LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

 LITTÉRATURE RUSSE

 

 

Alexeï Pissemski

(Писемский Алексей Феофилактович)

1821 — 1881

 

 

 

 

MILLE ÂMES

(Тысяча душ)

 

 

 

1858

 

 

 

 

 

 

Traduction de Victor Derély, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1886.

 

 

 

 

 

 


TABLE

 

PREMIÈRE PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

DEUXIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

TROISIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

QUATRIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

I

Un jour parut dans le Bulletin des actes administratifs l’ordonnance suivante :

« L’assesseur de collège Godnieff, principal du collège d’E..., est admis à faire valoir ses droits à la retraite. » Plus loin, on lisait un autre décret ainsi conçu : « Le candidat Kalinovitch est nommé principal du collège d’E... »

À E… Godnieff possédait une maison à lui, avec un jardin, et, dans la banlieue, un bien de trente âmes. Veuf, il habitait avec sa fille, Nastenka, et sa femme de charge, Pélagie Eugraphovna. Cette dernière avait quarante-cinq ans et n’était pas des plus belles. Cela n’empêchait pas l’ispravnitza,[1] une bien mauvaise langue, de dire que Pierre Mikhaïlitch devrait bien épouser sa charmante sommelière ; qu’au moins, ainsi, il n’y aurait pas de péché. À quoi les personnes plus équitables répondaient qu’il ne pouvait être question de péché entre ces deux vieilles gens, et que, dès lors, ils n’avaient aucun besoin de se marier ensemble.

Ce n’est pas exagérer de dire que Pierre Mikhaïlitch était connu non seulement dans la ville et dans le district, mais dans la moitié de la province ; chaque jour, à sept heures du matin, il sortait de chez lui pour aller au marché, et, chemin faisant, il avait coutume de causer avec toutes les personnes qu’il rencontrait. Apercevait-il, par hasard, la bourgeoise, sa voisine, à la fenêtre d’une petite maisonnette délabrée, il lui disait :

— Bonjour, Fékla Nikiphorovna.

— Bonjour, batuchka,[2] Pierre Mikhaïlitch, répondait-elle.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes revenue du chef-lieu ?

— Depuis hier, monsieur. Je n’ai pas pu me procurer de charrette, et j’ai dû faire la route à pied, au milieu de cette boue. Ce que je me suis crottée !

— Comment vont les affaires ?

— Mes affaires, Pierre Mikhaïlitch, sont entre les mains de l’autorité.

— Allons, si elles sont entre les mains de l’autorité, tant mieux !

— Est-il bien vrai, mon père, que ce soit tant mieux ?

— Oui, oui, c’est tant mieux... disait Godnieff en s’éloignant.

À dire vrai, Pierre Mikhaïlitch ne savait même pas en quoi consistaient les affaires de sa voisine, ni si c’était réellement un bien pour elle qu’elles fussent entre les mains de l’autorité, mais il parlait ainsi à seule fin de la consoler.

S’il rencontrait le pope, Pierre Mikhaïlitch n’attendait pas qu’il fût près de lui pour le saluer.

— Bonjour, disait-il en ôtant sa casquette et en s’approchant pour recevoir la bénédiction du prêtre.

— Bonjour, répondait celui-ci de sa voix de basse.

— Eh bien, père, avez-vous lu mon livre, ou en avez-vous encore besoin ?

— Je l’ai lu, et j’avais l’intention de vous le rendre aujourd’hui même avec mes remercîments. C’est un charmant ouvrage !

— Oui, oui, un livre instructif... Rapportez-le-moi un de ces jours.

— Je n’y manquerai pas, répondait le pope.

Et, sur ce, il tirait sa plus belle révérence.

Rentré chez lui, Pierre Mikhaïlitch allait droit à la cuisine, où Pélagie Eugraphovna, la cuisinière, était déjà en train d’allumer le poêle.

— Voici pour toi, commandante ! Je t’apporte les biens de la terre ! disait-il en tendant un sac de nattes à la femme de charge. Celle-ci le prenait et commençait à en retirer les provisions, non sans hocher la tête et proférer des « Hé ! hé ! hé !... »

— Allons, voilà que tu te mets à bougonner ! Quelle grondeuse !... J’ai mal acheté, n’est-ce pas ?

— Fort bien, au contraire, répliquait avec une mordante ironie Pélagie Eugraphovna.

Jamais elle n’était contente des achats de Pierre Mikhaïlitch, et, à cet égard, elle avait parfaitement raison. Tantôt les marchands le trompaient sur le poids, tantôt ils lui vendaient comme fraîches des denrées gâtées. Or, l’économie domestique était la passion dominante de Pélagie Eugraphovna. Quoique d’origine allemande, elle ne savait s’exprimer qu’en russe. Comment et pourquoi était-elle venue dans cette petite ville de district ? Je l’ignore ; toujours est-il qu’elle pensa y mourir de faim ; ensuite elle entra à l’hôpital. Ce fut là que Pierre Mikhaïlitch eut occasion de la voir ; sans la connaître, il se mit, selon son habitude, à causer avec elle, et comme il était depuis peu devenu veuf, il la prit chez lui pour en faire la gouvernante de la petite Nastenka. Mais, entrée comme niania, Pélagie Eugraphovna attira peu à peu entre ses mains tout le gouvernement de la maison. Depuis le lever du jour jusqu’à une heure avancée de la nuit, elle vaquait aux divers soins du ménage, elle grimpait au grenier, descendait à la cave, bêchait dans le jardin, frottait, balayait ; enfin, à huit heures du matin, après avoir retroussé ses manches et ceint un tablier, elle s’occupait de la cuisine, et, pour lui rendre justice, il faut dire qu’elle s’acquittait très bien de cette tâche. Les salaisons et les marinades étaient surtout son triomphe. Par exemple, le poisson salé, qu’elle accommodait en botvinia[3] pendant le grand carême, était tel que Pierre Mikhaïlitch n’en pouvait manger sans s’écrier :

— Messieurs, voilà du poisson et de la botvinia comme Lucullus lui-même n’en a jamais mangé !

Les plastrons de Pierre Mikhaïlitch, les cols et les manchettes de Nastenka, la femme de charge les lavait toujours elle-même, et je crois bien qu’elle aurait aussi blanchi tout le reste, si ses forces le lui avaient permis ; car, selon sa propre expression, le cœur lui saignait à la vue du linge blanchi par la repasseuse.

Il aurait été assez difficile de préciser quand dormait et de quoi se nourrissait Pélagie Eugraphovna ; elle-même, d’ailleurs, n’aimait pas qu’on l’entreprît sur ce sujet. Elle buvait son thé, pour ainsi dire, à ses moments perdus ; à la table de famille où son couvert était toujours mis, elle ne restait qu’une minute ; dès qu’on servait le rôti, elle se levait brusquement et s’en allait à la cuisine.

— Eh bien, commandante, pourquoi donc ne manges-tu jamais rien ? lui disait Pierre Mikhaïlitch, quand il la voyait reparaître ensuite.

— Puisque je vis, c’est donc que je mange, répondait en souriant Pélagie Eugraphovna, et elle retournait à la cuisine.

C’était avec beaucoup de répugnance qu’elle acceptait ses honoraires (cent vingt roubles assignats par an). D’ordinaire, à la fin de chaque mois, Pierre Mikhaïlitch lui remettait dix roubles.

— Qu’est-ce encore que cela ? disait la femme de charge.

— C’est votre argent. L’argent est une bonne chose. Vous plaît-il de le prendre et de m’en donner un reçu ? répondait Godnieff.

— Eh... finissez-en avec vos sottises ! reprenait Pélagie Eugraphovna, qui se détournait et commençait à regarder par la fenêtre.

— L’ordre, commandante, n’est pas une sottise. Veuillez prendre cet argent, insistait Pierre Mikhaïlitch.

— Comme si je n’avais pas chez vous la nourriture et le vêtement, répliquait-elle sans retourner la tête.

— Accepte, ma chère, je t’en prie ; tu sais que je n’aime pas cela ! poursuivait Godnieff de plus en plus pressant.

Pélagie Eugraphovna prenait l’argent avec colère et le jetait dédaigneusement dans le tiroir de sa table à ouvrage.

Chaque fois qu’avait lieu cette scène, bien que le mécontentement se montrât sur son visage, des larmes roulaient dans ses yeux.

— Il m’a recueillie quand j’étais dans la misère, il m’a empêchée de mourir de faim, et il me donne encore des gages, l’effronté ! Il a une fille : il ferait mieux d’amasser quelque chose pour elle ! grommelait en aparté la brave femme.

— Ne t’avise pas de me parler ainsi, entends-tu ? Je n’ai pas de leçons à recevoir de toi ! grondait à son tour Pierre Mikhaïlitch.

Ces paroles faisaient taire Pélagie Eugraphovna, mais, malgré cela, c’était toujours à contre-cœur qu’elle acceptait ses gages.

Quand il avait remis ses emplettes entre les mains de la femme de charge, Godnieff allait prendre son thé au salon avec Nastasia. Presque chaque matin une conversation de ce genre s’échangeait entre le père et la fille :

— Nastasia Pétrovna, vous êtes encore restée sur pied toute la nuit... Ce n’est pas bien, ma chérie, non, vrai, ce n’est pas bien... Il y a un temps pour le travail, un temps pour la récréation et un temps pour le sommeil.

— Je n’ai pu m’arracher à ma lecture, papa. J’ai déjà fini le roman d’hier.

— Tant pis. Comment allons-nous faire aujourd’hui ? Nous n’avons rien à lire pour ce soir.

— Si fait, je vous achèverai la lecture de ce roman ; moi-même je ne serai pas fâchée de le relire une seconde fois. Figurez-vous que ce Valentin devient un affreux homme...

— Allons, allons, ne raconte pas. Il m’est plus agréable d’être mis au courant des choses par l’auteur lui-même, interrompait Pierre Mikhaïlitch, et Nastasia en restait là de son récit.

Après cela, le plus souvent ils se quittaient. Nastenka passait la journée soit à lire, soit à faire des extraits, soit à se promener dans le jardin. Ni le ménage, ni les ouvrages de main ne l’occupaient. Godnieff revêtait son uniforme et se rendait au collège. Généralement il trouvait dans l’antichambre Gavrilitch, ancien soldat, attaché en qualité de storoj à l’établissement scolaire d’E... Il fallait la patience vraiment chrétienne de Pierre Mikhaïlitch pour conserver depuis dix ans un cuistre comme ce Gavrilitch : à la fois bête, paresseux et grossier, le vieux militaire laissait l’établissement dans un tel état de saleté que le directeur était obligé, au moins une fois par mois, de louer à ses frais des laveuses pour nettoyer les parquets. En outre, le storoj, qui adorait le chtchi[4] et en mangeait toujours à son déjeuner, avait l’habitude de le faire cuire, pendant toute la nuit, dans le poêle du cabinet directorial. En entrant, Pierre Mikhaïlitch était suffoqué.

— Tu as encore étuvé du chtchi, grenadier ! disait-il ; quelle odeur ! il n’y a pas moyen de respirer !

— Allons, soit, j’en ai étuvé, on sait bien que tu n’as jamais autre chose à me dire, répliquait Gavrilitch.

— Mais, sans doute, tu en as étuvé ! Il faut que tu aies un joli aplomb pour le nier ! Fi, que c’est laid de mentir à ton âge !

— Regarde toi-même dans le poêle, tu verras bien qu’il n’y a rien.

— Je sais qu’il n’y a rien dans le poêle : tu as mangé ce que tu y avais fait cuire, tu as encore de la graisse sur ton museau, imbécile !... Et il se permet de répliquer, qui plus est ! Je te mettrai à la porte, tu entends !

— Mets-moi à la porte ! Si tu crois que je tiens à rester dans ta boîte !... répondait Gavrilitch, et il s’en allait.

— Imbécile ! répétait Pierre Mikhaïlitch.

Du reste, tout finissait par là.

Dans l’entre-classe, le directeur rédigeait des rapports, des comptes rendus ; ensuite il allait faire sa tournée d’inspection dans les diverses salles de cours. S’il avait à réprimer quelque désordre, il faisait la grosse voix et fulminait des menaces, d’ailleurs rarement suivies d’exécution.

En général, la sévérité répugnait à Pierre Mikhaïlitch. Au surplus, ce n’étaient pas encore les élèves qui lui donnaient le plus de mal ; quand il ne pouvait en venir à bout autrement, il leur faisait donner le fouet par Gavrilitch. Mais rien n’était plus pénible au vieillard que d’avoir à réprimander un des membres du personnel enseignant placé sous ses ordres. Un seul, il est vrai, se mettait parfois dans le cas de mériter des reproches : c’était le professeur d’histoire, Exarkhatoff, un homme intelligent, qui avait étudié dans une université et possédait à fond sa science.

Tout le long du mois, il se montrait paisible, taciturne et appliqué à ses devoirs ; mais dès le lendemain du jour où il avait touché son traitement, on le voyait arriver tout guilleret dans sa classe ; il plaisantait avec les élèves, puis allait se promener dans la rue, le chapeau sur l’oreille, le cigare aux lèvres, chantonnant, sifflotant et tout prêt à faire un mauvais parti à qui l’eût regardé de travers. Dans ces occasions-là, Exarkhatoff devenait fort épris du beau sexe et allait coqueter avec les blanchisseuses dans les bateaux amarrés au bord de la rivière... Les vitres, la vaisselle et les gens avaient grandement à souffrir de son ivresse.

Le lendemain, une fois les fumées du vin dissipées, il n’y avait pas plus tranquille que lui. Au temps où il faisait ses études à Moscou, il avait épousé une veuve chargée de cinq enfants et appartenant Dieu savait à quelle condition sociale. Cette femme, sotte et tracassière, était, disait-on, la cause des habitudes d’intempérance contractées par son mari. Lorsqu’elle voyait celui-ci en ribote, madame Exarkhatoff s’enfuyait chez des voisins ; mais dès que la raison était revenue au professeur, sa femme, non contente de lui faire une scène terrible, allait ensuite se plaindre de lui à son supérieur.

— Batuchka, Pierre Mikhaïlitch, ayez pitié de moi ! criait-elle en entrant comme une trombe dans le cabinet du directeur.

— Qu’est-ce qui est arrivé ? Que voulez-vous de moi ? demandait Godnieff, quoiqu’il devinât parfaitement le motif de cette visite.

— On sait bien de quoi il s’agit ! Il a bu pendant quarante-huit heures ! Je suis à bout de forces ; il ne reste plus une cuiller, plus une jatte à la maison, il a tout cassé. Moi-même, c’est à grand’peine que j’ai pu m’échapper vivante ; voilà la troisième nuit que je couche hors de chez moi, avec mes enfants.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait Pierre Mikhaïlitch en haussant les épaules. Calmez-vous, madame ; je lui parlerai, et j’espère que ce sera pour la dernière fois.

— Batuchka, lavez-lui bien la tête ; ne pourriez-vous même pas lui donner le fouet ?

— Est-ce possible, madame ? Vous ne devriez pas parler ainsi, répliquait Pierre Mikhaïlitch. — Gavrilitch ! criait-il ensuite, allez appeler M. Exarkhatoff.

Vêtu d’un uniforme râpé, Exarkhatoff arrivait, la tête basse, le visage défait, une ecchymose sur l’œil gauche, bref, ne payant pas de mine.

— Nicolas Ivanitch, vous voilà encore adonné à votre malheureuse passion ! Vous connaissez sans doute l’adage grec : « L’ivresse est une démence en petit. » Eh bien ! quel plaisir y a-t-il à perdre la moitié de sa raison ? Un homme de votre intelligence, de votre éducation... ce n’est pas bien, non, ce n’est pas bien !...

— Pardon, Pierre Mikhaïlitch, je sens fort bien moi-même que j’ai tort, répondait le professeur en baissant encore plus la tête.

— Allons donc, crapule ! vociférait madame Exarkhatoff sans aucun souci de la présence du directeur ; tu reconnais tes torts en paroles, mais, au fond, tu ne sens rien du tout. Tu as cinq enfants, et c’est ainsi que tu pourvois à leur entretien ! Il faudra donc que je vole, que je mendie pour leur donner à manger !

— C’est pourtant vrai, disait Godnieff en hochant la tête.

— Pardon, Pierre Mikhaïlitch, répétait Exarkhatoff.

— Je crois à votre repentir, et j’espère que vous êtes maintenant corrigé pour toujours. Je vous prie de retourner à vos occupations, reprenait le principal. Eh bien, vous voyez, madame, ajoutait-il quand Exarkhatoff était sorti : je ne l’ai pas ménagé, je lui ai adressé l’admonestation qu’il méritait : à présent, vous n’avez plus lieu d’être affligée.

Mais madame Exarkhatoff n’était pas encore satisfaite.

— Et pourquoi n’ai-je plus lieu d’être affligée ? Qu’est-ce que vous lui avez fait ? Vous lui avez doucement passé la main sur la tête : est-ce ainsi qu’il aurait fallu traiter un pareil chien ? reprenait-elle.

— Ah ! comment une dame peut-elle tenir un tel langage ? répliquait Pierre Mikhaïlitch ; ce n’est pas par des injures, c’est par la douceur et l’amour que les époux doivent corriger les défauts l’un de l’autre.

— Avec ça que cet avorton en mérite, de l’amour ! répondait madame Exarkhatoff : si j’avais su, je ne serais pas venue : pour la réprimande que vous lui avez adressée, ce n’était pas la peine, achevait-elle en se retirant.

Pierre Mikhaïlitch souriait et se disait à part soi :

— Voilà une femme de caractère ! Ah ! quel caractère ! Elle a fait le malheur de son mari qui est un garçon si distingué !

En regagnant son logis, Godnieff était toujours heureux quand il rencontrait quelque propriétaire de sa connaissance, venu momentanément à la ville.

— Arrêtez... une petite minute ! criait-il.

Le propriétaire s’arrêtait.

— Êtes-vous pour longtemps ici ? demandait Pierre Mikhaïlitch.

— Pour jusqu’à demain.

— Êtes-vous invité à dîner quelque part aujourd’hui ?

— Non, je n’ai fait encore aucune visite.

— Eh bien, venez manger la soupe avec moi ; si vous refusez, je me fâche, je me brouille pour tout de bon avec vous. Nous ne nous sommes pas vus depuis un an.

— Je vous remercie. J’accepte, si cela ne vous dérange pas. Je vous demande seulement la permission de donner un coup de pied jusqu’au tribunal, et ensuite je suis à vous.

— Bien, bien ! Vous savez, c’est tout à fait sans cérémonie, à la fortune du pot ! Au revoir ! disait Pierre Mikhaïlitch.

Pélagie Eugraphovna ne cessait de s’élever contre cette habitude qu’il avait d’inviter ainsi les gens à brûle-pourpoint.

— Eh bien ! commandante, qu’est-ce que nous avons aujourd’hui pour dîner ? demandait-il en arrivant chez lui.

— Vous aurez de quoi manger, soyez tranquille.

— C’est que j’ai invité quelqu’un...

— Vous n’en faites jamais d’autres ! Est-ce que vous ne pourriez pas me prévenir en temps utile ? Comment voulez-vous que je me procure des vivres à cette heure-ci ?

— Allons, assez, commandante ! Celui qui n’aime pas à partager son repas avec un ami est un ladre.

Au fond, Pélagie Eugraphovna elle-même était de cet avis ; seulement, elle n’aimait pas à être prise au dépourvu. En dehors des hôtes d’occasion, Pierre Mikhaïlitch avait chaque jour à sa table son frère, Phlégont Mikhaïlitch Godnieff, capitaine en retraite. Ce dernier était célibataire, il recevait une pension de cent roubles et occupait un petit logement de deux pièces dans une maison voisine de celle de son frère. Aussi taciturne que Pierre Mikhaïlitch était causeur, le capitaine se bornait à répondre aux questions qu’on lui adressait, encore le faisait-il très laconiquement. Il aimait beaucoup les oiseaux et en avait chez lui jusqu’à cent espèces différentes. Il était, en outre, passionné pour la chasse et la pêche ; mais l’objet de son plus tendre attachement était sa chienne Diane. Il couchait avec elle, la lavait, ne s’en séparait jamais et, durant des heures entières, la regardait dormir sous la table ; ensuite il souriait.

— Qu’est-ce qui vous fait sourire, capitaine ? lui demandait Pierre Mikhaïlitch. Il appelait toujours son frère « capitaine ».

— Mais voyez donc Diane : elle dort, répondait celui-ci.

Phlégont Mikhaïlitch n’avait pas encore cessé de porter l’uniforme militaire. Grand fumeur, il avait toujours sur lui du tabac turc et une petite pipe d’écume, le tout enfermé dans une bourse brodée de perles. Cette bourse était l’ouvrage de Nastasia. Sur le désir de son oncle, la jeune fille avait figuré d’un côté un Cosaque tuant un Turc, de l’autre la citadelle de Varna. Tous les jours, une demi-heure avant l’arrivée de Pierre Mikhaïlitch, le capitaine faisait son apparition : il saluait Nastenka, lui baisait la main et s’informait de sa santé ; après quoi il prenait une chaise et restait silencieux.

— Eh bien, vous ne fumez pas ? lui disait sa nièce pour l’occuper à quelque chose.

— Si, je vais fumer, répondait-il ; puis il bourrait sa courte pipe, allumait de l’amadou qu’il avait fabriqué lui-même avec du papier à sucre, et commençait à fumer.

— Bonjour, capitaine ! disait en arrivant Pierre Mikhaïlitch.

Le capitaine se levait et s’inclinait respectueusement. Rien qu’à ce salut, on pouvait deviner en quelle profonde estime il tenait son frère. À table, s’il n’y avait pas de convive étranger, Pierre Mikhaïlitch faisait seul tous les frais de la conversation ; Nastenka ne parlait guère et mangeait fort peu ; le capitaine se taisait tout le temps et mangeait beaucoup ; Pélagie Eugraphovna quittait à chaque instant sa place. Après le dîner avait presque toujours lieu, entre les deux frères, le dialogue suivant :

— Où allez-vous ? Donner un coup d’œil à vos oiseaux, je suis sûr ? disait Pierre Mikhaïlitch en voyant le capitaine prendre sa casquette.

— Oui, il faut leur faire une petite visite, répondait Phlégont Mikhaïlitch.

— Que Dieu vous conduise ! Vous viendrez ce soir ?

Le capitaine s’en allait, après avoir promis de revenir le soir, et en effet, à l’heure du thé, on le voyait arriver avec sa blague, sa pipe et Diane.

Au thé succédait ordinairement une lecture. Phlégont Mikhaïlitch aimait surtout les ouvrages historiques et militaires, ce qui, du reste, ne l’empêchait pas d’écouter assez attentivement quand on lisait d’autres livres, et si, pendant la lecture, Diane venait à remuer ou à faire du bruit, il menaçait du doigt la chienne en lui disant à voix basse : « Couche ! »

Les jours de fête, la vie des Godnieff prenait un caractère un peu différent. Pierre Mikhaïlitch avait coutume d’aller entendre matines à sa paroisse, vêtu de sa grosse redingote de tous les jours, et coiffé de sa vieille casquette ; le capitaine assistait aussi à l’office du matin ; la cérémonie terminée, les deux frères retournaient chacun chez soi. Quelques heures plus tard, Pierre Mikhaïlitch se rendait à la messe avec Nastenka ; cette fois le directeur du collège avait un manteau neuf, un chapeau et un uniforme qui n’était pas celui des jours ouvrables ; le capitaine était, lui aussi, endimanché.

Après l’office, les deux vieillards allaient baiser la croix, puis ils s’embrassaient et se complimentaient à l’occasion de la fête. Le capitaine, en outre, s’approchait de Nastenka, s’informait de sa santé et lui adressait les félicitations d’usage. Au sortir de l’église, toute la famille prenait le chemin de sa demeure, où l’attendait le café préparé par Pélagie Eugraphovna. Dans ces circonstances, Pierre Mikhaïlitch était encore plus gai et mieux disposé que de coutume.

— Vous plairait-il, notre cher frère, de nous prêter votre pipe et votre tabac ? disait-il au moment de prendre la tasse de café hebdomadaire qu’il avait l’habitude de déguster en fumant.

Cette demande causait toujours le plus grand plaisir au capitaine. Il nettoyait consciencieusement sa pipe, la bourrait avec soin et, après l’avoir allumée, l’offrait à Pierre Mikhaïlitch, qui le récompensait par un baiser.

La nouvelle que Godnieff renonçait à ses fonctions surprit toute la ville.

— Vous avez pris votre retraite, Pierre Mikhaïlitch ? lui disait-on.

— Oui, monsieur, répondait-il.

— Quelle idée vous avez eue !

— Eh bien, quoi ? Il me semble que j’ai servi assez longtemps.

— Mais vous n’allez plus toucher que la moitié de votre traitement ?

— Qu’importe ! Grâce à Dieu, j’ai un morceau de pain, je ne suis pas en peine de vivre.

 

II

Le chapitre précédent fera sans doute supposer au lecteur que la famille dont je viens de lui présenter les différents membres était parfaitement heureuse. Cela aurait été vrai si Nastenka, ma future héroïne, n’avait fait ombre dans cet intérieur paisible. Cette même ispravnitza qui interprétait avec tant de malveillance les rapports de Pierre Mikhaïlitch et de Pélagie Eugraphovna, ne se montrait guère plus indulgente à l’égard de la jeune fille.

— Seigneur mon Dieu ! disait-elle, peut-il y avoir une créature aussi disgracieuse que cette pauvre Nastenka Godnieff !

— Qu’est-ce qu’elle a donc de si disgracieux ? Au contraire, elle est fort gentille, osait répondre l’ispravnik.

— Fort gentille ? répétait sa femme d’une voix sifflante de colère : elle danse abominablement, et, quand elle parle français, elle dit : Je ne vé pas, je ne pé pas.

— Ces gens-là ne sont pas riches, ils n’avaient pas le moyen de payer une gouvernante française, observait le mari, ce qui, naturellement, achevait d’exaspérer son irascible moitié.

Est-il besoin de dire que le jugement de cette dame était souverainement injuste ? Nastenka était, au contraire, fort bien de sa personne : petite, svelte, très brune, elle avait d’épais cheveux noirs et de grands yeux couleur de cerise mûre, qui, un peu à fleur de tête, donnaient à son visage une expression légèrement sentimentale : — bref, sa figure était charmante.

En ce qui concerne son éducation, je suis obligé de faire quelques réserves. La jeune fille était fort intelligente, bonne, sensible ; mais avec tout cela elle se tenait sur sa chaise comme si elle eût été bossue, elle ne savait pas valser à deux temps, ne pianotait pas du tout, et prononçait mal le français. Que voulez-vous ? Nastenka n’avait pas eu d’institutrice française pour l’initier à la bonne prononciation, elle n’avait pas pris de leçons de maintien dans un pensionnat, il ne s’était même trouvé près d’elle ni une sœur ni une tante pour lui inculquer les éléments de ce que Gogol appelle la science féminine.

Après la mort de sa femme, Pierre Mikhaïlitch n’avait pas eu le courage de se séparer de sa fille, et il l’avait élevée chez lui. Enfant, Nastenka était très indisciplinée : elle passait des journées entières à courir dans le jardin, à farfouiller dans le sable et même à jouer à saute-mouton avec les petits garçons de la localité. Une mendiante, qui venait chaque jour demander l’aumône dans la cour de Pierre Mikhaïlitch, ne manquait jamais de dire, quand elle la rencontrait :

— Quelle gamine que cette petite demoiselle ! Je vais la prendre et l’emporter dans mon sac.

Nastenka rougissait, mais elle ne perdait pas sa présence d’esprit, et regardait audacieusement la vieille. Inutile d’ajouter que Pélagie Eugraphovna n’avait sur elle aucune autorité.

La femme de charge restait saisie en voyant la fillette avec sa robe couverte de taches et ses souliers tout troués.

— Eh bien ! on t’en donnera, des vêtements en toile de Pétersbourg, pour que tu les arranges ainsi... Qu’est-ce que tu vas mettre à présent ? Non, Nastasia Pétrovna, je me plaindrai de vous à votre papa, menaçait-elle.

— Papa ne dira rien, répondait Nastenka, et elle courait elle-même auprès de son père.

— Papa, vois un peu comme je me suis salie, disait-elle.

— Très bien ! À la bonne heure, ma petite sauvagesse ! répondait-il. (La pétulance et le teint basané de l’enfant lui avaient fait donner par son père le surnom de sauvagesse.)

Nastenka sautait sur les genoux de Pierre Mikhaïlitch, l’embrassait, puis se couchait près de lui sur le divan et s’endormait. Durant des heures entières, le vieillard restait assis sans bouger, dans la crainte de la réveiller ; durant des heures entières, il tenait ses yeux fixés sur elle ; ensuite il la prenait avec précaution dans ses bras et allait la coucher.

« Que nous serions tous heureux, si ma pauvre femme n’était pas morte ! » songeait-il, et, les yeux pleins de larmes, il se retirait dans son cabinet, où il restait longtemps enfermé...

Quand Pélagie Eugraphovna faisait remarquer à Pierre Mikhaïlitch qu’il avait tort de gâter ainsi sa fille, il avait coutume de répondre :

— Empêcher un enfant de folâtrer, c’est empoisonner les meilleurs moments de la vie et assombrir la joie la plus pure, la plus sereine.

Ce fut lui-même qui se mit en devoir d’enseigner à Nastenka l’écriture, la religion, les deux premières parties de l’arithmétique et la grammaire. La petite fille apprenait très facilement. Avec quelle jubilation le père montrait à ses connaissances ces mots tracés en gros caractères par les petits doigts de l’enfant : « L’Amérique est très riche en or » !

— Messieurs, ma fille sera une calligraphe, oui, une calligraphe, je vous assure, disait Godnieff. Il aimait aussi à lui pousser des colles devant les étrangers, essayant de donner à ses questions un tour inusité :

— Dites-moi, par exemple, Nastasia Pétrovna, combien font deux neuf.

— Dix-huit, répondait sans hésitation Nastenka.

Le vieillard était aux anges.

Quand Nastenka eut quatorze ans, elle cessa de courir dans le jardin et de jouer avec ses poupées. En même temps, elle se fit scrupule d’embrasser son oncle le capitaine, qui venait de quitter le service ; lorsque, sur l’ordre de son père, elle s’y résignait, c’était en rougissant, et le capitaine, de son côté, rougissait aussi. Dans sa vie uniforme, comment et à quoi Pierre Mikhaïlitch pouvait-il occuper les moments de sa petite sauvagesse ? Sans s’en rendre compte, il lui fit partager son inclination dominante. Chez le directeur du collège, chaque soir, on lisait quelque chose : roman historique, roman d’aventures, roman de mœurs, almanach, article de revue, n’importe quoi. Nastenka commença par écouter avec l’inconsciente curiosité d’une enfant ; ensuite elle fit elle-même la lecture à son père ; et, finalement, elle se passionna pour les livres.

Ses débuts dans le petit monde du district ne furent pas très heureux. Elle atteignait sa dix-huitième année, quand vint s’établir dans la ville la générale Chévaloff. Cette dame, qui appartenait à la haute société, avait jusqu’alors passé les étés à sa campagne et les hivers dans les capitales. Si maintenant elle se fixait à E..., c’était pour y suivre un procès, dans lequel elle avait de grands intérêts engagés. Sa fille unique, mademoiselle Pauline, passait pour très intelligente et très instruite ; malheureusement le teint de cette personne annonçait une mauvaise santé, et, d’après le bruit public, il lui manquait deux côtes ; du reste, extérieurement, ce vice de conformation se laissait à peine deviner.

La générale était fort riche et d’une avarice extrême. Tout en faisant rapporter à son bien le plus possible, elle regardait à la dépense d’un kopeck. Sa lésinerie était telle, disait-on, qu’elle chicanait la nourriture non seulement à ses gens, mais à sa fille et à elle-même. En revanche, elle n’épargnait rien pour jeter de la poudre aux yeux. Dès son arrivée à E..., elle avait loué la plus belle maison de la ville et l’avait luxueusement meublée. La livrée de ses domestiques était irréprochable, comme aussi l’élégance de ses voitures. Pour achever de se poser, elle annonça qu’elle donnerait des soirées dansantes tous les jeudis jusqu’à la fin de l’hiver.

Dans la petite ville, tout le monde baissait pavillon devant elle ; d’ailleurs, la générale était très orgueilleuse et ne frayait presque avec personne, quoiqu’elle eût fait connaissance avec tous les fonctionnaires de la localité. La société du prince Ivan et de son aimable famille était, disait-elle sans détours, la seule où elle se trouvât dans son élément. (Le prince Ivan était un riche propriétaire du voisinage, parent éloigné de madame Chévaloff.)

Ce fut le hasard qui la mit en rapport avec Pierre Mikhaïlitch. Elle lui demanda la permission de prendre des livres à la bibliothèque du collège. Godnieff y consentit avec empressement, et, pour reconnaître cette gracieuseté, elle l’invita, ainsi que Nastenka, à assister à sa prochaine soirée.

La jeune fille fut un peu effrayée quand son père lui annonça qu’ils iraient au bal de la générale ; toutefois, l’invitation lui fit plaisir. Si ignorant qu’il fût des usages mondains, Pierre Mikhaïlitch comprenait qu’une jeune personne qui fait son entrée dans le monde doit être mise aussi élégamment que possible. Il tint conseil à ce propos avec Pélagie Eugraphovna. La résolution arrêtée entre eux fut qu’on achèterait la plus belle qualité de gaze pour la robe de Nastenka et le plus beau satin pour sa mantille. La femme de charge prit l’affaire très à cœur et changea jusqu’à sept fois les coupons achetés : toujours elle découvrait quelque défaut, soit dans la gaze, soit dans le satin. N’osant se charger de faire elle-même la robe, elle confia cette besogne à une couturière serve qu’elle installa dans sa propre chambre, afin de l’avoir constamment sous les yeux, tant que durerait le travail.

Pélagie Eugraphovna décida que Nastenka porterait au cou un collier de perles avec un fermoir en brillants, qui avait appartenu à la défunte femme de Pierre Mikhaïlitch, et elle passa plus d’une matinée à renfiler les perles et à frotter le fermoir pour le faire reluire. En sa qualité d’Allemande, la brave ménagère excellait dans la cuisine, mais la science des ajustements n’était pas son fait. La gaze choisie par elle était de bonne qualité, mais d’une couleur rose qui tirait grossièrement l’œil. De son côté, la couturière, peu au courant des façons du jour, fit descendre beaucoup trop bas la taille de la robe. Quant au collier de perles, il était plus riche que distingué : cela sentait la marchande endimanchée. Ni Nastenka, ni Pélagie Eugraphovna, ni Pierre Mikhaïlitch ne remarquèrent ces diverses incorrections.

La première était toujours sous l’influence d’une appréhension vague ; la seconde avait fait pour le mieux dans la mesure de ses moyens intellectuels, et, en ce qui concerne Godnieff, il n’entendait absolument rien à la toilette féminine. Lui-même mit son uniforme neuf, un gilet blanc à boutons brillants, et une cravate blanche : — d’ordinaire, il ne revêtait ce costume que pour aller à la messe le jour de Pâques. Quand Nastenka se montra à lui dans tous ses atours, il eut un cri d’admiration :

— Oh ! mais tu es mise comme une reine ! Bene !... Optime !... Allons, tourne un peu la tête... bien... très bien... Commandante, voyez donc comme notre Nastenka est belle !

— Eh ! Rangez-vous, ne vous mettez pas devant le jour, on ne peut rien voir ! répondit la femme de charge, qui, fort affairée, donnait le dernier coup de main à la toilette de sa jeune maîtresse.

Plusieurs invités se trouvaient déjà chez la générale lorsque Pierre Mikhaïlitch, donnant le bras à Nastenka, fit son entrée dans la salle brillamment éclairée. Le spectacle qu’il offrait en ce moment avait quelque chose de pénible, de touchant et d’un peu ridicule : il s’avançait d’un air fier, pleinement convaincu que sa fille allait être la reine du bal. Combien il était loin de se douter que la petite et maigrichonne Nastenka ne serait même pas remarquée à côté de la fille du prince Ivan, jeune personne de dix-huit ans dont l’éblouissante beauté attirait tous les regards ! Combien surtout l’eût stupéfié, s’il avait pu l’entendre, cette remarque murmurée par la grincheuse ispravnitza à l’oreille de son débonnaire mari :

— Allons, cela va bien : voilà qu’à présent les blattes font leur apparition dans les soirées du grand monde !

Dans le salon, Pierre Mikhaïlitch s’approcha de la maîtresse de la maison, à demi couchée sur un divan.

— Permettez-moi, Excellence, de vous présenter ma fille, dit-il en s’inclinant.

— Charmée ! dit en français la générale, et elle fit de la tête un léger salut.

Nastenka s’était assise à quelque distance sur un fauteuil. La générale tourna nonchalamment la tête vers elle, et, durant quelques instants, la regarda avec ses yeux gris. La jeune fille pensa qu’elle allait lui adresser la parole, mais il n’en fut rien. Sans lui rien dire, la générale se tourna de l’autre côté, où était assise, dans une attitude respectueuse, une dame très endiamantée, la femme du fermier des eaux-de-vie.

— Votre bracelet est fort beau ; combien l’avez-vous payé ? lui demanda-t-elle.

— Je n’en connais pas le prix, Excellence ; c’est un cadeau de mon mari, répondit la dame, dont le visage rayonnait, tant elle était heureuse d’avoir obtenu une parole de la générale.

Entra mademoiselle Pauline, qui venait seulement d’achever sa toilette ; elle alla droit à sa mère et lui baisa la main.

— Qui est cette jeune personne ? demanda-t-elle en clignant les yeux dans la direction de Nastenka.

Pour toute réponse, la mère ferma les yeux et sourit.

Nastenka n’était ni sotte, ni dépourvue d’amour-propre : elle remarqua tout cela, le comprit fort bien et devint toute rouge. Le bal commença. Les cavaliers étaient peu nombreux, et tous s’adressaient soit à la fille de la maîtresse du logis, soit aux autres demoiselles de leur connaissance. Aucun d’eux ne songeait à inviter Nastenka. Mais le désagrément de faire tapisserie n’était rien encore au prix de la mortification qui l’attendait. Au nombre des invités se trouvait un certain Médiokritzky, chef de bureau, qui jouissait des bonnes grâces de l’ispravnitza, et que cette dame avait présenté à la générale comme un homme pouvant lui être utile dans son procès.

Depuis qu’il s’occupait des affaires de madame Chévaloff, celle-ci se voyait dans la nécessité de l’admettre à ses réceptions, où, d’ordinaire, le jeune homme passait son temps à tendre ses gants et à tirer sur son gilet pour lui faire rejoindre la ceinture de son pantalon. Mais, ce soir-là, Médiokritzky, voyant que personne ne faisait attention à mademoiselle Godnieff, s’imagina que la jeune fille appartenait au même monde que lui, et, en conséquence, n’hésita pas à lui demander la faveur d’un quadrille. Nastenka ne crut pas devoir refuser, bien qu’elle sentît que l’invitation d’un semblable cavalier était un nouvel affront pour elle. Au moment où l’orchestre attaqua la première mesure, Médiokritzky n’avait même pas pensé à se pourvoir d’un vis-à-vis.

Heureusement mademoiselle Pauline s’en aperçut tout de suite et sauva la situation : elle dit à demi-voix quelques mots à son cavalier, un hussard en permission. « Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! » fit celui-ci avec un haussement d’épaules ; puis tous deux allèrent se placer en face du couple dans l’embarras. Le jeune chef de bureau, qui avait appris tout seul le quadrille français, ne le dansait pas très bien, et dans la cinquième figure il perdit tout à fait la carte. Vis-à-vis de sa dame, il se renfermait dans un silence absolu, se bornant à la regarder de temps à autre avec des yeux langoureux. Le quadrille fini, il l’invita aussitôt pour le suivant.

Un nuage se répandit sur les yeux de Nastenka ; peu s’en fallut qu’elle ne fondît en larmes ; mais, faisant un effort sur elle-même, elle accepta l’invitation. Quand ils se remirent en place pour la danse, un sourire moqueur se montra sur plusieurs visages. L’attitude de Médiokritzky fut la même que précédemment : durant tout le quadrille, il ne dit pas un mot à sa danseuse, et ensuite il l’invita encore pour le suivant. N’ayant aucun usage du monde, le jeune homme ignorait qu’il n’est pas reçu de danser toute la soirée avec la même dame.

Pour le coup, Nastenka n’y tint plus : prétextant un mal de tête, elle planta là ce malencontreux cavalier et se rendit auprès de son père, qui, le visage rayonnant d’une satisfaction béate, était assis à côté d’une table de jeu. Au premier regard jeté sur sa fille, le vieillard s’effraya de la voir si pâle.

— Qu’est-ce que tu as, mon âme ? lui demanda-t-il d’une voix inquiète.

— Rentrons à la maison : je ne me sens pas bien, répondit Nastenka.

— Partons, partons ! reprit Pierre Mikhaïlitch, qui se leva sur-le-champ. Votre Excellence voudra bien m’excuser, dit-il à la générale en traversant le salon : ma fille est souffrante.

Nastenka ne fut pas plus tôt rentrée chez elle qu’elle quitta en toute hâte sa toilette de bal et se jeta sur son lit. Le lendemain elle s’éveilla avec des yeux rougis par les larmes, et se jura de ne plus aller nulle part. La lecture devint dès lors son unique distraction. Elle lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Quand elle eut épuisé la littérature russe, elle déclara à son père qu’elle voulait apprendre le français. Pierre Mikhaïlitch, qui connaissait bien cette langue, mais qui la prononçait mal, se chargea de la lui enseigner. Nastenka s’adonna jour et nuit à cette étude, et au bout de six mois elle lisait à peu près couramment. Tout en lui ouvrant l’esprit, les livres ne laissaient pas d’exciter à un haut degré son imagination.

