LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE
— LITTÉRATURE RUSSE —
André Suarès
1868 — 1948
DOSTOÏEVSKI
1936
Extraits tirés de Valeurs
(Histoires, xxix et Occultations,
iii),
Paris, Grasset, 1936.
Histoires,
XXIX
DANS LA DURÉE :
Dostoïevski bien plus raisonnable que Tolstoï,
moins logique aussi. Dostoïevski est social ; Tolstoï, non. La Cité de
Tolstoï est dans les Catacombes : c’est la règle chrétienne dans toute sa
rigueur et toute sa vérité : Tolstoï est le fils de saint Paul. L’Évangile
moins la poésie, l’amour des lys et la Galilée. Au fond, il s’agit d’en finir
avec la vie. La foi des Catacombes repose sur la fin du monde. Rome a corrompu
le Christianisme en le rendant sociable et viable : elle a changé les
prêtres en consuls, et la cité de Dieu en ville impériale. Toujours César, réalité
charnelle et grand mensonge. Ils en sont encore là, sur les deux bords du
Tibre, le César de la tiare face à l’Auguste des faisceaux. Tolstoï sort des
Catacombes et regarde avec horreur l’une et l’autre iniquité, l’une et l’autre
puissance. Que lui importe la Cité ?
Dostoïevski a la haine et le mépris de
Rome ; mais son amour infini de la vie lui impose un ordre social, et même
l’Empire. Il accepte Byzance, et un empire où l’ordre et la puissance trempent
de toutes parts dans la charité extrême. Tolstoï, avec son horreur de la
violence, tend à tout détruire et Dostoïevski avec ses passions déchaînées,
tend à tout sauver dans l’amour. Dieu, qui est partout dans Dostoïevski, est le
père béni de la vie. Et la vie est une bénédiction, jusque dans le crime, la
pire misère et l’épouvante.
*
Ce qu’il y a de plus contraire à l’Évangile et
à l’esprit chrétien n’est pas la Bible juive, ni Rome ni les Védas : c’est
l’esprit grec, la volonté de connaissance. Le Christ et la Grèce sont entre eux
comme Pascal et Descartes : l’ordre du cœur et l’ordre de l’intelligence,
la charité et la connaissance.
Entre deux, Rome fait très bonne figure sur le
plan spirituel, et d’autant plus grande dans l’ordre charnel et le plan de la
matière.
*
En Russie et ailleurs, on ne peut pas se
servir de Dostoïevski pour détruire : tant s’en faut qu’au contraire on
trouve dans Dostoïevski toute sorte d’appui et de raisons pour l’orthodoxie, la
politique et la religion. Un Russe peut toujours se fonder sur Dostoïevski pour
prétendre à l’empire du monde.
Tolstoï, lui, est un levier pour la
Révolution. En fait, il l’a servie, sans le vouloir, de Paris à Pékin. Il
détruit la Cité au nom du Christ. La Révolution détruit la Cité comme lui, et
le Christ, pour elle, n’est même pas un nom. Il est admirable que la négation
entraîne l’anéantissement de celui qui nie. Tolstoï est un moyen pour la Révolution ;
et la Révolution se moque de toutes les fins que l’apôtre chrétien lui propose.
Au début de la catastrophe russe, les moujiks
de Toula, après avoir fait un soviet, parcouru le pays en pillant et en tuant,
ont envahi Yasnaïa Poliana, et profané la sépulture du grand vieillard, mort en
apôtre. J’aimerais qu’ils eussent jeté ses cendres au vent et dispersé ses
os : il leur avait donné les armes et les outils nécessaires. Car avec la
bêche et le soc, on déterre comme on laboure, on laboure aussi bien qu’on
déterre. Rien ne vaut ces durs symboles.
*
Ayant la passion infinie de la vie,
Dostoïevski a un amour infini de la beauté. Personne en Russie ne l’a eu ni
conçu au même degré. Son amour de Dieu est esthétique pour le moins autant que
religieux. De là qu’il est toujours présent. La présence de Dieu est partout
dans Dostoïevski, et Dieu est le héros de tous ses héros, le mot de tous ses livres.
