilière. Ceux-là ne sont pas les plus
misérables, où il reste assez d’âme pour qu’on puisse croire à la personne.
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Texte établi par la Bibliothèque
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le site de la Bibliothèque le 30
janvier 2026.
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