Elle commença à vivre dans un monde particulier, peuplé des Homère, des Horace, des Oniéguine, des héros de la révolution française. Elle se représenta l’amour chez la femme comme un sentiment fait avant tout d’abnégation, l’existence dans la société comme un supplice, le jugement de l’opinion publique comme une niaiserie, dont il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Le milieu qui l’entourait lui devint insupportable. L’honnête Pierre Mikhaïlitch, toujours content de tout, l’irritait, particulièrement quand le vieillard disait du bien de quelque personne d’E... ou racontait quelque événement survenu dans la localité ; elle lui en voulait même de l’appétit avec lequel il mangeait. En un mot, la jeune fille, dans sa mauvaise humeur, ne faisait grâce ni à elle-même ni à son entourage, et chaque jour elle se montrait plus étrange.

Ainsi, l’idée d’aller à cheval lui étant venue tout à coup, elle exigea absolument que son père lui achetât une selle, et, quoique le cheval des Godnieff n’eût jamais été monté, quoique elle-même n’eût jamais pris aucune leçon d’équitation, elle partit au grandissime galop, à l’inexprimable épouvante de Pierre Mikhaïlitch. Toutefois, on la vit revenir saine et sauve, bien que pâle et tremblant de tous ses membres. Une autre fois, elle s’avisa de faire à pied un pèlerinage à trente verstes de la ville, et cette équipée l’obligea à garder le lit pendant quinze jours.

Toutes ces bizarreries, tous ces caprices, Pierre Mikhaïlitch les mettait sur le compte d’un agacement nerveux ; il considérait encore sa fille à peu près comme une enfant, et ne doutait pas qu’à la saison prochaine, quelques bains froids n’eussent raison de tout cela. En même temps, le vieillard était ravi de constater que de jour en jour Nastenka acquérait plus de connaissances, ou, comme il disait, élargissait son horizon intellectuel.

— Quelles belles facultés tu loges dans ta petite tête ! Si tu étais un garçon, on ferait de toi un poète, observait-il.

La jeune fille écoutait en rougissant, car elle était déjà poète, et, presque chaque jour, écrivait des vers à l’insu des siens.

Le temps s’écoulait ainsi. Nastenka atteignit sa vingtième année sans que personne l’eût demandée en mariage. Quand je dis personne, je me trompe. Après le bal dont on a lu plus haut le récit, l’odieux Médiokritzky avait pris l’habitude de venir, chaque dimanche, passer la soirée chez les Godnieff. Il apportait avec lui une guitare et, au bout de quelques minutes, demandait la permission de chanter quelque chose en s’accompagnant sur son instrument. Pierre Mikhaïlitch, qui avait la bonté de le recevoir chez lui, avait aussi celle de l’écouter. Presque toujours le chef de bureau commençait comme il suit, en adressant un tendre regard à Nastenka :

Mon esquif, dans les ténèbres,

Se heurte contre un écueil,

Sans que mes destins funèbres

Vous mettent la larme à l’œil.

Le dénouement fut une visite inopinée de l’ispravnitza, qui vint un beau matin demander à Pierre Mikhaïlitch la main de Nastenka pour son favori. Le vieillard sourit.

— Nous vous sommes bien reconnaissants, Marie Ivanovna, dit-il, de la peine que vous avez prise, et nous remercions Médiokritzky de l’honneur qu’il nous fait ; mais ma fille est encore trop jeune.

L’ispravnitza fit la grimace ; en général elle n’aimait pas la contradiction, et, dans la circonstance présente, elle était loin de s’y attendre.

— C’est ce qu’on a coutume de dire, Pierre Mikhaïlitch, quand on n’a pas de bonnes raisons à donner, répliqua-t-elle ; je ne sais pas, mais il me semble que ce jeune homme est un excellent parti pour Nastasia Pétrovna. S’il est pauvre, après tout, pauvreté n’est pas vice.

— Non, sans doute, reprit Godnieff un peu piqué ; et si nous ne pouvons agréer la demande de M. Médiokritzky, ce n’est nullement à cause de sa pauvreté, mais parce que son éducation laisse beaucoup à désirer, et que, dit-on, sa moralité est assez mauvaise.

— Au point de vue de l’éducation, je crois que les deux époux n’auraient rien à s’envier l’un à l’autre, riposta aigrement l’ispravnitza.

Nastenka, qui assistait à cette scène, ne put se contenir :

— Vous avez vous-même une fille en âge d’être mariée, Marie Ivanovna, dit-elle ; si Médiokritzky vous plaît tant, que n’en faites-vous votre gendre ?

— Il ne peut pas être le mari de ma fille, répondit avec force la visiteuse.

— Pourquoi donc pensez-vous qu’il puisse être le mien ? reprit d’un ton hautain la jeune fille devenue pourpre.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria l’ispravnitza, je ne pense rien du tout ; je me borne à vous transmettre la demande du jeune homme, parce qu’il m’a instamment priée de le faire ; il faut croire qu’il avait quelque lieu de compter sur une réponse favorable ; peut-être lui a-t-on donné des espérances : je n’en sais rien.

Ces mots mirent Nastenka hors d’elle-même ; des larmes se montrèrent dans ses yeux.

— Si quelqu’un lui a donné des espérances, répliqua-t-elle d’une voix tremblante de colère, c’est apparemment vous, et non moi ! Je vous prie de ne pas vous inquiéter de mon sort et de vous dispenser, à l’avenir, de semblables démarches.

Là-dessus, elle quitta précipitamment la chambre. L’ispravnitza la suivit d’un regard moqueur.

— Votre réponse sera-t-elle la même, Pierre Mikhaïlitch ? demanda-t-elle.

— Exactement la même, Marie Ivanovna, répondit le vieillard, et si j’ai un regret, c’est que vous vous soyez chargée d’une mission qui est une offense pour nous.

— Et moi, je le regrette plus encore, car dans ces sortes de choses il faut être très circonspect et bien savoir à quelles gens on aura affaire, dit l’ispravnitza, tandis que, d’un geste saccadé, elle nouait les brides de son chapeau et remettait son boa autour de son cou ; après quoi, elle se hâta de sortir.

Godnieff la reconduisit jusqu’à l’antichambre, puis revint auprès de sa fille, qu’il trouva en larmes.

— Qu’est-ce que c’est, Nastenka ? Pourquoi pleures-tu ? Comment n’es-tu pas honteuse ? Quelle faiblesse de caractère !

— C’est terrible, papa ! Bientôt elle viendra demander ma main pour son laquais. Il aurait fallu la mettre à la porte !

— Allons, allons, calme-toi ! Comme tu prends facilement la mouche ! La moindre niaiserie te fait sortir de tes gonds ! Tiens, lis-moi quelque chose, cela vaudra mieux, reprit le vieillard.

Mais Nastenka n’était pas en état de lire.

Cet incident acheva de la brouiller avec le petit monde du district. Ne faisant aucune visite, elle ne voyait ses connaissances que chez elle, à l’église, ou sur le boulevard, quand il lui arrivait, les soirs d’été, de s’y promener avec son père. Dans ces rencontres, la jeune fille ne saluait jamais la première ; si on lui adressait la parole, elle se taisait ou ne répondait que par monosyllabes et d’un air ennuyé.

 

III

Trois semaines après la promulgation de l’arrêté dont il a été question au commencement de ce récit, Pierre Mikhaïlitch lisait, à la grande satisfaction du capitaine, l’histoire de la campagne de 1812 par Danilevsky, et Nastenka, assise près de la fenêtre, regardait distraitement les terrains vagues éclairés par la pâle lumière de la lune. Dans l’antichambre retentit soudain la grosse voix de Gavrilitch qui parlait à la servante :

— Eh bien ! grenadier, qu’est-ce que tu viens faire ? cria Pierre Mikhaïlitch.

— J’ai à vous parler, répondit le cuistre en passant sa tête grêlée dans l’entrebâillement de la porte : le nouveau directeur est arrivé, il a convoqué les professeurs à son logement pour demain à huit heures : ils doivent se présenter en grande tenue.

— Vraiment ! Ce garçon-là est, paraît-il, à cheval sur la discipline ! Il mène son monde militairement ! C’est votre genre, cela, hein, capitaine ? dit Pierre Mikhaïlitch en s’adressant à son frère.

— Oui, en effet, répondit celui-ci d’un air profond.

— Où donc M. le nouveau directeur est-il descendu ? continua le vieillard.

— À l’auberge, chez Afonka le manchot, répondit avec une sorte d’irritation Gavrilitch.

— Tu t’es rendu auprès de lui ?

— Non, pourquoi y serais-je allé ? C’est la femme d’Afonka qui est venue me faire la commission.

— Eh bien, va notifier la chose à MM. les professeurs.

— Pas aujourd’hui : il est tard, on ne me recevrait pas ; j’irai demain.

— Soit ; seulement vas-y de bonne heure ; tu diras à MM. les professeurs de se mettre en uniforme et de passer chez moi ; nous partirons d’ici tous ensemble. Mais toi-même tu ferais bien de te raser et de quitter tes bottes de feutre. Surtout aie soin de ne pas étuver du chtchi dans le poêle de la direction.

— Allons, encore le chtchi ! Tu n’as jamais que cela à la bouche ! grommela l’invalide, qui sortit, non sans fermer violemment la porte après lui.

Godnieff souriait en le regardant s’éloigner.

Cette fois, du reste, Gavrilitch s’acquitta de son office avec une ponctualité inaccoutumée. Il ne faisait pas encore jour que déjà il était allé avertir les professeurs. Ceux-ci, à leur tour, se réunirent entre six et sept heures chez Pierre Mikhaïlitch. Tous éprouvaient un vague sentiment de crainte. D’ailleurs, ils étaient loin d’être au complet. Il y avait là, outre le professeur d’histoire, Exarkhatoff, que le lecteur connaît déjà, le professeur de mathématiques Lébédeff et le professeur de littérature Roumiantzeff. Lébédeff, sorte de géant, avait presque toujours la barbe et les cheveux en désordre, et il parlait d’une voix de basse très épaisse. À cet extérieur rébarbatif correspondait une violente passion pour la chasse, surtout la chasse à la grosse bête. Ce professeur était, sans contredit, le meilleur fusil de la province, et il n’avait pas abattu moins de trente ours dans sa vie. Rapproché de Phlégont Mikhaïlitch par la communauté des goûts cynégétiques, il s’était lié d’une étroite amitié avec le capitaine. Le professeur de littérature ne ressemblait en rien à son collègue de la classe de mathématiques ; c’était un petit jeune homme chétif et très timide, ce qui le disposait à la servilité ; avec cela, grand parleur et visant à l’élégance d’un petit-maître. Dans la circonstance présente, il arriva vêtu d’un paletot qu’il jugeait très fashionable, mais, sur le conseil de Pierre Mikhaïlitch, il se hâta de retourner chez lui pour se mettre en uniforme.

Godnieff lui-même avait arboré la tenue réglementaire.

— Messieurs, commença le vieillard d’une voix un peu émue, le moment de nous séparer est arrivé : je vous souhaite à tous sincèrement l’affection de votre nouveau chef ; pour ce qui est de moi, j’ai été très content de vous, et je donnerai de vous tous un excellent témoignage.

— Nous aurions voulu servir toute notre vie sous vos ordres, Pierre Mikhaïlitch, dit Lébédeff.

— Oui, toute notre vie. Pour moi, je le dis bien haut : quand je suis arrivé ici, je n’avais pas de quoi payer mon cocher, je n’avais pas un vêtement mettable, et c’est à vos bienfaits que je dois tout... ajouta Roumiantzeff en levant les yeux au ciel.

Exarkhatoff ne disait rien, mais les soupirs qui s’échappaient de sa poitrine étaient plus éloquents que des paroles.

Ces marques de sympathie causèrent un sensible plaisir au vieux principal.

— Je vous remercie de m’avoir ainsi compris, répondit-il. Du reste, j’ai quelquefois été vif dans mes observations ; peut-être ai-je blessé quelqu’un d’entre vous : ne gardez pas le souvenir des torts que j’ai pu me donner.

— Nous ne pouvons conserver de vous qu’un bon souvenir, reprit Lébédeff.

— Vous nous avez toujours parlé comme un père parle à ses enfants, dit à son tour Roumiantzeff.

— Je vous suis très, très reconnaissant, mes amis, fit Pierre Mikhaïlitch profondément ému ; si je ne puis vous exprimer en ce moment tout ce que j’éprouve, croyez bien que mon cœur bat à l’unisson des vôtres. Dieu veuille que l’harmonie, la bonne entente règnent toujours entre vous et votre nouveau chef !

En prononçant ces mots, il s’efforçait de refouler les larmes qui lui étaient venues aux yeux.

Exarkhatoff continuait à tenir la tête baissée. Tout à coup il se mit à sangloter bruyamment et courut se cacher dans un coin.

— Eh bien, qu’est-ce que c’est ? N’êtes-vous pas honteux ? Passe encore pour un vieillard comme moi ; à mon âge, cette faiblesse est excusable... Finissez, dit Pierre Mikhaïlitch, qui, lui-même, avait peine à comprimer ses sanglots. Allons, il est temps de partir ! acheva-t-il, et il se mit en marche, suivi de ses subordonnés.

Dans la cour d’Afonka le manchot, nos savants hommes rencontrèrent la logeuse en personne ; c’était une robuste paysanne, vêtue d’une saraphane[5] d’indienne. Elle traînait un énorme baquet rempli d’eau sale, que, du reste, elle abandonna aussitôt.

— Bonjour, messieurs, bonjour ! dit-elle en s’inclinant.

— Ne pourriez-vous pas, ma chère, informer M. Kalinovitch que MM. les professeurs sont venus lui rendre leurs devoirs ? dit Pierre Mikhaïlitch à la logeuse.

— Tout de suite, messieurs, tout de suite ; je vais le lui faire dire par mon garçon. En attendant, donnez-vous la peine d’entrer dans la chambre ; il a ordonné de vous introduire là.

La chambre où la logeuse fit entrer les visiteurs commandait une autre pièce, mais la porte de communication était fermée à la clef. Pierre Mikhaïlitch et les professeurs attendirent pendant près d’un quart d’heure ; à la fin, la porte s’ouvrit, Kalinovitch parut. C’était un jeune homme grand et maigre, au visage intelligent et d’une pâleur jaunâtre. L’épée au côté, le chapeau claque à la main, il portait un uniforme tout neuf, mais non d’un drap très fin ; son gilet de piqué était d’une blancheur irréprochable. Pierre Mikhaïlitch prit la parole :

— J’ai l’honneur de vous présenter en ma personne votre prédécesseur, l’assesseur de collège Godnieff.

Kalinovitch lui tendit le bout de ses doigts.

— Permettez-moi de vous présenter MM. les professeurs, ajouta le vieillard.

Kalinovitch inclina légèrement la tête.

— Monsieur Exarkhatoff, professeur d’histoire, commença Pierre Mikhaïlitch.

— Où avez-vous fait vos études ? demanda Kalinovitch.

— À la faculté des lettres de l’Université de Moscou, répondit de sa voix triste Exarkhatoff.

— Vous avez achevé le cours ?

— J’ai fait deux ans.

— Il connaît son affaire à fond et mériterait, par son savoir, d’occuper une chaire de l’enseignement supérieur, intervint Godnieff. Peut-être même l’avez-vous connu à l’Université ? Si j’en juge par votre âge, vous avez dû vous trouver là en même temps que lui.

— Nous étions là beaucoup d’étudiants, répliqua Kalinovitch.

Exarkhatoff leva les yeux sur lui et ensuite les baissa. Il avait très bien connu Kalinovitch à l’Université, attendu que tous deux étaient de la même génération et, pendant deux ans, s’étaient assis sur le même banc ; mais, sans doute, le nouveau directeur ne jugeait pas à propos de renouer connaissance avec son ancien camarade.

— M. Lébédeff, professeur de mathématiques, poursuivit Godnieff.

— Où avez-vous fait vos études ? questionna de nouveau Kalinovitch.

— À l’institut d’arpentage, répondit laconiquement Lébédeff.

Kalinovitch tourna les yeux vers Roumiantzeff ; celui-ci, sans attendre qu’on l’interrogeât, prit l’attitude du soldat sans armes et débita tout d’une haleine son curriculum vitæ :

— Élevé aux Enfants trouvés de Moscou, puis professeur de musique dans une maison particulière ; mais, ayant des charges de famille, a désiré entrer dans le service public.

— MM. les professeurs ici présents se distinguent tous par leur instruction, leur moralité et leur zèle... observa Pierre Mikhaïlitch.

Kalinovitch eut un léger sourire ; le vieillard s’en aperçut.

— Je parle ainsi, continua-t-il, sans aucune préoccupation personnelle ; ma carrière est achevée, et je n’ai plus d’ambition à nourrir ; tout ce que j’en dis, c’est uniquement pour appeler sur eux votre bienveillance. Vous êtes un homme nouveau : votre recommandation en leur faveur aura un grand poids aux yeux de l’autorité.

— Je me ferai un agréable devoir... murmura Kalinovitch. Puis, s’adressant à Pierre Mikhaïlitch : Voulez-vous vous asseoir ? ajouta-t-il. Quant aux professeurs, il les salua comme les supérieurs ont coutume de saluer leurs subordonnés pour leur signifier que l’audience est terminée ; mais tout d’abord ceux-ci ne comprirent pas et restèrent en place.

— Je ne vous retiens pas, messieurs, dit Kalinovitch.

Exarkhatoff sortit le premier ; les autres le suivirent. Roumiantzeff, avant de quitter la chambre, s’arrêta sur le seuil et fit une révérence très humble. Pierre Mikhaïlitch fronça le sourcil : il était vexé que son successeur n’eût pas trouvé un mot aimable à dire aux professeurs et ne leur eût même pas offert des sièges.

Il voulait aussi se retirer ; mais Kalinovitch l’invita de nouveau à s’asseoir et s’humanisa jusqu’à lui avancer une chaise.

— Ce sont tous d’excellentes gens, voulut poursuivre le vieillard quand il se fut assis.

Kalinovitch n’eut pas l’air de l’avoir entendu, et, après un moment de silence, demanda :

— Est-ce qu’il y a de la bonne société ici ?

— Sans doute... ! Nous avons ici d’excellents fonctionnaires, ils vivent ensemble en bon accord ; chez nous, il n’y a ni querelles, ni divisions ; notre ville est renommée depuis longtemps pour l’esprit de concorde qui y règne.

— Et la vie est gaie ?

— Comment donc ! On se réunit tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre ; on s’amuse.

— Ne pouvez-vous pas m’indiquer quelques personnes ?

— Parfaitement, mais qui désirez-vous que je vous signale ?

— Vous avez un gorodnitchi ?

— Oui : Théophylacte Séménitch Koutchéroff, un vieillard des plus respectables.

— Il a de la famille ?

— Oui, et même une famille très nombreuse.

— Ensuite ?

— Ensuite l’ispravnik et sa femme ; le procureur, un jeune homme encore célibataire, mais qui doit bientôt se marier : il va épouser la fille du gorodnitchi.

— Vous avez aussi un maître de poste ?

— Je crois bien ! Seulement, il est vieux et ne sort plus guère.

— Voilà pour les employés. Et les propriétaires ? demanda Kalinovitch.

— En fait de propriétaires résidant à demeure ici, nous n’avons que la générale Chévaloff.

— Elle est riche ?

— Elle a de la fortune. On prétend qu’elle est millionnaire ; il faut dire aussi que c’est une générale authentique.

— C’est une femme encore jeune ?

— Non, elle est vieille. Elle a une fille d’un certain âge, qui n’est pas mariée.

— Dites-moi, je vous prie, demanda Kalinovitch après être resté un moment silencieux, y a-t-il ici des voitures ?

— Vous voulez sans doute parler des voitures de place ? Il n’y en a pas une seule, répondit Pierre Mikhaïlitch ; elles ne seraient d’aucune utilité ici ; or c’est, vous le savez, un principe d’économie politique que la production se règle sur le besoin.

Kalinovitch devint pensif.

— Cela m’est assez désagréable : je comptais faire aujourd’hui quelques visites, dit-il.

— Si telle est votre intention, vous n’avez pas à vous tourmenter pour si peu, répliqua Godnieff ; permettez-moi de mettre mon véhicule à votre disposition. J’ai un bon cheval, et mon drojki, quoique démodé, n’est pas mauvais non plus. Beaucoup de propriétaires s’en servent pour faire leurs courses, quand ils viennent à la ville.

— Vous me comblez ; mais, vraiment, je ne sais si je puis...

— Allons donc ! Tout ce que j’ai est à votre service.

— Je vous remercie.

— C’est moi qui vous suis très obligé ; seulement, voici, je mets à mon offre une petite condition : quiconque m’emprunte mon cheval doit dîner chez moi ; je ne prête mon équipage qu’à ce prix.

— La condition est très agréable à remplir, répondit en souriant Kalinovitch ; mais je ne sais pas à quelle heure je serai libre.

— Disposez de votre temps comme bon vous semblera, reprit Pierre Mikhaïlitch en se levant. Au plaisir de vous revoir, ajouta-t-il, et il salua pour prendre congé.

Kalinovitch lui tendit sa main tout entière et le reconduisit poliment jusqu’à la porte.

Godnieff revint chez lui plus soucieux qu’il n’avait coutume de l’être.

— Jeunes gens, jeunes gens ! s’écria-t-il plusieurs fois durant la route, vous avez peut-être plus d’esprit que nous autres vieillards, mais vous n’avez guère de cœur !

De retour au logis, il s’empressa, selon son habitude, d’annoncer à Pélagie Eugraphovna qu’il aurait quelqu’un à dîner.

— Bien ! répondit-elle, et elle courut à la cave.

Après avoir changé de vêtements et donné l’ordre d’envoyer son équipage à Kalinovitch, Pierre Mikhaïlitch passa au salon, où se trouvait sa fille.

Il l’embrassa, s’assit et retomba dans ses réflexions.

— Eh bien, papa, vous avez vu le nouveau directeur ? demanda Nastenka.

— Oui, ma chère, j’ai eu le bonheur de faire sa connaissance, répondit Pierre Mikhaïlitch avec un demi-sourire.

— Il est jeune ?

— Jeune... élégant... et l’on voit qu’il ne manque pas d’intelligence... mais il paraît un peu fier. Il aurait été le premier magistrat de la province, qu’il n’aurait pas reçu nos jeunes gens d’un air plus hautain... Ce n’est pas bien... un pareil début ne lui fait pas honneur.

— S’il est si fier, pourquoi l’avez-vous invité à dîner ?

— Parce que je tiens à lui parler au sujet des professeurs, je veux les lui présenter sous leur vrai jour, répondit Pierre Mikhaïlitch.

Il mettait cette raison en avant pour dissimuler la vraie : au fond, en invitant Kalinovitch, il avait simplement obéi à cette tendance hospitalière qui lui faisait inviter à dîner le premier venu.

— Du moins, je ne lui aurais pas envoyé le cheval : il pouvait bien venir à pied, observa Nastenka.

— Cesse de dire des bêtises ! répliqua avec vivacité Pierre Mikhaïlitch. Qu’importe que je lui aie prêté le cheval ! Il ne le mangera pas. Ce monsieur a des visites à faire ; il ne peut pas courir la ville à pied.

— Des visites ! il est arrivé d’hier, et aujourd’hui il veut faire des visites ! s’écria railleusement Nastenka.

— Qu’est-ce qu’il y a là d’étonnant ? Il a raison.

— Il se donne des airs importants vis-à-vis des professeurs, et il s’empresse d’aller faire des courbettes aux autres ; il faut qu’il soit bête pour se conduire ainsi !

— Comme tu es toujours prompte à condamner les gens, Nastenka ! Je ne vois rien de bête là dedans. Puisqu’il doit vivre dans notre ville, il est tout naturel qu’il désire en connaître les habitants.

— Si c’est un homme intelligent, il en aura vite assez.

— Pourquoi cela ? il n’y a ici que des personnes respectables. Vois-tu, mon âme, continua Godnieff en frappant du doigt sur la table, ce qui me déplaît fort en toi, c’est cette haine que tu nourris contre tout le monde ! D’où vient cela ? Qu’est-ce qu’on t’a fait ?

— Personne, je pense, n’a besoin de mon amour.

— Dieu nous ordonne d’aimer nos semblables, et c’est en même temps un besoin de notre propre cœur ; le misanthrope est à la fois malheureux et coupable, dit gravement le vieillard.

Nastenka lui répondit par un sourire presque méprisant. Sur ce thème, le père et la fille avaient de vives et fréquentes discussions.

 

IV

À midi, Kalinovitch, ayant remplacé sa tenue officielle par un frac, une cravate de satin noir et un gilet de velours de même couleur, mit, par-dessus le tout, un paletot neuf, et sortit de son logement pour aller faire ses visites. Mais, à la vue de l’équipage qui lui avait été envoyé, il recula saisi : le cheval dont Pierre Mikhaïlitch avait parlé en termes si flatteurs était sans doute fort bien nourri, grâce à l’active sollicitude de Pélagie Eugraphovna, mais sa tête lourde, ses oreilles pendantes, ses grosses jambes attestaient un âge respectable, un tempérament lymphatique et un caractère tranquille. Le harnais, acheté aussi par la femme de charge, se distinguait plutôt par la solidité que par l’élégance.

Le drojki, avec ses roues immenses, ses ressorts très hauts et son siège disgracieux, datait, comme on dit, d’avant le déluge. Pour compléter cet ensemble, le cocher n’était autre que l’affreux Gavrilitch. Enveloppé dans un grand sarrau de moujik, le cuistre portait une coiffure grise, en laine d’agneau, ne laissant voir qu’une faible partie du visage et les moustaches roides comme des soies de porc. Lorsqu’il se trouva en présence de Kalinovitch, il se découvrit et fit la révérence.

— Tu es un vrai domestique ? demanda Kalinovitch.

— Je suis soldat, Votre Noblesse, soldat en retraite, répondit Gavrilitch en s’inclinant de nouveau.

— Pourquoi donc, si tu t’es fait cocher, as-tu les cheveux coupés ?

— Je ne me suis pas fait cocher, Votre Noblesse, je suis le storoj du collège. Comme le domestique des Godnieff est malade, Pélagie Eugraphovna m’a envoyé chercher et m’a dit de conduire le drojki ; — voilà, Votre Noblesse, reprit l’invalide, qui salua pour la troisième fois. Il avait des façons fort humbles devant le nouveau directeur.

Durant un moment, celui-ci se demanda s’il irait faire des visites dans un pareil équipage. Mais, vu l’impossibilité de s’en procurer un autre, il se décida à faire contre fortune bon cœur, et, montant dans le drojki, ordonna à Gavrilitch de le conduire chez le gorodnitchi.

En entrant dans la première pièce dont la porte était grande ouverte, Kalinovitch aperçut une dame aux cheveux dénoués, simplement vêtue d’une camisole et d’un jupon.

À l’apparition de cet étranger, la dame poussa un cri :

— Seigneur, pourquoi vient-on ici ?...

Et elle s’enfuit dans l’intérieur de la maison.

Resté seul, Kalinovitch commença à frapper légèrement du pied pour appeler l’attention sur sa présence. Arriva, pieds nus, une grosse fille de service.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle.

— Le gorodnitchi est-il visible ? dit Kalinovitch.

La fille le regarda avec de grands yeux.

— Olgounka, vaurienne !... avec qui bavardes-tu là ? cria le gorodnitchi.

La servante se rendit auprès de son maître.

— Il est venu quelqu’un, répondit-elle.

— Qui est-ce ?

— Je ne sais pas : c’est quelqu’un que je n’ai jamais vu, barine.

— Dis-lui qu’il aille à la police, s’il a besoin de quelque chose ; je n’ai pas le temps de le voir, décida le gorodnitchi.

La servante rapporta textuellement ce message à Kalinovitch, qui sourit.

— Donne-toi la peine de remettre cette carte à ton barine, lui dit-il en lui tendant sa carte, et il se retira.

« Ce sont des animaux et non des gens ! » pensait le jeune homme au moment où il remontait dans le drojki. Déjà, il avait pris la résolution de ne plus aller chez aucun fonctionnaire, quand l’idée lui vint qu’il était encore un peu tôt pour faire une visite de cérémonie à la générale. En même temps, ses regards rencontrèrent un écriteau indiquant la demeure du maître de poste, et il fit arrêter son équipage devant le perron de cette maison. Le maître de poste, évidemment, vivait fort retiré. Sa porte était la seule de toute la ville qui fut fermée. Kalinovitch dut sonner au moins cinq fois. À la fin, un vieillard grand, maigre, au visage décharné, vint lui ouvrir ; il portait un bonnet de nuit, des lunettes et une longue redingote grise très usée.

— M. le maître de poste est-il chez lui ? demanda Kalinovitch.

— C’est moi-même, monsieur. En quoi puis-je vous servir ? répondit le vieillard d’une voix lente et quelque peu enrouée.

Kalinovitch expliqua qu’il était venu lui faire visite.

— Ah ! je vous suis très reconnaissant, monsieur. Donnez-vous la peine d’entrer, dit le maître de poste, et il fit traverser à son visiteur une salle longue et froide, aux murs de laquelle étaient suspendus de grands tableaux à l’huile, tellement enfumés qu’à première vue il était impossible d’en distinguer les sujets. Sur presque toutes les croisées se trouvaient des pots de géraniums, qui répandaient dans l’air une odeur asphyxiante. La pièce suivante, où le maître de la maison introduisit Kalinovitch, contenait aussi plusieurs tableaux du même ton fuligineux ; une armoire vitrée, renfermant des images pieuses, occupait presque tout le coin de devant. Sur une table de chêne non vernie était déployé, le dos en l’air, un livre relié en parchemin ; un crucifix d’ivoire d’un fort beau travail était accroché au mur, en face de la table. De grandes chaises en bois de chêne non verni, avec de durs coussins de cuir, complétaient l’ameublement. Après avoir fait asseoir Kalinovitch, le maître de poste le regarda à travers ses lunettes et resta silencieux. Le jeune homme se taisait également.

— Ainsi vous avez succédé à M. Godnieff ? demanda enfin le vieillard.

— Oui, répondit Kalinovitch.

— Vous avez une bonne place, monsieur ; votre prédécesseur vivait largement, et il s’est tout de même amassé une jolie fortune... Oui, la place est bonne !... conclut-il d’une voix traînante.

Kalinovitch fit une grimace.

— Et, auparavant, quel emploi aviez-vous ? demanda, après un moment de silence, le maître de la maison.

— Je n’ai encore servi nulle part ; il y a deux ans seulement que j’ai quitté l’université de Moscou.

— Vous avez fait vos études à l’université de Moscou ? Je la connais, monsieur, je la connais : c’est un établissement scientifique d’où sont sortis beaucoup d’hommes distingués. Oh ! que Dieu ait pitié de nous ! que Dieu ait pitié de nous ! dit le maître de poste en levant les yeux au ciel.

La conversation fut de nouveau suspendue pendant quelque temps.

— Y a-t-il longtemps que vous avez quitté Moscou ? reprit ensuite le vieillard.

— J’en arrive.

— Alors vous y étiez encore tout dernièrement. Je voudrais bien savoir ce qu’on dit là-bas à propos de la comète qui, paraît-il, doit passer à notre horizon.

— Que voulez-vous qu’on dise ? C’est un phénomène très ordinaire ; la route des comètes est calculée d’avance.

— Je le sais, monsieur, je le sais ; nos grands astronomes lisent couramment dans le livre étoilé et sont, pour ainsi dire, des prophètes. Oh ! que Dieu ait pitié de nous ! que Dieu ait pitié de nous ! dit de nouveau le vieillard, en portant encore ses regards vers le ciel, et il ajouta, comme se parlant à lui-même : — Des signes célestes précèdent toujours les grands événements ; mais, quelque subtile que soit la raison humaine, elle ne peut pénétrer ce mystère, et pourtant nous avons bien d’autres indications.

— Quelles indications et à propos de quoi ? demanda Kalinovitch, intrigué par ce langage.

— Nous avons beaucoup d’indications, répéta le maître de poste, évitant de répondre directement ; des villes que la terre a englouties sont exhumées, comme pour attester la fragilité des choses humaines. J’ai lu, monsieur, cette année-ci, dans la Gazette de Moscou, que des missionnaires anglais ont déjà pénétré dans les déserts de l’Éthiopie...

— C’est possible, dit Kalinovitch.

— Oui, monsieur, ils y ont pénétré. Un homme digne de foi m’a raconté qu’il est né en Amérique un enfant monstrueux. Oh ! que Dieu ait pitié de nous ! que Dieu ait pitié de nous ! Monsieur, nous avons beaucoup de signes précurseurs ; mais le principal, c’est la diminution de l’amour !

Kalinovitch, abasourdi, considéra son interlocuteur avec un redoublement de curiosité.

— Vous lisez beaucoup ? demanda-t-il.

— Non, monsieur, je lis peu ; à présent, les bons livres sont rares, et puis ma santé est très mauvaise ; depuis sept ans je souffre d’une hydropisie de poitrine. Le chagrin m’a tué, monsieur : mon fils a porté plainte contre moi, prétendant que j’avais détourné la fortune de sa mère. Oh ! que le Seigneur ait pitié de nous ! que le Seigneur ait pitié de nous ! acheva le vieillard, qui tomba dans une profonde rêverie.

Kalinovitch se leva et s’apprêta à se retirer.

— Adieu, monsieur, dit le maître de la maison en se levant aussi ; je vous suis très reconnaissant. Votre prédécesseur me prêtait des livres sérieux. J’espère que vous me continuerez cette faveur. L’abonnement au cabinet de lecture coûte dix roubles par an ; mes moyens ne me permettent pas une telle dépense ; mais si c’était un effet de votre bonté que d’obliger gratuitement un homme pauvre...

Kalinovitch lui donna, à cet égard, toutes les assurances possibles et sortit.

— Adieu, monsieur, adieu ; je vous suis très reconnaissant, dit le vieillard, et, après avoir reconduit son visiteur, il se hâta de refermer la porte.

Comme je l’ai déjà fait remarquer, la générale occupait la plus belle maison d’E... Tout autour de cet immeuble il y avait un trottoir dallé que l’on déblayait et sablait avec soin, tant que durait la saison des neiges ; la ville ne possédant aucune promenade d’hiver, c’était là que la générale et sa fille se promenaient entre deux et quatre heures. Aux fenêtres étaient tendues de vastes marquises d’étoffe rayée. L’ameublement intérieur répondait à ces dehors. Un spacieux vestibule conduisait à un large escalier, peint en chêne, que couvrait un tapis et que des fleurs bordaient de chaque côté.

En entrant, Kalinovitch trouva un laquais galonné sur toutes les coutures, mais dont la physionomie était assez bête. À la question : « La générale reçoit-elle ? » ce domestique n’hésita pas à répondre : « Donnez-vous la peine d’entrer. » Puis il monta annoncer le visiteur. Celui-ci s’arrêta un instant devant une glace pour remettre de l’ordre dans sa chevelure et rectifier son nœud de cravate, après quoi il pénétra dans le salon.

La générale était, suivant son habitude, à demi couchée sur un divan de coin. Mademoiselle Pauline, assise non loin de sa mère, dessinait au crayon une tête d’enfant. Pour se présenter, Kalinovitch se servit de la langue française. La générale, fixant sur lui ses yeux troubles, le regarda assez attentivement, et, sans doute, l’extérieur du jeune homme ne lui déplut pas trop, car ce fut avec un sourire aimable qu’elle demanda :

— Vous êtes un propriétaire d’ici ?

— Non, répondit Kalinovitch en jetant un regard oblique sur mademoiselle Pauline, qui l’avait frappé par son teint maladif et l’étrangeté de sa conformation.

— Alors ce sont assurément des affaires qui vous ont amené chez nous ? continua la générale.

Elle prenait Kalinovitch pour un fonctionnaire pétersbourgeois dont, en ce moment, on attendait l’arrivée à E...

— Non, je vais servir ici, répondit le visiteur.

— Servir ! fit avec étonnement la générale. Quel emploi avez-vous donc ici ?

— J’ai été nommé directeur de l’établissement scolaire du district.

La mère et la fille échangèrent un regard.

— Qu’est-ce que c’est que cet emploi-là ? dit la première.

— C’est sans doute en remplacement de ce vieux..., observa Pauline.

— Oui, répondit Kalinovitch.

Les deux dames se regardèrent de nouveau. La générale baissa la tête.

Pauline eut un clignement d’yeux à peine dissimulé et se mit à dessiner. Kalinovitch devina que l’aveu de sa position sociale venait de lui nuire dans l’esprit de ses nouvelles connaissances, et, comprenant à qui il avait affaire, il essaya d’effacer cette mauvaise impression.

— Je n’ai pas encore habité dans une ville de district, et je ne connais pas du tout la vie de province, dit-il.

— On s’ennuie ici, fit la générale, qui semblait répugner à poursuivre l’entretien.

— Il n’y a pas beaucoup de société ici, paraît-il ?

— Il paraît.

— Il n’y a à voir que les fonctionnaires ?

— Vraiment, je l’ignore.

— Mais Votre Excellence séjourne ici toute l’année ? observa Kalinovitch.

— J’habite ici à cause de mes affaires et aussi parce qu’étant malade, j’ai besoin d’avoir les secours médicaux sous la main. Mon bien se trouve dans ce district ; j’ai ici des parents, de bonnes connaissances que je vois, répondit la générale, et elle s’arrêta brusquement, comme si elle eût craint d’avoir compromis sa dignité en consentant à donner toutes ces explications.

— J’ai quitté Moscou avec beaucoup de regret, reprit Kalinovitch. Cette année-ci, les distractions n’y ont pas manqué. Sans parler de tableaux vivants très bien exécutés, nous avons eu plusieurs concerts remarquables qui ont fait fureur.

— Oh ! Moscou s’enthousiasme pour n’importe quoi !

— Mais Pétersbourg en fait autant ; il me semble même que Moscou est plus raisonnable, répliqua le visiteur.

— Comment peut-on comparer Pétersbourg et Moscou ! se récria la générale. La première de ces deux villes est aussi ravissante que la seconde est insipide.

— Est-ce que vous avez habité Pétersbourg ? demanda mademoiselle Pauline à Kalinovitch.

— Je n’y suis même jamais allé, avoua-t-il.

Les deux dames sourirent.

— Comment donc le connaissez-vous, puisque vous n’y êtes jamais allé ? C’est ce que je ne comprends pas, remarqua Pauline.

— Ni moi non plus, ajouta la mère.

Kalinovitch laissa tomber ces mots sans les relever.

Les dames Chévaloff aimaient beaucoup Pétersbourg, à cause des magasins de modes qui abondent dans cette ville. D’autre part, elles avaient une raison particulière pour détester Moscou. Deux hivers durant, la générale y avait séjourné, donnant des soirées et produisant sa fille en grande toilette à tous les bals du cercle de la noblesse ; mais ni les atours ni les talents de mademoiselle Pauline n’avaient été appréciés comme on l’espérait ; il ne s’était même trouvé personne pour la demander en mariage.

Pendant le reste de la visite, la mère et la fille se mirent à causer ensemble d’une cousine dont elles auraient dû recevoir une lettre, et qui ne leur écrivait pas. Kalinovitch, ne pouvant glisser un mot dans cette conversation de famille, prit le parti de s’en aller.

— Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ? demanda la générale.

— C’est le directeur du collège, maman, répondit Pauline.

— Quelle insolence de venir ainsi faire visite de but en blanc !... J’ai bien besoin de lui !

— Il ne prononce pas mal le français.

— Qui donc maintenant ne parle pas le français ? Ce n’est pas d’après cela qu’on peut savoir ce qu’il est. Il aurait dû prier quelqu’un de le présenter ; au moins son introducteur m’aurait répondu de lui. Mais tout cela est encore la faute de nos gens ! Quand donc parviendrai-je à les styler ? dit la générale, et elle sonna.

Entra un majordome efflanqué.

— Qui est-ce qui est de service aujourd’hui ? lui demanda sa maîtresse.

— C’est Simon, Votre Excellence, répondit-il.

— Dis-lui de venir me parler.

Simon arriva.

— Séménouchka, lui dit la générale, tu ne fais jamais que des sottises quand tu es de service. Si tu as si peu de jugement, tâche de réfléchir davantage. Tu reçois quiconque se présente. Aujourd’hui tu as laissé entrer Dieu sait qui, un monsieur que nous ne connaissons pas du tout.

— Votre Excellence... voulut s’excuser le laquais.

— Je t’en prie, n’essaye pas de te justifier. Ton compte de fautes est déjà très chargé, et tu me forceras à prendre contre toi des mesures décisives. Va-t’en et sois plus sage !

En entendant ces paroles, le laquais devint tout rouge.

Les observations que la générale adressait à ses gens étaient toujours faites d’un ton doux et affable ; mais quand elle avait prononcé les mots : mesures décisives, il était rare que l’effet ne suivît pas la menace.