Que dirait-il des Soviets ? et de
Staline ? Ils veulent élever sur le Kremlin un monument de 450 mètres de
haut, large de 4 à 500, la pyramide des pyramides : il doit se terminer en
pointe par une statue en acier de Lénine : elle aura 100 mètres de haut.
On le verra en veston, et la main dans la poche de son pantalon. Le veston
d’acier n’aura pas moins de 40 mètres. La hideuse tête de ce commis à la statistique
universelle étalera une gueule large de 3 mètres, des oreilles de 5 mètres et
sept mètres de joues. J’espère qu’on lui laissera sa casquette de chef de gare
sur la banlieue de l’enfer. Elle aura bien ses 30 ou 130 mètres cubes.
Pour la laideur, Caliban n’était encore
rien : Caliban aspire à la vertu humaine. Lénine, lui, est le Caliban des
termites. Lénine et la machine, Hitler et Odin, les jaunes réveillés, jamais
l’homme, à la croisée des chemins, n’a couru un plus terrible danger :
l’évolution est irréversible : on ne revient jamais sur ses pas, quand le
choix a été fait. Il s’agit de choisir entre l’espèce spirituelle et l’espèce mécanique,
entre l’individu et le termite. L’homme sera-t-il homme ou insecte ? Tel
est le problème. Tant il semble que l’homme a déjà choisi et qu’il
s’insectifïe. D’ailleurs, il y aura, d’abord, deux ou trois espèces ennemies de
termites, qui se feront la guerre ; et la plus forte exterminera l’autre
totalement : Odin ou Lénine ? plus probablement, Lénine ; car il
s’adjoindra les jaunes. Le termite gris exterminera le termite blanc.
*
Dans l’homme, l’amour et l’espèce se contredisent.
Et presque tout l’homme est dans cette contradiction. De là, sa grandeur et sa
misère, sa vaine beauté et son infaillible défaite.
Une femme doit prendre beaucoup sur elle pour
vivre avec un homme, quel qu’il soit. Ou plutôt faut-il qu’elle laisse tout
prendre sans trop de combats. Un homme doit beaucoup prendre sur lui-même, pour
vivre avec une femme, fût-ce la plus aimante. Que de déroutes entre eux, quelle
inimitié obscure dans les plus claires caresses. Combien d’abdications,
consenties à moitié, de part et d’autre. Que de mensonges, et les plus profonds
sont ici les plus honnêtes : il s’agit de ne rien détruire, qui est la
véritable honnêteté. Seuls, les enfants font la paix entre ces éléments
contraires ; et moins la paix de Platon que la trêve de Dieu. Ils couvrent
tout ; ils jettent le manteau de la pudeur sur la nudité de la discorde.
Homme, femme, pour vivre ensemble qu’il faut
de patience, à l’un et à l’autre qu’il faut de complaisance ! Et surtout
comme il leur faut, chacun, savoir son rôle et le jouer avec la perfection du
naturel ! Le génie de l’espèce y pourvoit. Non sans peine.
Occultations, III
Tolstoï et Dostoïevski sont les deux pôles du
monde russe. Le même axe et les antipodes. Russes, tous les deux, tant qu’on voudra,
mais de génie opposé. Ils sont entre eux comme le monde de la quantité et celui
de la qualité. Comme l’enveloppe et le noyau, la surface et la profondeur.
Tolstoï couvre l’horizon ; Dostoïevski vertical perce de part en part la
sphère. À Tolstoï, la peinture peut être sans égale de la vie commune, jusque
dans les héros ordinaires. À Dostoïevski, l’évocation d’un univers humain qui
lui doit tout, créé par lui, supérieur cent fois à la réalité d’où il sort, et
qui s’impose ensuite à la connaissance et à l’idée qu’après lui on en a.
Tolstoï a la vérité parfaite de la société qui l’entoure, du temps, des hommes,
des femmes, de tout ce qui est la vie du siècle. L’intensité d’une vie toujours
au-dessus de l’ordinaire est l’ordre naturel de Dostoïevski. Les Russes communs
se reconnaissent tous dans Tolstoï et ils se trouvent si bien imités dans ses
œuvres qu’en retour ils s’y confondent et les imitent. Par contre, ils se
fâchent contre Dostoïevski ; ils s’irritent de ses inventions et de ses
caractères. Ils en sont loin pour s’y reconnaître ; ils se croient
diffamés par cette vision brûlante. Et pensant le condamner, ils traitent
Dostoïevski de « visionnaire ». C’est « fou », qu’ils
entendent par là. Ils ont pour Dostoïevski le sentiment qu’un bon vicaire de paroisse,
dans une ville de paisibles rentiers, exprimerait, s’il l’osait, pour saint François
prêchant aux oiseaux, sainte Thérèse en extase ou Pascal dans ses pleurs de
joie. Les saints délirent. La vraie religion n’a que faire de ces excès. Et,
comme elle est le grand nombre, elle les condamne.