 

V

Cependant Pélagie Eugraphovna faisait des préparatifs inaccoutumés pour recevoir le nouvel hôte, et semblait décidée à montrer dans tout leur éclat ses talents de ménagère. Non contente d’exhiber le plus beau linge de table, un linge plus blanc que la neige, elle tira de l’armoire où ils étaient renfermés, des cristaux à facettes qui avaient jadis fait partie du trousseau de la feue dame Godnieff, et dont on ne se servait que deux fois par an : quand venait la fête de Pierre Mikhaïlitch ou celle de Nastenka. Le dîner promettait aussi d’être assez soigné. La présence d’une grande fourchette et d’une truelle en bois d’érable donnait fortement à supposer qu’un sterlet[6] figurerait parmi les plats. Durant toute la matinée, Pélagie Eugraphovna ne cessa de persécuter Nastenka pour qu’elle quittât sa robe de tous les jours et mît une robe de soie noire ; la jeune fille eut beau se fâcher, le dernier mot resta à la femme de charge. Celle-ci avait un but en se donnant tout cet embarras. Le jour où il s’était vu remplacé dans ses fonctions, Pierre Mikhaïlitch lui avait dit : « Le principal nommé à ma place est un jeune homme : si Dieu le permet, il épousera Nastenka. »

— Oh ! quel bonheur ce serait ! avait répondu Pélagie Eugraphovna. Elle désirait beaucoup que Nastenka se mariât le plus tôt possible, surtout avec le nouveau directeur ; car, jugeant d’après Pierre Mikhaïlitch, elle était convaincue qu’un principal de collège devait nécessairement être un excellent homme.

À deux heures arriva le capitaine, qui, selon son habitude, alla s’asseoir dans le salon, où il resta sans dire mot. Nastenka feuilletait les Annales de la patrie. Pierre Mikhaïlitch se promenait de long en large dans la salle. Le vieillard contemplait avec satisfaction la table, sur laquelle le couvert était mis comme pour un dîner de gala, et, de temps à autre, il allait jeter un coup d’œil à la fenêtre.

— Eh bien, papa, votre directeur ne vient pas ? C’est ennuyeux d’être ainsi obligé de l’attendre ! dit Nastenka.

— Patience, mon âme, il viendra ; il se sera probablement attardé chez quelqu’un, répondit Godnieff. Le voici ! fit-il quelques instants après.

Poussée par une instinctive curiosité, Nastenka s’approcha de la fenêtre. Le capitaine se leva à demi pour regarder dans la rue. Gavrilitch, voulant faire preuve de zèle aux yeux de son supérieur, fouettait à tour de bras le pauvre cheval, qui, peu habitué à un pareil traitement, galopait de la façon la plus disgracieuse. Peu s’en fallut que l’équipage ne se heurtât contre la grand’porte. Kalinovitch, qui avait toujours sur le cœur l’accueil hautain de la générale, arriva avec un visage refrogné.

— Soyez le bienvenu, Jacques Vasilitch, dit Pierre Mikhaïlitch, qui était allé au-devant du visiteur, et il le conduisit au salon.

— Mon frère, capitaine en retraite... Ma fille, Anastasia, ajouta-t-il.

Le capitaine s’inclina. Nastenka se souleva à demi sur sa chaise. Kalinovitch leur fit à tous deux un salut poli, mais froid.

— Voulez-vous prendre quelque chose ? continua le vieillard en montrant les rafraîchissements et les hors-d’œuvre : ça, c’est de la zapékanka, une liqueur faite à la maison ; voilà des champignons, des oronges, et voici des harengs d’Arkhangel ; ils ne sont pas gros, mais ils ont bon goût, je vous les recommande.

— Je vous demanderais plutôt la permission de fumer, dit Kalinovitch.

— À votre aise ! Monsieur le capitaine, c’est à vous de régaler. Moi, je fume peu, mais mon frère que voici adore le tabac.

Le capitaine se mit en devoir de nettoyer sa courte pipe.

— Je vous remercie : j’ai sur moi tout ce qu’il faut, répondit Kalinovitch, en prenant une cigarette dans son étui à cigares.

Phlégont Mikhaïlitch dut se contenter d’offrir du feu au visiteur, dont il examina le porte-cigares avec une grande attention.

— Un joli objet ! C’est du cuir, sans doute ? demanda-t-il.

— Non, c’est du papier mâché, répondit Kalinovitch.

Ces mots ayant été dits en français, le capitaine ne les comprit pas, mais il ne voulut pas le laisser voir.

— Ah ! c’est apparemment un article de fabrication anglaise ! reprit-il d’un air songeur.

— En vérité, je l’ignore.

— C’est anglais, décida le capitaine.

Tous les ustensiles du fumeur l’intéressaient beaucoup, et il se croyait un fin connaisseur en cette matière.

— Où donc avez-vous été ?... Qui avez-vous vu ? Avec qui avez-vous fait connaissance ? commença Pierre Mikhaïlitch.

— Mes visites n’ont pas été nombreuses, et pourtant... j’en ai encore fait trop ! répondit Kalinovitch.

— Comment cela ? demanda le vieillard étonné.

Nastenka considéra le jeune homme d’un air assez intrigué, le capitaine le regarda aussi.

— D’abord, poursuivit Kalinovitch, votre gorodnitchi n’a pas voulu me recevoir, et m’a fait dire que je devais m’adresser à la police.

Pierre Mikhaïlitch se mit à rire de tout son cœur.

— Ha, ha, ha ! Il est drôle, ce vétéran ! Il s’est trompé sur l’objet de votre visite. Que voulez-vous ? C’est un homme qui a toujours l’esprit occupé du service. Et, de plus, il est pauvre : dans une petite ville comme celle-ci, il n’y a pas gras pour un gorodnitchi ; le nôtre n’a guère pour vivre que son traitement et cent ou deux cents roubles, tout au plus, qu’il reçoit du fermier des eaux-de-vie.

À ces mots, un sourire méprisant se montra sur le visage de Kalinovitch.

— Avec cela, il a une nombreuse famille, continua Pierre Mikhaïlitch, qui n’avait nullement remarqué l’impression produite par ses paroles : deux de ses enfants suivent les cours du collège, et leur mise fait peine à voir ; on ne les prendrait jamais pour des fils de gentilhomme, tant ils sont dépenaillés. La femme, à la suite de ses dernières couches, ne s’est sans doute pas soignée, et son lait lui est remonté à la tête : toujours est-il que depuis lors elle a l’esprit dérangé... Elle néglige, dit-on, tous les soins de propreté et ne fait plus qu’errer comme un spectre dans la maison, en grondant après tout le monde... C’est une situation bien lamentable ! acheva d’une voix triste le vieillard.

Mais son jeune successeur écouta tout cela avec une complète indifférence.

— Ce gorodnitchi a une fort jolie fille, elle passe ici pour une beauté, lui fit observer d’un ton à demi moqueur Nastenka.

Kalinovitch se borna à la regarder sans répondre.

— Certainement, elle est jolie, reprit Pierre Mikhaïlitch. Chez qui êtes-vous encore allé ? ajouta-t-il en s’adressant à son hôte.

— Je suis allé chez le maître de poste ; — c’est un original !

— En effet, reconnut Godnieff ; ce vieillard ne manque pas d’intelligence, il est pieux, mais il se préoccupe sans cesse de ce que l’avenir réserve au monde... J’ai eu, autrefois, de fréquentes discussions avec lui à ce sujet : c’est un péché, lui disais-je, de chercher à pénétrer les volontés de Dieu ; contentons-nous de vivre honnêtement et laissons faire ensuite la divine Providence...

— Il est terriblement avare, observa Nastenka.

— Qu’en sais-tu, mon âme ? répliqua Pierre Mikhaïlitch. D’ailleurs, si réellement il est avare, c’est, suivant moi, à lui surtout qu’il fait du tort en s’imposant de continuelles privations.

— Mais, papa, comment donc pouvez-vous dire qu’il ne fait de tort qu’à lui quand il exploite les autres ? C’est un usurier ! Et son histoire avec son fils ? repartit Nastenka.

— Que parles-tu de son histoire avec son fils ? Qui peut être juge entre un père et ses enfants ? Personne, si ce n’est Dieu ! dit Pierre Mikhaïlitch, dont le visage avait pris une expression de sévérité et de mécontentement.

Nastenka mit la conversation sur un autre sujet.

— Vous avez été chez la générale ? demanda-t-elle à Kalinovitch.

— Oui, répondit-il.

— C’est ce que nous avons ici de plus huppé !

— Il paraît.

— Vous avez vu sa fille ?

— Je ne sais pas ; j’ai vu une demoiselle ou une dame qui a une déviation du col ou du côté — je n’ai pas bien remarqué.

— Elle est absolument privée d’un côté, reprit Nastenka. Figurez-vous, on donne là des bals : j’ai même eu le bonheur d’assister à l’un d’eux ; eh bien ! il n’y a pas moyen de garder son sérieux quand on la voit en toilette de bal, conformée comme elle l’est.

— Jeunes gens ! s’écria Pierre Mikhaïlitch, ne riez pas des défauts corporels ; c’est un péché, aussi bien que de rire des malades !

— Nous ne rions pas non plus, répondit avec un sourire Kalinovitch : au contraire, elle a produit sur moi une impression si pénible que je ne parviens pas à secouer cette tristesse.

— Le dîner est prêt ! annonça le vieillard, qui venait d’apercevoir la soupière mise sur la table. Mais, avant le repas, ne boirez-vous pas un peu d’eau-de-vie ? demanda-t-il à Kalinovitch.

— Non, je vous remercie, répondit ce dernier.

— Comme il vous plaira ! Le capitaine et moi, nous allons en boire. Votre Haute Noblesse, l’heure de l’amiral a sonné, voulez-vous accepter ?... dit Pierre Mikhaïlitch en remplissant un verre à patte et en le présentant au capitaine ; mais, dès que celui-ci avança la main pour le prendre, son frère le retira à lui et le vida lui-même. Le capitaine sourit... Pierre Mikhaïlitch lui faisait tous les jours cette petite farce.

— Allons, à présent, vous ne serez plus attrapé, continua-t-il en remplissant un autre verre.

— Je le sais, répondit le capitaine, et il but son eau-de-vie tout d’un trait.

On passa dans la salle, où Pierre Mikhaïlitch présenta Pélagie Eugraphovna à son nouvel ami. Kalinovitch fit un léger salut à la femme de charge, qui s’inclina cérémonieusement.

— Je crois qu’on veut aujourd’hui nous régaler de tripes, fit le vieillard en se mettant à table et en humant l’odeur du fricot. — Aimez-vous les tripes ? demanda-t-il à Kalinovitch.

— Oui, j’en mange, répondit le jeune homme avec un sourire quelque peu sarcastique ; mais il n’y eut pas plus tôt goûté qu’il les trouva délicieuses. C’est très bon, déclara-t-il ; parfaitement préparé !

— Savamment ! ajouta Pierre Mikhaïlitch. Pélagie Eugraphovna, à vous l’honneur ! Nous vous remercions au nom de toute l’honorable société !

La femme de charge recevait ces compliments avec une joie manifeste, et on ne la voyait plus quitter la table à chaque instant, comme elle avait l’habitude de le faire. Aux tripes succéda un sterlet que Kalinovitch honora d’une attention bien méritée. Le plat de gelinottes qui vint ensuite obtint également son suffrage ; mais ce qu’il apprécia par-dessus tout fut la nalivka[7] ; après en avoir bu deux verres, il en demanda un troisième, disant que cette liqueur l’emportait sur toute autre.

Pélagie Eugraphovna était rouge de plaisir.

Après le dîner, tout le monde revint au salon.

— Parlez-moi un peu de l’université de Moscou, Jacques Vasilitch, commença Godnieff. À ce que j’ai entendu dire, il s’y trouve maintenant d’excellents professeurs. Dans quelle faculté étiez-vous ?

— Dans la faculté de droit.

— Une belle faculté !... Moi, j’ai fait aussi mes études a Moscou : je suivais les cours de la faculté des lettres. De mon temps, Merzliakoff jouissait d’une grande réputation, et c’était justice. Je serais curieux de savoir si aujourd’hui MM. les étudiants se souviennent encore de lui, s’ils l’honorent selon ses mérites.

— Sans doute, répondit Kalinovitch : on n’a pas cessé de le considérer comme un professeur éminent.

— Cela fait l’éloge de la jeune génération ; il ne convient pas d’oublier de tels hommes ! reprit le vieillard, et il soupira.

L’effet des quelques verres de nalivka qu’il avait bus à table se faisait sentir dans sa conversation : il devenait plus causeur que jamais, et ses pensées prenaient une teinte de douce mélancolie. Maintenant, arrivé au déclin de la vie, poursuivit-il comme se parlant à lui-même, je voudrais bien aller passer quelque temps à Moscou ; le malheur est que je n’en ai pas les moyens. Sans cela, je serais heureux de voir encore une fois la cité aux pierres blanches, de visiter l’Université... J’imagine qu’on n’en refuserait pas l’accès à un ancien étudiant. Plusieurs de mes camarades sont à présent des littérateurs, des savants célèbres. Quand nous faisions nos études ensemble, j’étais leur ami, j’avais parfois des discussions avec eux. Sans doute, ce sont maintenant des gens arrivés, tandis que moi je ne suis qu’un modeste principal en retraite ; cependant, je crois que, si j’allais les voir, ils ne me feraient pas mauvais accueil.

Kalinovitch écoutait à peine Pierre Mikhaïlitch ; en revanche, il observait très attentivement Nastenka, dont le visage exprimait un violent ennui. C’était au moins la millionième fois que Godnieff évoquait devant elle le souvenir de Merzliakoff et manifestait le désir d’aller à Moscou. Cherchant, du reste, à cacher son agacement, la jeune fille tantôt regardait par la fenêtre, tantôt abaissait ses yeux noirs sur le numéro des Annales de la patrie ouvert en face d’elle, et il faut reconnaître qu’en ce moment elle était fort jolie.

— Vous lisez quelque chose ? lui demanda Kalinovitch.

— Non, je feuillette seulement, répondit-elle.

— Mais vous aimez la lecture ?

— Beaucoup ; c’est mon unique distraction. À présent, je lis moins ; mais autrefois je ne quittais un livre que quand j’étais à bout de forces.

— Il est assez difficile de trouver quelque chose d’intéressant dans notre littérature.

Là-dessus s’engagea, au sujet des écrivains russes, une longue discussion entre Pierre Mikhaïlitch, Nastenka et Kalinovitch. En général, ce dernier jugeait nos poètes et nos romanciers les plus en renom avec une sévérité qui étonna beaucoup ses interlocuteurs.

— Oh ! quel critique rigoureux vous êtes ! s’écria Godnieff.

— Vous-même, est-ce que vous n’écrivez rien ? demanda brusquement Nastenka.

— Qu’est-ce qui vous fait penser que j’écris ? demanda à son tour le jeune homme, à qui cette question parut causer un certain embarras.

— C’est une idée que j’ai ; il me semble que vous devez écrire.

— C’est possible, répondit Kalinovitch.

Pierre Mikhaïlitch frappa joyeusement dans ses mains.

— Ah ! la fine mouche que tu es, Nastenka ! dit-il ; tu as deviné cela du premier coup. Eh bien ! vous avez raison, ajouta-t-il en s’adressant à son hôte ; vous êtes jeune, intelligent, instruit... Pourquoi ne seriez-vous pas homme de lettres ?

— Qu’est-ce que vous écrivez ? insista la jeune fille.

Kalinovitch garda le silence.

— Cela, mademoiselle, c’est le secret de l’auteur, observa Pierre Mikhaïlitch ; nous n’avons pas le droit de le savoir tant que lui-même ne juge pas à propos de nous le révéler. Un jour, s’il plaît à Dieu, Jacques Vasilitch viendra nous donner lecture de son œuvre, et alors nous serons édifiés, nous pourrons juger. Mais, capitaine, dit-il ensuite à son frère, vous ne pensez pas à regagner vos quartiers d’hiver ?

— Non, je reste, répondit Phlégont Mikhaïlitch.

D’ordinaire, le dîner fini, le capitaine se hâtait de retourner auprès de ses oiseaux. Pour qu’il dérogeât à cette habitude, il fallait une circonstance tout à fait exceptionnelle. Évidemment, le visiteur l’intéressait beaucoup. Ce qui, d’ailleurs, le prouvait, c’était l’attention extraordinaire avec laquelle il écoutait les moindres paroles de Kalinovitch.

— Allons, très bien ! Mais, moi, je vais demander à notre respectable hôte la permission d’aller me reposer un moment : je suis accoutumé à faire la sieste après le dîner, dit Pierre Mikhaïlitch en se levant.

— Je vous prie de ne pas vous gêner pour moi, répondit Kalinovitch.

— Du reste, je ne vous renvoie pas chez vous : qu’est-ce que vous feriez tout seul dans une chambre d’hôtel ? Je vous laisse en compagnie d’un vieux capitaine et d’une jeune demoiselle, vous avez à qui parler. Anastasia Pétrovna aime beaucoup à causer littérature.

Ce disant, le vieillard salua et sortit. Quelques minutes après, on l’entendit très distinctement ronfler, ce qui rendit Nastenka confuse.

— Voulez-vous faire un tour de jardin ? demanda-t-elle, remarquant que Kalinovitch portait souvent la main à sa tête.

— Je serais bien aise de prendre l’air, répondit le jeune homme ; votre nalivka est un breuvage incomparable, mais je m’aperçois aussi qu’il est fort capiteux.

Tous quittèrent le salon.

L’ancien propriétaire de la maison habitée maintenant par les Godnieff avait surtout visé à l’agrément dans l’ordonnance de son jardin. Une large allée de tilleuls conduisait à un espace découvert au milieu duquel s’élevait un pavillon chinois ; de ce point, l’œil apercevait, à différentes distances, des statues en bois représentant diverses divinités païennes. Sans doute, maintenant, le pavillon était fort délabré. La plupart des dieux et des déesses mythologiques auraient eu grand besoin de réparations ; mais, nonobstant les instances de Pélagie Eugraphovna, Pierre Mikhaïlitch, docile en cela au désir de sa fille, s’était toujours refusé à convertir son jardin en un vulgaire potager.

— Commandante, disait-il à la femme de charge, il ne faut pas avoir la préoccupation exclusive de l’utile : l’agréable mérite aussi notre attention. Il faut, dans la vie, joindre utile dulci.

L’air était transparent et tiède, comme il arrive souvent au commencement de septembre ; une légère vapeur s’élevait au-dessus du cours d’eau qui traversait le jardin ; les rayons du soleil couchant tantôt mettaient des taches de lumière sur le chemin, tantôt prêtaient des formes fantastiques à la Minerve manchote et à la Vénus décapitée. Le charme du paysage parut agir sur Kalinovitch.

— Qu’on est bien ici ! dit-il ; quel beau site !

— Pour ceux qui n’y viennent qu’en passant ! reprit Nastenka, Du reste, c’est le seul endroit où je sente quelque plaisir à me trouver, ajouta-t-elle. Puis la jeune fille demanda à Kalinovitch une cigarette, qu’elle alluma à la pipe de son oncle.

— Prenez garde : si votre papa venait à s’en apercevoir ! lui dit le capitaine en hochant la tête.

Nastenka aimait beaucoup à fumer ; mais, pour satisfaire ce goût, force lui était de se cacher de son père. Pierre Mikhaïlitch, qui ne savait rien refuser à sa fille, se mettait en colère quand il lui voyait une cigarette à la bouche.

— Nastasia Pétrovna, ce sont là des mœurs de hussard ! Après cela, il ne reste plus aux dames qu’à boire de l’eau-de-vie ! vociférait-il.

Mais, sous ce rapport, le capitaine venait en aide à sa nièce : il lui fournissait, à l’insu de Pierre Mikhaïlitch, des cigarettes de tabac léger qu’il confectionnait lui-même avec le plus grand soin.

— Vous avez vu le portrait de George Sand ? demanda Nastenka, tandis qu’elle se promenait dans l’allée avec Kalinovitch.

— Oui, répondit-il.

— Est-ce qu’elle est belle ?

— Elle n’est pas mal.

— Je voudrais bien voir son portrait ! J’aime tant ses romans !

— Lequel d’entre eux préférez-vous ?

— Tous me plaisent au plus haut point ! J’ai relu Indiana je ne sais combien de fois !

— Et son sort vous a sans doute arraché des larmes, dit Kalinovitch d’un ton légèrement railleur.

— Pourquoi m’en aurait-il arraché ? répliqua Nastenka., Selon moi, elle n’est pas à plaindre, comme d’autres peuvent le penser : au moins elle a vécu, et elle a aimé.

Kalinovitch se contenta de sourire.

— Aurait-elle été plus heureuse, poursuivit Nastenka, si, faisant abnégation de son cœur, de sa tendresse, de ses sentiments, de ses rêves, elle s’était durant toute sa vie offerte en sacrifice à son mari, à un homme qui ne l’avait jamais aimée, qui ne voulait ni ne pouvait la comprendre ? Dans sa position, sans doute, une femme banale, ordinaire, aurait encore trouvé moyen de vivre : nous avons ici des dames qui avouent franchement ne pouvoir souffrir leurs maris, et qui cependant vivent avec eux parce qu’elles n’ont pas de fortune.

— C’est une raison assez plausible, observa Kalinovitch.

— Oui, mais pas pour Indiana. Sa nature la condamnait à mourir ou à s’ouvrir une issue. Elle s’est trompée dans son amour, — eh bien, qu’importe ? Après tout, il y a eu pour elle des moments où elle a été aimée, où elle a cru, où elle a connu le bonheur.

— Elle aurait dû aimer Ralph, répliqua Kalinovitch : tout le roman repose sur cette donnée que les femmes accordent souvent leur amour à des gens qui en sont indignes, et reconnaissent trop tard le mérite là où il existe. Dans les dernières scènes, Ralph apparaît comme un véritable héros.

— Ralph, un héros ? Jamais ! s’écria Nastenka : je ne crois pas à son amour. Il a l’excentricité des Anglais, il s’est occupé d’Indiana par désœuvrement, peut-être pour dissiper son spleen. L’avocat est bien plus un héros que lui : il vit, il est amoureux, il souffre. Indiana devait l’aimer, car il vaut mieux que Ralph.

— En quoi donc vaut-il mieux ? C’est un égoïste.

— Non, c’est un homme, et tous les hommes sont ambitieux ; mais Ralph, fi ! c’est un chiffon !

Nastenka était fort animée.

« Quel petit démon ! » ne pouvait s’empêcher de se dire Kalinovitch en considérant les yeux enflammés et les joues vermillonnées de son interlocutrice.

Sur ces entrefaites, le capitaine s’approcha d’eux. Jusqu’alors il était resté dans le pavillon, où il fumait sa pipe assis sur un banc.

— Tenez, mon oncle aime beaucoup Ralph, continua Nastenka. N’est-ce pas, mon oncle, que Ralph vous plaît ? — vous vous rappelez, cet Anglais... dans le livre que nous lisions avant-hier ?

— Oui, il me plaît.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est un homme sérieux, répondit le capitaine.

Les jeunes gens se promenèrent ainsi dans le jardin jusqu’à la tombée de la nuit. La conversation ne languit pas une minute entre eux. En général, du reste, Kalinovitch se bornait à interroger et gardait le plus souvent l’attitude d’un observateur. En revanche, Nastenka était intarissable. Elle avoua franchement combien elle avait été étonnée d’apprendre que Kalinovitch était allé faire des visites ; ensuite elle dépeignit en charge toute l’aristocratie du district. Enfin la jeune fille fit une relation aussi piquante que sincère du bal où son amour-propre avait été si cruellement mortifié, d’abord par l’accueil dédaigneux de la générale, puis par l’invitation unique du chef de bureau Médiokritzky.

Le capitaine l’écoutait en silence, se bornant à hocher la tête.

« Le petit démon ! » pensait toujours à part soi Kalinovitch.

Cependant Pierre Mikhaïlitch s’était levé, et, après avoir fait un bout de toilette, il était allé s’asseoir au salon, où il sirotait un rob[8] de canneberge,[9] préparé à son intention par Pélagie Eugraphovna, qui le lui versait toujours elle-même.

En ce moment, tous deux causaient à demi-voix : ils s’entretenaient du jeune principal.

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! On ne peut pas souhaiter mieux que cet homme-là pour Nastenka ! dit la femme de charge.

Elle appréciait fort, dans Kalinovitch, la propreté de la mise et la distinction des manières ; mais elle lui savait surtout gré d’avoir rendu si pleine justice à ses talents de cordon bleu.

— Tout est entre les mains de Dieu ! observa Pierre Mikhaïlitch.

Quand les jeunes gens rentrèrent, Pélagie Eugraphovna s’éclipsa aussitôt, et Nastenka, comme de coutume, se mit en devoir de servir le thé.

Ensuite on joua à la préférence, après quoi l’on soupa, et, au moment des adieux, la jeune fille demanda à Kalinovitch s’il aimait à lire tout haut.

— Oui, répondit-il.

— Quand vous reviendrez nous voir, nous vous prierons de nous faire une lecture.

— Si cela peut vous être agréable, dit Kalinovitch, et il commença à prendre congé de ses hôtes.

— Certainement, nous comptons sur vous, reprit Nastenka, comme le jeune homme était déjà dans l’antichambre.

— Il est fort bien, fort bien ! déclara Pierre Mikhaïlitch lorsque Kalinovitch fut sorti.

— C’est un homme très intelligent, ajouta Nastenka.

— Oui, une tête saine, continua le vieillard. On fait de bonnes études à présent dans les universités ; l’enseignement s’améliore d’année en année.

— Papa, vous l’inviterez à dîner pour demain ? demanda Nastenka.

— Sans doute ; il n’est pas encore organisé : où pourrait-il prendre son repas ? répondit Pierre Mikhaïlitch.

Et, après un instant de réflexion, il ajouta :

— Ce à quoi je pense maintenant, c’est à lui trouver un logement quelque part.

— Il y en a un vacant en face de chez nous, suggéra Nastenka.

Pierre Mikhaïlitch fit à son frère un petit signe d’intelligence.

— Voyez-vous ça ? s’écria-t-il. Hein ! capitaine, comment trouvez-vous notre Nastasia Pétrovna ? Elle veut loger le jeune principal devant sa fenêtre.

— Oui, répondit le capitaine.

Nastenka rougit un peu.

— Il faut aller voir chez la prikaznitchikha[10] : ses locataires ont déménagé, proposa Pélagie Eugraphovna, qui remettait en place les chaises et la table de jeu.

— Oui, c’est cela ! reprit Pierre Mikhaïlitch, le logement est beau. Tu passeras demain chez elle, commandante, et tu débattras bien les conditions.

— Oui, répondit la femme de charge.

— Seulement, voici une chose à considérer, continua le vieillard : s’il va demeurer là, il faudra lui fournir des meubles, car ici il aurait de la peine à s’en procurer immédiatement.

— Nous lui en fournirons, dit Pélagie Eugraphovna, et elle sortit.

L’idée que venait d’exprimer Pierre Mikhaïlitch, elle l’avait eue longtemps avant lui. Après cet entretien, chacun se retira.

Ce fut Nastenka qui donna le signal du départ. Prétextant une extrême fatigue, elle s’approcha de son père, qui, comme de coutume, l’embrassa et la bénit. Mais, rentrée dans sa chambre, la jeune fille ne se coucha pas tout de suite, et pendant longtemps on put voir de la lumière à sa fenêtre. Elle écrivait une nouvelle poésie commençant par ce vers :

Qui que tu sois, mortel plein de fierté...

 

VI

Ainsi que Pélagie Eugraphovna l’avait décidé dans sa sagesse, Kalinovitch vint habiter chez la prikaznitchikha. Cette logeuse était une femme petite, replète, qui aimait beaucoup le pâté, le café, le thé et — mon Dieu, avouons-le — l’eau-de-vie. Veuve depuis un temps immémorial, elle n’avait d’autre moyen d’existence que la location de sa petite maisonnette, et entretenait les meilleures relations d’amitié avec Pélagie Eugraphovna, c’est-à-dire que trois fois par semaine elle venait manger un morceau et boire un coup chez la femme de charge des Godnieff. Pour payer son écot, elle racontait les nouvelles de la ville, et, si celles-ci faisaient défaut, y suppléait, grâce à sa fertile imagination.

En manigançant l’installation de Kalinovitch chez la prikaznitchikha, Pélagie Eugraphovna avait poursuivi un double but : d’abord, elle désirait que le logement de son amie ne restât pas inoccupé ; ensuite, elle savait que cette logeuse ne lui laisserait rien ignorer des faits et gestes du jeune homme. Effectivement, la prikaznitchikha se mit à épier avec la plus grande attention tous les actes de son locataire, et, dans les premiers temps, elle fut enchantée de lui.

— On n’a jamais vu un pareil homme ! disait-elle avec un geste d’admiration. Il est si intelligent, si modeste ! C’est un charme !

Ensuite, lorsque Kalinovitch eut pris possession des meubles envoyés par Pierre Mikhaïlitch et les eut rangés dans son logement, l’enthousiasme de la logeuse ne connut plus de bornes ; elle accourut chez Pélagie Eugraphovna, le visage enflammé, les yeux brillants.

— Ma chère, commença-t-elle, je ne reconnais plus mon logement : ce n’est plus ma maison, ce ne sont plus mes chambres ! Le gentilhomme qui logeait auparavant chez moi avait fait de ma demeure un vrai chenil ; tandis que mon locataire d’aujourd’hui est si soigneux, si propre ! Oh ! quel homme !

Tous ces racontages contribuaient encore à grandir le jeune principal dans l’estime de Pélagie Eugraphovna.

Manquant de distractions dans une petite ville comme E..., mon héros dînait presque chaque jour chez les Godnieff et y restait ordinairement jusqu’à une heure avancée de la nuit : c’était le seul endroit où il fut cordialement reçu et où il pût causer avec des gens civilisés. Peut-être aussi un autre motif plus puissant le poussait-il à fréquenter cette maison ; quoi qu’il en soit, tout en passant ainsi ses soirées, il donnait une stricte attention aux devoirs de sa charge. Tous les matins il se rendait au collège, où, selon l’expression du mathématicien Lébédeff, il n’avait pas tardé à montrer ses griffes : pour débuter, il avait mis Gavrilitch à la porte et l’avait remplacé par un brave maréchal des logis. Le jeudi, qui était jour de marché, beaucoup d’élèves, fils de commerçants, allaient au bazar au lieu d’aller en classe : les uns secondaient leurs papas dans le service des clients, les autres bayaient aux corneilles.

Instruit de cet état de choses, Kalinovitch manda les parents auprès de lui et leur déclara qu’à l’avenir les enfants qui ne viendraient pas au collège les jours de marché seraient exclus de l’établissement. « Le nouveau principal veut qu’on lui fasse un cadeau », pensèrent ces bonnes gens. Ils se cotisèrent donc pour acheter deux pains de sucre et deux livres de thé, qu’ils apportèrent respectueusement au directeur ; mais, comme de raison, ils furent éconduits de la façon la plus méprisante. Quelques élèves s’étant encore abstenus, le jeudi suivant, de venir en classe, Kalinovitch leur interdit, dès le lendemain, l’accès du collège ; les parents eurent beau prier, supplier, sa résolution resta inflexible. Pendant les classes, il allait assister au cours tantôt d’un professeur, tantôt d’un autre, afin de s’assurer par lui-même de leurs capacités. Lébédeff, ayant paru hésiter un jour dans une démonstration au tableau, fut, aussitôt après la classe, appelé dans le cabinet de la direction. Là on lui fit observer, avec une froide politesse, qu’un professeur devait connaître à fond la science dont l’enseignement lui était confié, et que, si son instruction laissait quelque peu à désirer, mieux valait pour lui embrasser une autre carrière. Pendant un mois, le Nemrod cessa d’aller à la chasse ; il employa tout ce temps à relire ses traités de mathématiques, non sans pester contre le chef dont la sévérité l’obligeait à cette corvée.

Roumiantzeff prodiguait les platitudes à Kalinovitch. Chaque dimanche, il s’empressait de le féliciter à l’occasion de la fête, il s’inclinait jusqu’à la ceinture quand il le voyait entrer dans sa classe ; plusieurs élèves prétendaient même qu’il ne passait jamais devant la demeure du principal sans se découvrir. Mais toutes ces courbettes ne servaient à rien : Kalinovitch se montrait toujours sec et peu aimable dans ses rapports avec Roumiantzeff.

Ce fut sur Exarkhatoff que l’orage éclata. Pendant quatre mois, le professeur d’histoire avait su résister à sa malheureuse passion ; mais, après avoir reçu son traitement de janvier, il n’y put tenir plus longtemps et se paya une orgie. Quoiqu’il eût, cette fois, l’ivresse douce et paisible, il n’en fut pas moins accueilli, à son retour chez lui, par les récriminations accoutumées de sa femme, qui menaça d’aller se plaindre au nouveau directeur.

— Ah ! Jacques Kalinovitch ! s’écria Exarkhatoff, en brandissant son poing comme un acteur tragique. J’aurai peur d’un Jacques Kalinovitch, peut-être ! Il ne m’a pas reconnu ; il n’a pas daigné saluer Exarkhatoff ! Eh bien ! s’il croit s’être, par là, grandi à mes yeux, il se trompe, le drôle ! je ne l’en méprise que davantage. Je me mettrais à genoux devant Pierre Mikhaïlitch ; mais, devant ce vaurien, je ne baisserai pas la tête seulement d’un demi-verchok !... Il a renié un ancien camarade — l’homme vil ! Va le trouver, vipère ; va te mettre sous sa protection : Kalinovitch et toi, vous vous valez !

En même temps, il s’avançait vers sa femme ; mais celle-ci se mit en état de défense, et, s’étant armée d’un tisonnier, cria à son tour :

— Touche-moi seulement ! Ose me toucher ! Si tu approches, je t’arrache les yeux !

Les deux petites filles, craignant pour leur mère, commencèrent à piailler. Ces cris attirèrent le maître de la maison, un bourgeois, qui voulut calmer Exarkhatoff, mais le professeur lui cria d’un air menaçant :

— Va-t’en, plébéien !

Comme le plébéien ne s’en allait pas, Exarkhatoff le saisit au collet et le souleva en l’air ; mais, au même instant, sa femme l’empoigna lui-même par la cravate ; les petites filles crièrent de plus belle... En un mot, il y eut une assez désagréable scène de ménage, à la suite de laquelle madame Exarkhatoff, flanquée du propriétaire, alla se plaindre au principal. Elle raconta de point en point ce qui s’était passé, et, pour ne laisser aucun doute sur l’insolence brutale de son mari, elle se garda bien d’omettre les injures qu’il avait proférées à l’adresse de son supérieur. Le propriétaire confirma ce récit. Kalinovitch, très calme, écouta jusqu’au bout avec la plus grande attention.

— Fort bien, j’aviserai, dit-il, et il congédia les visiteurs.

Aussitôt après il écrivit au gorodnitchi pour demander une enquête sur les faits de violence et de tapage imputés au professeur Exarkhatoff ; en même temps il envoya un rapport là-dessus à la direction de l’enseignement secondaire. Quand cela fut su et qu’on eut fait comprendre à la stupide madame Exarkhatoff combien cette affaire allait devenir sérieuse pour son mari, elle courut se jeter aux pieds du principal.

— Batuchka, supplia-t-elle, ne nous réduisez pas à la mendicité. Est-ce qu’on doit s’inquiéter de ce qui se passe dans les ménages ? On sait bien que les époux ne sont pas toujours d’accord entre eux. Nous avons eu plus d’une fois de ces batailles-là ensemble... À présent, la paix est faite... Ayez pitié de nous, mon père !

Le propriétaire vint aussi intercéder en faveur d’Exarkhatoff.

— Monsieur, dit-il, je ne porte pas plainte ; j’en atteste la Reine du Ciel, je ne porte pas plainte, car mon locataire est un excellent homme, et je serais désolé de lui attirer des désagréments.

À toutes ces prières Kalinovitch se contenta de répondre :

— À présent je suis dessaisi ; l’affaire ne me regarde plus.

Madame Exarkhatoff se rendit chez Pierre Mikhaïlitch et lui raconta les choses.

— Vous êtes une sotte, madame ; je me permets de vous le dire, malgré les égards dus à votre sexe ! Vous n’êtes bonne qu’à déchaîner la tempête ! répondit-il.

— Batuchka, Pierre Mikhaïlitch, si j’avais pu prévoir cela ! Tandis que nous lui exposions nos plaintes, votre successeur est resté bien tranquille, il nous a écoutés de l’air le plus affable, sans trahir aucun mécontentement, et il agit maintenant comme une bête féroce !

— Et à moi vous reprochiez d’être trop bon pour votre mari, répliqua Godnieff, qui alla ensuite trouver Kalinovitch.

— Jacques Vasilitch, dit-il en entrant, est-il possible que vous traitiez ainsi Exarkhatoff ? N’attachez pas d’importance à cette affaire ! Je vous garantis qu’il ne se mettra plus jamais en faute... Cela lui arrive peut-être une fois en dix ans, n’hésita pas à ajouter, au mépris de la vérité, le charitable vieillard.

— Je ne puis rien faire maintenant, répondit Kalinovitch, et il expliqua comme quoi il avait déjà adressé un rapport à qui de droit.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! reprit Pierre Mikhaïlitch, que vous êtes emportés, vous autres jeunes gens ! Prendre une pareille décision sans avoir examiné l’affaire, sur le simple témoignage d’une péronnelle, ce n’est pas bien... Non, ce n’est pas bien... répéta-t-il avec irritation, et il retourna chez lui, où il passa toute la soirée à écrire au directeur de l’enseignement secondaire.

Dans sa lettre, il implorait, comme ancien principal, la clémence en faveur d’Exarkhatoff, et promettait que ce dernier ne retomberait plus jamais dans la même faute.

Cette démarche obtint tout le succès qu’elle pouvait avoir : Exarkhatoff reçut un blâme sévère et fut transféré dans une autre ville. Quand il vint faire ses adieux au vieillard, celui-ci avait d’abord l’intention de lui reprocher sa conduite ; mais, en voyant la mine désolée de son professeur de prédilection, Pierre Mikhaïlitch, au lieu de l’admonester, lui demanda s’il avait des ressources suffisantes pour le voyage. Exarkhatoff rougit et se tut. Sans dire un mot, l’ex-principal lui glissa vivement dix roubles dans la main. Pour toute réponse, Exarkhatoff voulut saisir et baiser la main du bon Godnieff, qui s’empressa de la retirer. Au premier relais de poste, le pauvre diable écrivit à son bienfaiteur une lettre mouillée de larmes. En la lisant, Pierre Mikhaïlitch attendri se mit lui-même à pleurer. Quand Nastenka lui demanda ce qu’il avait, il répondit :

— J’emporterai cette lettre avec moi dans la tombe ! Puisse-t-elle me valoir le pardon d’un de mes péchés !

Peu après, Kalinovitch arriva, et, remarquant l’émotion de Pierre Mikhaïlitch, il voulut aussi en savoir la cause. Nastenka la lui apprit.

— J’emporterai cette lettre avec moi dans la tombe, monsieur, lui répéta Pierre Mikhaïlitch.

Kalinovitch ne répondit pas ; il échangea un regard avec Nastenka, et tous deux sourirent légèrement.

Les divers incidents de l’existence sociale donnaient lieu à d’incessantes discussions entre le vieillard et les jeunes gens. Par exemple, chassait-on du service quelque petit employé ? Pierre Mikhaïlitch avait coutume de déplorer cette mesure de rigueur, qui, au contraire, causait un certain plaisir à Kalinovitch.

— On aurait dû lui faire pis encore ! observait ce dernier.

— Eh ! Jacques Vasilitch ! répliquait Godnieff, c’est un père de famille, monsieur ! Avec quoi maintenant nourrira-t-il les siens ?

— Il a fait du tort à des milliers de gens ; c’est bien le moins que lui et sa famille soient sacrifiés à l’intérêt public, répondait Kalinovitch.

— Soit ! Mais on aurait dû procéder d’abord par la menace, et peut-être qu’il se serait amendé !

En dépit de ces dissentiments, Pierre Mikhaïlitch avait pris en affection Kalinovitch ; chaque jour, il l’invitait à dîner, et, quand il ne le voyait pas arriver à l’heure du repas, ou bien il l’envoyait chercher, ou bien il allait lui-même s’informer si le jeune homme n’était pas malade.

Les rêves chers à Pélagie Eugraphovna, le vieillard les caressait aussi, et, s’apercevant que Kalinovitch plaisait à Nastenka, il aimait à taquiner sa fille à ce propos.

— Qui attends-tu ? Qui cause ton angoisse ? lui demandait-il d’un ton doucement moqueur quand, assise à la fenêtre, elle regardait attentivement du côté par où devait venir le jeune principal.

Ce badinage impatientait Nastenka. Un jour qu’en compagnie du capitaine elle reconduisait Kalinovitch, elle s’attarda à se promener avec lui assez longtemps. Lorsqu’elle rentra, Pierre Mikhaïlitch l’accueillit en chantant :

Ils ont duré longtemps ce soir,

Les adieux de la belle et de son bien-aimé !

Nastenka prit la mouche.

— Qu’est-ce que cette plaisanterie, papa ? Cela me blesse ! dit-elle, et elle se retira dans sa chambre.

Au bout d’une demi-heure, le capitaine vint l’y trouver.

— Mon frère est fort triste que vous soyez fâchée contre lui. Allez lui demander pardon, dit-il.

Mais, loin d’obtempérer à ce désir, Nastenka pria le capitaine de la laisser en repos. Il la regarda avec un sourire mélancolique et sortit.

Depuis quelque temps, Phlégont Mikhaïlitch avait pris une attitude assez étrange. Il s’arrangeait de manière à ne jamais quitter d’un pas sa nièce, lorsque Kalinovitch venait chez eux. Si Nastenka s’asseyait avec le visiteur dans le salon, le capitaine s’y asseyait aussi. Les deux jeunes gens passaient-ils dans la salle, le capitaine, sans proférer un mot, les y suivait en fumant sa pipe.

Bien entendu, on n’avait pas tardé, dans la ville, à remarquer que le jeune principal fréquentait assidûment la maison des Godnieff, et, comme toujours, on s’était empressé de commenter le fait. Le premier éveil fut donné à la badauderie publique par les commérages de la prikaznitchikha, qui avait complètement changé d’opinion sur le compte de son locataire ; il faut dire qu’elle s’était mise sur le pied de lui faire des visites quotidiennes, dans l’espoir d’une petite régalade ; mais, à sa grande surprise, loin de la régaler, Kalinovitch ne l’invitait même pas à s’asseoir et lui demandait très sèchement « ce qu’elle voulait ».

— Vraiment, ma chère, disait-elle à ses voisines, on ne connaît bien un homme que quand on a mangé un poud[11] de sel avec lui. Au commencement, j’étais ravie de mon locataire, mais maintenant je vois que c’est un grigou fieffé. Il n’y a pas plus avare que lui. Figurez-vous que jamais il ne prend ses repas chez lui, et que l’idée ne lui viendrait même pas d’acheter du pain blanc pour manger avec son thé. Il se laisserait mourir de faim si les Godnieff ne l’invitaient pas à dîner, mais nous savons pourquoi ils le nourrissent : il a tourné la tête à la fille, et elle veut à toute force l’épouser.

Lorsque ces bruits parvinrent aux oreilles de Médiokritzky, qui était toujours amoureux de Nastenka, il en fut très péniblement affecté, et, pour noyer son chagrin, il but, trois jours durant, dans un traktir, en compagnie d’un sien ami dont il avait fait le dépositaire de ses plus secrètes pensées. Cet individu, nommé Zviezdkine, était un employé subalterne de la Trésorerie. Quand le jeune chef de bureau se trouvait en fonds, il payait le tabac à son confident et lui offrait des consommations dans les traktirs. Cette fois, la conversation des deux amis avait pris un caractère fort intime. Médiokritzky, pensif, avait dans les mains une guitare dont, par moments, il tourmentait les cordes ; d’heure en heure il devenait plus sombre.

— Sacha, mon cher, joue quelque chose, fais-moi ce plaisir ! commença Zviezdkine, qui n’avait guère moins bu que son compagnon.

Médiokritzky accorda son instrument et se mit à chanter une chanson de sa composition :

Connais-tu une jeune fille

Aux yeux et aux sourcils noirs ?

Ah ! où, où, où ?

Dans la rue de la Noblesse.

Comment vit cette fille ?

Avec qui fait-elle l’amour ?

Ah ! où, où, où ?

Dans la rue de la Noblesse.

Un jeune homme va chez elle,

Qui n’est ni marchand ni barine.

Ah ! où, où, où ?

Dans la rue de la Noblesse.

— Devinez le reste vous-mêmes : à bon entendeur demi-mot suffit ! dit-il en guise de conclusion, et, hérissant encore ses cheveux, déjà naturellement roides, il demanda deux verres de bière.

— Écoute, Sacha ! Je t’aime, et je sais tout ; je comprends tout, reprit Zviezdkine.

— Attends, attends ! fit Médiokritzky en se frappant la poitrine : puisqu’il en est ainsi, je dirai les choses comme elles sont : elle a eu aussi un caprice pour moi.

— Je le sais, répondit son ami.

— Attends ! poursuivit le chef de bureau en levant le bras en l’air, je la couvrirai de confusion, je lui ferai honte à la face de toute la ville !

Puis il murmura quelques mots à l’oreille de Zviezdkine.

— Bravo, Sacha ! s’écria ce dernier : c’est une excellente idée que tu as là ! Vas-y carrément, je t’approuve.

— Allons, tant mieux ! dit d’une voix épaisse Médiokritzky.

 

VII

Peu après les scènes que je viens de raconter, la poste informa Kalinovitch qu’il était arrivé à son adresse une lettre recommandée et un colis. À cette nouvelle, lui d’ordinaire si calme éprouva une vive agitation. Son premier mouvement fut de se rendre en toute hâte chez le maître de poste. Peu s’en fallut qu’en sonnant à la porte il ne cassât le cordon. Le vieillard vint ouvrir lui-même, selon son habitude ; mais, en apercevant le jeune principal, il prit un ton fort sec pour demander :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Kalinovitch le pria de lui remettre la lettre arrivée pour lui.

— Non, monsieur, je ne puis pas : aujourd’hui le bureau est fermé, répliqua le maître de poste ; et il passa dans la salle, suivi de Kalinovitch qui avait pénétré presque de force dans la maison.

— C’est impossible, monsieur, c’est impossible ! répétait-il ; vous-même m’avez refusé des livres sous prétexte que vous n’aviez pas encore organisé votre bibliothèque ; eh bien ! vous n’aurez pas votre lettre : je ne suis pas tenu de vous la délivrer aujourd’hui.

Kalinovitch s’excusa : il allait se rendre immédiatement au collège, et il enverrait au maître de poste tous les livres que celui-ci pouvait désirer.

— C’est inutile, monsieur ; il fallait penser à cela plus tôt. J’étais malade, je souffrais moralement et physiquement, vous m’avez refusé la seule chose qui pouvait être une consolation pour moi.

Kalinovitch continuait à s’excuser et à supplier d’une voix si humble, si différente de sa voix ordinaire, que le vieillard fixa sur lui un regard pénétrant, comme s’il eût voulu lire au fond de son âme.

— Quel si grand intérêt cette lettre a-t-elle donc pour vous ? demanda ensuite le maître de poste. On vous la remettra demain. Pourquoi tant insister ?

— Cette lettre vient de ma mère qui est malade, mourante peut-être, répondit Kalinovitch... Vous êtes père vous-même, et vous pouvez juger combien souffre une mère à la pensée que son fils unique ne veut pas lui fermer les yeux. Je devrai probablement partir à l’instant même.

Ces derniers mots touchèrent le maître de poste.

— S’il en est ainsi, sans doute... À notre époque où le fils entre en lutte contre son père, le frère contre son frère, la fille contre sa mère, la tendresse filiale que vous manifestez peut s’appeler une étincelle céleste !... Ah ! que Dieu ait pitié de nous ! que Dieu ait pitié de nous ! Je n’ose pas, monsieur, vous refuser votre lettre, venez ! acheva-t-il, et il emmena Kalinovitch à son bureau.

— Quelle belle écriture a votre mère ! dit-il en considérant l’enveloppe d’un œil curieux.

— C’est un parent qui a mis l’adresse, répondit le jeune homme ; puis il prit vivement la lettre et le colis ; après quoi il tira sa révérence. Le maître de poste ne le laissa pas partir sans lui rappeler sa promesse :

— J’ai fait acte d’obligeance envers vous, n’oubliez pas de m’envoyer des livres !

Kalinovitch murmura je ne sais quelle réponse et descendit quatre à quatre l’escalier. En chemin, il commença à prendre connaissance de la lettre ; mais il n’en avait pas lu la première page qu’il froissait convulsivement le papier et le mettait dans sa poche.

De retour chez lui, il passa aussitôt dans son cabinet, où il se laissa tomber avec accablement sur un siège. Quiconque l’eût vu en ce moment aurait eu pitié de lui : son visage, habituellement froid et impassible, exprimait un désespoir sans bornes ; les veines de ses tempes se gonflaient comme si tout son sang eût afflué à sa tête. Évidemment, mon héros venait d’éprouver un de ces déboires qui jettent le désarroi dans l’âme, paralysent la volonté, tuent la confiance de l’homme en lui-même, et le réduisent pour ainsi dire à l’état de loque morale. Kalinovitch n’alla point de la journée chez les Godnieff, quoique ceux-ci lui eussent envoyé leur cocher pour le prier de venir prendre le thé avec eux. Pendant toute la soirée et une grande partie de la nuit, il se promena de long en large dans sa chambre, n’interrompant sa marche, de temps à autre, que pour boire un verre d’eau froide. Le lendemain matin, quand il arriva au collège, il regarda d’une telle façon le storoj de service dans l’antichambre, que cet ancien militaire sentit ses jambes se dérober sous lui. Justement, ce jour-là, il se produisit un grand désordre dans la classe de Roumiantzeff. Kalachnikoff, un des élèves les plus indisciplinés, s’était avisé de le surnommer « le lièvre aux yeux rouges », et avait comploté avec ses camarades de lui donner la chasse. Quand le professeur de littérature, pommadé et frisé comme de coutume, eut pris place devant son pupitre, Kalachnikoff cria tout à coup d’une voix de basse :

— Velaut ! Sus au lièvre ! Roumiantzeff tourna les yeux de son côté.

— Velaut ! Velaut ! firent entendre, à l’autre bout de la salle, des voix de soprano.

Le professeur se leva vivement.

— Messieurs ! qu’est-ce que cela signifie ? dit-il.

— Tayaut ! Tayaut ! Sus au lièvre ! lui répondit tout le premier banc, et enfin toute la classe de crier :

— Tayaut ! Tayaut !

Roumiantzeff courut se plaindre au principal. Kalinovitch arriva ; il fit fouetter toute la division, à commencer par Kalachnikoff, qui, comme instigateur de la révolte, reçut deux cents coups de verge. Le professeur ne fut pas épargné non plus. Kalinovitch le manda dans son cabinet et, pendant une heure, le chapitra d’importance, lui faisant observer, non sans raison, que quand toute une classe s’insurge contre un maître, c’est que celui-ci est un imbécile ou un homme sans caractère. Le timide professeur revint chez lui les yeux pleins de larmes, et passa toute la nuit à se demander anxieusement ce qu’il allait advenir de lui.

Cependant, chez les Godnieff, on attendait Kalinovitch avec une impatience qui n’était pas exempte d’inquiétude.

Le capitaine arriva à l’heure réglementaire. Après avoir souhaité à son frère le bonjour accoutumé, il alla s’asseoir à sa place habituelle et alluma sa pipe.

— Nastia ! Eh ! Nastia ! cria Pierre Mikhaïlitch.

— Quoi, papa ? répondit-elle.

— Viens ici, ma chère.

Nastenka fit son entrée, vêtue d’une robe neuve et frisée au petit fer. Depuis quelque temps, elle s’occupait beaucoup de sa toilette.

— Est-ce que Kalinovitch ne viendra pas aujourd’hui ? Serait-il malade ? Si l’on envoyait chez lui ? dit le vieillard.

— J’ai envoyé, papa ; il viendra, je pense, reprit la jeune fille, et elle s’assit près de la fenêtre, d’où l’on apercevait le collège.

Depuis quelque temps, chaque fois que Pierre Mikhaïlitch se disposait à envoyer quelqu’un chez Kalinovitch, il se trouvait que Nastenka y avait songé avant lui.

À deux heures se montra enfin le jeune principal. Sa physionomie était sombre. Il salua négligemment le capitaine, s’inclina devant Pierre Mikhaïlitch et donna une amicale poignée de main à Nastenka.

— Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui ? demanda-t-elle, voyant que Kalinovitch, après s’être assis à côté d’elle, demeurait soucieux.

— Les bambins l’ont sans doute mis en colère ! dit Pierre Mikhaïlitch : bien des fois ma patience a été poussée à bout par eux, ils étaient pires que les grands. Allons, buvez un peu d’eau-de-vie, Jacques Kalinovitch, cela vous remettra. Eh ! Pélagie Eugraphovna, faites-nous servir du tonique !

On apporta l’eau-de-vie, mais Kalinovitch refusa d’en prendre.

— Pourquoi donc ne voulez-vous pas dire ce que vous avez ? C’est étrange de votre part, lui fit observer Nastenka.

— En quoi cela peut-il vous intéresser ? C’est une circonstance fort banale, un nouvel insuccès, répondit-il comme à contre-cœur.

— Quoi donc ? demanda Nastenka avec inquiétude ; mais Kalinovitch soupira et redevint silencieux pendant quelque temps.

— Si, une seule fois dans ma vie, le sort avait cessé de me persécuter ! commença-t-il ensuite. L’enfance même, dont tous les hommes, je crois, gardent d’agréables et doux souvenirs, ne m’a laissé, à moi, que les impressions les plus tristes, les plus pénibles !

Jusqu’alors, jamais Kalinovitch n’avait parlé aux Godnieff de ses premières années ; il s’était borné à leur dire que tout jeune il avait perdu ses parents.

— Si haut que remontent mes souvenirs, poursuivit-il en s’adressant surtout à Nastenka, je me vois mangeant le pain de la charité chez un bienfaiteur (Kalinovitch appuya sur ce dernier mot), chez un bienfaiteur, qui avait ruiné ma famille. Quand la mort de mon père m’eut laissé orphelin, cet homme fut assez généreux pour se charger de moi : en réalité il me donna comme menin[12] à ses deux fils, les deux pires brutes qui aient jamais existé.

— Ah ! vraiment ! fit Pierre Mikhaïlitch.

— Dans sa maison, reprit Kalinovitch, qui s’adressa de nouveau à la jeune fille, je vécus au milieu du luxe, ayant pour compagnons ces deux stupides enfants ; eux étaient entourés d’affection, on s’ingéniait à leur rendre l’existence agréable, on leur achetait d’emblée pour cent roubles de jouets ; moi, il fallait que je les regardasse s’amuser avec ces jouets, mais je n’aurais pu me permettre d’y toucher. Les gamins avaient coutume de me traiter comme leur chose : ils m’attelaient à une voiture que je devais traîner, et, quand j’étais à bout de forces, ils me donnaient des gifles. Si la patience m’échappait, si j’osais me plaindre, ils m’enfermaient dans une pièce obscure pour me mettre à la raison. À table, les laquais eux-mêmes, en servant, faisaient exprès de m’oublier ; ils négligeaient de cirer mes bottines et de brosser mes vêtements.

— C’est affreux ! dit Nastenka.

— Dieu miséricordieux ! s’écria Pierre Mikhaïlitch.

— Voici le plus intéressant, continua après un silence Kalinovitch : lorsque nous fûmes en âge d’étudier, on nous donna des maîtres. Mes deux camarades étaient paresseux et inintelligents : comme ils ne comprenaient et ne faisaient rien, c’était moi qui leur faisais leurs versions, moi qui résolvais pour eux les problèmes d’arithmétique. Eh bien, les parents, les amis de la maison s’extasiaient sur les succès de ces cancres. De moi on disait : « Il ne réussit pas mal non plus ; mais c’est surtout à force d’application... » En un mot, c’était un continuel abaissement moral !

Pierre Mikhaïlitch écarta simplement les bras. Nastenka devint rêveuse. Le capitaine regarda Kalinovitch d’un air moins sombre. En général, le récit du jeune homme avait excité un vif intérêt pour lui.

— Il y a du moins une chose qui me réjouit, Jacques Vasilitch, dit le vieillard, c’est que Dieu vous a donné de faire des études complètes à l’Université.

— Faire des études ! répliqua-t-il : il faut savoir ce que cela m’a coûté. On dirait qu’une fatalité malveillante s’en est mêlée : mon bienfaiteur, qui était vigoureux comme un taureau, mourut subitement ; jusqu’à sa mort, il avait pourvu, — chichement, à coup sûr, — mais enfin il avait pourvu à mes dépenses de nourriture et de logement. Lui décédé, je restai sans ressource, il me fallut courir le cachet, trotter d’un bout de Moscou à l’autre, pour donner des leçons payées un demi-rouble. Heureux encore quand j’en avais. Des mois durant, j’ai dû me passer de dîner, vivre dans une chambre sans feu, faire des copies à raison de dix kopecks la feuille, afin d’avoir de quoi acheter deux ou trois petits pains.

— C’est affreux ! répéta Nastenka.

— Oui, affreux ! ajouta Pierre Mikhaïlitch.

Kalinovitch soupira, puis il reprit :

— Enfin, après quatre années de ces souffrances, je fus reçu candidat, et je crus qu’alors un bel avenir s’ouvrait devant moi... Mais... pour réussir dans la vie, les grades académiques sont évidemment bien moins nécessaires que la bassesse et l’esprit d’intrigue, qualités dont, par malheur, je suis dépourvu. Mes camarades, des gens presque idiots, furent envoyés à l’étranger et nantis de gros traitements, parce qu’ils savaient monter chez les professeurs par l’escalier de service et faire des courbettes aux femmes de ces messieurs, — des cuisinières allemandes ; moi, j’ai été nommé principal ici. Autant vaut dire que je suis enterré.

— Oui, oui, ce n’est pas là un poste pour vous, reconnut Pierre Mikhaïlitch. Autant que j’en puis juger, il ne va pas à votre caractère et n’est guère à la hauteur de vos capacités.

— Je commence à en avoir assez ! fit vivement Kalinovitch en se frappant la poitrine. La colère me prend à la fin, quand je reporte mes regards vers mon passé, et quand, dans le présent, je n’aperçois pas une espérance ! Des travaux ingrats et de continuelles privations, voilà tout ce que m’a donné la vie !... Vous aurez beau dire, fût-on né doux comme un mouton, à la longue, on ne peut s’empêcher d’être aigri !... Et vous, Pierre Mikhaïlitch, vous m’accusez souvent d’insensibilité ! Mais, mon Dieu, comment éprouverais-je de la pitié pour les hommes, quand la plupart d’entre eux souffrent, ou parce qu’ils sont immoraux, ou parce qu’ils ont fait des sottises, ou enfin parce qu’ils négligent leurs intérêts ? Je n’ai, moi, aucun de ces reproches à me faire, et pourtant je souffre... Eh bien, je veux faire subir aux gens vicieux les souffrances que j’endure sans les avoir méritées.

Tandis qu’il prononçait ces derniers mots, la physionomie du jeune homme avait pris une expression de dureté.

— Vous avez parfaitement raison dans votre manière de voir, approuva Nastenka.

— Monsieur, je ne vous condamne pas ; je désire seulement que le Seigneur Dieu adoucisse votre cœur — rien de plus ! dit Pierre Mikhaïlitch.

Kalinovitch se leva et se mit à marcher dans la chambre sans proférer un mot. Les Godnieff se taisaient aussi, comme s’ils eussent craint de le troubler dans ses réflexions.

— Qu’est-ce donc qui vous a tant agité aujourd’hui ? demanda Nastenka, dont le ton exprimait la plus vive sympathie.

— Je ne vous l’ai pas dit ; mais, espérant trouver une issue quelconque, j’avais écrit une nouvelle, et je l’avais envoyée à une revue de Pétersbourg. La rédaction l’a gardée environ un an, et, maintenant, on me la retourne avec cette lettre. Voulez-vous savoir ce qu’on m’écrit ? dit Kalinovitch, qui, prenant la lettre dans sa poche, la jeta sur la table.

Pierre Mikhaïlitch la saisit, et il allait la lire pour lui-même, quand Nastenka, d’un ton fâché, lui demanda d’en faire la lecture à haute voix.

Le vieillard obéit.

Voici ce qu’il lut :

 « Cher ami,

« Tu dois être furieux de mon silence, quoiqu’il soit tout à fait involontaire. Selon ton désir, je m’étais empressé de remettre ta nouvelle à la revue ; mais, il y a peu de jours seulement, j’ai reçu une réponse. On m’a rendu ton manuscrit en me disant que la rédaction avait de la copie pour un an. Ne t’affecte pas de cet insuccès ; à mon avis, ton roman est fort bon ; le malheur est que chez nous les bureaux de rédaction sont des espèces de sanctuaires dont l’accès est interdit aux simples mortels. En d’autres termes, chaque rédacteur en chef a son petit cercle d’amis avec lesquels il tripote des affaires d’argent, et qui se partagent toutes les rubriques du journal ou de la revue. C’est te dire que l’entrée de ce cénacle est systématiquement fermée à tout profane ; quiconque envoie un article peut être sûr qu’on ne le lira pas, et qu’on le laissera traîner indéfiniment dans les oubliettes, comme cela est arrivé pour ton roman. »

Incapable de poursuivre sa lecture, Pierre Mikhaïlitch jeta la lettre d’un geste indigné :

— Comment donc, s’écria-t-il avec emportement, un rédacteur en chef peut-il se dispenser de lire ce qu’on lui envoie ? Son devoir, sa tâche expresse est de prendre connaissance des manuscrits.

— Sa tâche est de remplir sa poche, répondit Kalinovitch.

— Oui ; mais, alors, que ces messieurs ne se posent pas en champions du progrès intellectuel, puisqu’ils ne sont que des grippe-sous ! Qu’ils renoncent à la littérature et se fassent marchands ! Barrer la route aux jeunes talents, quelle infamie !

Kalinovitch continuait à se promener de long en large dans le salon.

— Écoutez, vous nous lirez votre roman ? dit Nastenka.

— Soit ; si vous voulez, nous prendrons jour pour cette lecture, consentit le jeune homme.

Pierre Mikhaïlitch joignit sa demande à celle de sa fille :

— Pourquoi remettre à plus tard ? Veuillez nous le lire aujourd’hui même. Je vais faire un petit somme, et pendant ce temps-là vous irez chercher votre manuscrit.

— Je l’enverrai chercher par Katia, dit Nastenka ; inutile de vous déranger, ajouta-t-elle en s’adressant à Kalinovitch : on saura bien le trouver sans vous.

— Soit, répondit-il.

Aussitôt après le dîner, Pierre Mikhaïlitch se rendit dans son cabinet, et Nastenka vint s’asseoir près du jeune principal.

— Y a-t-il longtemps que vous avez écrit votre roman ? lui demanda-t-elle.

— Dix-huit mois.

— Et, maintenant, avez-vous autre chose sur le chantier ?

— Oui, répondit après un silence Kalinovitch.

— Qu’est-ce que vous faites maintenant ?

— Quelque chose que vous connaissez.

— Que je connais ? reprit Nastenka en baissant les yeux ; il faut que vous nous le lisiez, cela n’en sera que plus intéressant pour moi.

— Ce n’est pas encore fini.

— Pourquoi ?

— Parce que cela ne dépend pas de moi : j’ignore encore quel sera le dénoûment.

— Il me semble que vous devez le savoir.

— Non, je ne le sais pas, répondit Kalinovitch.

La présence du capitaine obligeait les jeunes gens à s’entretenir ainsi, à mots couverts. Phlégont Mikhaïlitch ne songeait pas à aller voir ses oiseaux. Tranquillement assis dans le salon, il avait ouvert un livre et faisait semblant de lire en fumant une pipe qui était au moins la sixième. Nastenka, vexée, agitait violemment la main pour repousser loin d’elle les nuages de fumée.

— Votre Argus ne vous quitte pas, observa en français Kalinovitch.

— Il est insupportable ! répondit-elle tout bas en faisant une légère grimace ; puis elle s’adressa au capitaine :

— Eh bien, mon oncle, vous n’allez pas à la chasse ? J’aurais grande envie de manger du gibier... vous devriez bien aller tuer quelque chose.

— Il est arrivé un accident à mon fusil... je l’ai donné à réparer, dit Phlégont Mikhaïlitch.

— Priez Lébédeff de vous prêter le sien.

— Lébédeff ne doit pas être chez lui : il est parti faire une battue à trente verstes d’ici.

— C’est une erreur, il est chez lui, il est venu aujourd’hui au collège, répliqua Kalinovitch.

Le capitaine rougit un peu.

— Je ne me suis jamais servi de son fusil, je ne pourrais rien tuer avec une arme que je ne connais pas, reprit-il d’un air gêné.

Comme bien on pense, toutes les défaites alléguées par Phlégont Mikhaïlitch étaient autant de mensonges. Nastenka fit un geste d’impatience, et quand Diane vint offrir sa tête aux caresses de la jeune fille, celle-ci, contrairement à ses habitudes, appliqua une assez forte tape sur le museau de la pauvre bête, en disant :

— Mon oncle, votre chienne salit toujours ma robe.

— Venez ici, ordonna le capitaine.

Diane leva sur Nastenka un regard étonné, comme si elle n’avait pas compris pourquoi on l’avait frappée, puis elle s’approcha de son maître.

— Ici, couche ! continua ce dernier d’une voix sévère, et l’animal s’étendit docilement à ses pieds.

Durant une demi-heure, les jeunes gens eurent beau se taire ou parler de choses sans aucun intérêt pour le capitaine, il ne bougea pas de sa place et resta les yeux fixés sur son livre.

— Avez-vous des cigarettes ? demanda Nastenka à Kalinovitch.

— Oui, répondit-il.

— Donnez-m’en une.

Il déféra à ce désir.

— Et vous-même, voulez-vous fumer ?

— Je fumerais volontiers.

— Eh bien, venez avec moi, je vous donnerai du feu dans ma chambre, dit-elle, et elle sortit, suivie de Kalinovitch.

Quand elle fut entrée dans sa chambre, Nastenka en ferma la porte, comme par inadvertance.

Laissé seul, le capitaine resta quelque temps assis à sa place, puis il se leva brusquement, et, marchant à pas de loup, comme s’il se fût approché d’un gibier facile à effaroucher, il se dirigea vers la chambre de sa nièce. Arrivé devant la porte, Phlégont Mikhaïlitch colla l’œil au trou de la serrure. Il remarqua que Kalinovitch était assis auprès d’une petite table et fumait en tenant la tête baissée ; Nastenka avait pris place en face de lui et le considérait attentivement.

— Vous ne pouvez pas dire qu’il n’y a rien pour vous dans la vie ! murmura à demi-voix la jeune fille.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Kalinovitch.

— Un amour qui, vous le dites vous-même, vous est plus précieux que tout au monde. Se peut-il qu’à lui tout seul il ne suffise point pour vous rendre heureux ?

— Étant donnés mon caractère et les circonstances de ma vie, il me faut un amour excessif, insensé même, répondit le jeune homme, et il soupira.

Nastenka hocha la tête.

— Se peut-il qu’on ne vous aime pas encore assez ? N’avez-vous pas honte, Kalinovitch, de parler ainsi ? Quand il n’y a pas de moment où l’on ne pense à vous ; quand on met toute sa joie, tout son bonheur à vous voir, quand on voudrait être la première beauté du monde pour vous plaire, vous osez dire qu’on ne vous aime pas assez ! Un pareil langage est celui d’un ingrat !

Le capitaine devint rouge comme une écrevisse cuite, et il se mit à écouter avec un redoublement d’attention.

— L’amour se prouve par des sacrifices, reprit Kalinovitch, toujours pensif.

— Est-ce qu’on n’est pas prêt à vous faire tous les sacrifices que vous pouvez exiger ? S’il fallait ma vie pour vous rendre heureux, je la donnerais tout de suite avec joie, et je bénirais mon sort... répliqua Nastenka.

Kalinovitch sourit.

— Toutes les femmes disent cela jusqu’au premier sacrifice qu’on leur demande, répondit-il.

— Pourquoi donc vous tiendrais-je ce langage s’il n’était pas l’expression de mes sentiments ? demanda la jeune fille. Dans quel but ?

— Par coquetterie...

— Non, Kalinovitch, il ne peut être question ici de coquetterie ! Vous rappelez-vous quand j’ai commencé à vous aimer ? Dès le premier jour où je vous ai vu, et la semaine ne s’était pas écoulée que déjà vous le saviez... Dites, si vous voulez, que je suis folle, mais ne dites pas que je suis coquette.

En prononçant ces mots, Nastenka se détourna ; des larmes brillaient dans ses yeux.

Kalinovitch lui prit les mains et les porta à ses lèvres.

— Faisons la paix ! dit-il ; je sais que je suis peut-être injuste, ingrat, continua-t-il en tenant toujours les mains de Nastenka dans les siennes, mais ne m’accusez pas trop. L’amour seul ne peut remplir le cœur d’un homme, le mien surtout, car je suis ambitieux, terriblement ambitieux, et je sais que l’ambition est chez moi un sentiment légitime. J’ai de l’intelligence, du savoir, une force de volonté peu commune, et si une fois j’avais le pied à l’étrier je sens que j’irais loin.

— Vous devez être littérateur, et vous le serez ! reprit Nastenka.

— Je ne sais pas... j’en doute. Les gens se divisent en heureux et malheureux. Regardez la vie : des hommes bêtes, ineptes, paresseux, nagent dans la prospérité, tandis que d’autres doivent conquérir de haute lutte chaque bouchée de pain qu’ils mangent. Je crois être de ces derniers.

Après avoir ainsi parlé, Kalinovitch s’accouda sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains et redevint songeur. Nastenka se leva.

— Pourquoi êtes-vous si morose ? Cela me fait peine, dit-elle. Voulez-vous bien ne pas froncer le sourcil ? vous entendez, c’est un ordre que je vous donne ! poursuivit-elle en s’approchant de lui et en lui posant ses deux mains sur les épaules. Regardez-moi gaiement ; levez les yeux sur moi : je veux voir votre visage.

Kalinovitch jeta un regard sur elle ; ensuite, la prenant doucement par la taille, il l’attira vers lui et l’embrassa. Le front du capitaine ruisselait de sueur, ses mains se mouvaient convulsivement, et à la fin sa tête gonfla à un tel point qu’il dut quitter durant quelques minutes son poste d’observation. Quand il regarda de nouveau par le trou de la serrure, il vit Kalinovitch couvrant de baisers le visage et le cou de Nastenka...

— Anastasia... murmura le jeune homme avec un accent passionné. Le reste fut dit en français, de sorte que le capitaine eut beau faire, il n’en put saisir un traître mot.

— Pourquoi ?... répondit Nastenka en cachant dans le sein de son interlocuteur sa figure devenue pourpre.

— Mais, mon amie... insista Kalinovitch, et derechef il se mit à parler français.

— Non, c’est impossible ! répliqua la jeune fille en se redressant.

— Pourquoi donc ?

— C’est ainsi... dit Nastenka, et, se pressant de nouveau contre la poitrine de Kalinovitch, elle ajouta à voix basse : J’ai peur de toi, tu feras mon malheur !

— Mon ange ! mon trésor ! reprit-il en l’embrassant, et il continua en français. Nastenka l’écouta attentivement.

— Non, fit-elle.

Sur ce, elle s’éloigna brusquement de lui et revint s’asseoir à son ancienne place.

La physionomie de Kalinovitch changea soudain ; ses traits n’exprimèrent plus que la dureté. Il reprit la parole en français et parla longtemps.

— Non ! répéta Nastenka, et elle gagna la porte si rapidement qu’elle faillit surprendre le capitaine aux écoutes. Celui-ci retourna en toute hâte au salon où Pierre Mikhaïlitch se trouvait déjà. La jeune fille y arriva un instant après son oncle : elle avait le visage en feu, les yeux brillants.

— Où est donc notre littérateur ? lui demanda son père.

— Il va venir, je crois, répondit-elle, et elle alla ouvrir une fenêtre.

— Mais à quoi penses-tu, mon âme ? Il fait froid, observa Pierre Mikhaïlitch.

— Non, papa, je vous en prie... j’étouffe... reprit Nastenka.

Entra Kalinovitch.

— Soyez le bienvenu ! lui dit le vieillard ; votre portefeuille est ici, veuillez vous asseoir et commencer votre lecture, nous sommes tout oreilles.

— Non, Pierre Mikhaïlitch, excusez-moi : je ne puis pas lire aujourd’hui, répondit le jeune homme.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi ne pouvez-vous pas ? demanda Godnieff étonné.

— Je ne me sens pas bien ; ce sera pour une autre fois.

— Allons donc, vous plaisantez ! Est-il possible que vous soyez démonté à ce point par l’accueil fait à votre ouvrage ? Soyez tranquille, nous forcerons bien MM. les directeurs de revues à vous imprimer ! répliqua le vieillard. Nastenka, continua-t-il en s’adressant à sa fille, tâche donc de décider Jacques Vasilitch à nous lire son œuvre ; qu’est-ce que cela veut dire ?

Nastenka ne prononça pas un mot et se borna à regarder Kalinovitch.

— Décidément, je ne puis lire aujourd’hui, répondit ce dernier, qui, prenant son portefeuille et son chapeau, se retira après avoir fait un salut général à toute la société.

— En voilà une, celle-là ! dit Pierre Mikhaïlitch : qu’est-ce qu’il a donc ? Nastenka, sais-tu, toi, pourquoi il n’a pas voulu lire ?

— Il est fâché contre moi, papa ; je lui ai dit qu’il ne pouvait pas être littérateur.

En entendant cette réponse, le capitaine toussa d’une façon étrange.

— Quelle idée de lui avoir dit cela, mon âme ! Tu vois qu’il est déjà fort contrarié, et tu prends à tâche d’ajouter encore à sa mauvaise humeur !

— Qu’importe ! Qu’il se fâche s’il veut ! Moi aussi, je suis fâchée contre lui, dit Nastenka, et elle se hâta de servir le thé, après quoi elle rentra immédiatement dans sa chambre.

Demeurés en tête-à-tête, les deux frères gardèrent longtemps le silence. Faute d’autre distraction, Pierre Mikhaïlitch parcourait les listes des déplacements et villégiatures dans de vieux journaux de la capitale.

— Où est Nastenka ? demanda-t-il enfin.

Le capitaine se leva sans rien dire, sortit et revint un instant après.

— Elle est dans sa chambre à coucher, annonça-t-il.

— Qu’est-ce qu’elle fait là ? voulut savoir Pierre Mikhaïlitch.

— Elle est couchée sur son lit, le visage enfoncé dans l’oreiller, répondit le capitaine.

Le vieillard secoua la tête.

— Évidemment, ils ont eu des mots ensemble. Oh ! la jeunesse, la jeunesse ! dit-il.

Pendant toute la soirée, le capitaine éprouva comme une démangeaison de parler ; néanmoins, il se tut.

 

VIII

Deux jours se passèrent. Kalinovitch n’avait pas reparu chez les Godnieff ; de son côté, Nastenka ne faisait que pleurer dans sa chambre, ce qui finit par attirer l’attention de Pélagie Eugraphovna.

— Pourquoi notre demoiselle pleure-t-elle toujours ? demanda la femme de charge à Pierre Mikhaïlitch.

— Elle est en pique avec le jeune homme ; aussi tous deux broient-ils du noir. L’un passe devant la maison, sombre comme la nuit ; l’autre pleure.

Pélagie Eugraphovna soupira et fit entendre son interjection accoutumée : « Hé, hé, hé ! » qui était toujours chez elle le signe d’un certain mécontentement.

Le troisième jour, Pierre Mikhaïlitch eut pitié de sa fille.

— Mon âme, lui déclara-t-il, je vais aller chez Kalinovitch. C’est absurde à lui de nous bouder comme il le fait.

— Non, papa. Il vaut mieux que je lui écrive, je vais tout de suite lui envoyer un mot, répondit Nastenka, visiblement heureuse de l’idée qui était venue à son père.

— Écris-lui. Qui est-ce qui peut voir clair dans vos affaires ? reprit le vieillard avec un sourire.

La jeune fille sortit.

Le capitaine, qui avait assisté à cette scène en fronçant le sourcil, prit brusquement la parole.

— Je suppose, mon frère, qu’il est inconvenant pour une demoiselle d’entrer en correspondance avec un jeune homme.

— Sans doute, de notre temps, Phlégont Mikhaïlitch, on l’aurait jugé ainsi ; mais aujourd’hui il n’en est plus de même : autre temps, autres mœurs.

— Vous pourriez, me semble-t-il, faire remarquer à Anastasia Pétrovna que cela est déplacé : elle vous écouterait probablement.

— Eh ! si je lui défendais d’écrire, elle écrirait en se cachant de moi, ce qui serait encore pis. J’aime mieux la laisser libre ; je me fie à l’honnêteté de Nastenka, jamais je n’ai rencontré chez elle d’inclination au mal. Après tout, si elle aime ce jeune homme, le malheur n’est pas grand ; je dirai même que c’est dans l’ordre.

— Il faut songer aussi que de semblables inconséquences peuvent donner lieu dans le public à des commentaires malveillants.

— Qu’on dise ce que l’on veut ! Les vains discours sont sans importance.

Nastenka revint.

— Phlégont Mikhaïlitch trouve inconvenant que tu sois en correspondance avec Kalinovitch, et je suis de son avis, lui dit Pierre Mikhaïlitch.

— Qu’est-ce qu’il y a là d’inconvenant ? Ma lettre est insignifiante. Je le prie seulement de venir nous voir. Mon oncle découvre de l’inconvenance partout.

— C’est parce qu’il t’aime et qu’il voudrait te voir agir toujours comme une demoiselle bien élevée, répliqua le père.

— Voilà une étrange manière d’aimer les gens : trouver du mal dans les moindres niaiseries !

— Oui, ma chère, aux yeux de la génération actuelle, ce sont des niaiseries, mais, autrefois, du temps de nos ancêtres, les jeunes filles ne laissaient même pas voir leur visage aux hommes.

— C’était absurde, répondit Nastenka.

— Non, ce n’était pas absurde, reprit solennellement le vieillard : cela voulait dire que la modestie et la pudeur sont les qualités les plus séantes pour une femme.

Nastenka allait répliquer, lorsque parut Kalinovitch.

— Ah ! Jacques Vasilitch ! s’écria Godnieff : enfin nous vous voyons ! Et dire que vous nous battiez froid pour une méchanceté de Nastasia Pétrovna... Ne la croyez pas, monsieur, ne l’écoutez pas : vous pouvez et devez être littérateur.

Naturellement, Kalinovitch ne comprit rien à ces paroles, mais il se garda de le laisser paraître. Il tendit, comme de coutume, la main à Nastenka ; elle lui donna la sienne avec une sorte de répugnance et baissa les yeux.

— Avez-vous apporté votre œuvre ? demanda Pierre Mikhaïlitch.

— Oui, répondit le jeune homme, et il tira de son portefeuille le manuscrit que nous connaissons déjà.

Le vieillard exigea que tout le monde s’assît autour de la table, y compris Pélagie Eugraphovna elle-même. Pendant la lecture, il s’écria très souvent :

— Bien, bien ! Le style est châtié, l’intérêt va croissant... Puis, quand Kalinovitch s’interrompit : Attendez, Jacques Vasilitch, lui dit-il, j’ai grande confiance dans le jugement simple et droit du capitaine. Dites-nous, Phlégont Mikhaïlitch, comment vous trouvez ce roman : est-il bon ou mauvais ?

— Je ne puis pas juger, répondit le vieux militaire.

— Vaine excuse, monsieur ! Nous vous autorisons, au nom de l’auteur, à donner votre avis.

Le capitaine persista à se taire.

— Allons, il ne dira rien ! reprit Pierre Mikhaïlitch, qui s’adressa ensuite à sa fille : Eh bien, et toi, qu’en penses-tu ?

— Cela me paraît bien, répondit-elle assez sèchement.

Elle était très maussade. Son père lui fit du doigt un petit geste de menace.

Kalinovitch reprit sa lecture, et, quand il eut fini, Pierre Mikhaïlitch répéta plusieurs fois :

— Bene, optime, optime !

— Se peut-il que MM. les rédacteurs en chef trouvent votre nouvelle indigne d’être publiée ? demanda avec un sourire caustique Nastenka.

— Je ne sais pas, répondit Kalinovitch.

Cependant le visage de Pierre Mikhaïlitch prenait une expression de plus en plus sérieuse.

— Attendez, attendez ! commença-t-il d’un ton indiquant qu’il venait de prendre une grande résolution ; voulez-vous me permettre, Jacques Vasilitch, d’envoyer votre ouvrage à un de mes bons camarades d’autrefois qui occupe maintenant une haute position à Pétersbourg ?

— Il est peu probable que cette démarche réussisse, répliqua Kalinovitch.

— Si, elle réussira, reprit résolument le vieillard : cet homme est bien disposé pour moi, et il jouit d’une influence considérable dans le monde littéraire. Je parle de Fédor Fédorovitch, ajouta-t-il en s’adressant à sa fille.

— Il assurera la publication du roman, reconnut Nastenka.

— Je crois bien ! poursuivit Pierre Mikhaïlitch. Avec lui la chose est sûre : il fait ce qu’il veut des journalistes et des éditeurs. Eh bien, consentez-vous, oui ou non ?

— Soit ! répondit Kalinovitch.

Cet acquiescement fit grand plaisir à Godnieff.

— Alors, cela va marcher ! dit-il. Puis, sans plus tarder, il prit dans un cahier de papier à lettres la feuille la plus propre, assujettit ses lunettes sur son nez, et, de sa vieille écriture arrondie, se mit à tracer les lignes suivantes, qui durent lui coûter beaucoup de peine, car on le vit plusieurs fois s’arrêter, se gratter le front ou essuyer son visage ruisselant de sueur :

« Votre Excellence,

« Monsieur Fédor Fédorovitch,

« La course du temps a emporté bien loin les jours heureux de mon adolescence où j’avais la satisfaction d’être votre camarade de classe, et la fortune, vous élevant aux honneurs que vous méritiez, a mis une distance infinie entre vous et moi. Toutefois, pleinement convaincu que la noblesse de vos sentiments n’a pas varié, et sachant combien vous vous intéressez aux progrès de la littérature russe, je prends la respectueuse liberté de soumettre à votre jugement éclairé un roman écrit par un ancien élève de l’université de Moscou, qui m’a succédé dans mes fonctions. Ce jeune homme désirerait faire paraître son travail dans un des recueils périodiques de Pétersbourg. Notre immortel Karamzine a bien dit que le Parnasse est une montagne élevée et d’un accès difficile : — pourquoi cependant en fermer complètement la route à la jeunesse ? D’après ce que j’entends dire, les directeurs de revues n’aiment pas à publier les productions des écrivains nouveaux ; mais si Votre Excellence daigne prendre sous sa protection l’ouvrage que je lui envoie, il lui sera facile d’aplanir cet obstacle. Connaissant l’auteur, j’ose assurer qu’il est aussi recommandable pour la noblesse de ses sentiments que pour la distinction de son esprit.