Il est des visionnaires ; et les plus
grands artistes le sont : Shakspeare, Dostoïevski, Wagner ou Rembrandt.
Balzac est aussi de ceux-là ; mais sa façon de l’être est toute différente,
si même elle n’est pas contraire. À y voir de plus près, le plus haut secret de
l’art se révèle.
Tout Français veut que la vision soit une
image du réel. Et tout Européen est plus ou moins de France par là. Quand il
invente, le Français eût-il l’imagination géante, multiplie seulement le réel
en force et en quantité. Il ne met pas dans les géants qu’il imagine une âme
égale aux proportions du colosse : Goriot n’est qu’un père bourgeois comme
tous les autres, si ce n’est qu’il est dix fois plus bourgeois et plus père que
pas un autre. Je remarque aussitôt que le roi Lear agit en fou, tant qu’il est
raisonnable, et qu’il montre une sagesse terrible quand il est ou semble Fou.
Le père Goriot n’a pas moins de raison dans son amour que dans ses actes ;
Birotteau n’est qu’un boutiquier éperdu d’humeur et désespéré par la faillite,
comme il en est tant, du moins voilà plus d’un siècle. Les proportions sont
cinq ou cent fois plus grandes que nature ; mais l’être intérieur n’est
pas changé ; car le multiple de la quantité et du nombre n’influe en rien
sur la qualité. Le cas de Balzac est celui de Rabelais et de Corneille.
Eschyle au contraire, Shakspeare, Dostoïevski,
Wagner et Rembrandt donnent aux créatures de leur vision la profondeur et
l’intensité d’une âme aussi nouvelle par la qualité, aussi extraordinaire par
le sentiment que les événements où ils sont mêlés et la force des passions qui
les animent. Le sentiment est de la qualité essentielle. Dans l’œuvre de ces
voyants, l’âme est en qualité ce qu’elle est en quantité dans les Français et
les autres peuples de l’Occident.
C’est que le grand visionnaire est ou bien le
sceptique passionné, comme Shakspeare, qui porte tous les êtres à l’excès pour
y croire ; ou le mystique en amour, qui les voit en Dieu et ne les conçoit
réellement que dans la plénitude divine. L’excès est le plan de la passion ;
et la passion pure est la folie même pour l’homme commun, lequel n’est pas
passionné. À bon droit, car la passion n’est pas un état sociable ; et
même elle n’est pas moins contraire à la vie qu’à la Cité.
Au fond, la conception de Dostoïevski et de
Shakspeare est musicale. La musique est le domaine de la qualité pure,
sentiment et passion. Ici, la raison n’abdique pas : elle se retire ;
elle est le sol où l’édifice s’élève et s’appuie. Mais on oublie sans cesse les
assises.
Il arrive ainsi, dans l’Idiot comme
dans Hamlet ou Parsifal, dans les Possédés comme dans la Ronde
de Nuit, Macbeth ou Tristan, que toute la vision semble plongée dans
une sphère de folie. Et ce globe de cristal laisse paraître des secrets que toute
raison ignore. Le commun s’en offense ou s’en moque ; il en est rebuté, il
doute, il nie : il n’a pas les moyens de s’élever à ces clartés
intérieures. « Ils sont tous fous », dira l’homme de Tolstoï, l’homme
ordinaire. Mais le confident de Shakspeare et de Dostoïevski pense :
« Non, ils sont dans la plénitude sans mensonge de leur propre nature. »
Et voilà pourquoi celui qui admire le plus Tolstoï ne peut pas se donner
entièrement à Dostoïevski.
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Texte établi par la Bibliothèque
russe et slave ; déposé
sur le site de la Bibliothèque le 30
janvier 2026.
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