» Veuillez agréer l’hommage du profond respect et du dévouement avec lesquels j’ai l’honneur d’être

» De Votre Excellence le très obéissant serviteur,

« Pierre Godnieff. »

Après avoir lu cette lettre à haute voix, Pierre Mikhaïlitch demanda à Kalinovitch s’il en était satisfait au point de vue du fond et de la forme.

— Absolument, répondit le jeune homme.

Cette approbation amena un sourire de vaniteux contentement sur les lèvres du vieillard ; il pria ensuite Nastenka d’aller chercher dans son cabinet de la cire et un cachet. La jeune fille sortit.

— Pourquoi déranger Anastasia Pétrovna ? Permettez-moi d’y aller moi-même, dit Kalinovitch, et, entrant dans le cabinet sur les pas de Nastenka, il voulut lui prendre la main ; mais elle s’y opposa.

— Les bourreaux ne caressent pas leurs victimes, observa-t-elle, et elle revint auprès de son père.

— Que Dieu te conduise aux bords de la Néwa, proféra en se signant Pierre Mikhaïlitch, lorsqu’il eut reçu le manuscrit des mains de Kalinovitch. Lui-même en aurait été l’auteur, il s’en serait promis la fortune et la gloire, qu’il ne l’aurait pas empaqueté avec des précautions plus délicates. Tandis qu’il s’occupait de cette besogne, le capitaine remarqua que Kalinovitch, penché vers Nastenka, lui parlait à l’oreille.

— Oui, répondit-elle.

Durant tout le reste de la soirée, le jeune principal se montra de très bonne humeur, il cherchait visiblement à égayer Nastenka et lui adressait sans cesse la parole. Enfin, au souper, il s’avisa de vouloir badiner avec le capitaine comme le faisait Pierre Mikhaïlitch.

— Quelqu’un m’a dit aujourd’hui, capitaine, qu’à la chasse vous tuiez plus de bêtes avec une balle d’argent qu’avec une de plomb ; est-ce vrai que vous achetez quelquefois votre gibier ? lui demanda-t-il.

À la surprise générale, le capitaine pâlit soudain, et ses lèvres commencèrent à trembler.

— Je suis pauvre, je n’ai pas le moyen d’acheter du gibier, répondit-il d’une voix sourde.

Kalinovitch perdit contenance.

— Qu’est-ce que cela fait ? Aucun sacrifice ne coûte à un homme pour maintenir sa réputation de chasseur, reprit-il, essayant de continuer la plaisanterie ; je voulais seulement vous demander si ce qu’on m’a dit est vrai ou non.

— Je vous prie de me laisser tranquille !... Je puis permettre ces plaisanteries à mon frère Pierre Mikhaïlitch, mais vous êtes encore trop jeune pour vous moquer de moi, lui envoya tout net le capitaine.

— Vous ne comprenez donc pas, mon oncle, qu’on vous dit cela pour rire ? intervint Nastenka.

— Si, je comprends tout... répondit-il.

— Guerrier ! dit solennellement Pierre Mikhaïlitch à son frère, calme ton noble courroux et mange, je te prie.

— Je mange, mon frère. Excusez-moi ; j’ai voulu simplement lui faire observer...

— Non, il ne s’agit pas d’une simple observation, répliqua Kalinovitch en regardant de travers le capitaine ; à une plaisanterie inoffensive vous avez riposté par une insolence. Je tâcherai à l’avenir de ne plus me mettre dans une position si désagréable.

— Je vous en prie moi-même, fit le capitaine. Et, abaissant les yeux sur son assiette, il commença à manger.

— Allons, assez, messieurs ! Pourquoi cette pique entre vous ? Je ne puis souffrir cela, déclara Pierre Mikhaïlitch.

L’incident fut clos par ces paroles.

Kalinovitch se retira le premier. Le capitaine s’en alla peu après. En prenant congé de Pierre Mikhaïlitch, il lui renouvela ses excuses :

— Pardonnez-moi, mon frère ; je n’ai pas pu supporter cela.

— Ce n’est rien ; seulement, réconciliez-vous avec lui. Pourquoi vous brouilleriez-vous ensemble, puisque vous êtes tous deux de braves gens ?

De nouveau le capitaine parut avoir envie de dire quelque chose, et de nouveau il ne put s’y résoudre.

Quand il fut dans la rue, Phlégont Mikhaïlitch s’arrêta, réfléchit un instant et, au lieu de retourner chez lui selon sa coutume, prit une direction tout autre. La nuit était obscure, quoique l’œil pût en percer les ténèbres ; le vent soufflait avec violence et s’engouffrait en mugissant dans une cheminée du voisinage. C’est à peine si l’on aurait vu de la lumière dans une seule maison de la ville ; tout le monde dormait paisiblement, et le silence n’était troublé de temps à autre que par les aboiements des chiens de l’auberge.

Arrivé près de la demeure de Kalinovitch, le capitaine s’arrêta, regarda pendant quelque temps vers la fenêtre, puis rebroussa chemin. Lorsqu’il se retrouva devant la maison de son frère, il s’assit sur la borne du trottoir et alluma sa pipe. Au même instant, de l’arrière-cour de l’immeuble où logeait le jeune principal, sortit tout à coup une ombre qui se dirigea vers la rivière et se mit à la longer, en se dissimulant derrière les piles de bois dressées sur le bord de l’eau. Vis-à-vis du jardin des Godnieff, cette ombre disparut. Sur ces entrefaites, deux heures sonnèrent au clocher de la cathédrale, une bande de corneilles effrayées par le bruit s’envola dans le ciel en croassant... À la fin, l’attention du capitaine fut attirée par deux ombres, dont l’une enfilait un péréoulok, tandis que l’autre s’avançait vers la porte de Pierre Mikhaïlitch et commençait là une besogne mystérieuse. Courir à la porte et saisir l’ombre au collet fut pour Phlégont Mikhaïlitch l’affaire de quelques secondes.

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? demanda-t-il.

Au lieu de répondre, l’ombre essaya de se dégager, mais ce fut en vain. Elle était prise comme dans des tenailles de fer. Après le boucher Ivan Pavloff et le professeur Lébédeff, le capitaine était l’homme le plus fort de la ville. Décourber un fer à cheval n’était qu’un jeu pour lui.

— Qui êtes-vous ? répéta-t-il. L’ombre brandit un bâton que Phlégont Mikhaïlitch lui arracha sans aucune peine. Ledit bâton se trouvait être un pinceau de badigeonneur ; il était enduit de goudron. Le capitaine comprit de quoi il s’agissait.

— Ah ! c’est à cela que vous vous occupez ? dit-il.

Sur ce, il jeta l’inconnu par terre, et, le tenant renversé sous son genou, il se mit à lui promener le pinceau sur le visage.

— À la garde ! cria le malheureux noctambule.

— Tais-toi ! reprit le capitaine, qui appuya plus encore le genou sur la poitrine de sa victime, tout en continuant à lui peinturlurer la figure.

— Au secours ! au secours ! vociféra l’autre ombre qui venait d’entrer dans le péréoulok, et qui, d’ailleurs, se gardait bien de joindre l’exemple aux paroles.

Ces cris jetèrent l’émoi dans la rue.

— Lève-toi, vieux ! On appelle au secours ! dit une bourgeoise à son mari, qu’elle avait réveillé à grand’peine.

L’homme ouvrit les yeux durant un instant, puis il grommela quelques imprécations et se tourna du côté du mur.

— Quel chien ! On crie à la garde ! Demain, quand le corps d’un homme assassiné aura été trouvé sous nos fenêtres, tu seras traduit en jugement, continua la femme. En même temps, elle bousculait son mari ; mais, ne recevant pour réponse qu’un grognement de colère, elle fit le signe de la croix et se rendormit à son tour.

— Eh, Marfouchka ! Katuchka ! criait en se soulevant sur son lit une vieille demoiselle aux cheveux blancs et à l’aspect cadavérique, — c’était une propriétaire du voisinage qui s’était transférée de la campagne à la ville pour être plus près de l’église ; — venez donc, brigandes, voyez un peu ce qu’il y a ! Pourquoi fait-on ce bruit dans la rue ?

Mais personne ne répondit à son appel.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! quelles dormeuses ! Elles n’entendent rien, bougonna la vieille. Elle se leva, chaussa ses pantoufles et, après avoir allumé une bougie, passa dans la pièce voisine qui servait de chambre à coucher à ses deux servantes. Mais, hélas ! leurs lits étaient vides. Où étaient-elles ? Probablement quelque part où leur maîtresse leur avait défendu d’aller.

— Reine du Ciel ! ma souveraine ! en toi est maintenant mon seul espoir ; je suis abandonnée de tout le monde, de mes proches comme de mes serviteurs. Quelle immoralité il y a maintenant ! On va la nuit courir le guilledou ! Sodome et Gomorrhe ! Sodome et Gomorrhe !

Pendant que la vieille demoiselle se désolait de la sorte, l’alarme s’était aussi répandue chez les Godnieff. La vigilante Pélagie Eugraphovna s’élança la première dans la rue. La lanterne qu’elle tenait à la main éclaira le groupe formé par les deux hommes. On put alors reconnaître Médiokritzky dans l’individu qui râlait sous le genou du capitaine. La colère de ce dernier devint de la rage.

— Ah ! ainsi, c’était vous qui goudronniez la porte ! dit-il en écrasant de toute sa force le pinceau sur le nez et sur la bouche du jeune chef de bureau.

Pour comprendre l’exaspération de Phlégont Mikhaïlitch, il faut se reporter aux habitudes locales : d’après les mœurs de la province, goudronner la porte d’une maison habitée par une demoiselle ou une jeune femme, c’est infliger à celle-ci un déshonneur public ; dans le monde de la bourgeoisie et du commerce, les amants délaissés recourent fréquemment à ce genre de vengeance.

Selon toute probabilité, le capitaine n’aurait pas de sitôt lâché sa victime sans l’apparition inopinée de Kalinovitch sur le théâtre de l’incident. À cette vue, l’étonnement de Phlégont Mikhaïlitch fut tel que ses mains se desserrèrent, laissant à la fois échapper le pinceau et Médiokritzky. Ce dernier profita de l’occasion pour détaler au plus vite. Kalinovitch était fort intrigué. Pélagie Eugraphovna, sans savoir elle-même pourquoi, s’était mise en devoir d’ouvrir les volets.

— Qu’est-ce qui est arrivé ? Je n’avais pas encore eu le temps de m’endormir quand j’ai entendu tout à coup un grand bruit ; je me suis habillé à la hâte et je suis accouru, dit le jeune principal à la femme de charge.

— Je ne sais rien, fit-elle en écartant les bras.

 — Qu’est-ce qu’il y a eu entre lui et vous, Phlégont Mikhaïlitch ? demanda-t-il au capitaine.

— Je le dirai à mon frère, répondit celui-ci, et il entra dans la maison.

— Permettez-moi de vous accompagner, reprit Kalinovitch en lui emboîtant le pas.

Ils trouvèrent Pierre Mikhaïlitch en proie à une véritable consternation. Debout, les bras écartés, il semblait faire de son corps un rempart à Nastenka, qui, tout habillée, était étendue, les yeux fermés, sur le divan.

— Messieurs, venez ici, pour l’amour de Dieu, voyez un peu ce qui est arrivé chez nous ; Nastia a perdu connaissance, dit-il avec égarement.

Pélagie Eugraphovna s’empressa de dégrafer la robe de la jeune fille ; Kalinovitch prit une carafe d’eau et se mit à lui bassiner la tête. Pierre Mikhaïlitch, tremblant, ne cessait de demander :

— Eh bien, va-t-elle mieux ? va-t-elle mieux ?

À la fin, Nastenka ouvrit les yeux ; mais, en apercevant auprès d’elle Kalinovitch, elle se détourna vivement et partit d’un éclat de rire ; à cette hilarité succédèrent des sanglots. Pierre Mikhaïlitch se laissa tomber sur un fauteuil.

— Elle est devenue folle ! dit il, et il se prenait la tête avec désespoir.

Sa fille n’avait, en réalité, qu’une violente attaque de nerfs. Kalinovitch était pâle et silencieux. Le capitaine considérait toute cette scène d’un air sournois. Seule, Pélagie Eugraphovna ne perdit pas sa présence d’esprit ; elle transporta Nastenka dans sa chambre à coucher, la mit au lit et lui fit prendre quelques gouttes d’Hoffmann, après quoi elle vint rassurer Pierre Mikhaïlitch.

— Eh bien, qu’est-ce que cela signifie ? Vous êtes vraiment comme un petit enfant ! lui fit-elle observer avec beaucoup de justesse d’ailleurs, car tel était bien le vieillard en ce moment.

— Je commençais à sommeiller, raconta-t-il, quand j’ai entendu soudain crier : « À la garde ! à la garde ! On m’assassine ! » Il m’a semblé que ces cris partaient du jardin, j’ai allumé une bougie, et je suis venu ici. Je vois Nastenka entrer par la porte du balcon, je l’appelle... tout à coup elle s’affaisse sur le divan...

Le capitaine fit en phrases entrecoupées le récit de ce qui s’était passé : ayant mal à la tête, il avait voulu se promener un peu avant de rentrer chez lui, etc.

Pierre Mikhaïlitch ne put se contenir.

— Ah ! le gueux ! le scélérat ! Il a osé porter atteinte à l’honneur de ma fille ! Je vais tout de suite me rendre chez le gorodnitchi... Je vais me plaindre au gouverneur... Je suis plus honnête que tous les gens d’ici... Je cours au bureau de police ! dit le vieillard ; et, quelques efforts qu’on fit pour le dissuader de son projet, il s’habilla à la hâte.

— Je sais d’où cela vient : c’est un coup monté par l’ispravnitza... Il n’a agi qu’à l’instigation de cette femme dont il est l’amant ! Demain j’irai goudronner toute la maison de l’infâme créature... Une gourgandine pareille oser déshonorer une jeune fille honnête ! Cela crie vengeance au ciel !

En achevant ces mots, il sortit précipitamment.

— Allons, le voilà parti ! Ses menaces sont des propos en l’air, mais il va encore s’agiter davantage. Après cela il sera malade, il faudra le soigner ! grommela Pélagie Eugraphovna.

Kalinovitch s’offrit pour accompagner Pierre Mikhaïlitch, qu’il rejoignit à grand’peine au moment où le vieillard arrivait au bureau de police.

Tous deux envoyèrent aussitôt chercher le gorodnitchi. Le vétéran, en uniforme et l’épée au côté, ne tarda pas à paraître. Quand un membre de la noblesse le faisait appeler, il revêtait toujours les insignes de sa charge.

L’émotion et la fatigue ne permettant pas à Pierre Mikhaïlitch de parler, ce fut son compagnon qui prit la parole à sa place. Kalinovitch raconta d’une façon claire et détaillée la scène nocturne que nous connaissons déjà.

En entendant ce récit, le vieux gorodnitchi entra dans une violente colère. Il frappa le parquet avec sa béquille et se mit à crier :

— Ho, ho, ho ! ce sont là les farces qu’ils font ! Eh bien, je vais fourrer le drôle dans une casemate !

Ensuite, il siffla et appela d’une voix forte :

— Borzoï, ici !

Aussitôt accourut le dizainier de service, qui, en se présentant devant son supérieur, se mit au port d’armes.

— Va tout de suite me chercher le roux Médiokritzky. En quelque endroit qu’il soit : dans le feu, dans l’eau, dans la terre, trouve-le et amène-le ici. Sinon, gare à toi ! dit le gorodnitchi. Et il brandit sa béquille d’un air menaçant.

— Bien, Votre Noblesse ! répondit Borzoï.

Une minute après, il était dans la rue, courant comme un dératé.

— Je fourrerai cette canaille dans une casemate ! poursuivit le gouverneur de la ville, qui arpentait la chambre pede claudo.

— Oui, c’est ce qu’il faut faire ! approuva Pierre Mikhaïlitch.

— Sans moi, monsieur, continua le gorodnitchi, ces bourgeois et ces scribes de chancellerie se livreraient nuitamment au brigandage.

— Oui, c’est la vérité, confirma Godnieff. Je ne suis pas un homme méchant, je ne veux de mal à personne, mais de pareilles gens ne méritent pas d’être ménagés.

— Aussi, je ne les ménage pas, monsieur, reprit le gorodnitchi, en donnant à son visage une expression sévère : je n’aime pas à plaisanter avec eux. Le gouverneur de la province sait que j’ai de la poigne, tout vieux et tout boiteux que je suis.

— C’est ce qu’il faut, c’est ce qu’il faut ! Moi-même, quand j’étais principal du collège, je fermais parfois les yeux sur une gaminerie sans conséquence, mais je n’aurais pas toléré qu’un élève fût insolent ou grossier, déclara fièrement Pierre Mikhaïlitch.

Kalinovitch ne pouvait que sourire en entendant les deux vieillards parler de leur inflexible sévérité. Nous savons déjà à quoi nous en tenir sur celle de Godnieff ; quant au gorodnitchi, ce rigide justicier se bornait, les trois quarts du temps, à crier et à administrer des coups de béquille.

On amena Médiokritzky. Il avait eu beau se débarbouiller de son mieux, des traces visibles de goudron restaient encore sur son visage. Le gorodnitchi s’assit devant le zertzalo[13] dans une attitude destinée à intimider le coupable :

— Où avez-vous été cette nuit ? demanda-t-il.

— Chez moi. Où donc aurais-je été ? répondit assez insolemment Médiokritzky.

— Comment ! vous avez passé la nuit chez vous ? Vous mentez ! Pourquoi vous trouviez-vous dans la rue de la Noblesse, à la porte de M. Godnieff ?

— Je n’y suis pas allé.

— Comment ! vous n’y êtes pas allé ? Il ose encore nier, l’effronté ! Dis-moi la vérité ; je n’aime pas les mensonges, tu sais ! cria le gorodnitchi en frappant sur le parquet avec sa béquille.

— Veuillez laisser votre béquille en repos et me parler d’un autre ton : je suis fonctionnaire public, dit Médiokritzky.

Pierre Mikhaïlitch haussa les épaules, le gorodnitchi se renversa dans le fond de son fauteuil.

— Ah ! vous êtes fonctionnaire ? Eh bien ! nous autres policiers, pour qui donc nous prenez-vous ? Je devrais bien vous fourrer au bloc, sans plus de cérémonie, comme on le fait dans l’armée ! répliqua-t-il, et, d’un ton plus calme, il ajouta : Répondez à ma question !

— Non, je ne vous répondrai pas, reprit le chef de bureau, car j’ignore pourquoi j’ai été amené ici : on m’a arrêté comme un voleur ou un brigand. Or, je suis dans le service, et j’entends être interrogé suivant les formes légales. Je n’ai pas à vous répondre. Si vous voulez, faites appeler mon supérieur, M. l’ispravnik.

— Vous vous défiez de moi, n’est-ce pas ? Vous me croyez capable d’agir contrairement à ma conscience ?... Gredin, tu vas connaître les douceurs de la casemate !... s’écria, hors de lui, le gorodnitchi.

 — Je ne crois rien du tout, je me borne à invoquer le bénéfice de la loi, et je vous prie de ne pas m’invectiver de la sorte, répondit, avec sa tranquille impudence, Médiokritzky.

Le vieillard se leva et commença à se promener dans la chambre. S’il se fût trouvé seul avec l’accusé, il n’eût sans doute pu résister à l’envie de lui faire sentir le poids de sa béquille.

— Je suppose qu’on peut envoyer chercher M. l’ispravnik, puisque tel est le désir de M. Médiokritzky, conseilla Kalinovitch.

— Soit, répondit le gorodnitchi, et il siffla. Borzoï reparut.

— Va à l’instant chez M. l’ispravnik, dis qu’on l’éveille, et prie-le de venir ici pour une affaire très importante.

Le dizainier s’empressa d’aller exécuter l’ordre de son chef.

— La présence de M. Médiokritzky n’est plus nécessaire, je pense ? ajouta Kalinovitch.

— Non ! dit le gorodnitchi. Entrez dans cette pièce, continua-t-il en s’adressant d’un ton sévère au chef de bureau, qui se retira avec un sourire moqueur sur les lèvres.

Ensuite, ayant attiré les deux vieillards dans l’embrasure de la fenêtre, Kalinovitch leur représenta très sensément que, selon toute apparence, une enquête judiciaire n’aboutirait à rien, et qu’il n’en résulterait qu’un scandale, auquel seraient fâcheusement mêlés le nom de Pierre Mikhaïlitch et celui de sa fille.

— C’est vrai, c’est vrai... reconnut le gorodnitchi.

— Seigneur, mon Dieu ! jamais de ma vie je n’ai eu affaire à la justice : fallait-il que pareille chose fût réservée à ma vieillesse ! gémit Godnieff.

— Par conséquent, poursuivit Kalinovitch, comme M. l’ispravnik va venir, le mieux, je pense, est que M. le gorodnitchi adresse, conjointement avec lui, un rapport détaillé au gouverneur de la province sur le cas de M. Médiokritzky. De cette façon, sans enquête de police, le gouverneur avisera dans sa pleine initiative aux meilleures mesures à prendre.

— C’est une idée ; mais n’importe, je vais fourrer le drôle dans une casemate, dit le gorodnitchi.

— Vous ferez bien, approuva Pierre Mikhaïlitch ; je vais écrire moi-même au gouverneur : il comprendra les sentiments d’un père. Une offense personnelle m’aurait laissé indifférent, mais cet homme a touché à l’honneur de ma fille — : jamais je ne lui pardonnerai cela ! ajouta le vieillard en se frappant la poitrine.

L’ispravnik arriva fort inquiet. C’était le personnage le plus pacifique du monde ; extrêmement poltron, il craignait sans cesse de s’attirer des désagréments dans l’exercice de sa charge, et surtout il avait peur de sa femme. On lui apprit de quoi il s’agissait.

— Ah ! vraiment ! fit-il, encore plus effrayé.

— Nous allons tout de suite, vous et moi, adresser un rapport au gouverneur concernant ce Médiokritzky, lui dit le gorodnitchi.

— Je veux bien, répondit l’ispravnik, pourvu toutefois que cela ne nous compromette pas !

Kalinovitch expliqua que les deux fonctionnaires n’avaient rien à craindre en agissant ainsi, tandis qu’ils encourraient une grave responsabilité s’ils essayaient de soustraire le coupable au châtiment.

— Eh bien ! soit, consentit enfin le timide magistrat.

Sans perdre de temps, le jeune principal écrivit de sa propre main un rapport au gouverneur, rapport que signèrent le gorodnitchi et l’ispravnik.

La pièce où avait lieu cet entretien n’était séparée que par une mince cloison de celle où se trouvait Médiokritzky. Le chef de bureau entendit tout et comprit que son affaire devenait très mauvaise. Dès qu’il vit entrer l’ispravnik, il s’élança vers lui.

— Nicolas Egoritch, pourquoi donc m’avez-vous lâché ? J’étais votre employé, vous auriez dû me défendre... Puisque la chose prend cette tournure, je vais leur demander pardon.

Suivi de Médiokritzky, l’ispravnik revint auprès du gorodnitchi et des plaignants.

— Il veut demander pardon, dit-il.

— Votre Haute Noblesse... commença le jeune homme en s’adressant d’abord au gorodnitchi, dont il se mit à implorer la clémence.

— Non, non ! répondit le vétéran.

Médiokritzky se jeta alors aux pieds de Godnieff.

— Pierre Mikhaïlitch, ne ruinez pas l’avenir d’un jeune homme. Dieu vous récompensera de votre bonté !

Le père de Nastenka se détourna.

Se traînant sur ses genoux, le chef de bureau s’approcha du gorodnitchi :

— Votre Haute Noblesse, supplia-t-il, ayez compassion de moi !

Le vieux soldat commençait à tourmenter ses moustaches.

— Pardonnez-lui, messieurs, dit l’ispravnik, et les vieillards se seraient probablement laissé fléchir, si Kalinovitch n’eût pris la parole.

— Pierre Mikhaïlitch, je crois que la longanimité ne serait pas à sa place ici, déclara-t-il, et, se tournant vers le gorodnitchi, il ajouta : Elle vous convient d’autant moins, à vous, que vos fonctions vous obligent à réprimer de pareils actes.

— Vous avez voulu, monsieur, déshonorer ma fille, — je ne vous pardonne pas cela ! prononça Pierre Mikhaïlitch, et il sortit.

— Je ne vous pardonne pas non plus !... Je vous fais grâce de la casemate ; mais quant à vous pardonner, non, dit à son tour le gouverneur de la ville ; puis, tout en boitant, il se dirigea vers la porte.

Inutile d’observer qu’à la suite de cette aventure une tempête de cancans se déchaîna sur la tête de la pauvre Nastenka. Parmi les dames du district, qui, certes, n’étaient pas irréprochables, ce fut à qui ferait montre de la plus vertueuse indignation. On prenait hautement le parti de Médiokritzky : il avait été, disait-on, encouragé, tout au moins, par mademoiselle Godnieff, et, dès lors, il était dans son droit en se vengeant d’une infidèle.

Par décision du gouverneur, le jeune chef de bureau fut exclu du service. Cette disgrâce ne fit que le rendre plus sympathique encore au monde de la bureaucratie. Tous les ronds de cuir comprenaient d’instinct que la cause de Médiokritzky était la leur, qu’il était l’os de leurs os et la chair de leur chair, tandis qu’un abîme les séparait des Godnieff et de Kalinovitch.

 

IX

Sur ces entrefaites arriva le grand carême, qui apportait toujours quelques changements dans les habitudes des Godnieff. Pendant la sainte quarantaine, Pierre Mikhaïlitch portait d’ordinaire ses plus vieux habits, se rasait plus rarement que de coutume, et, au lieu des romans et des revues, lisait des ouvrages scientifiques et des sermons. Comme bien on pense, lui et les siens faisaient maigre dans toute la rigueur du terme ; le vieillard ne sucrait même plus son thé qu’avec du miel. Enfin, les cérémonies religieuses étaient suivies assidûment par tous les habitants de la maison.

Un jour, Pierre Mikhaïlitch, assis dans son cabinet, attendait le moment de se rendre à sa paroisse. Pélagie Eugraphovna, qui devait aussi aller à l’église, s’habillait dans sa chambre. Nastenka et Kalinovitch se trouvaient au salon, où ils faisaient des patiences. Le facteur entra dans la cour. Pierre Mikhaïlitch l’aperçut le premier.

« Qui est-ce qui peut bien m’écrire ? » pensa-t-il.

On lui remit une lettre et un paquet assez volumineux. L’une et l’autre étaient timbrés de Pétersbourg. L’inquiétude s’empara du vieillard.

« Est-ce qu’on me retournerait le manuscrit ? » se demanda-t-il.

Et, mettant vivement ses lunettes, il se hâta de décacheter la lettre. Mais, dès les premières lignes, son visage devint rayonnant. La lecture achevée, il fit le signe de la croix et commença à crier :

— Jacques Vasilitch, Nastenka ! venez ici tout de suite ! Hurrah !

— Non, papa ; nous sommes occupés ici, répondit la jeune fille.

— Hurrah ! Arrivez donc, imbéciles ! cria de nouveau Pierre Mikhaïlitch.

Nastenka et Kalinovitch se rendirent auprès de lui.

— Pourquoi nous avez-vous appelés, papa ? demanda la première.

— Je vais vous le dire. Vous voyez cette lettre, ce volume et ce journal ? Eh bien, pour tout cela, Jacques Vasilitch doit me payer du Champagne, — je ne sors pas de là.

— De qui est cette lettre ? demanda Nastenka, et elle voulut prendre le paquet placé sur la table ; mais son père ne le lui permit point.

— Ta, ta, ta ! tu es trop curieuse ! dit-il, et, saisissant la lettre, le volume et le journal, il fourra le tout dans la poche de côté de sa redingote, qu’il boutonna ensuite.

— Cela vient sûrement de Pétersbourg, fit Kalinovitch d’une voix mal assurée.

— Pour le moment, je ne sais rien. Faites d’abord venir du Champagne, et après nous verrons de quoi il retourne, répondit d’un ton enjoué le vieillard.

— Voyons, papa, parlez donc, cela devient impatientant, insista Nastenka.

— Je suis prêt à payer douze bouteilles : seulement, pour l’amour de Dieu, ne prolongez pas notre attente, dit Kalinovitch, qui pâlissait déjà.

Pierre Mikhaïlitch se mit à rire.

— La chose en vaut la peine, monsieur ! reprit-il ; puis il tira de sa poche une petite lettre écrite sur un beau papier satiné, et en fit lentement la lecture :

« Cher Pierre Mikhaïlitch,

« Je me hâte de vous accuser réception de votre envoi, et me réjouis d’avoir pu vous rendre le petit service que vous me demandiez. Je vous adresse, en même temps que cette lettre, la livraison du recueil périodique où a paru la nouvelle de votre protégé. J’y joins un journal qui m’est tombé par hasard sous la main au club anglais, et qui mentionne cet ouvrage en termes flatteurs. Sur ce, priant la miséricorde divine de vous conserver, je reste avec un sincère attachement... »

Ces quelques lignes froides et dédaigneuses paraissaient aux Godnieff respirer la plus franche cordialité.

— Quelle lettre, et quel homme que mon honoré Fédor Fédoritch ! s’écria Pierre Mikhaïlitch, quand il eut fini la lecture de ce billet.

— Ce doit être un homme supérieur, dit Nastenka.

— Tout à fait supérieur ! reprit le vieillard : un cœur noble, une intelligence élevée, — un homme du plus haut mérite !

— Qu’est-ce qu’il y a dans le journal ? demanda Kalinovitch, qui semblait n’avoir rien entendu des propos échangés autour de lui.

— Tout de suite, répondit Pierre Mikhaïlitch, et ; dépliant le journal, il se mit à lire : « Feuilleton ; nouvelles littéraires... Depuis longtemps nous n’avions pas pris la plume avec autant de plaisir qu’aujourd’hui, car la critique a trop rarement l’occasion de constater l’éclosion d’un jeune talent. Cette joie vient de nous être donnée par l’ouvrage de M. Kalinovitch, — un débutant qui a déjà toutes les qualités d’un maître. Après un coup d’essai si heureux, nous ne saurions trop engager l’écrivain à déployer désormais dans le cadre plus large du roman les brillantes facultés dont sa nouvelle nous offre déjà un remarquable aperçu. »

Pendant que Pierre Mikhaïlitch lisait, Kalinovitch changeait sans cesse de visage ; on voyait que ces éloges lui étaient fort agréables, quelques efforts qu’il fit pour le cacher.

— Ah ! que je suis contente ! dit Nastenka.

Et elle porta ses mains à ses yeux.

— Très bien, très bien ! fit Godnieff. Et vous, Jacques Vasilitch, vous osiez vous plaindre du sort qui vous met ainsi d’emblée au rang de nos meilleurs écrivains !

— Qui donc pouvait s’attendre à cela ? répondit Kalinovitch.

— Je ne le croyais pas non plus, ajouta Nastenka.

— Eh bien ! moi, je n’en ai jamais douté, reprit Pierre Mikhaïlitch. Le vieux lettré a donc aussi quelque flair ! Après avoir entendu la lecture du roman, j’ai été fixé tout de suite.

— Moi aussi, papa, j’ai bien vu que c’était un fort bon ouvrage ; mais quant à penser qu’il s’imposerait ainsi tout à coup à la faveur publique... Je crois que pas un littérateur n’a débuté avec un pareil succès...

— Il n’y en a pas eu beaucoup, dit Kalinovitch, qui continuait à se promener dans la chambre en s’efforçant de refouler les larmes dont ses yeux se remplissaient.

Le vieillard s’en aperçut.

— Cela l’a remué, murmura-t-il à l’oreille de sa fille, en indiquant du geste le jeune homme.

— Permettez-moi de voir comment c’est imprimé, dit Kalinovitch ; et, prenant le numéro de la revue, il voulut lire, mais il dut y renoncer.

— Non, je ne puis pas, continua-t-il ; quelle impression on éprouve pourtant à voir son œuvre imprimée ! C’est au point que je ne puis même pas lire !

— Ne rougissez pas de votre émotion, monsieur, elle est bien naturelle ; mais, moi, voici à quoi je pense maintenant : vous payera-t-on, ou bien l’auteur ne reçoit-il rien pour le premier travail publié ?

— Certainement on me payera, répondit Kalinovitch : le prix ordinaire est de cinquante roubles par feuille d’impression, je le sais de bonne source.

— Cinquante roubles, répéta Pierre Mikhaïlitch, et, après avoir compté le nombre des feuilles, il s’adressa à sa fille : Eh bien, Nastenka, neuf et demi multiplié par cinquante, combien cela fait-il ?

— Quatre cent soixante-quinze, répondit-elle.

— Pas mauvais ! Avec cela on peut s’humecter le gosier.

— Je n’y pensais plus, dit Kalinovitch ; qui enverrai-je chercher le Champagne ?

— Non, attendez, reprit Pierre Mikhaïlitch : tout à l’heure, je plaisantais. Auparavant, il faut aller prier au monastère. Jacques Vasilitch, vous ferez célébrer un service d’action de grâces en l’honneur du saint qui y est vénéré.

— Ah ! oui, faites cela, Jacques Vasilitch, ajouta Nastenka : j’ai une grande confiance dans ce saint.

— Je ne demande pas mieux, répondit Kalinovitch.

— Il n’y faut pas manquer ! poursuivit Godnieff : ici, pas un marchand ne voudrait aller à la foire sans s’être d’abord prosterné devant les reliques. J’avoue que j’avais fait mentalement cette promesse en envoyant votre manuscrit à Pétersbourg.

En ce moment, Pélagie Eugraphovna entra avec son capuchon de soie garni d’ours marin, et son manteau en drap de dame.

— Eh bien, Pierre Mikhaïlitch, vous n’allez donc pas à l’office ? dit-elle d’une voix mécontente. N’entendez-vous pas sonner les cloches de la paroisse ?

— Si fait, j’entends bien, madame, mais nos plans sont changés ; nous allons tous au monastère, et vous venez avec nous. Toi, Nastenka, va t’habiller.

Ce disant, le vieillard endossait vivement son paletot et prenait sa canne.

— Allons, voilà encore une idée d’aller au monastère ! Comme si l’on ne priait pas tout aussi bien à l’église, grommela la femme de charge, tandis qu’elle quittait la chambre.

 

DEUXIÈME PARTIE

I

Pendant que ces événements se passaient dans la famille Godnieff, tout allait de mal en pis chez la générale Chévaloff. D’abord, elle eut une attaque d’apoplexie, qui, sans mettre positivement sa vie en danger, affecta, dans une certaine mesure, ses facultés intellectuelles. À en croire l’ispravnitza, qui avait réussi à s’insinuer dans cette maison, mademoiselle Pauline était au désespoir. Aimant sa mère, elle se trouvait, moralement, dans une situation pire que la malade elle-même, d’autant plus que celle-ci, sourde à toutes les instances de sa fille, refusait absolument de se faire transporter soit à Moscou, soit même au chef-lieu de la province. « Depuis sa maladie, elle est devenue plus avare que jamais », ajoutait confidentiellement l’ispravnitza.

Dans la seconde semaine du carême, un autre malheur fondit sur la vieille dame. Après avoir été destitué, Médiokritzky, son homme d’affaires, se rendit au cabaret, où il but sans discontinuer durant quinze jours. Ignorant ce détail, la générale le chargea, comme cela lui arrivait souvent, de recevoir pour elle, à la poste, un mandat de mille roubles.

Le jeune homme toucha l’argent et ne l’eut pas plutôt empoché qu’il disparut. Vous pouvez vous imaginer quel effet la perte d’une si grosse somme produisit sur la malade ! Elle eut un nouvel assaut, à la suite duquel elle resta comme paralysée. À bout de forces, mademoiselle Pauline écrivit au prince Ivan un mot qu’elle lui fit porter par un exprès. Dès le lendemain, le prince arriva. La générale, qui ne s’attendait nullement à sa visite, fut enchantée de le voir. Dans l’espace de quelques quarts d’heure, il sut si bien la rassurer qu’elle voulut quitter sa chambre à coucher et se faire transporter au salon. Ensuite, le prince prit congé d’elle pour aller saluer quelques connaissances.

Ce personnage devant occuper une place assez considérable dans la suite de mon récit, je crois nécessaire d’entrer dans certains détails à son sujet. Ancien adjudant d’un général fort difficile sur le choix de son entourage, vivant aujourd’hui en grand propriétaire, le prince Ivan passait pour un des plus gros bonnets du pays. Malgré ses cinquante ans, on pouvait dire que c’était encore un très bel homme : de taille moyenne, ni trop gras ni trop maigre, un peu chauve, ce qui, du reste, lui allait fort bien, il avait un visage agréable et des mains d’une finesse extrême ; de plus, il était toujours mis avec autant de goût que d’élégance. À cet extérieur se joignait un je ne sais quoi d’aisé et de brillant dans les façons, qui rappelait les marquis de l’ancien régime. Connaissant presque tout le monde dans la province, il se montrait d’une politesse obséquieuse vis-à-vis des propriétaires riches et des hauts fonctionnaires ; d’autre part, les gentilshommes pauvres et les petits employés trouvaient en lui une affabilité et une bienveillance extraordinaires. De sa bouche ne sortaient en général que des paroles aimables et flatteuses.

Jamais personne ne l’avait entendu s’exprimer en termes blessants ou moqueurs sur le compte de quelqu’un. Il aimait pourtant le mot pour rire et le trouvait facilement, surtout en français ; mais ses saillies étaient toujours inoffensives. Quelque service qu’on lui demandât, soit qu’une veuve sans fortune et chargée de famille le priât de faire entrer ses fils comme boursiers dans un collège, soit qu’un fonctionnaire compromis dans une affaire de pots-de-vin le suppliât d’agir en sa faveur, toujours le prince promettait son concours le plus dévoué ; mais presque jamais ces promesses n’étaient suivies d’effet, et, la plupart du temps, les solliciteurs se voyaient déçus dans leur attente.

En dehors de cela, dès sa première rencontre avec quelqu’un, le prince devinait admirablement sur quel point il fallait porter la conversation pour flatter la manie particulière de son interlocuteur ; aussi faisait-il d’emblée la conquête de toutes ses nouvelles connaissances, et surtout des gens dont, pour une raison ou pour une autre, il avait besoin. Les sept gouverneurs qui avaient tour à tour administré la province dans ces derniers temps, l’avaient tous considéré comme leur meilleur ami et s’étaient ingéniés de leur mieux à lui être agréables. Les autres autorités, depuis les présidents de chambres jusqu’au dernier commis de l’hôtel de ville, ne cherchaient, de même, qu’à lui faire plaisir.

L’existence que le prince menait à la campagne était, dans le vrai sens du mot, celle d’un barine. Il avait quatre enfants : deux de ses fils servaient dans la garde à cheval ; sa fille avait eu, dès le berceau, des gouvernantes allemandes, françaises et anglaises, recrutées, sans doute, à grands frais. Lui-même, presque chaque année, séjournait deux ou trois mois à Pétersbourg. Deux ans auparavant, sa femme étant malade, il était parti pour l’étranger avec toute sa famille et avait passé l’été aux eaux. Un pareil genre de vie aurait dû, semble-t-il, conduire depuis longtemps le prince à sa ruine, d’autant plus que, comme tout le monde le savait, son père, viveur émérite, lui avait laissé pour tout héritage trois cents âmes grevées d’hypothèques. Ce n’était pas non plus son mariage qui avait pu le faire riche ; il avait épousé une jeune personne charmante, mais sans autre dot que sa beauté, son éducation et son talent de musicienne. Cependant, loin de se ruiner, il avait accru sa fortune, qui s’élevait maintenant à plus de mille âmes.

Comment expliquer un fait si étrange ? Des bruits vagues circulaient à ce propos dans le pays : le prince, disait-on, avait géré à son profit personnel un bien considérable dont la tutelle lui était confiée ; il avait pris part à la construction d’une maison bâtie aux frais de la noblesse, et qui ensuite s’était écroulée ; il avait figuré comme administrateur dans une société financière de Pétersbourg, qui avait dévoré les capitaux de tous ses actionnaires ; on parlait aussi de ses relations avec un personnage haut placé, son ancien protecteur, qui, après l’avoir aimé comme un fils, l’avait brusquement éloigné de lui, ne voulant même plus entendre prononcer son nom.

Enfin le pied d’intimité sur lequel le prince était reçu dans la maison de la générale donnait lieu à différents commentaires : les uns faisaient remarquer que chaque parole de lui était un ordre pour la vieille dame, et que cette dernière, en dépit de son avarice sordide, ne regardait plus à rien dès qu’il s’agissait du prince ; ne lui avait-elle pas souscrit, cinq ans auparavant, une lettre de change de vingt mille roubles ? Suivant les autres, le prince était plus lié avec la fille qu’avec la mère : quand il venait faire visite, mademoiselle Pauline et lui envoyaient la générale se coucher, afin de rester en tête-à-tête, etc. Bien entendu, la plupart des connaissances du prince refusaient d’ajouter foi à ces divers bruits ; ceux mêmes qui avaient quelque lieu de les supposer fondés ou qui savaient à cet égard quelque chose de positif, ne se croyaient pas le droit de rien ébruiter sur le compte d’un homme dont presque tous avaient reçu, sinon des services, du moins de bonnes paroles.

Dans la circonstance présente, le prince, après avoir passé un moment avec la générale, alla faire des visites en ville. Tout d’abord il se rendit au palais ; n’y ayant pas trouvé les membres du tribunal, il dut se borner à dire un mot aimable au greffier et à saluer gracieusement le porteur de contraintes. Au sortir du palais, il se croisa avec l’ispravnik, à qui il témoigna la plus grande joie de le voir, et dont il serra les deux mains dans les siennes pendant au moins cinq minutes. Dans la principale rue de la localité, le prince rencontra Pierre Mikhaïlitch : avant même d’être arrivé près de lui, il ôta son chapeau et s’inclina en souriant. De son côté, le vieillard s’approcha et fit un salut respectueux. Il avait beaucoup de considération pour le prince Ivan, qu’il appelait le « Talleyrand de notre époque ».

— Vous allez bien ? dit le prince en serrant amicalement la main de Godnieff.

— Je vous remercie humblement, répondit celui-ci ; grâce à Dieu, je vis encore.

— Je suis enchanté de vous voir, positivement enchanté.

Pierre Mikhaïlitch s’inclina.

— Il y a longtemps que Votre Altesse n’était venue dans notre ville, observa-t-il.

— Que faire ! que faire ! reprit le prince. Mais je suppose, ajouta-t-il, que tout marche ici comme de coutume, c’est-à-dire parfaitement bien.

— Sans doute, fit Pierre Mikhaïlitch, quels changements peut-il y avoir ici ? Cependant, continua-t-il en fixant un regard sérieux sur son interlocuteur, je puis vous apprendre une nouvelle assez importante. Vous connaissez le directeur actuel du collège ?

— Comment donc, si je le connais ! J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de le voir : c’est un jeune homme qui paraît très comme il faut.

— Il est très bien, poursuivit Pierre Mikhaïlitch, et il vient d’écrire un roman qui l’a rendu célèbre dans toute la Russie, acheva-t-il d’une voix un peu moins assurée.

— Ah ! vraiment, s’écria le prince, il a écrit un roman ?

— Peut-être même Votre Altesse l’a-t-elle lu ; c’est intitulé : les Relations étranges, dit respectueusement le vieillard.

— Oui, je l’ai lu, je l’ai lu, et, pendant une demi-heure au moins, je me suis creusé la tête à chercher qui pouvait en être l’auteur. « Voilà qui est singulier, me disais-je, je connais pourtant bien ce nom-là ! » C’est écrit d’une façon charmante !

Toutes ces paroles du prince étaient autant de mensonges : non seulement il n’avait pas lu le roman de Kalinovitch, mais je crois bien qu’il n’avait pas ouvert un seul livre depuis vingt ans ; quand il lisait quelque chose, c’était un journal.

— Maintenant, c’est à qui, parmi les critiques, en fera l’éloge, reprit Godnieff d’un ton beaucoup plus ferme, et je suis d’autant plus aise de vous entendre formuler ce jugement que vous êtes un homme instruit, versé dans plusieurs littératures étrangères. Croiriez-vous qu’ici certains messieurs refusent même d’accorder leur attention à cet ouvrage ?

Le prince hocha la tête.

— Est-ce possible ? fit-il.

— Que voulez-vous ? nul n’est prophète en son pays, répondit avec un soupir Pierre Mikhaïlitch.

— Pourquoi donc ?... Si fait !... Moi, du moins, je vais me rendre de ce pas chez M. Kalinovitch, pour le remercier du plaisir qu’il m’a procuré. Au revoir.

Sur ce, le prince tendit cordialement la main au vieillard et s’éloigna.

Depuis que l’œuvre de Kalinovitch avait été publiée dans une revue pétersbourgeoise, Pierre Mikhaïlitch s’était donné pour tâche de communiquer cette nouvelle à tout le monde. Mais il avait beau faire mousser la gloire de son jeune ami, les gens d’E... l’écoutaient le plus souvent avec une extrême froideur. Cette fois, du moins, la politesse du prince le dédommagea amplement de l’indifférence des autres. Le bon Godnieff en fut touché jusqu’au fond de l’âme, et, entendant sonner la dernière messe, il entra à la cathédrale pour remercier Dieu de ce que le goût des choses de l’esprit commençait à se répandre en province, notamment dans cette sphère aristocratique où, naguère encore, on n’aimait que les cartes, les chiens et la boisson. Pendant ce temps, le prince se rendit au logement de Kalinovitch.

Chez la générale, toute la domesticité était en mouvement : la femme de charge pesait le sucre, les laquais versaient de l’huile dans les lampes et mettaient dans les chandeliers des bougies de stéarine ; le maître d’hôtel à mine famélique était allé acheter un gros poisson et un morceau de bœuf de première qualité ; de plus, il avait pris à la cave une bouteille d’un vin du Rhin fort renommé. Le prince était un fin gourmet et n’admettait à sa table que les crus les plus précieux. Vers midi, la générale quitta sa chambre à coucher pour passer au salon, et s’assit au milieu d’un amoncellement d’oreillers, sur le divan du coin où elle avait coutume de prendre place. Sur un guéridon se trouvaient un paquet de livres et un immense cornet de bonbons. Les premiers venaient de la bibliothèque du prince, qui les avait apportés pour mademoiselle Pauline ; quant aux bonbons, c’était un cadeau qu’il destinait à la générale. Comme elle aimait beaucoup les sucreries et qu’il avait un excellent confiseur, il se plaisait à la régaler ainsi à chacun de ses voyages.

Mademoiselle Pauline, décidément réconfortée par la visite d’un hôte sympathique, versait le café dans des tasses de porcelaine disposées sur un plateau d’argent. Le prince s’était commodément installé dans un moelleux fauteuil. La vieille dame le regarda d’un air indolent, mais affable ; puis ses yeux se portèrent sur le service à café.

— Tu diras ce que tu voudras, Pauline, il m’en faut une tasse, fit-elle.

Depuis qu’elle était malade, la générale avait un appétit terrible.

— Maman !... dit la fille d’un ton moitié grondeur, moitié suppliant.

La générale se détourna d’elle en haussant les épaules ; mademoiselle Pauline hocha la tête et soupira.

— Une petite tasse ne peut pas faire de mal, décida le prince.

— J’ai beau le lui dire, cela ne m’avance à rien : il ne faudrait rien prendre, parce que, d’après elle, tout est contraire à ma santé, se plaignit aigrement la vieille.

Mademoiselle Pauline sourit avec tristesse et versa la tasse.

— Soit, maman, faites comme vous voulez ; moi, ce que j’en disais, c’était pour votre bien, répondit-elle en présentant la tasse à sa mère.

La générale se mit à boire à petites gorgées, mais avec les marques de la plus vive satisfaction ; en même temps, elle mangea deux morceaux de pain blanc.

— Le café est bon, observa-t-elle.

— Un verre d’eau, ma tante ! là-dessus, il faut absolument boire un verre d’eau ! Ne manquez jamais à cette règle, dit le prince en la menaçant du doigt.

— J’y consens, acquiesça la malade d’un ton indiquant qu’elle croyait faire par là une concession extraordinaire.

Mademoiselle Pauline sonna : entra un laquais.

— Froide ? demanda-t-elle au prince.

— Aussi froide que possible, répondit ce dernier.

— De l’eau froide pour maman, dit-elle au domestique. Celui-ci sortit et, un instant après, revint avec l’eau demandée. Mademoiselle Pauline commença par s’assurer de la température du liquide en appliquant la main sur le verre.

— Elle est froide, je crois ? dit-elle au prince.

Il tâta à son tour le verre.

— Elle est bonne, déclara-t-il, et il tendit le verre à la générale, qui en but lentement la moitié.

— C’est assez, dit-elle.

— Non, ma tante, il faut tout boire, absolument tout, répliqua le prince.

— Buvez tout, maman ; sans cela votre café vous fera du mal, ajouta Pauline.

La malade vida le verre, non sans répugnance.

— Oh ! vous me ferez mourir avec tous vos soins ! reprit-elle, et elle tourna languissamment ses yeux vers le cornet de bonbons placé sur la table.

— Mon ami, je t’ai obéi : pour m’en récompenser, donne-moi un de tes bonbons, fit-elle doucement.

— Est-ce possible avant le dîner, maman ? objecta Pauline.

— N’importe, cela ne fait rien ; c’est tout ce qu’il y a de plus inoffensif, dit le prince, et il alla chercher trois bonbons qu’il offrit à la générale.

Elle se mit à les croquer avec grand plaisir, puis elle baissa peu à peu la tête et s’assoupit.

— C’est une enfant, tout à fait une enfant ! remarqua le prince à voix basse.

Mademoiselle Pauline soupira.

— Tout à fait une enfant ! répéta-t-il.

Ensuite, étant allé s’asseoir à une certaine distance, il alluma un cigare.

Pauline s’assit à côté de lui. Pendant quelque temps le prince la considéra avec un intérêt marqué.

— Mais que vous êtes maigrie, ma cousine ! Mon Dieu, mon Dieu ! murmura-t-il.

— Tu devrais plutôt t’étonner, prince, de me voir encore en vie, répondit-elle à demi-voix. Comment j’ai pu résister à tant de souffrances, je ne le sais pas moi-même !... Vivre depuis cinq ans dans cette méchante petite ville, où je n’aperçois pas un visage humain, et maintenant cette maladie... point de repos ni le jour, ni la nuit... des caprices continuels... des plaintes incessantes... et enfin cette odieuse avarice, tout cela est si insupportable qu’il y a des moments où je prendrais volontiers Dieu sait quelle résolution.

Le prince haussa les épaules.

— Il faut patienter. Tout mal doit finir un jour ou l’autre, et le terme de celui-ci ne paraît pas éloigné, dit-il en montrant des yeux la générale.

— Patienter ! cela t’est facile à dire. Sans doute, quand tu viens, je suis heureuse, mais nos relations mêmes sont inavouables. Décidément, il faut que je me marie.

— À Moscou, vous aviez un projet d’établissement en vue ? demanda le prince.

— Oui ; mais cela n’a pas abouti, et j’en étais sûre d’avance. Elle ne veut pas me donner de dot. À la première lettre, elle a répondu en termes très aimables ; mais, ensuite, quand il a abordé la question pécuniaire, elle s’est fâchée, m’a accablée d’injures et lui a écrit une lettre de la dernière insolence.

— Ô mon Dieu ! mon Dieu ! dit le prince en levant les yeux en l’air.

— À présent, je n’ai pas dix kopecks pour m’acheter des épingles, continua Pauline. Pourtant, d’après la loi, les cinq cents âmes de mon père doivent m’appartenir. Depuis longtemps, mon cousin, je voulais te demander conseil à ce sujet : légalement, puis-je entrer en possession de cette fortune ? est-elle à moi ?

Pendant qu’elle parlait, le prince fronçait le sourcil.

— Elle est à vous, et la loi vous autorise à en prendre possession immédiatement, si bon vous semble, répondit-il d’un ton grave ; mais songez, ma cousine, au scandale qu’occasionnerait une semblable réclamation de votre part ; l’opinion n’est pas favorable à une jeune fille qui s’insurge contre sa mère !

— Mais si je me marie, cela sera tout naturel. Il faut bien que mon mari et moi ayons des moyens d’existence.

— Alors, sans doute, ce sera une autre affaire, reconnut le prince ; alors vous aurez votre famille, votre existence distincte : bon gré, mal gré, elle devra vous rendre votre bien. Mais, chère cousine, poursuivit-il en haussant les épaules, il faut au préalable que vous vous mariiez, dussiez-vous pour cela vous enfuir de chez vous ; et avec qui ?... Essayez donc de trouver un époux ici ! Plus d’une fois j’ai mentalement passé en revue tous les jeunes gens du pays : eh bien, pas un seul n’est un parti convenable pour vous. Les plus comme il faut ne veulent pas se marier, et les autres sont des êtres qu’on ne voudrait même pas recevoir chez soi.

À ces mots, Pauline soupira.

— Je pressens, commença-t-elle, que je suis condamnée à m’étioler ici. Quel avantage me revient-il d’être riche, d’être la fille d’un général, de posséder pour cent mille roubles de diamants ? La fille du dernier employé de chancellerie est plus heureuse que moi. Elle a au moins certaines satisfactions.

Tandis qu’elle achevait cette dernière phrase, des larmes se montrèrent dans ses yeux.

— Seigneur mon Dieu ! continua-t-elle, je ne cherche dans mon futur mari ni fortune, ni illustration, ni honneurs ; qu’il soit seulement un homme bien élevé et qu’il m’aime, ou, du moins, que je lui plaise un peu...

En ce moment, la générale bâilla et ouvrit à demi les yeux.

— Pauline, tu es ici ? dit-elle.

— Oui, maman, répondit Pauline, et, se levant aussitôt, elle s’éloigna du prince pour s’approcher du guéridon sur lequel se trouvaient les livres.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda la générale.

— Je regarde les livres.

— Quels livres ?

— Ceux que le prince a apportés, répondit Pauline impatientée.

— Quels livres a-t-il apportés ? voulut savoir la vieille.

— Des revues, ma tante, des revues, dit le prince. Puis il se prit le front, et, comme si une idée lui fût soudain revenue à l’esprit, il ajouta, en s’adressant à Pauline : À propos, vous trouverez là une nouvelle ou un roman d’un monsieur d’ici, le directeur du collège. Moi-même, je n’ai pas lu cet ouvrage, mais j’ai vu qu’il en est question dans les journaux, — on en dit du bien. Mademoiselle Pauline rappela ses souvenirs.

— Le directeur du collège... fit-elle en clignant les yeux : il me semble qu’il est venu chez nous.

— Il est venu chez vous ? demanda le prince.

— Oui, mais maman l’a reçu sèchement, et, depuis lors, nous ne l’avons plus revu.

— De quoi parlez-vous ? questionna la malade.

— Nous causons littérature, ma tante, littérature, répondit le prince, après quoi il se prit de nouveau le front, et tout bas, en souriant, dit à Pauline : Voilà notre homme ! Soyez contente, c’est un jeune homme très comme il faut.

Pauline sourit aussi.

— Soit, répondit-elle, du reste, il m’avait plu déjà lors de sa visite : il est très gentil.

— Très gentil ! répéta le prince.

— Est-ce que le dîner est prêt ? demanda la malade.

Mademoiselle Pauline haussa les épaules.

— Mais, maman, nous venons de prendre le café.

— C’est trop tôt, ma tante, beaucoup trop tôt, ajouta le prince en regardant sa montre ; il n’est guère plus de midi.

La vieille fit une mine mécontente, et se laissa de nouveau envahir par une sorte de somnolence.

— J’ai passé chez lui tout à l’heure, et demain, probablement, il viendra me rendre ma visite, dit le prince en s’adressant à Pauline.

Celle-ci sourit encore, quoique avec une nuance de tristesse.

 

II

Revenu du collège, Kalinovitch trouva chez lui la carte du prince. La prikaznitchikha l’avait glissée dans la bordure de la glace, ainsi qu’elle l’avait vu faire chez des gens riches. Elle-même, du reste, ne lui dit rien de cette visite ; car, depuis plus de six mois, elle avait même cessé de saluer son locataire, et si elle ne lui donnait pas congé, c’était uniquement par égard pour Pélagie Eugraphovna.

Au dos de sa carte, le prince avait écrit : Venu remercier l’auteur du plaisir qu’il m’a procuré. À cette vue, Kalinovitch sourit ; puis, après avoir réfléchi un moment, il ôta son uniforme quelque peu râpé, se fit la barbe, se coiffa, mit un habit noir, et commença par se rendre chez les Godnieff. Nastenka, qui, comme toujours, l’attendait assise près de la fenêtre de la salle, fut fort contente de le voir ; elle le prit par la main et le fit asseoir à côté d’elle.

— Tu t’es fait bien beau aujourd’hui ; d’où viens-tu donc ? dit la jeune fille.

— Je n’ai été nulle part, répondit Kalinovitch. Et, après un moment de silence, il ajouta :

— Tout à l’heure est venu chez moi un visiteur inattendu,

— Qui ? demanda Nastenka.

Pour toute réponse, Kalinovitch lui tendit la carte du prince. Après avoir lu le nom et le petit mot écrit sur le verso, Nastenka sourit :

— Quelle amabilité ! C’est dommage qu’elle arrive un peu tard, observa-t-elle.

— Que veux-tu dire par là ? questionna Kalinovitch.

— Certainement, c’est une amabilité tardive ! Tu n’es devenu ni plus intelligent, ni meilleur depuis que ton roman est imprimé : pourquoi donc, auparavant, ne te faisait-il pas de visites et ne témoignait-il aucune envie de te connaître ?

— Au contraire, il a toujours été fort aimable avec moi, et j’ai toujours désiré me lier avec lui. C’est un homme fort intelligent...

Nastenka hocha la tête en signe de doute.

— Je ne sais pas, interrompit-elle, je l’ai vu deux fois ; sa figure est tout à fait celle d’un tartufe. Il ne me plaît pas : ce doit être un homme très astucieux.

Kalinovitch ne répondit rien. « Les opinions sont libres », semblait dire l’expression de son visage.

Pendant ce temps, Pierre Mikhaïlitch était rentré chez lui et changeait de vêtements dans son cabinet. Entendant la voix de Kalinovitch, il cria :

— Kalinovitch, vous êtes ici ?

— Oui, répondit le jeune homme.

— Vous avez eu une visite aujourd’hui ; le prince est passé chez vous.

— Je le sais.

— Que comptez-vous faire ? poursuivit le vieillard en entrant dans la chambre. Eh ! mais cela tombe bien, vous êtes justement en toilette... Allez le voir, monsieur, allez-y tout de suite ! Dépêchez-vous, le prince vous porte aux nues.

— Rien ne presse, observa Nastenka : pourquoi se hâterait-il tant d’aller faire sa révérence au prince ? Est-ce qu’il est le moins du monde son obligé ?... C’est ridicule !

— Ce n’est pas ridicule du tout ! répliqua Pierre Mikhaïlitch : la politesse exige cela, et, d’ailleurs, le prince est un homme influent qui peut être utile à Jacques Vasilitch.

— En quoi donc peut-il être utile à Jacques Vasilitch ? Voilà ce que je serais curieuse de savoir, car je ne m’en doute pas.

Pierre Mikhaïlitch se fâcha.

— Si, tu le comprends très bien ; seulement, c’est l’orgueil qui parle en toi ! s’écria-t-il en frappant sur la table. Selon toi, il faudrait être malhonnête avec toutes les personnes qui nous font des avances ! Ne l’écoutez pas, Jacques Vasilitch, cette fille-là n’a pas le sens commun ! ajouta-t-il en s’adressant à Kalinovitch.

— J’ai l’intention de l’aller voir, dit ce dernier.

Nastenka leva les yeux sur lui.

— Allez-y, reprit le vieillard ; seulement vous ne pouvez pas aller à pied, il y a trop de boue ; je vais vous faire atteler le drojki, acheva-t-il, et il sortit aussitôt.

— Tu iras ? demanda Nastenka.

— Sans doute, répondit Kalinovitch.

— Et si je ne veux pas que tu y ailles ?

— Voilà une étrange fantaisie !

— Mettons qu’elle soit étrange ; si tel est mon désir, me refuseras-tu un sacrifice aussi insignifiant ?

— Il n’y a pas là de sacrifice à faire. J’ai une visite à rendre, et je la rends, — c’est la chose du monde la plus simple.

— Cela se peut, mais je ne veux pas. Le prince est descendu chez la générale, et je hais cette maison. Toi-même, tu t’es plaint d’y avoir reçu un mauvais accueil. Fier comme tu l’es, quel plaisir peux-tu avoir à aller de nouveau affronter les dédains de ces gens-là ?

— Je ne vais pas chez la générale, que je ne veux même pas connaître, mais chez le prince, et encore n’y vais-je que pour lui rendre sa visite.

— N’y va pas, mon âme, mon ange, n’y va pas ! Je te le demande en grâce. Reste toute la journée chez nous. Je ne te laisserai pas partir. Je veux me rassasier de ta présence. Vois comme tu es beau aujourd’hui !

En parlant ainsi, la jeune fille avait pris Kalinovitch par la main.

— Je serai revenu d’ici à quelques quarts d’heure, répondit-il.

— Je ne veux pas, tu entends ! répliqua Nastenka.

— C’est un caprice, rien de plus, et un sot caprice ! dit Kalinovitch en fronçant le sourcil.

— Non, Jacques, ce n’est pas un caprice, mais un pressentiment, commença-t-elle. Quand tu as dit que le prince était venu chez toi, j’ai senti mon cœur défaillir, comme si de tes relations avec lui devaient résulter toutes sortes de malheurs pour toi et pour moi. Je t’en prie encore une fois, ne va pas chez la générale, ne rends pas au prince sa visite : ces gens-là causeront notre perte.

— Ah ! c’est d’un pressentiment qu’il s’agit maintenant ! ricana Kalinovitch ; tant pis ; mais comme je n’attache aucune importance aux pressentiments, cela ne m’empêchera pas d’aller voir le prince.

— Je savais fort bien d’avance, répliqua la jeune fille, que tu tiens plus à satisfaire le moindre de tes désirs qu’à m’épargner les plus cruelles souffrances.

— Si vous le saviez, alors à quoi bon tout cet entretien ? reprit Kalinovitch.

Nastenka devint toute rouge.

— Écoutez, Kalinovitch, dit-elle : si vous vous mettez à me parler ainsi... (Sa voix tremblait, ses yeux étaient mouillés de larmes.) Vous ne devez pas me parler de la sorte, poursuivit-elle, je vous ai tout sacrifié... ne plaisantez pas avec mon amour, Kalinovitch ! Si vous agissez ainsi envers moi, vous me ferez mourir, méchant homme !

— Nastenka ! cessez ! Qu’est-ce que vous avez ?

Il voulut lui prendre la main, mais elle la retira.

— Laissez-moi, je n’ai pas besoin de vos caresses ! dit-elle en se levant pour sortir.

Au moment de quitter la chambre, elle s’arrêta sur le seuil.

— Si vous allez chez le prince, ne venez plus ici ni aujourd’hui, ni demain... Ne remettez plus les pieds chez nous : je ne veux plus vous voir... égoïste !

Le jeune homme fit une grimace. Nastenka se retira. En ce moment reparut Pierre Mikhaïlitch, qui, à peine entré, cria :

— Le drojki est attelé ; allez, et que Dieu vous conduise !

— Je vous suis bien reconnaissant, répondit Kalinovitch. Et, après avoir endossé son paletot, il passa sur le perron. L’équipage n’avait pas changé depuis que notre héros s’en était servi, un an auparavant, pour faire ses visites ; c’était toujours le même cheval, à cela près qu’il avait encore engraissé ; sur le siège était toujours assis Gavrilitch, que l’économe Pélagie Eugraphovna avait définitivement promu aux fonctions de cocher pour lui faire gagner à peu près le pain qu’il mangeait.

Seulement l’invalide naguère si plat vis-à-vis de Kalinovitch avait pris celui-ci en exécration depuis son renvoi du collège. Était-il chargé d’une commission pour le jeune principal, il s’acquittait de sa tâche avec deux fois plus de lenteur qu’à l’ordinaire, et ce n’est pas peu dire, car habituellement il mettait deux heures à aller chercher des craquelins chez la pâtissière voisine de la maison. Dans le cas présent, il fit prendre à sa bête l’allure tranquille d’un cheval de corbillard, ce qui ne tarda pas à ennuyer Kalinovitch.

— Mène-moi donc plus rondement ! ordonna ce dernier.

— Le cheval ne veut pas courir, répondit laconiquement Gavrilitch.

— Fouette-le !

— Non, je n’ose pas ; il n’aime pas à être fouetté : il se mettrait à ruer ! répliqua l’invalide en secouant mollement les rênes.

Et il continua à aller au pas.

Kalinovitch attendit encore quelque temps ; à la fin, il perdit patience :

— Fouette le cheval, te dis-je ! répéta-t-il de nouveau.

Gavrilitch ne répondit pas.

— Voyons, veux-tu le fouetter ? cria le jeune principal.

— Mais je n’ai pas de fouet ! cria à son tour le cocher.

Voyant qu’il ne pouvait se faire obéir, Kalinovitch descendit du drojki.

— Retourne chez tes maîtres, je ne veux pas être conduit par une brute comme toi, dit-il, et il se mit à faire la route à pied. L’invalide grommela entre ses dents quelques mots inintelligibles, puis il fit tourner son cheval et regagna au trot la demeure des Godnieff.

Arrivé à la maison de la générale, Kalinovitch trouva cette fois encore un laquais en livrée dans le vestibule.

— Son Altesse est chez elle ? demanda-t-il.

— Tout de suite, répondit le domestique, qui se hâta de monter l’escalier.

Pauline et le prince n’avaient pas quitté leurs places dans le salon. La générale mâchait de la cannelle pour réveiller la sensibilité de son palais. Le laquais annonça le visiteur.

— Quand on parle du loup, on en voit la queue, observa le prince en se levant.

— Recevez-le ici, dit vivement Pauline.

— Oui, répondit-il, et il s’adressa à la vieille. Ma tante, Kalinovitch, un homme de lettres, est venu pour me voir ; puis-je le recevoir ici ?

— Quel homme de lettres ? demanda avec un clignement d’yeux la générale.

— Maman, reprit Pauline, il est venu chez nous il y a un an.

— Où est-il venu ?

— Ici, chez vous, ajouta le prince.

— Je ne sais pas quand il est venu, je n’en ai aucun souvenir, dit la malade.

— Allons, vous l’avez oublié, répondit le prince ; peut-on le recevoir ici ? C’est un jeune homme très gentil et très intelligent.

— Pourquoi ne le pourrait-on pas ? Recommandé par toi, il sera le bienvenu, consentit-elle.

— Fais entrer ! ordonna le prince au laquais, et lui-même passa dans la salle, tandis que Pauline allait vivement arranger sa chevelure devant une glace.

Kalinovitch parut.

— Je vous suis très reconnaissant de m’avoir procuré le plaisir de vous voir ! commença le prince, en allant au-devant de lui et en lui prenant les deux mains, qu’il serra avec force.

— Vous connaissez les dames qui habitent ici ? ajouta-t-il.

Kalinovitch répondit qu’une fois seulement il avait eu l’honneur d’aller chez elles.

— En ce cas, permettez-moi de vous présenter, reprit le prince, et il le conduisit au salon.

— M. Kalinovitch... dit-il à la générale ; mais celle-ci se borna à soulever ses paupières. Il n’en fut pas de même de mademoiselle Pauline, qui fit au visiteur un salut très aimable.

— Je vous prie, monsieur, prenez place. Ce disant, le prince avançait un siège à Kalinovitch ; après quoi lui-même s’assit non loin du jeune homme.

— M. Kalinovitch ne nous a accordé qu’une seule fois la faveur de sa visite, dit en français Pauline.

Kalinovitch expliqua dans la même langue que, ayant appris la maladie de la générale, il avait eu peur de déranger. Le prince et Pauline échangèrent un coup d’œil ; tous deux remarquaient avec plaisir que le jeune principal s’était fort bien tiré de cette phrase française. La vieille continuait à cligner les yeux, ses regards dénués d’expression allaient de sa fille au prince et du prince à Kalinovitch.

— Toute cette année-ci, en effet, maman a été souffrante et n’a presque reçu personne, reprit Pauline.

— Je sens de la faiblesse dans le bras et un engourdissement dans les doigts, dit la générale à Kalinovitch en lui montrant sa main flasque et tremblante.

— Avec le temps, la sensibilité reviendra, Excellence ; cela se passera, répondit-il.

— Oui, oui, cela se passera, ajouta le prince : un été passé à la campagne, des bains froids, et vous verrez, ma tante, comme vous serez toute ragaillardie.

La vieille ne parut pas l’avoir entendu et s’adressa de nouveau à Kalinovitch :

— Je ne sens pas ce que je mange... j’ai un goût désagréable dans la bouche... les aliments que j’aimais autrefois ne me plaisent plus...

Le visiteur écoutait en ayant l’air d’éprouver une profonde compassion. Les lèvres du prince ébauchèrent comme un léger sourire.

— Pourtant vous avez de l’appétit, maman, observa Pauline ; vous voulez toujours manger, et vous savez qu’il vous est défendu de prendre beaucoup de nourriture.

Mais la générale ne fit aucune attention aux paroles de sa fille. Fort contente de pouvoir s’entretenir de sa maladie avec un étranger, elle ne semblait pas près de lâcher Kalinovitch.

— J’ai les jambes faibles... je ne puis pas marcher... mon pied glisse au moindre pas que je fais...

— Cela se passera aussi, Excellence, répéta le jeune homme.

— Cela s’en ira complètement ? demanda-t-elle.

— Je le pense, répondit Kalinovitch. Mon père a eu exactement la même maladie, ce qui ne l’a pas empêché, après cela, de vivre encore quinze ans en parfaite santé.

— Il n’a vécu que quinze ans, et ensuite il est mort ! fit la vieille devenue songeuse.

Kalinovitch ne releva pas cette observation. De nouveau un sourire presque imperceptible parut sur les lèvres du prince, qui regarda sa cousine.

— Cette vie de province que vous craigniez tant, ne vous ennuie-t-elle pas ? demanda Pauline à Kalinovitch, sans doute pour couper court aux doléances de sa mère.

— M. Kalinovitch n’a probablement pas eu le temps de s’ennuyer cette année, occupé qu’il était à écrire son beau roman, dit le prince.

— Ce roman a été écrit il y a deux ans, répondit le visiteur.

— Vous vous occupez de littérature depuis longtemps déjà ? questionna Pauline.

— Oui.

— Alors, vous n’êtes pas pressé de publier vos ouvrages, reprit le prince, et vous avez raison : plus on est sévère pour soi-même, mieux cela vaut. Il y a une règle qu’en littérature, comme dans la vie, il ne faut pas oublier : un homme se repentira mille fois d’avoir beaucoup parlé, et jamais d’avoir parlé peu. C’est très bien, c’est très bien ! répéta-t-il ; puis, après un silence, il ajouta : Mais, maintenant que vous êtes entré avec tant d’éclat dans la carrière, vous avez probablement plusieurs travaux entre les mains ?

— J’en ai entrepris quelques-uns, mais rien n’est encore assez achevé pour que je me décide à le publier, répondit Kalinovitch.

— Très bien ! très bien ! approuva de nouveau le prince ; quelque impatients que nous soyons de lire un nouvel ouvrage de vous, nous n’en désirons pas moins que votre prochaine production marque un progrès sur votre début déjà si brillant ; aussi n’osons-nous pas vous presser : travaillez à loisir, prenez votre temps... Après votre première tentative, nous sommes en droit d’attendre de vous une œuvre tout à fait hors ligne.

Kalinovitch s’inclina.

— Oui, vraiment, poursuivit le prince : ce que j’en dis n’est pas pour vous flatter ; je parle comme admirateur sincère du talent en général.

— Je me suis souvent dit qu’il doit être bien difficile de faire un livre, observa Pauline : à en juger par moi, j’ai parfois tant de peine à écrire une lettre : qu’est-ce donc quand il s’agit de composer tout un roman ! Tant que dure ce travail, j’imagine qu’on ne peut pas penser à autre chose, sinon on perd le fil de ses idées.

— Ma cousine, répliqua le prince, je suppose qu’il faut pour cela une faculté particulière : une fantaisie vive, une imagination forte. Tenez, j’ai connu beaucoup de gens de lettres tant en Russie qu’à l’étranger ; eh bien ! je l’avoue, j’ai toujours remarqué chez eux quelque chose qui les distingue de nous autres pécheurs. Je ne parle pas seulement de l’esprit (je ne puis même me figurer un écrivain imbécile) ; mais, intelligence à part, presque tous ont un cœur noble et généreux.

— Vous-même, prince, ne vous êtes-vous jamais occupé de littérature ? N’avez-vous pas écrit quelquefois ? demanda modestement Kalinovitch.

— Oh ! mon Dieu, non ! s’écria le prince. Moi, un écrivain ! J’ai d’autres choses qui m’occupent, et d’ailleurs je ne sais pas écrire.

— Quant à cette dernière assertion, vous me permettrez de n’en rien croire, observa du même ton modeste le visiteur.

— Réellement, je ne sais pas ; pourtant j’ai passé presque toute ma vie au milieu des littérateurs, et j’ai eu avec plusieurs d’entre eux des relations qui m’ont laissé un bien cher souvenir, ajouta le prince en soupirant.

Cette conversation n’intéressait nullement la générale, chez qui la voix de l’estomac parlait plus haut que toute autre.

— Dînerons-nous bientôt ? demanda-t-elle à sa fille.

— Oui, maman, répondit Pauline.

Kalinovitch comprit qu’il était temps de partir, et il se leva.

— Au revoir, au revoir... commença le prince.

— M. Kalinovitch sera peut-être assez bon pour consentir à dîner avec nous ? dit brusquement Pauline.

Cette fois encore, un sourire fugitif et presque insaisissable courut sur le visage du prince.

— Excellente idée ! Cela nous permettra de prolonger encore pendant quelques heures cet agréable entretien, reprit-il.

Kalinovitch s’inclina.

— Très bien, très bien ! répéta le prince : débarrassez-vous de votre chapeau et asseyez-vous.

Kalinovitch obéit, et la conversation s’engagea de nouveau sur la littérature. Naturellement ce fut le prince qui en fit presque tous les frais, il parla longuement des auteurs qu’il avait connus, vanta la carrière des lettres et le prestige dont elle entoure ceux qui s’y distinguent : un grand écrivain n’est-il pas recherché de tout le monde, comme si chacun espérait, en se rapprochant de lui, participer dans quelque mesure à sa gloire ?

C’étaient là de bien grossières amorces ; il semble qu’un homme intelligent et fin comme Kalinovitch aurait dû s’en apercevoir, et cependant il s’y laissa prendre. Que voulez-vous ? il ne manque pas de gens dont le cœur, insensible aux prières et aux larmes, est incapable de résister à la flatterie : notre héros était de ce nombre.

À quatre heures et demie, Pauline, le prince et Kalinovitch se mirent à table. La générale prit son repas dans sa chambre. Le dîner, servi dans de la vaisselle plate par toute une escouade d’heiduques[14] en livrée, fut aussi bon qu’il pouvait l’être, étant donné que les ressources gastronomiques d’une ville de district ne sont pas celles d’une capitale.

La générale avait conservé le maître queux de son mari ; c’était un cuisinier de premier ordre ; mais, hélas ! depuis la mort de son barine, il était exclusivement voué à la préparation de la soupe aux pommes de terre et du foie grillé. Les seules occasions qu’eût le vieillard de déployer ses talents culinaires lui étaient fournies par les visites du prince : alors il avait carte blanche pour se procurer des provisions, et il faisait merveille !... Presque après chaque repas le prince lui adressait des compliments bien sentis.

— Quel dîner exquis nous avons fait ! disait-il en portant à ses lèvres le bout de ses doigts : décidément, Grégoire Vasilitch, vous cuisinez dans la perfection !

À ces mots, Grégoire Vasilitch le regardait d’un air sombre.

— Je ne mérite pas vos éloges, Altesse, répondait-il, j’oublie mon métier : on se rouille joliment quand on ne fait plus que du gruau d’avoine.

D’ordinaire, le prince n’en voulait pas entendre davantage, et se hâtait de tourner les talons, craignant que le vieillard ne caractérisât en termes plus vifs encore l’avarice de sa maîtresse.

Après le dîner, on alla prendre le café et fumer dans un cabinet luxueusement meublé. Ce cabinet avait son histoire. Depuis longtemps, mademoiselle Pauline désirait avoir, pour son usage particulier, une chambre confortable, avec des draperies de velours et des chinoiseries. Mais prières et caresses restaient vaines auprès de la générale, qui se refusait obstinément à satisfaire le désir de sa fille. Pauline s’en ouvrit au prince, confident habituel de ses ennuis.

— Oh ! nous arrangerons cela ! répondit-il ; et, le soir même, il mit la conversation sur le cabinet.

— Non, prince, non et non ; c’est une dépense inutile ! dit la vieille dame.

— Comment, inutile, ma tante ? Ne faut-il pas que ma cousine ait un boudoir où elle puisse se retirer ?

— Non, c’est inutile, répéta-t-elle d’un ton qui n’admettait pas de réplique.

— En ce cas, j’arrangerai à mes frais ce cabinet pour ma cousine, reprit le prince.

— Je sais que tu es toujours prêt à jeter l’argent par les fenêtres, dit la générale en souriant.

Du reste, elle croyait qu’il avait parlé ainsi pour plaisanter. Mais l’événement lui prouva le contraire : au bout de quinze jours le cabinet était prêt. Pauline fut fort confuse, et sa mère éprouva aussi un certain embarras.

— Quoi, prince ! Est-ce vraiment un cadeau que tu nous fais ? demanda la générale.

— Oui, ma tante, c’est un cadeau ; seulement ce n’est pas à vous que je le fais, mais à ma cousine. Nous ne vous laisserons même pas entrer dans ce cabinet, répondit le prince.

— Ah ! que tu es fou ! observa la vieille en hochant la tête ; néanmoins, on voyait qu’elle était bien aise : les cadeaux, quelque forme qu’ils revêtissent, lui faisaient toujours plaisir.

— Merci, mon cousin ! dit Pauline, et, profondément émue, elle tendit sa main au prince, qui la serra ; en même temps, la physionomie de celui-ci prenait une expression significative.

Quand tous eurent pris place sur des sièges bas et moelleux, le prince se remit à causer littérature ; il manifesta notamment sa surprise de n’avoir rencontré, dans la bonne société, aucun de nos écrivains les plus distingués, lors de ses derniers voyages à Pétersbourg : où vivaient-ils ? quelles étaient leurs relations ? Dieu le savait. Pourtant, selon lui, il était à désirer que les gens de lettres fréquentassent le grand monde.

— Si vous voyez la bonne société, messieurs les littérateurs, continua-t-il en s’adressant à Kalinovitch, vous y rencontrerez des caractères et des sujets propres à intéresser le public bien élevé, et celui-ci, de son côté, apprendra à aimer les choses de son pays, les choses russes.

Kalinovitch objecta qu’il était assez difficile de s’ouvrir l’accès du high life.

— Pas du tout, répliqua le prince ; il suffit de vouloir. Sans doute, dans les premiers temps, votre amour-propre aura quelque peu à souffrir ; mais, ensuite, on vous connaîtra, on s’habituera à vous, on vous aimera... Ne voyons-nous pas, poursuivit-il, dans les rangs les plus élevés de la société une foule d’individus sans valeur aucune, sortis Dieu sait d’où, arrivés Dieu sait comment ? Et vous croyez qu’un littérateur russe ne saurait pas s’y faire sa place ! Dans l’intérêt même de vos ouvrages, messieurs, vous devriez songer à cela, car vos habitudes de bohème laissent leur reflet sur ce que vous écrivez. Le proverbe a raison : « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. »

L’opinion du prince semblait être aussi celle de Kalinovitch. Il était plus de dix heures quand ce dernier se décida à prendre congé de ses hôtes.

— J’espère que vous viendrez encore nous voir, lui dit Pauline.

Le jeune homme répondit que ce serait avec le plus grand plaisir.

— De mon côté, voici à quoi je pense, ajouta le prince : ma famille arrive après-demain ; nous organiserons alors une petite soirée littéraire, et nous prierons M. Kalinovitch de nous lire son roman.

— Ah ! ce serait bien agréable, fit Pauline. Je craignais d’être indiscrète, mais j’avoue que j’aurais le plus grand désir d’entendre la lecture faite par l’auteur lui-même ; c’est un plaisir accordé à de si rares privilégiés...

En réponse à ces paroles, Kalinovitch s’empressa de se mettre à la disposition de ses hôtes ; ensuite, il fit ses adieux et se relira.

— Eh bien ! comment avez-vous trouvé ce jeune homme ? demanda le prince à sa cousine, après le départ du visiteur.

— Il est fort gentil ! répondit Pauline.

— Vraiment, vous le trouvez gentil ? fit le prince.

— Oui, répéta-t-elle, il est gentil.

Ce mot fut accompagné d’un regard significatif.

— Oh ! les femmes ! les femmes !

— Cessez de dire cela ! Vous devez bien me connaître, reprit Pauline en appliquant légèrement sa main sur la bouche de son interlocuteur. Le prince baisa cette main, puis tous deux se rendirent auprès de la générale.

Pendant ce temps Kalinovitch revenait chez lui et y rapportait des sensations nouvelles. Ce qui l’avait le plus impressionné, c’était le confort régnant partout dans la maison de la générale. Mon Dieu, combien cette demeure laissait loin derrière elle le pauvre logis des Godnieff, où il avait vécu plus d’un an sans rien voir de mieux ! Il faut dire que notre héros attachait un grand prix au confort : à cet égard il était bien de sa génération.

 

III

Le lendemain, Pierre Mikhaïlitch attendit impatiemment Kalinovitch, mais celui-ci, peu pressé de se rendre chez les Godnieff, ne vint les voir que dans la soirée.

— Eh bien, monsieur ? s’écria le vieillard, comment et où avez-vous passé la journée d’hier ? Avez-vous été chez Son Altesse ? De quoi avez-vous causé avec elle ?

— Que voulez-vous que je vous dise ? J’ai été le voir et j’ai causé avec lui, répondit laconiquement Kalinovitch ; mais, remarquant que Nastenka, qui lui avait à peine rendu son salut, restait boudeuse, il se mit, pour la vexer, à faire l’éloge du prince, et il acheva en disant qu’il était bien aise d’être entré en relation avec lui, parce que des hommes comme celui-là étaient rares en province.

— Oui, oui, c’est un puits d’intelligence et de savoir ! confirma Pierre Mikhaïlitch.

Nastenka se bornait à les écouter.

— Il paraît que vous vous êtes bien amusé chez vos nouvelles connaissances : vous y avez dîné et passé toute la journée, dit-elle.

Nastenka avait été instruite de tout cela par le capitaine, qui semblait s’être donné pour tâche d’épier tous les faits et gestes du jeune principal.

— Oui, j’y ai dîné, répondit Kalinovitch du ton le plus indifférent.

— Ah ! je ne le savais pas ! reprit Pierre Mikhaïlitch. Eh bien, comment a été le dîner ? Parlez-nous-en... Je suppose que la table offrait un beau coup d’œil : on dit que chez la générale on mange dans de la vaisselle d’argent.

— Le dîner a été très convenable, dit Kalinovitch.

— Je le pense bien ! fit avec un accent de mépris Nastenka. Le langage de Kalinovitch l’avait définitivement poussée à bout. « Comment, se disait-elle, cet homme fier, cet homme supérieur (elle croyait les deux épithètes aussi justes l’une que l’autre) peut-il éprouver un tel ravissement parce que des sots de haut parage l’ont invité chez eux ? Quelle petitesse de sa part ! » Elle s’était promis de se montrer froide et dédaigneuse vis-à-vis de lui, et peut-être se serait-elle tenu parole si Kalinovitch avait manifesté le moindre repentir de sa faute.

Mais, loin de là, le jeune homme se mit lui-même à la bouder, et, durant toute la journée, il n’échangea ni un mot, ni un signe d’intelligence avec elle. D’ordinaire, rien ne causait autant de chagrin à Nastenka que le ton de politesse glaciale qu’il affectait en ce moment. Dans une semblable lutte, le meilleur et le plus aimant est toujours le vaincu. Le soir, après le souper, la jeune fille, incapable de se contenir plus longtemps, dit à Kalinovitch :

— Les torts sont de votre côté, et c’est vous qui êtes fâché contre moi !

— Si vous avez vos caprices, je puis bien avoir les miens, répondit-il, et il retourna chez lui.

Restée seule, Nastenka pleura amèrement : « Seigneur, quel homme est-ce là ! » gémissait-elle. Cela dépassait ses forces, et elle ne comprenait rien à une telle manière d’être. Le jour fixé pour la lecture de Kalinovitch, la princesse et sa fille vinrent dîner à la ville. Pauline fit grand accueil aux deux dames, et le prince leur apprit, séance tenante, qu’une petite surprise avait été préparée à leur intention : un jeune homme très spirituel et très instruit viendrait lire, le soir, un roman écrit par lui.

— Vous serez attentives, je l’espère, acheva-t-il avec un sourire qui, probablement, fut compris des personnes auxquelles il s’adressait.

— Ah ! sans doute, c’est fort agréable ! dit la princesse d’une voix douce et basse.

C’était encore une belle femme ; mais, depuis cinq ans, elle souffrait d’un dérangement des nerfs, en sorte que le plus léger bruit lui occasionnait des maux de tête ; aussi son mari veillait-il avec une sollicitude infatigable à lui épargner toute secousse nerveuse. La jeune fille eut pour son père un sourire angélique. Chose à noter : bien que poussant la délicatesse au point de ne jamais se laisser voir à aucun des siens en robe de chambre, le prince savait en même temps se faire obéir au doigt et à l’œil.

Avec la générale l’explication fut un peu plus difficile. Pendant une demi-heure au moins, le prince dut plaider pour la soirée littéraire. À la fin, la vieille parut comprendre à peu près de quoi il s’agissait, et répondit par sa phrase habituelle :

— Je ne demande pas mieux, prince ; dispose à ton gré de ma maison... Tu sais comme je t’aime !

Le prince reconnaissant lui baisa la main. La générale jeta les yeux sur le cornet de bonbons : il alla le lui chercher, puis la quitta. Une nouvelle idée venait de germer dans son esprit. Ayant entendu parler en ville des relations de Kalinovitch avec Nastenka, il voulait vérifier par ses propres yeux l’exactitude de ces bruits. En termes à demi voilés, le prince expliqua tout cela à Pauline et ajouta qu’on ne ferait pas mal d’inviter les Godnieff à la soirée.

Pauline le comprit fort bien et immédiatement écrivit à Pierre Mikhaïlitch une lettre très gracieusement tournée pour le prier de venir, lui et sa charmante fille, passer la soirée chez eux, où M. Kalinovitch, leur ami commun, avait promis de lire son beau roman.

« Maman joint ses instances aux miennes ; nous sommes fort tristes que vous nous oubliiez depuis si longtemps », ajouta-t-elle en post-scriptum, sur le conseil du prince. Une lettre si aimable émerveilla Pierre Mikhaïlitch, qui en fut surtout content pour Kalinovitch. « Oh ! mais il va bien, notre Jacques Vasilitch ! » pensa-t-il. Sa seule crainte était que Nastenka ne refusât de se rendre chez la générale. Aussi ce fut d’un pas timide qu’il entra dans le salon, et il n’avait pas la voix très assurée en faisant part de l’invitation à sa fille. Tout d’abord celle-ci rougit de colère.

« Ah ! Kalinovitch, c’est ainsi que vous vous comportez !... Très bien !... On vous invite à venir faire une lecture, et vous ne nous en soufflez pas mot ! » pensait-elle.

— Eh bien ! irons-nous, ou n’irons-nous pas ? demanda impatiemment Pierre Mikhaïlitch, qui cherchait à lire dans les yeux de sa fille.

— Vous ferez comme vous voudrez ; mais moi, je n’irai pas, répondit Nastenka.

— Voyons, ma chère... commença le vieillard ; mais, tout à coup, le visage de la jeune fille changea d’expression.

« On nous invite à cette soirée, — pourquoi ? se disait-elle ; probablement c’est lui-même qui l’a demandé, seulement il a voulu nous en faire un mystère. Oh ! mon âme, cher Kalinovitch !... » acheva-t-elle mentalement.

— Non, papa, je plaisantais, j’irai ; j’ai moi-même envie d’assister à cette soirée, reprit-elle à haute voix.

Le vieillard l’embrassa.

— Tiens, voilà pour toi ! dit-il, puis, ne sachant plus comment donner carrière à sa joie, il ajouta avec sa bonhomie enfantine :

— Si l’on envoyait chercher Kalinovitch ? Nous partirions d’ici tous ensemble.

— Envoyez-le chercher, mais pas de ma part, je vous prie, répondit Nastenka, qui, malgré tout, ne voulait pas avoir l’air de faire les premières avances.

Gavrilitch, chargé de la commission, revint dire que Kalinovitch n’était pas chez lui.

— Où est-il donc ? demanda Pierre Mikhaïlitch.

— Comment puis-je le savoir ? répliqua, d’un ton bourru, l’invalide.

Et il allait se recoucher sur le poêle, si son maître ne l’eût rappelé pour lui ordonner d’atteler immédiatement le cheval ; car il était déjà six heures. Godnieff voulait aussi reprocher à Gavrilitch les torts que ce dernier s’était donnés envers Kalinovitch deux jours auparavant ; mais, au premier mot, le rustre sortit en fermant bruyamment la porte sur lui, selon son habitude.

— Quel animal antédiluvien ! dit le vieillard.

Ensuite il se fit la barbe, et Nastenka s’occupa de sa toilette. Jamais encore la jeune fille n’avait éprouvé un tel désir d’être mise élégamment, et elle ne négligea rien pour atteindre ce but ; ainsi elle fixa des nœuds de rubans ponceau sur sa robe de soie noire, se fit des frisons sur le devant de la tête, mit à ses oreilles de jolies petites boucles de corail, — bref, en se montrant dans l’orgueilleuse maison de la générale, où, sans doute, on la savait déjà aimée de Kalinovitch, elle voulait y paraître digne de cet amour. Cependant Pierre Mikhaïlitch avait fini de s’habiller et commençait à perdre patience.

— Nous arriverons en retard ! Nous manquerons grossièrement à nos hôtes par la faute de Nastasia Pétrovna et de cette brute d’invalide ! dit-il ; puis il pria son frère, qui se trouvait là, de vouloir bien activer un peu la paresse du cocher. Déférant à ce désir, Phlégont Mikhaïlitch se rendit aussitôt à la remise. Gavrilitch lambinait tellement, que le capitaine dut se mettre à la besogne avec lui. Enfin, à huit heures, tout fut prêt. Le père et la fille montèrent dans le drojki ; mais c’était à peine si deux personnes eussent pu s’installer confortablement dans ce véhicule, en sorte que Nastenka se trouva fort mal à l’aise entre Pierre Mikhaïlitch et l’affreux Gavrilitch.

Comme par un fait exprès, la rue était couverte de boue, et une pluie fine, mais incessante, ajoutait encore aux désagréments de la route. Néanmoins, l’invalide, vexé d’avoir été mis en réquisition toute la journée, s’obstinait à aller au pas, nonobstant les invectives que lui prodiguait son maître. Inutile de dire que tout cela ne fut pas sans endommager gravement la toilette de Nastenka : sa robe fut fripée, son chapeau de satin blanc fut tout trempé, ses boucles se défirent et ne présentèrent plus qu’un aspect piteux. Cependant la jeune fille résolut de conserver sa présence d’esprit et de faire contre fortune bon cœur.

Kalinovitch n’était pas encore arrivé chez la générale que déjà la petite société de ses futurs auditeurs s’était réunie dans le salon où la lecture devait avoir lieu. On avait assis la vieille dame sur un bout du divan ; la princesse, que le voyage avait fatiguée, était à demi couchée à l’autre bout. Le prince fumait un cigare en réfléchissant à quelque chose. Pauline examinait attentivement le dernier numéro d’un journal de modes. Appuyée sur le dossier de son fauteuil, la jeune princesse était assise dans une attitude pleine de séduction, avec sa belle tête penchée un peu sur le côté et illuminée par un ravissant sourire. On annonça les Godnieff. Le prince échangea un coup d’œil avec Pauline, et tous deux s’apprêtèrent à recevoir les invités.

Après avoir fait au prince un cérémonieux salut à l’ancienne mode, Pierre Mikhaïlitch s’approcha de la générale et de Pauline pour leur baiser la main ; ensuite il s’inclina profondément devant les deux autres clames. Quant à Nastenka, — mon Dieu ! mon Dieu !... quelque sympathie que m’inspire mon héroïne, quelque justice que je rende à ses charmes, à son intelligence, à son cœur, force m’est pourtant de reconnaître qu’en ce moment elle fut ridicule ! Voulant montrer qu’elle n’était pas intimidée, elle tendit, d’un air gourmé, la main à Pauline, salua à peine le prince, fit un petit signe de tête à la générale et n’accorda qu’un rapide regard à la princesse et à sa fille.

Le prince, qui avait remarqué tout cela, se hâta de lui offrir un siège. La petite princesse, près de laquelle s’était assis Pierre Mikhaïlitch, s’écarta un peu de lui : ses instincts délicats étaient choqués à la vue de ce vieillard, dont les grosses mains tenaient un chapeau démodé et abîmé par la pluie. Pauline voulut engager la conversation avec Nastenka ; mais celle-ci, bien que fort gênée au fond, affecta de répondre d’un ton dédaigneux.

— Notre littérateur n’est pas encore arrivé, dit le prince en regardant Nastenka.

Inconsciemment la jeune fille rougit.

— Et nous, Altesse, répondit Pierre Mikhaïlitch, avant de partir, nous avions envoyé chez M. Kalinovitch. Comme il n’était pas à son domicile, nous nous attendions à le trouver ici.

— Non, il n’est pas venu encore, mais il viendra, il ne peut pas manquer de venir ! répéta plusieurs fois le prince en s’adressant directement à Nastenka, qui rougit de nouveau.

Enfin, à neuf heures et demie, parut Kalinovitch. Prévoyant que les Godnieff l’enverraient chercher, il s’était fait celer, quoiqu’il se trouvât chez lui. Durant toute la journée il avait, pour ainsi dire, savouré d’avance les satisfactions que la soirée promettait à son amour-propre d’auteur.

Que son talent lui ouvrit les portes d’une maison comme celle de la générale, que des gens du bel air regardassent comme une bonne fortune d’entendre la lecture de son œuvre, il y avait déjà là de quoi enorgueillir le jeune principal. De plus, dans son auditoire allaient se trouver deux dames dont il avait souvent entendu vanter les charmes, — la princesse et sa fille ; peut-être serait-il assez heureux pour attirer leur attention, aussi bien comme homme que comme écrivain. Toutes ces pensées, toutes ces attentes entretenaient mon héros dans une sorte de fièvre ; mais, quelque envie qu’il eût de se rendre au plus tôt chez la générale, il sut maîtriser son impatience, procéda longuement à sa toilette et ne sortit de chez lui qu’à neuf heures passées.

En marquant si peu d’empressement, son but était de bien établir que, s’il consentait par politesse à faire plaisir à la société, la chose en soi n’avait rien de particulièrement agréable pour lui ; — en un mot, il voulait sauvegarder sa dignité. Arrivé chez la générale, Kalinovitch monta l’escalier et traversa la moitié de la salle avec cette assurance propre aux jeunes gens dans les maisons où on les reçoit comme des demi-dieux ; mais tout à coup il fit un pas en arrière : dans une glace venaient de lui apparaître Pierre Mikhaïlitch avec sa tournure gauche, et Nastenka avec ses boucles déformées.

« Comment se sont-ils fourrés ici ? » se demanda-t-il. Soupçonnant que c’était là un coup monté par Nastenka, il se jura de le lui faire payer plus tard ; mais, pour le moment, il affecta l’air le plus calme et entra dans le salon, où il salua respectueusement la générale, Pauline et le prince ; après quoi, avec un sourire de bienveillance hautaine, il serra la main de Nastenka, dont l’émotion était visible ; enfin il daigna apercevoir la main que lui tendait depuis longtemps Pierre Mikhaïlitch, et il la serra aussi, sans se départir de son sourire protecteur. Mais, au moment où il se retournait, le jeune homme perdit de nouveau contenance ; la présence de la jeune princesse l’avait fasciné.

« Seigneur, qu’elle est belle ! » pensa-t-il.

Et, mû par un irrésistible sentiment de timidité, il s’assit un peu à l’écart. Toutefois, pour ne pas perdre un temps précieux, le prince le pria de commencer immédiatement la lecture et, par hasard, le fit asseoir à côté de sa fille. Kalinovitch sentait sa jambe frôlée par la robe de soie de la petite princesse ; il pouvait apercevoir en partie la jolie bottine de celle-ci et la comparer avec le soulier de chamois de Nastenka ; enfin il était grisé par le parfum de sa voisine, qui évidemment s’approvisionnait chez un bon fournisseur.

Cependant Nastenka attachait sur lui un regard tendre et passionné qui, dans le tête-à-tête, eût peut-être fait le bonheur d’un amoureux, mais n’en était que plus déplacé dans la circonstance présente. En se voyant fixé de la sorte, Kalinovitch avait peine à se contenir. Il lui semblait que le prince remarquait tout cela, il croyait deviner de la pitié dans le doux regard que la princesse dirigeait sur Nastenka, et de la moquerie dans le sourire angélique de la kniajna.[15] Tel était ce qu’on aurait pu appeler l’envers, le côté anecdotique de la soirée, mais en apparence tout marcha très bien : l’auteur lisait d’une voix nette et parfaitement timbrée, l’auditoire écoutait avec toute l’attention voulue par les convenances, à l’exception, il est vrai, de la générale, qui bâillait d’une façon nullement dissimulée et dont les regards, allant sans cesse de l’un à l’autre, semblaient demander : « Qu’est-ce qu’on fait là ? Ce sera-t-il bientôt fini ? »

De tous, Pierre Mikhaïlitch était naturellement celui qui manifestait le plaisir le plus sincère : à diverses reprises même, il se permit d’applaudir discrètement. Dans ces occasions, le prince lui faisait de la tête un petit signe approbateur ; quant à la jeune princesse, on voyait alors s’accentuer davantage les fossettes de ses joues, elle trouvait fort drôles l’extérieur et les applaudissements du vieillard.

— Très bien, très bien !... dit le prince, quand Kalinovitch eut fini.

— C’est joli, c’est joli ! répéta en français Pauline ; n’est-ce pas, princesse ?

— Oui, répondit celle-ci, de sa voix douce et basse.

Mais Nastenka, ma pauvre Nastenka semblait avoir pris à tâche d’être ridicule jusqu’à la fin de la soirée. Brusquement elle s’adressa au prince et se mit à discuter le roman de Kalinovitch dans la langue des critiques de l’époque, parlant d’objectivité, insistant sur l’analyse psychologique, etc. Son interlocuteur lui donnait poliment la réplique, et Pauline commençait à la regarder avec curiosité. Pendant ce temps, Kalinovitch était sur les épines : il aurait volontiers tué Nastenka en ce moment et n’aurait pas épargné davantage Pierre Mikhaïlitch, qui jubilait en écoutant les sornettes débitées par sa fille. Du reste, le prince changea bientôt la conversation ; il dit à Pauline que, comme maîtresse de maison, elle devait reconnaître l’amabilité de l’auteur qui leur avait fait cette charmante lecture, et jouer maintenant un morceau de piano.

— Ma cousine est une grande musicienne, ajouta-t-il en s’adressant à Kalinovitch.

— Ce sera, en effet, pour moi, une véritable récompense, car, depuis près d’un an et demi, je n’ai pas entendu une seule note de musique, répondit le jeune homme, heureux de cette diversion.

— En ce cas, soit... Seulement, je vous prie, n’allez pas croire que je sois, comme dit le prince, une musicienne, répondit en se levant Pauline... Mais notre chère Catherine nous chantera quelque chose ensuite ? ajouta-t-elle en s’adressant à la kniajna.

— C’est bien au plus ! reprit le prince qui jeta à sa fille un regard rapide, mais significatif. Depuis quinze jours déjà mademoiselle Catherine n’est pas en voix. Aussi ne lui conseillerions-nous pas de chanter.

— Non, je ne chanterai pas, dit la jeune princesse avec un joli grasseyement.

Ces mots étaient les premiers que Kalinovitch lui entendit prononcer ; en même temps, elle se levait et redressait sa taille élégante.

« Quelle admirable créature ! » pensa-t-il en la regardant.

Tous passèrent dans la salle, sauf la générale et la princesse. Pauline s’assit au piano, et la kniajna se tint auprès d’elle pour tourner les pages de la partition. La première exécuta, avec autant d’habileté que de sentiment, un morceau assez difficile ; mais Kalinovitch n’entendait et ne voyait que la seconde. Du reste, il fut désagréablement arraché à sa contemplation, car, en tournant par hasard la tête vers la fenêtre près de laquelle Nastenka était assise, il s’aperçut qu’elle le considérait toujours avec une expression de tendresse passionnée. Quand leurs yeux se rencontrèrent, elle l’invita du regard à venir s’asseoir à ses côtés. En réponse à cette prière muette, Kalinovitch lui lança un coup d’œil tel que la malheureuse jeune fille comprit tout : un sentiment instinctif lui dit qu’en ce moment il la haïssait. Son cœur se glaça ; tout ce qu’elle put faire fut, lorsque Pauline eut quitté le piano, de s’approcher de son père et de lui dire :

— Partons, papa, il est temps !

Docile au désir de sa fille, Pierre Mikhaïlitch se hâta de prendre congé. Pauline essaya de les retenir à souper.

— Non, nous ne soupons pas, répondit Nastenka, et, sans dire adieu à la générale, sans même regarder Kalinovitch, elle sortit, suivie du vieillard.

Après le départ des Godnieff, le jeune principal se sentit beaucoup plus à l’aise, et, comme Pauline se promenait dans la salle avec la petite princesse, il n’hésita pas à s’approcher d’elles. Tout à coup, à l’inexprimable effroi des deux dames, une souris fila à travers la chambre.

On en prit texte pour parler des apparitions, des pressentiments et des somnambules. Kalinovitch raconta à ce propos diverses anecdotes curieuses, qui furent écoutées avec un vif intérêt. Non seulement Pauline semblait boire chacune de ses paroles, mais la kniajna elle-même commençait à lui sourire d’un air moins hautain et plus avenant. Mise par sa fille au courant de la conversation, la princesse vint se joindre au petit groupe et prendre sa part des émotions provoquées par ces récits fantastiques.

Bref, mon héros qui, chez les Godnieff, était d’ordinaire, comme nous l’avons vu, froid et taciturne, se montra ce soir-là très spirituel, très aimable et tout à fait homme de société.

Au moment des adieux, le prince, lui serrant la main avec force, répéta plusieurs fois :

— Nous vous sommes très reconnaissants : vous nous avez beaucoup intéressés, et mademoiselle Pauline vous priera, j’en suis sur, de ne pas oublier le chemin de sa maison.

— Ah ! oui, je vous en prie, monsieur Kalinovitch ! vos visites nous feront tant de plaisir ! dit Pauline d’un ton presque suppliant.

Un profond salut fut la réponse de Kalinovitch, réponse d’ailleurs suffisamment claire. Ensuite il se retira, emportant cette fois de la maison de la générale une impression encore plus agréable que lors de sa précédente visite. Tout le long de la route, l’image enchanteresse de la kniajna ne cessa de s’offrir à son esprit. La princesse elle-même lui avait beaucoup plu avec son visage fané, mais encore gracieux, et l’élégante simplicité de tous ses mouvements. Mais, chez lui, l’attendait un rabat-joie : il trouva une lettre de Nastenka, et, pressentant des reproches, il la décacheta avec colère. Le désordre des pensées, la négligence de l’écriture, et enfin les larmes dont le papier était encore humide, trahissaient les sensations que la pauvre jeune fille avait éprouvées en traçant les lignes suivantes :

« Aujourd’hui je vous ai compris, Kalinovitch ; vous vous êtes démasqué au milieu de ces gens. Jadis ils m’ont profondément blessée, et j’en ai pleuré ; mais ces larmes n’étaient rien auprès des tourments que j’endure aujourd’hui. Il m’était facile de supporter leur mépris, parce que je les méprisais moi-même ; mais vous, le seul homme que j’aime, vous que j’étais fière d’aimer, vous avez honte de mon amour. Il n’est pas permis de se jouer ainsi des gens, Kalinovitch ! Il y a un Dieu : il vous punira de votre conduite envers moi ! Si je vous écris, ce n’est pas pour implorer de votre pitié un retour de tendresse : j’ai de l’amour-propre, et je sais que vous avez trop souffert vous-même pour n’être pas devenu indifférent aux souffrances des autres. Adieu ! Demain, je demanderai à mon père la permission d’aller m’ensevelir dans un cloître ; je vous souhaite d’être heureux avec vos amis du grand monde. Abandonnée par vous, je trouverai, quelque coupable que je sois, un refuge dans la miséricorde divine. En elle est maintenant tout mon espoir. Adieu ! »

« Allons, cette fille extravagante va faire un scandale ! » se dit Kalinovitch en jetant la lettre, et le lendemain, à sept heures, avant même d’avoir pris son thé, il se rendit chez les Godnieff. Pierre Mikhaïlitch, selon son habitude, était sorti pour aller au marché. Nastenka n’avait pas encore quitté sa chambre. Le jeune homme vint l’y trouver, chose qu’il ne lui arrivait jamais de faire. Quelle conversation eut lieu entre eux ? Je l’ignore, toujours est-il que, quand Nastenka passa au salon pour verser le thé, son visage était assez calme ; cependant elle avait les yeux rouges. Kalinovitch s’assit d’un air sombre à sa place accoutumée.

— Ce n’est pas ma faute si je me suis imaginé cela ! dit la jeune fille.

Kalinovitch haussa les épaules.

— J’ai beaucoup regretté, en effet, répondit-il, de vous voir dans cette maison où ni votre ton, ni l’éducation que vous avez reçue, ne justifiait votre présence. Enfin, comment n’avez-vous pas compris dans quel but on vous avait invitée ? Comment l’idée ne vous est-elle pas venue qu’en vous adressant cette invitation, on vous traitait comme ma maîtresse ? Je m’étonne qu’une jeune fille intelligente et fière comme vous ne se soit pas sentie blessée d’un tel procédé !...

— Quand même ils m’auraient jugée ainsi, que m’importe ? Si je t’aime, ma conscience ne me le reproche pas ! reprit Nastenka.

— La conscience et les convenances sociales sont deux choses différentes. L’amour est une passion très honnête et très noble, mais ce n’est pas une raison pour aller faire partout des yeux passionnés... Il y a des cas où ces œillades sont ridicules et indécentes...

Des larmes mouillèrent de nouveau les paupières de Nastenka.

— Est-ce que j’ai fait cela exprès, avec intention ? demanda-t-elle.

— Pas exprès, mais sous l’influence de cette insupportable jalousie qui ne cesse de me persécuter.

— Oh ! non, Jacques, tu te trompes ! Ce que tu prends pour de la jalousie, c’est de l’amour !

— De l’amour ! s’écria Kalinovitch : l’amour, que je sache, n’autorise pas à tenir un homme captif, pieds et poings liés. J’entre en rapports avec le prince, — vous me faites une scène ; j’ai le malheur de vous désobéir en dînant chez la générale, — nouvelle histoire ! Enfin, on organise une soirée littéraire ; et vous, sans le moindre tact, vous y allez et vous vous y tenez de la façon la plus inconvenante. Dans l’intérêt de mon avenir, je puis me lier avec une vingtaine de princes et de générales comme ces gens-là, je puis même faire l’aimable avec une créature contrefaite comme cette Pauline, sans néanmoins cesser d’être pour vous ce que j’ai été. Vous devez comprendre la solidité du lien qui nous unit. Je vous ai engagé mon honneur et ma conscience : ce sont là des cautions dont jusqu’ici vous n’avez aucun droit de contester la valeur.

Ces derniers mots rassurèrent complètement Nastenka.

— Allons, pardonne-moi ; j’ai eu tort ! dit-elle en prenant la main de Kalinovitch.

— Je ne vous blâme pas ; seulement, je vous prie de ne pas vous mettre toujours en travers de mon chemin. J’ai déjà bien assez d’obstacles à surmonter.

— Cela ne m’arrivera plus, répondit la jeune fille, et elle baisa la main de son amant.

Presque chaque fois qu’ils avaient une querelle ensemble, c’est ainsi que les choses se passaient : d’accusatrice, Nastenka devenait accusée.

 

IV

Durant un mois, Kalinovitch fréquenta assidûment chez la générale. Deux ou trois fois par semaine, sinon plus souvent, Pauline trouvait quelque prétexte pour l’inviter à venir dîner ou passer la soirée, — et il venait. Nastenka ne s’y opposait plus, elle se moquait même des prétentions de sa rivale.

— Mademoiselle Pauline est décidément amoureuse de vous, disait-elle, en présence de son père et de son oncle, à Kalinovitch.

— Oui, je m’en aperçois moi-même, répondait celui-ci.

— Un beau jour vous vous marierez avec elle, continuait avec un malicieux sourire Nastenka.

— Qu’y aurait-il d’étonnant à cela ? répliquait Kalinovitch ; du reste, je ne l’épouserais qu’à une condition : aussitôt après la noce, elle devrait me léguer toute sa fortune et mourir.

— Et vous n’en seriez pas triste ? reprenait la jeune fille en affectant un ton de reproche.

— Si fait ; pour elle, j’en serais triste ; mais, pour moi, j’en serais bien aise, répondait Kalinovitch.

Parfois, il ajoutait en manière de plaisanterie :

— Pourquoi Pauline ne pense-t-elle pas à me donner comme souvenir d’amour une bague qu’elle a dans une armoire de son cabinet ? C’est un solitaire d’une très grande valeur ; on pourrait conserver toute sa vie la mémoire d’une femme de qui l’on aurait reçu un pareil cadeau, cette femme n’eût-elle pas même une seule côte.

D’ordinaire Pierre Mikhaïlitch hochait la tête ; mais celui de tous à qui les conversations de ce genre paraissaient causer le plus de plaisir était le capitaine. Du reste, tandis que chez les Godnieff, Kalinovitch s’exprimait ainsi sur le compte de Pauline, il ne laissait pas de se montrer plein de politesse et d’attention pour elle, en sorte qu’elle pouvait jusqu’à un certain point se flatter d’avoir fait sa conquête. Il faut le dire, tout cela n’était qu’une frime destinée à masquer la passion naissante que mon héros éprouvait pour la kniajna.

Dans sa soif de revoir cette ravissante personne, il forma plusieurs fois le projet de se rendre à la maison de campagne du prince, bien que ce dernier ne l’eût pas invité à y venir, et, sans doute, il aurait mis ce dessein à exécution, si les circonstances ne s’étaient pas prêtées d’elles-mêmes à l’accomplissement de son désir. La générale se rappela tout à coup que le prince lui avait vanté l’efficacité des bains froids, et, comme ce n’était pas un traitement coûteux à suivre, elle résolut de se transférer à son oussadba.[16] D’abord, cette détermination contraria beaucoup Pauline ; mais elle savait que toute observation de sa part serait inutile. Par bonheur, ce jour-la, le prince vint leur faire visite, et elle l’instruisit de la résolution prise par la vieille, non sans lui confier le chagrin qu’elle en éprouvait.

— Eh bien ! cela vaut encore mieux, dit-il.

— Encore mieux ? Comment ? Tu sais ce qui me retient ici, répliqua Pauline.

— Oui, fit le prince, et, après un instant de réflexion, il ajouta : On peut l’inviter à venir à la campagne ; par là, du moins, nous le soustrairons à l’influence de son entourage.

— Non, c’est impossible ; tu connais l’avarice de maman, elle n’acceptera jamais de l’héberger dans son oussadba. Elle trouve déjà qu’il vient trop souvent dîner chez nous.

— Oui, répéta le prince, puis il réfléchit encore et reprit : N’importe, nous trouverons un biais...

Pauline le regarda sans comprendre.

Le soir, arriva Kalinovitch. Le prince l’accueillit avec une extrême affabilité et, au milieu de la conversation, lui dit tout à coup :

— Tiens, mais, Jacques Vasilitch, à présent vous êtes libre, avec cette chaleur et cette poussière le séjour à la ville est insupportable : ne voulez-vous pas nous donner ce mois et accepter mon hospitalité à la campagne ? Vous nous feriez grand plaisir, et ce serait peut-être une petite distraction pour vous. L’endroit où j’habite est assez pittoresque, il y a un jardin, une rivière... justement nous aurons dans notre voisinage mademoiselle Pauline et sa mère qui vont se rendre à leur château...

Kalinovitch rougit de plaisir : passer tout un mois près de la petite princesse, la voir chaque jour ; — c’était plus qu’il n’aurait osé espérer.

— Vous allez aussi à la campagne ? eut-il à peine la présence d’esprit de demander à Pauline.

— Oui, nous y allons, répondit-elle en rougissant à son tour.

Elle interprétait l’émotion de Kalinovitch dans un sens favorable à ses désirs.

— Ainsi, Jacques Vasilitch, c’est une affaire convenue ? dit le prince.

— J’en serai on ne peut plus heureux... répondit le jeune homme.

— Très bien ! très bien ! répéta le prince à plusieurs reprises.

Pressé d’être seul pour pouvoir rêver à loisir au bonheur inattendu, mon héros n’eut pas la patience de rester plus longtemps chez la générale, et il se hâta de prendre congé. En cheminant sur le trottoir, il était si gai qu’il sifflait un air de marche, chose absolument contraire à ses habitudes. Le hasard voulut qu’il rencontrât Roumiantzeff, et il répondit au salut du professeur de littérature avec une amabilité qui causa à ce dernier autant de surprise que de joie.

Kalinovitch se rendit chez les Godnieff, qu’il trouva en train de souper. Nonobstant ses efforts pour paraître calme et indifférent, une vive satisfaction se lisait sur son visage.

— Bonjour ! s’écria en le voyant Pierre Mikhaïlitch.

— Bonjour et adieu ! répondit Kalinovitch.

Nastenka, le capitaine et Pélagie Eugraphovna, qui faisait la salade, l’interrogèrent du regard.

— Comment cela, adieu ? demanda Pierre Mikhaïlitch.

— J’ai reçu tout à l’heure une invitation ; je vais être l’hôte du prince pendant toutes les vacances, reprit Kalinovitch en s’asseyant à côté de Nastenka.

— Pendant toutes les vacances ! Pourquoi donc si longtemps ? dit-elle, et elle pâlit un peu.

— Parce que je veux, momentanément, me mettre au vert ; d’ailleurs, j’ai à écrire, et ici cela m’est impossible.

— Il me semble qu’on peut écrire également partout, observa Nastenka.

— Non, on ne peut pas écrire également partout : ici, vous savez vous-même que je ne le puis pas, répliqua avec force Kalinovitch.

Ainsi se termina, pour cette fois, la discussion.

Une semaine suffit à la générale pour opérer son déménagement et se transporter à la campagne avec tout son monde. Deux jours après, le prince envoya son équipage à Kalinovitch. Dans la soirée qui précéda le départ du jeune homme, Nastenka, se trouvant seule avec lui, se mit à pleurer. À cette vue, la colère le prit.

— Que voulez-vous donc de moi ? Faut-il que je reste toute ma vie pendu à vos jupes ? dit-il.

— Je n’exige pas cela ; laissez-moi du moins le droit de pleurer et de m’affliger, répondit Nastenka.

— Non, ce n’est pas cela que vous voulez ; ce qu’il vous faut, c’est le droit d’empoisonner mes moindres jouissances, reprit Kalinovitch.

— Mon Dieu, comment peux-tu me juger ainsi ? se borna à répliquer la jeune fille ; puis elle se tut. Elle-même trouvait qu’elle avait tort de pleurer, car Kalinovitch lui avait appris à considérer comme une tyrannie la plus légère résistance à ses désirs, quels qu’ils fussent.

Pour éviter une nouvelle scène de larmes, il partit le lendemain au lever du jour. Le voyage se fit d’abord sur une route tout unie ; les quatre chevaux trottaient gaiement, et l’élégant phaéton cahotait très peu. L’air du matin était frais et légèrement humide. Le soleil baignait d’une lumière rose la contrée environnante. Le chemin longeait un champ que labourait un moujik poussant devant lui son cheval à l’épaisse encolure ; de l’autre côté, c’était une prairie où paissait un troupeau de vaches. Dans un petit hameau, une paysanne jeune et jolie bâillait, debout sur un perron délabré.

Les brebis bêlent ; on entend les cloches de la ville qui appellent les fidèles à l’office du matin. Les seigles balancent leurs épis, et les petits blés verdoient. Dans le taillis qui borde la route, on aperçoit ici un champignon, là deux ou trois fraises. Pour descendre une pente roide, le cocher ralentit l’allure de ses bêtes. Ensuite commence un bois qui devient de plus en plus touffu, au point que parfois l’épaisseur du feuillage intercepte la lumière du jour... les racines des arbres se prolongent à travers le chemin. Mais de temps à autre, au milieu de cette obscurité, le muguet répand tout à coup son parfum, le rossignol jette ses roulades, toutes sortes de petits oiseaux gazouillent, ou bien un lourd bruit d’ailes trahit le vol d’un tétras...

Kalinovitch observait tout cela avec la curiosité et l’intérêt qu’éveille d’ordinaire, chez les jeunes gens sérieux de la ville, l’aspect de la nature champêtre. En même temps, son cœur défaillait de joie à la pensée que dans quelques heures il verrait la petite princesse, et, comme rien ne dispose autant à la rêverie qu’un voyage, divers châteaux en Espagne s’échafaudaient dans sa tête : « Quelle chance ce serait, pensait-il, si la kniajna m’aimait et m’accordait sa main ! Je deviendrais propriétaire, et de ce phaéton et de cet attelage... Riche, mari d’une belle femme, littérateur en renom, rien ne manquerait à mon bonheur... Mais Nastenka ? » se demanda-t-il brusquement, et malgré lui son imagination se représenta la pauvre jeune fille qui, la veille, l’avait si tendrement embrassé, s’était si étroitement serrée contre sa poitrine... Quelque étrange que cela puisse paraître, l’âme de Kalinovitch était à ce moment partagée entre deux amours. Il se savait passionnément aimé de Nastenka, il appréciait ses qualités, et enfin il était habitué à elle, — c’étaient là autant de liens qui l’attachaient à la fille de Pierre Mikhaïlitch. Un sentiment plutôt esthétique, l’admiration de la beauté, l’attirait vers la kniajna ; celle-ci avait en outre l’avantage d’être un brillant parti au point de vue de la fortune.

Au sortir de la forêt, on entrait dans le domaine du prince. Kalinovitch ne tarda pas à s’apercevoir que le propriétaire de ce bien était un agronome à la façon moderne. L’étroite route suivie jusqu’alors faisait place à une large chaussée traversant des champs de lin et de trèfle. Des tas de copeaux pourrissaient sur les parcelles de terre destinées à recevoir les semailles d’automne. Les prairies étaient irriguées suivant les règles de l’hydraulique contemporaine. Au delà d’un petit bois, l’œil découvrait un long bâtiment surmonté d’une haute cheminée d’où sortait une fumée épaisse : ce devait être une usine. Après avoir contourné un jardin, dont la régularité faisait penser à un tapis, l’équipage longea un vaste parterre situé au centre de la cour d’honneur et s’arrêta enfin devant le perron.

Un laquais jeune et de bonne mine, vêtu d’une belle jaquette et d’un gilet blanc, — un chasseur sans doute, — courut aussitôt recevoir. Il rabattit prestement le marchepied du phaéton et aida Kalinovitch à descendre.

— Désirez-vous voir le prince tout de suite, ou faut-il vous conduire à votre appartement ? demanda-t-il en inclinant poliment la tête.

Après s’être consulté un instant, Kalinovitch répondit qu’il désirait d’abord changer de vêtements.

— Donnez-vous la peine d’entrer, reprit le domestique, et, ouvrant la porte du rez-de-chaussée, il introduisit le visiteur dans l’appartement réservé aux hôtes. Cette partie de la maison comprenait plusieurs pièces, toutes très confortablement meublées. On y voyait des divans turcs recouverts de velours ; les parquets disparaissaient sous d’épais tapis ; aux murs étaient suspendus, dans des cadres dorés, des tableaux à l’huile représentant des sujets assez risqués. Ce fut au milieu de ce luxe que le laquais apporta la petite valise graisseuse de Kalinovitch ; ensuite, il ouvrit une petite armoire de noyer sculpté, où se trouvaient une aiguière et une cuvette en porcelaine. Jamais encore mon héros n’avait senti comme en ce moment l’amertume de sa pauvreté. Il se lava au plus vite et dit au domestique :

— Maintenant, mon cher, tu peux t’en aller : j’ai l’habitude de m’habiller moi-même.

Le laquais salua et sortit. Kalinovitch se hâta de revêtir l’unique costume de ville qu’il possédait ; quant aux effets qu’il venait de quitter, il les fourra dans sa valise dont il mit la clef dans sa poche, ne voulant pas laisser sa modeste garde-robe exposée à la curiosité moqueuse de la valetaille : il avait emporté quelques chemises de Hollande en assez mauvais état, des gilets défraîchis et une vieille brosse à barbe.

Entra un autre laquais plus âgé que le premier et d’un extérieur encore plus comme il faut ; il était en frac et en gilet blanc.

— Son Altesse fait demander où vous désirez prendre le thé : faut-il vous le servir ici, ou bien irez-vous à la salle à manger ?

— Je vais y aller, répondit Kalinovitch.

Le laquais le fit monter au premier étage. Ils pénétrèrent d’abord dans une immense salle aux revêtements de marbre, puis dans une sorte de salon qui contenait plusieurs petits divans ; la pièce suivante était le grand salon où l’on voyait de lourdes tentures de velours ; enfin, après avoir encore traversé une petite chambre dont l’ameublement consistait surtout en glaces et en colifichets, ils se trouvèrent dans la salle à manger, qui avait un balcon donnant sur la terrasse du jardin. Le prince et sa famille étaient assis autour d’une table ronde sur laquelle figuraient un samovar en argent, des tasses et tout l’attirail d’un déjeuner à l’anglaise : biscuits, beurre de Finlande, fromage, sandwichs, pâté de gibier, jambon ; il y avait même des côtelettes. Le prince portait une redingote grise en drap fin ; à son cou était négligemment nouée une cravate légère. Il se leva à l’apparition de Kalinovitch.

— J’allais moi-même me rendre auprès de vous, dit-il en s’avançant vers lui, et il l’embrassa.

La princesse, assise dans un fauteuil, accueillit le visiteur par un salut assez affable. La kniajna, coiffée à ravir et vêtue d’une petite robe qui, nonobstant sa simplicité, avait sans doute coûté fort cher, fit aussi à Kalinovitch un léger signe de tête. Indépendamment des maîtres de la maison, deux autres personnes, une dame et un monsieur, se trouvaient dans la salle à manger. La première versait le thé ; elle était blonde, très serrée dans son corset et coiffée d’un bonnet prétentieux. Le monsieur portait un veston d’été à la dernière mode, et un monocle pendu à son cou se balançait sur sa poitrine. C’était un homme brun, d’une physionomie très expressive, ayant de la barbe et des moustaches.

Près de lui était assis un joli enfant de dix ans qui ressemblait beaucoup à la kniajna et à la princesse ; il était vêtu d’une chemise rouge en soie grège et avait les cheveux coupés à la russe. Le monsieur à la physionomie expressive étendait du beurre sur une tranche de pain et expliquait avec animation à son jeune voisin comment on doit faire une tartine. La présentation du maître de la maison apprit à Kalinovitch que ce personnage était M. Legrand, gouverneur du petit prince. La dame, qui s’appelait mistress Nettlebate, avait fait l’éducation de la princesse ; elle vivait à demeure dans cette maison, — par attachement pour son ancienne élève, disaient les uns, ou, suivant les autres, parce qu’elle avait confié sa petite fortune au prince, qui la faisait valoir. Mistress Nettlebate offrit du thé à Kalinovitch.

— Ne voulez-vous pas manger quelque chose ? Nous dînons tard, dit le prince.

Kalinovitch ne mangeait jamais rien avant deux heures ; mais il ne voulut pas l’avouer et se mit à chercher des yeux ce qu’il pourrait prendre. M. Legrand lui passa obligeamment les côtelettes, dont il fit un grand éloge, insistant particulièrement sur le mérite des épinards.

Après le déjeuner, la société se dispersa. M. Legrand alla se livrer à des exercices de gymnastique avec son élève ; la princesse fit porter son fauteuil sur la terrasse : à cette occasion, son mari manifesta la crainte que l’air ne fût un peu vif pour elle ; mais la princesse répondit qu’il n’en était rien. Mistress Nettlebate passa aussi sur la terrasse, s’assit en silence et, avec une expression de physionomie sévère, commença à s’occuper d’un travail de broderie. Ensuite, le prince proposa à Kalinovitch une petite promenade s’il ne se sentait pas trop fatigué. Naturellement, le jeune homme n’eut garde de refuser.

— Papa, j’irai avec vous, dit de sa voix grasseyante la kniajna.

Une joie immense remplit le cœur de Kalinovitch.

— Soit ! consentit le prince, et, pendant que sa fille allait s’habiller, il conduisit son hôte dans un cabinet meublé avec autant de goût que de richesse : les sièges couverts en maroquin, le vaste bureau — tout accusait une origine orientale. Aux murs étaient suspendus des chronomètres, des thermomètres, des baromètres et des portraits de famille. Dans la pièce voisine, dont la porte était ouverte, il y avait un billard et un établi de tourneur. Travaillant de la tête plusieurs heures par jour, le prince s’était fait une règle, comme il le disait, de cultiver aussi les exercices du corps.

« Les riches sont bien heureux ! » pensait à part soi Kalinovitch.

La kniajna reparut, coiffée d’un chapeau de paille et vêtue d’un léger bournous.

— Allons ! fit le prince, qui mit aussi un chapeau de campagne ; puis tous trois commencèrent par se rendre au jardin. En traversant les orangeries et les serres, la jeune fille manifesta naïvement sa joie de voir que le plus petit bouton d’un rosier s’était épanoui, et qu’une orange, la seule qui se trouvât sur un arbre énorme, prenait déjà un certain volume. Dans les champs, tandis que le prince entretenait Kalinovitch de ses projets agricoles, la kniajna, montrant un oiseau qui volait au loin, demanda :

— Papa, quel est cet oiseau ?

— C’est une corneille, chère amie, une corneille, lui répondit son père.

Quand ils furent de retour à l’oussadba, le prince renvoya sa fille à la maison et emmena Kalinovitch visiter ses écuries.

Tout ce que le jeune homme voyait, tout ce qu’il entendait, le plongeait dans le ravissement, et, comme aux yeux d’un amoureux les choses prennent un caractère très différent de la réalité, il trouvait extrêmement gentille la question au sujet de la corneille.

— Décidément vous vous êtes organisé un paradis terrestre, dit-il au prince.

— Oui... répondit celui-ci. Que pouvons-nous faire, nous autres, gens prosaïques, sinon nous occuper des biens matériels ? Puis, après avoir prié son hôte de disposer de son temps comme bon lui semblerait, il s’excusa de le quitter et alla vaquer à ses affaires.

Kalinovitch se rendit sur la terrasse dans l’espoir d’y retrouver la kniajna, mais il ne vit là que la princesse contemplant d’un œil rêveur les montagnes qu’on apercevait au delà du jardin. La politesse voulait qu’elle se mît en frais de conversation pour le visiteur. Après quelques moments employés à chercher un sujet d’entretien, elle le questionna sur son lieu de naissance, et, quand elle sut qu’il était natif de Simbirsk, elle lui demanda si c’était loin d’E... Kalinovitch ayant répondu affirmativement, la princesse se tint sans doute pour satisfaite, car elle se tut, tout en continuant néanmoins à considérer son interlocuteur d’un air si triste, qu’il finit par se sentir gêné.

« On dirait qu’elle a pitié de moi ! » pensait-il, et lui non plus ne savait de quoi parler. Mais bientôt se firent entendre de joyeuses exclamations proférées par la kniajna, et sur la terrasse accourut le petit prince. Il battait des mains en criant : « Ma tante est arrivée, ma tante est arrivée !... » Celle qu’il appelait ainsi n’était autre que Pauline ; un instant après on la vit apparaître, accompagnée du prince, de la kniajna et de M. Legrand. La princesse se montra enchantée de sa visite et remarqua aussitôt qu’elle portait une amazone neuve qui lui allait admirablement.

— Que c’est beau ! que c’est gracieux ! disait-elle, les yeux fixés sur le costume de la visiteuse.

— C’est très joli, maman, ajouta en français la kniajna.

— Bah ! oh ! vandale que je suis, je ne m’en étais pas aperçu ! s’écria le prince, et, à l’aide de son lorgnon, il se mit à examiner sa cousine.

— Charmant, charmant ! déclara-t-il.

M. Legrand assura à Pauline qu’elle était ravissante dans cette toilette. Elle ne lui répondit que par un léger sourire, et, s’adressant à Kalinovitch :

— Mais vous, monsieur Kalinovitch, vous n’aimez pas mon amazone, je suis sûre ? dit-elle.

— Au contraire ; seulement je me tais et j’admire en silence, répondit-il.

Ces mots furent accompagnés d’un coup d’œil significatif jeté à la kniajna, qui, à son tour, le regarda assez longuement.

Pauline était venue en amazone, parce qu’on devait faire, après le dîner, une promenade à cheval : la kniajna, M. Legrand et le petit prince adoraient l’équitation.

— Vous viendrez avec nous ? demanda Pauline à Kalinovitch, pendant qu’on était à table.

— Moi ?... fit-il avec hésitation.

— Vous avez probablement peur d’aller à cheval ? observa brusquement la kniajna.

— Qu’est-ce qui vous le fait supposer ? répliqua le jeune homme un peu piqué.

— Vous êtes un civil : tous les civils craignent les chevaux, reprit-elle.

— Non, je n’ai pas peur, répondit Kalinovitch.

Sitôt le dîner fini, on s’occupa d’organiser la cavalcade. M. Legrand et le petit prince, depuis longtemps dévorés d’impatience, coururent au manège pour faire seller les chevaux. La kniajna, fort contente aussi, alla vivement revêtir un costume d’amazone. Sa mère la pria doucement d’être prudente et de ne pas galoper.

— Je vous fais, de mon côté, la même recommandation, kniajna, ajouta le prince ; autrement, c’est la dernière fois que vous allez à cheval.

— N’ayez pas peur, répondit gaiement la jeune fille.

— Soyez tranquilles, j’aurai l’œil sur elle, promit Pauline.

— Je vous en prie ! firent d’une commune voix le père et la mère.

Quand les chevaux eurent été amenés devant le perron, le prince sortit lui-même pour aider les dames à se mettre en selle. L’enfant et son gouverneur avaient déjà enfourché leurs montures, choisies parmi les plus fringantes. Les chevaux que montèrent Pauline et la kniajna étaient beaux, tout en étant fort doux. Sur l’ordre du prince, on avait eu soin de réserver pour Kalinovitch un bidet d’un certain âge. Mais, en disant à la kniajna qu’il n’avait pas peur, mon héros avait menti : jamais de sa vie il n’était monté à cheval, et, au moment de tenter l’expérience, il se mourait de frayeur. Résolu toutefois à faire bonne contenance, il mit le pied à l’étrier en affectant le plus grand calme.

— Pas de ce côté, monsieur Kalinovitch ! s’écria Legrand.

Son élève se mit à rire.

— Cela ne fait rien, dit le prince.

— Cela ne fait rien, répéta Kalinovitch confus, et, une fois en selle, il commença à tirer sur les rênes. L’animal recula. Le cavalier novice ne savait plus que devenir.

— Ne tirez pas si fort ! lui dit le prince, voyant qu’il avait peur.

Kalinovitch rendit la main. On partit. Legrand s’amusait tantôt à exciter son cheval, tantôt à le retenir, au grand plaisir de la kniajna et du petit prince qui, à son tour, éperonnant sa monture, lui fit prendre le galop.

— Bien, bien ! cria le Français, et il piqua des deux à la suite de son élève.

Entraînée par leur exemple, la kniajna se lança elle-même à fond de train. Kalinovitch resta en arrière avec Pauline.

— Je crois, commença celle-ci, que nos plaisirs champêtres ne vous intéressent guère.

— Pourquoi donc ? demanda distraitement le jeune homme.

Il était fort inquiet de voir que son cheval avait une tendance à galoper, et il ne s’apercevait pas que la faute en était à lui-même, qui, pour se tenir plus solidement en selle, pressait avec une énergie impitoyable les flancs de la pauvre bête.

— Vous avez l’esprit occupé de vos ouvrages, répondit Pauline.

Kalinovitch garda le silence.

— Quel bonheur c’est, poursuivit-elle avec conviction, de pouvoir exprimer par la plume ses sentiments et ses pensées ! Combien je voudrais posséder ce talent ! j’écrirais ma vie.

— Pourquoi ne l’écrivez-vous pas ? dit enfin Kalinovitch, qui avait toujours la plus grande peine à maîtriser son cheval.

— Personnellement, j’en serais incapable, reprit Pauline ; mais, vous savez, j’ai toujours désiré me lier avec un poète à qui je raconterais mon passé ; il m’expliquerait bien des choses que je ne comprends pas moi-même, et il écrirait sur moi...

Kalinovitch, silencieux, regardait au loin.

— La kniajna est partie au galop ; vous n’avez pas tenu la promesse que vous aviez faite à la princesse, observa-t-il.

— Ah ! oui ; criez-lui, s’il vous plaît, de ne pas galoper ! dit Pauline.

Kalinovitch obéit, mais ne fut pas entendu.

— Kniajna, le prince vous a priée de ne pas galoper, cria-t-il de nouveau.

Cette fois, la jeune fille s’arrêta et attendit les retardataires. Moulée dans son amazone bleue, avec son chapeau un peu enfoncé sur les yeux et son visage coloré par la promenade, elle était si admirablement belle, qu’en ce moment mon héros oublia tout : et Pauline, et Nastenka, et même son cheval...

Durant le reste de la soirée, il ne se passa rien de particulier, sauf qu’à la demande du prince, Pauline joua force morceaux de piano. Pour se dédommager d’avoir à les subir, Kalinovitch jetait de temps à autre les yeux sur la kniajna, qui, de son côté, le fixa plusieurs fois attentivement, quoique à la dérobée.

 

V

La fête du prince se célébrait le 21 juillet. Pour comprendre quelle haute situation ce personnage occupait dans le district, il fallait avoir été chez lui ce jour-là. Dès le matin, cinq cuisiniers et marmitons, vêtus du blanc costume traditionnel, étaient à l’œuvre sous la direction de Grégoire Vasilitch, qui allait et venait au milieu d’eux d’un air important. Quand le prince donnait un dîner de gala, il faisait toujours appel au cuisinier de la générale, moins par nécessité que pour être agréable au vieillard, dont cette démarche flattait extrêmement l’amour-propre. À huit heures, le prince se rendit avec Kalinovitch à l’église du village.

Dès que leur équipage fut en vue, les cloches commencèrent à sonner. Le pope et le diacre officièrent revêtus de leurs plus beaux ornements. Une sorte de chœur fut formé par le chantre et le sacristain conjointement avec deux séminaristes en vacances : un philosophe qui avait une voix de basse et un grammairien qui chantait le dessus. À l’issue de la cérémonie, une prosphora[17] tout entière fut apportée au prince et une moitié à Kalinovitch.

— Vous viendrez manger quelque chose chez moi, dit le premier aux ecclésiastiques, qui répondirent par un respectueux salut ; il ne les invitait jamais, sauf le jour de sa fête.

En rentrant à la maison, le prince fit remarquer à son compagnon les longues tables placées dans la cour d’honneur, où l’on avait aussi disposé deux escarpolettes.

— C’est pour le peuple : vous verrez là une foule animée, observa-t-il.

— Vous pensez aussi au peuple ! fit Kalinovitch émerveillé.

— Oui ; j’aime, autant que possible, à faire plaisir à tout le monde, répondit le prince.

Dans la salle se trouvait déjà un visiteur, — un employé de police nouvellement nommé. Cet homme, jeune encore, mais affreusement marqué de la petite vérole, portait un uniforme boutonné du haut en bas ; à l’apparition du prince, il prit l’attitude d’un soldat devant son chef et dit du ton dont il aurait fait un rapport :

— J’ai l’honneur de me présenter : Romanus, pristaff[18] du deuxième arrondissement.

— Enchanté, enchanté de faire votre connaissance, dit le prince en lui serrant la main.

— Permettez-moi, en même temps, de vous féliciter à l’occasion de votre fête patronale.

— Je vous remercie, je vous remercie, répondit le prince, qui donna une nouvelle poignée de main au pristaff.

— Je vous prie de m’excuser, continua ce dernier : les exigences de mon service ont été cause que je n’ai pas eu, jusqu’à présent, l’honneur de me présenter à Votre Altesse.

— Oh, laissez donc ! Je sais combien votre service est difficile, reprit le prince.

— Notre service serait agréable, Altesse, si nous-mêmes ne le rendions pas pénible. Mon prédécesseur, comme Votre Altesse le sait peut-être, m’a légué toutes sortes d’embarras.

— Je sais, je sais. Mais, d’après ce que j’ai entendu dire, vous vous tirerez parfaitement d’affaire, répondit le prince.

Il savait très bien cependant que l’ancien pristaff était, quoique buveur, un homme capable et plein d’activité, tandis que son successeur était un imbécile dépourvu de tout mérite ; mais, fidèle à sa tactique, il voulait flatter le nouveau fonctionnaire. Celui-ci, très heureux d’avoir reçu ce compliment, introduisit le pouce de sa main gauche entre les deux derniers boutons de son habit, et commença à se promener dans la salle en balançant la tête à droite et à gauche.

Les ecclésiastiques vinrent renouveler leurs félicitations, et l’élève de philosophie prononça un discours de circonstance, qui commençait par les mots : « Vénérable barine !... » Après avoir écouté très sérieusement l’orateur, le prince lui remit un assignat de trois roubles. Ordre fut donné de servir du thé au pope, au diacre et au pristaff ; quant aux autres, on les envoya se régaler chez l’intendant.

Ensuite, le prince, s’adressant en français à Kalinovitch, l’invita à passer avec lui dans la salle à manger, où eut lieu une scène assez touchante. Tout d’abord, le petit prince se jeta au cou de son père en s’écriant :

— Je vous félicite, papa.

Le prince l’embrassa sur les lèvres, sur les joues et sur les yeux.

— Je vous félicite, mon prince, dit, en s’inclinant, le gouverneur.

— Merci, mon cher, merci, répondit avec sentiment le prince.

Vêtue d’une exquise robe de mousseline, le visage rayonnant de joie, la kniajna vint baiser la main de son père, et lui offrit un riche porte-cigares en écaille, sur l’un des côtés duquel se trouvait un dessin en soie représentant une rose. C’était l’ouvrage de la jeune fille. Elle avait secrètement brodé cette rose, et, non moins secrètement, l’avait envoyée à Moscou pour l’y faire monter sur écaille.

— Charmant ! charmant ! s’écria le prince en examinant l’objet.

À son tour, mistress Nettlebate se leva, fit une révérence un peu étudiée et, après avoir exprimé ses félicitations au prince, lui présenta, enveloppées dans un papier, des chaussettes de soie, qu’elle avait tricotées de ses propres mains.

— Ah ! mais les fêtes patronales ont du bon : tout le monde vous fait des cadeaux. Je serais bien aise que la mienne revint plusieurs fois par an, dit le prince en serrant la main de mistress Nettlebate. Et vous, Altesse, ajouta-t-il en s’approchant de sa femme, qu’il prit par le menton et embrassa longuement, qu’est-ce que vous avez à me donner ?

— Moi, je n’ai rien, répondit-elle avec un bon sourire.

— Voila comme les maris sont toujours traités par leurs femmes ! elles ne leur font jamais de cadeaux ! reprit le prince en s’adressant à Kalinovitch.

La princesse continuait à sourire doucement ; le jeune homme l’imita.

À une heure, les dames passèrent dans le grand salon et les visiteurs commencèrent à arriver. Le prince les recevait tous dans la salle.

Le premier qui se montra fut le procureur, accompagné de sa jeune femme, la jolie fille du gorodnitchi. Cette dame se trouvait dans une position intéressante, ce qui la rendait toute honteuse, mais faisait au contraire l’orgueil de son mari. Un juge amena dans son tarantass un militaire invalide et le préposé aux eaux-de-vie. Le prince accueillit le premier avec certaines marques de respect, parce qu’il avait plusieurs petites affaires pendantes devant le tribunal ; aux deux autres il se contenta d’adresser quelques mots aimables. Après que ces trois messieurs eurent été introduits au salon et présentés à la princesse, le juge resta à causer avec les dames, le militaire invalide et le préposé aux eaux-de-vie revinrent dans la salle, où ils lièrent conversation avec le pope et le pristaff, qui étaient plutôt des gens de leur monde. Le maître de poste vint seul, quoique le secrétaire de la chambre de tutelle l’eût instamment prié de le prendre avec lui. Le prince lui fit une réception cordiale.

— Bonjour, très honoré vieillard ! s’écria-t-il en le voyant.

De sa voix dolente et monotone, le maître de poste débita les félicitations d’usage ; puis il demanda au prince la permission de faire un tour dans ses Champs-Élysées.

— Certainement, comment donc ! lui fut-il répondu.

Sur ce, sans même s’être présenté aux dames, le maître de poste mit son vieux chapeau de paille et alla promener ses méditations dans les allées les plus sombres du jardin.

Sur ces entrefaites arriva l’ispravnik avec sa famille. Dans l’antichambre, il s’arrêta un instant pour ôter la ouate qu’il avait dans les oreilles et la remettre avec soin dans la poche de son gilet ; après quoi il suivit placidement sa femme et sa fille. Cette dernière venait à peine de terminer ses études ; mais, à voir son embonpoint et le développement extraordinaire de sa poitrine, tout le monde lui aurait donné beaucoup plus de dix-sept ans. On s’empressa, bien entendu, de la présenter à la kniajna ; celle-ci la fit asseoir à ses côtés et la dévisagea froidement.

— Qui ça peut-il être ? dit le prince en regardant par la fenêtre.

Dans la cour entrait crânement une vieille proletka, attelée de trois rosses et conduite par un cocher au cafetan râpé. Celui qui arrivait en pareil équipage était Kadnikoff, jeune gentilhomme attaché à la chancellerie du maréchal de la noblesse. Sa mère l’avait envoyé chez le prince, parce qu’elle voulait qu’il fréquentât la bonne société. Frisé, vêtu de neuf des pieds à la tête, Kadnikoff avait beaucoup de désinvolture, et ses yeux étaient injectés de sang. Quand il eut présenté ses civilités au prince, il alla droit à la kniajna, avec qui il engagea à brûle-pourpoint ce dialogue :

— Comment va votre santé ?

— Bien, répondit-elle.

— Comment passez-vous le temps ?

— Bien, répondit de nouveau la kniajna, et elle regarda Kalinovitch, qui, debout près d’une fenêtre, considérait le jeune homme d’un air moqueur.

— Depuis combien de temps je n’avais pas eu le plaisir de vous voir ! dit Kadnikoff à la fille de l’ispravnik.

Elle rougit, et balbutia une réponse inintelligible. Ensuite il s’adressa à la princesse elle-même :

— Quels beaux blés vous avez, Altesse ! Je ne me lassais pas de les admirer en traversant vos terres.

— Ils sont beaux ?... Je n’en savais rien, répondit la princesse.

— Ils sont magnifiques !... Mais maman n’aura ni seigle, ni petits blés ; on a fait chez nous les semailles d’automne beaucoup trop tard, et, qui pis est, dans un sol boueux ; quant à l’avoine, elle est perdue... Je ne sais pas à quoi cela tient : sans doute les semences étaient mauvaises. C’est désagréable, cela, dans l’agriculture !

— Certainement, reconnut la princesse.

Le prince, qui se promenait de long en large dans le salon, se hâta d’interrompre le bavardage du jeune homme, et, s’adressant au juge d’une voix assez forte :

— Eh bien ! Michel Hilarionitch, lui dit-il, quand attendez-vous votre gouverneur ?

— Nous ne savons pas. Voilà bien longtemps que nous sommes sous la menace de son arrivée, et il n’a pas encore paru. Que Dieu nous assiste ! C’est, dit-on, un homme sévère, répondit le juge en lissant son chapeau.

— Non, il n’est pas sévère, mais c’est un administrateur capable, reprit le prince, et, quant à la noblesse des sentiments, on peut dire que c’est le chevalier de notre époque, continua-t-il en frappant sur le genou du juge, près duquel il venait de s’asseoir : je l’ai connu lorsqu’il était enseigne, nous avons fait campagne ensemble, je pourrais presque dire que nous avons couché sous le même manteau. J’ai éprouvé une joie sincère en apprenant qu’il était nommé gouverneur ici. C’est une excellente acquisition pour la province.

Le juge écouta tout cela avec une indifférence complète, sans doute parce que le prince avait l’habitude de porter aux nues tous les gouverneurs jusqu’au moment où ils étaient relevés de leurs fonctions.

— Vous n’avez pas encore vu Son Excellence ? demanda-t-il.

— Pas encore, j’attends son arrivée ici : je suppose qu’il donnera bien un coup de pied jusqu’à mon gîte.

— Glissez-lui dans l’oreille une bonne parole... dit le juge avec un sourire.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria le prince, ce sera mon premier devoir, surtout en ce qui concerne votre tribunal, qui, soit dit sans flatterie, peut servir de modèle à tous les tribunaux du district.

Comme Kadnikoff ne pouvait placer son mot dans cette sérieuse conversation, il se leva brusquement, et, faisant résonner les talons de ses bottes, s’approcha de Kalinovitch pour lui demander une cigarette.

— Je n’en ai pas, répondit sèchement le jeune principal ; d’ailleurs, il n’est pas permis de fumer ici.

— Ah, oui, je comprends, dit Kadnikoff, et, de guerre lasse, il rentra dans la salle.

Là, le militaire invalide était en train de causer avec le préposé aux eaux-de-vie : il se plaignait d’un des frères Médiokritzky, lequel tirait chaque matin des moineaux dans son potager.

Kadnikoff se mêla à cet entretien, commença à prendre la défense de Médiokritzky, et s’échauffa tellement dans la discussion que les éclats de sa voix parvinrent jusqu’au salon. Le prince se borna à froncer le sourcil. Il n’y avait pas à douter que le jeune homme ne fût ivre, car, dans son état normal, il n’était ni sot ni tapageur. Eh ! oui, il avait eu peur de se sentir gêné dans une maison si comme il faut, et, pour se donner de l’assurance, avait bu au préalable deux verres de vodka, dont l’effet ne se manifestait que trop à présent.

À partir de trois heures commença à se montrer l’aristocratie du district. La générale ouvrit la marche : on l’apporta dans un fauteuil et on la déposa près de la maîtresse de la maison. Sa fille la suivit, vêtue d’une robe d’été assez simple : il est vrai qu’elle avait sur elle pour vingt mille roubles de diamants. Pauline se mit aussitôt à causer avec Kalinovitch. Le maréchal de la noblesse fit ensuite une apparition inattendue. Au fond, le prince et lui étaient ennemis jurés et cherchaient toutes les occasions de se nuire ; mais, à ne juger que sur l’apparence, on aurait pu les prendre pour deux amis.

Le maréchal de la noblesse n’eut pas plus tôt salué les dames que le prince l’emmena dans son cabinet, où une conversation pleine d’intimité s’engagea entre eux au sujet d’une propriétaire des environs, qui avait remis au gouverneur une plainte contre deux de ses servantes.

Finalement, une élégante calèche à six chevaux amena un monsieur excessivement gros qui avait un double menton, un visage aussi blanc que la craie et une physionomie indolente. Quoiqu’il portât des vêtements d’été très légers et que son plastron de batiste fût entr’ouvert, il souffrait beaucoup de la chaleur. Soufflant comme un phoque, marchant avec un effort pénible, il se mit en devoir de monter l’escalier, et, quand on eut annoncé son arrivée au prince, ce dernier courut aussitôt à sa rencontre.

Le maréchal de la noblesse fit une grimace moqueuse, mais il ne laissa pas d’aller lui-même au-devant du gros homme. La princesse, ayant aperçu celui-ci par la croisée, manifestait aussi une certaine agitation. La kniajna tenait ses yeux fixés sur la porte. À la fin, le visiteur, escorté ou plutôt remorqué par le prince et le maréchal de la noblesse, pénétra dans le salon. Dès qu’il parut, la princesse, qui avait reçu assise toutes les dames, se souleva à demi et lui tendit la main. La générale elle-même sembla sortir de sa torpeur et, à plusieurs reprises, le salua d’un signe de tête.

— Bonjour, mesdames, prononça le gros homme, qui, après avoir serré la main de la princesse, s’assit, ou, pour mieux dire, se laissa tomber lourdement à côté d’elle. Ce mouvement eut pour effet de faire trembler sur leur base les petits amours en marbre placés à droite et à gauche du divan.

Du reste, il n’eut pas l’air de remarquer les autres personnes présentes, se bornant seulement à saluer la kniajna d’un « Bonjour, mademoiselle », accompagné d’une légère inclination de tête.

— Bonjour, répondit-elle avec un sourire gracieux.

Ce monsieur était un certain Tchetvérikoff, célibataire, à qui appartenait la ferme des boissons dans plusieurs provinces, et qui possédait, en outre, des intérêts considérables dans les mines d’or de la Sibérie. Tout cela lui venait de son père, et tout cela marchait en vertu de l’impulsion donnée, sans que lui-même y fût pour rien. Personnellement, c’était un homme avare, un peu fat et grand lecteur de romans français. Tout son temps se passait à voyager de son domaine en Sibérie et de Sibérie à Moscou et à Pétersbourg.

Il déplut fort à Kalinovitch, qui fut extrêmement choqué de voir Tchetvérikoff accueilli par les maîtres de la maison avec une considération si exceptionnelle. Le jeune homme fit part de cette impression à Pauline. Elle sourit et répondit à voix basse :

— Oui, mais on a ici des vues sur lui. C’est peut-être un mari pour Catherine.

— Un mari pour la kniajna ! se récria involontairement Kalinovitch.

— Oui ; eh bien ? Pour elle, c’est un parti très convenable, reprit Pauline avec un sourire équivoque.

Kalinovitch fronça le sourcil.

Le passage à la salle a manger s’effectua suivant les règles du décorum : les cavaliers donnèrent le bras aux dames. Nulle part, peut-être, la distinction des rangs n’est aussi scrupuleusement observée que dans les grands dîners de campagne. La circonstance présente en fournit une nouvelle preuve. La princesse prit la tête du défilé avec Tchetvérikoff. Suivirent la générale, roulée dans un fauteuil, et le prince, qui marchait à côté d’elle, en ayant l’air de lui donner le bras.

Kadnikoff s’élançait pour offrir le sien à la kniajna, quand le maréchal de la noblesse écarta le jeune homme d’un léger coup de coude et se substitua à lui. Pauline invita elle-même Kalinovitch. Le juge servit de cavalier à l’ispravnitza, l’ispravnik à la femme du procureur, et celui-ci à la fille de l’ispravnik. Dans la salle restaient encore quelques visiteurs que le prince n’avait pas cru nécessaire d’introduire au salon. C’étaient trois employés de chancellerie et deux pauvres gentilshommes venus avec leurs femmes qui portaient autour de la tête un mouchoir en drap de dame. Le dîner, préparé selon les rites de la cuisine française, fut exquis, et les convives se tinrent très convenablement. D’abord, comme il arrive d’ordinaire, la conversation se limita aux personnages les plus qualifiés : Tchetvérikoff, le prince et le maréchal de la noblesse ; mais, après quelques verres de vin, les langues se délièrent d’un bout à l’autre de la table.

Kadnikoff recommença à disputer avec le militaire invalide ; le pristaff causa à voix basse avec l’ispravnik ; enfin, le maître de poste lui-même qui, jusqu’alors, avait obstinément gardé le silence, entendant Tchetvérikoff parler au prince de la Sibérie, adressa soudain la parole à Kalinovitch, son voisin :

— Un savant français a dit que si tous les Européens émigraient en Sibérie, il y resterait encore de la place.

Kalinovitch sourit et ne trouva rien à répondre.

Après le repas, le prince invita tout son monde à passer sur la terrasse qui dominait la cour d’honneur. Celle-ci était remplie de moujiks des deux sexes. Sur un signe de son père, la kniajna s’éclipsa, et, au bout de quelques minutes, on la vit traverser la foule en tenant son petit frère par la main. Deux laquais la suivaient avec d’immenses plateaux chargés de croquets, de rubans et de galons. La jeune fille puisait à chaque pas dans ces plateaux dont elle distribuait le contenu aux paysannes. En ce moment, Kalinovitch ébloui lui trouvait des airs de sylphide.

Quand il ne resta plus de cadeaux à offrir, la kniajna remonta vivement l’escalier conduisant à la terrasse, s’avança vers son père et l’embrassa, sans doute pour le remercier de ce qu’il lui avait donné l’occasion de faire tant de bien. Ensuite on plaça sur les tables trois védros[19] d’eau-de-vie, quelques seaux de bière et une quantité énorme de pâtés. Une sorte de banquet commença alors, présidé par le valet de chambre du prince, en frac et en gilet blanc. La fête populaire se termina par un concert improvisé, dans lequel se distingua particulièrement le cocher du pristaff.

Cependant les musiciens de la générale s’étaient installés dans la salle. Aux premiers sons de l’orchestre appelant les danseurs, toute la société rentra dans la maison. Le prince, Tchetvérikoff et le maréchal de la noblesse organisèrent une assez sérieuse partie de préférence : le juge, l’ispravnik et le préposé aux eaux-de-vie jouèrent plus petit jeu.

Kalinovitch s’approcha de la kniajna pour l’inviter, mais Kadnikoff le prévint.

— Je suis engagée, monsieur Kalinovitch, répondit-elle d’un ton de regret.

Kalinovitch s’inclina et la pria de lui accorder, du moins, le second quadrille.

— Certainement... très volontiers... D’ailleurs, je suis si mal lotie avec ce cavalier ! dit la kniajna.

Le jeune homme salua de nouveau et alla inviter Pauline, qui accueillit sa demande avec bonheur. M. Legrand et la jolie femme du procureur leur firent vis-à-vis. Le précepteur avait un caprice pour cette dame, nonobstant la situation intéressante dans laquelle elle se trouvait ; depuis le matin, il se montrait fort empressé auprès d’elle et lui tenait des propos qui la faisaient beaucoup rire. Pourtant elle ne savait pas un mot de français, et il parlait très mal le russe : comment parvenaient-ils à se comprendre ? Je l’ignore.

Tout ridé et blanchi qu’il était, l’invalide n’en voulut pas moins danser, croyant sans doute devoir cela à sa qualité de militaire et à ses épaulettes de lieutenant. Il se choisit pour dame la fille de l’ispravnik et fit vis-à-vis à Kadnikoff.

En bonne maîtresse de maison, la princesse désirait que tout le monde s’amusât chez elle ; c’est pourquoi, appelant le procureur, elle le pria tout bas d’inviter l’ispravnitza qui commençait à s’ennuyer de faire tapisserie. En face de ce couple on plaça le petit prince avec mistress Nettlebate dont les airs gourmés ne laissèrent pas d’être fort drôles, pendant qu’elle exécutait des chassés en avant et en arrière. Au quadrille succéda une valse. Kalinovitch ne résista pas au désir d’inviter la kniajna, qui l’accepta avec plaisir pour son cavalier. Enfin il pouvait tenir la jeune fille par la taille, il sentait l’étreinte de sa petite main, il voyait de tout près sa poitrine blanche comme l’écume de la mer, il aspirait l’arôme de ses cheveux, et tout cela lui causait une sorte d’enivrement. Ce fut en vain qu’après deux tours la kniajna lui dit : « Assez ! » ; il continua de valser avec elle jusqu’à ce qu’elle répétât ce mot d’un ton plus pressant. Alors Kalinovitch, rappelé à lui, la déposa sur une chaise et s’assit à côté d’elle. La kniajna était très fatiguée : ses yeux devenaient troubles, sa poitrine se soulevait, de sa petite main elle arrangeait ses cheveux qui s’étaient défaits sur les tempes. Le jeune homme la dévorait des yeux. Le quadrille, qui commença bientôt, les obligea à se lever de nouveau.

— Qu’est-ce que vous écrivez, maintenant ? dit la kniajna.

Cette question embarrassa d’abord Kalinovitch ; mais, en y réfléchissant, il comprit le parti qu’il en pouvait tirer.

— Voici mon sujet, répondit-il : la scène se passe dans une famille... riche, qui habite, si vous voulez, à Moscou ; entre autres enfants, il y a là une fille, une jeune personne intelligente, pleine d’âme, comme on dit, mais mondaine.

La kniajna était tout oreilles.

— Malheureusement, continua Kalinovitch, cette demoiselle a inspiré un violent amour à un homme dont elle-même ne méconnaît pas le mérite, mais que la naissance a placé au-dessous d’elle. La jeune fille sait que l’infortuné a mis toute son existence dans cette passion, qu’il en meurt, et qu’une bonne parole d’elle suffirait pour lui rendre la vie...

La kniajna écoutait avec une attention croissante.

— Elle sait tout cela, poursuivit le narrateur, et néanmoins elle a le courage de rire d’une semblable passion avec ses amis mondains.

— Pourquoi en rit-elle ? C’est donc que l’homme ne lui plaît pas ? observa la jeune princesse.

Kalinovitch haussa les épaules.

— Si, il lui plaît, reprit-il, seulement elle obéit aux usages du monde. Épouser un riche idiot, se vendre — cela n’entraîne, aux yeux de la société, ni ridicule, ni déshonneur, parce que c’est reçu. Mais aimer un homme sans fortune, une jeune fille du monde ne le peut pas.

— Pourquoi donc ne le peut-elle pas ? répliqua vivement la kniajna. Une de mes cousines, qui avait une grosse dot, s’est mariée, contrairement à la volonté de sa mère, avec un chevalier-garde. Il n’avait rien, seulement il était fort beau et fort intelligent.

Kalinovitch avait exprès vitupéré les jeunes filles mondaines pour faire dire à la kniajna qu’elle ne leur ressemblait pas ; aussi fut-il bien aise de lui avoir arraché une sorte de protestation contre les mariages d’argent. À la suite de cet entretien, la petite princesse resta rêveuse pendant quelques minutes, puis elle dit à demi-voix :

— Dansez, je vous prie, la mazurka avec moi.

Le visage de Kalinovitch rayonna.

— J’allais vous demander cette faveur, reprit-il.

— Je vous prie, répéta la kniajna.

Pendant toute cette conversation, Pauline, qui ne dansait pas et qui était assise non loin d’eux, ne les avait pas perdus de vue. Déjà, sur la terrasse, elle avait surpris les regards que Kalinovitch dirigeait vers la kniajna ; confirmée à présent dans ses soupçons, elle passa au salon sans faire semblant de rien, s’assit près du prince, et quand ce dernier se retourna de son côté, elle lui murmura quelques mots à l’oreille.

— Pardon, je vous demande une minute, dit le prince, qui se leva aussitôt et se rendit avec Pauline dans une pièce écartée.

En revenant, il traversa la salle. Kalinovitch dansait avec la kniajna ; le galop fini, il retira assez lentement son bras passé autour de la taille de la jeune fille et serra légèrement la main de celle-ci. Elle le regarda et devint rouge.

Il est probable qu’aucun de ces détails n’échappa à l’attention du prince. Passant comme par hasard auprès de sa fille, il lui dit quelque chose en anglais. Le visage de la petite princesse se colora, et elle disparut ; le prince s’éloigna aussi. Du reste, la kniajna revint bientôt et s’assit à côté de sa mère. Elle avait la figure en feu.

Kalinovitch, qui n’avait dansé les autres quadrilles qu’à contre-cœur et presque sans adresser la parole à ses dames, attendait impatiemment la mazurka ; avant qu’elle commençât, il s’approcha de la kniajna, qui se promenait dans la salle au bras de Pauline.

— Notre tour va bientôt arriver sans doute, dit-il.

La kniajna ne répondit rien et se tourna vers Pauline :

— Vous dansez ?

— Oui, je danse, répondit celle-ci avec un sourire.

La kniajna suivit d’un air confus Kalinovitch et s’assit à sa place. Vainement il essaya de la faire causer — elle restait silencieuse ou ne répondait à ses questions que par des monosyllabes, et elle semblait fort contente lorsque d’autres cavaliers l’invitaient à prendre part à une figure.

— Je vois que mon roman se réalise à chaque instant dans la vie, observa enfin le jeune homme presque hors de lui ; mais la kniajna n’eut pas l’air de l’entendre.

Sur ces entrefaites, les joueurs entrèrent dans la salle. Le prince se mit à examiner avec son lorgnon les danseurs et les danseuses. À côté de lui se tenait Tchetvérikoff.

Presque chaque fois, la kniajna choisissait le gros homme et l’obligeait à danser. Quand il avait fait un tour avec elle, il la saluait et retournait à sa place ; elle le remerciait par une révérence accompagnée du plus aimable sourire. La jalousie, le dépit et la colère bouillonnaient dans l’âme de Kalinovitch. Il résolut de se soulager le cœur en disant des impertinences à la jeune fille ; mais il n’en put trouver l’occasion : à la fin de la mazurka, elle se borna a lui faire de loin une légère inclination de tête, prit le bras de Pauline et s’éloigna. Peu après, on soupa, et la plupart des convives se décidèrent à accepter, pour la nuit, l’hospitalité du prince.

 

VI

Le lendemain, comme il arrive presque toujours après les fêtes de campagne, les visiteurs s’ennuyèrent à périr et n’eurent plus qu’une envie : retourner chez eux le plus tôt possible. De leur côté, les maîtres de la maison ne firent, pour retenir leurs hôtes, que les instances exigées par l’usage. Le résultat fut que tous les seigneurs sans importance partirent immédiatement après le déjeuner, et qu’il ne resta, pour dîner, que la générale, sa fille, Tchetvérikoff et le maréchal de la noblesse. Pendant toute la matinée, Kalinovitch chercha à se procurer un entretien particulier avec la kniajna ; il aurait voulu lui demander d’où venait ce soudain changement à son égard ; mais le jeune homme eut beau faire, on ne parut pas le remarquer. Il lui semblait que Pauline prenait vis-à-vis de lui des airs moqueurs. Vexé au plus haut point, ne sachant, d’ailleurs, à quoi passer son temps, il se retira, après le dîner, dans sa chambre, et il allait se coucher quand un domestique vint lui dire que Son Altesse désirait faire une promenade avec lui. Kalinovitch sortit à la suite du laquais. Il trouva le prince qui l’attendait sur le perron.

Ils marchèrent l’espace de trois verstes, traversant tour à tour un champ de seigle, une prairie et un petit bois. Contrairement à son habitude, le prince ne parlait guère ; de temps à autre seulement, il rompait le silence pour faire remarquer à son compagnon la beauté de quelque point de vue. Par politesse, Kalinovitch feignait d’admirer ce qu’on lui montrait ; mais sa pensée était ailleurs, et il regardait sans voir. Pendant qu’ils cheminaient à travers un ravin, le prince s’arrêta tout à coup :

— Jacques Vasilitch, dit-il après avoir réfléchi un instant, je voudrais vous faire une question peut-être assez indiscrète.

Kalinovitch rougit. « Aurait-il deviné mes sentiments à l’égard de sa fille ? » se demanda-t-il tout d’abord.

— Si la question est indiscrète, alors il vaut mieux ne pas la faire, répondit le jeune homme d’un ton moitié enjoué, moitié sérieux.

— Oui, reprit le prince d’une voix traînante, mais ce qui m’engage à vous la poser, c’est mon sincère désir de vous être utile. Cette considération me paraît de nature à légitimer une curiosité même indiscrète.

Kalinovitch garda le silence.

— Dussé-je être indiscret, je ne puis hésiter, continua le prince ; car, si, il y a vingt ans, j’avais rencontré un homme assez sincère pour me tenir le langage que je veux vous faire entendre, cet homme m’aurait rendu le plus grand service, et je lui en serais resté reconnaissant toute ma vie.

Kalinovitch s’obstinait à se taire.

— Je voudrais vous demander, mon très cher Jacques Vasilitch, poursuivit le prince, s’il est vrai, comme le bruit en court, que vous allez épouser mademoiselle Godnieff.

Le jeune homme se troubla.

— En effet, prince, la question est quelque peu indiscrète, dit-il.

— Et vous refusez d’y répondre, n’est-ce pas ? répliqua le prince.

— C’est moins refus de ma part qu’impossibilité, reprit Kalinovitch en s’efforçant de recouvrer son sang-froid, attendu que, si ce bruit existe, la faute n’en est ni à mademoiselle Godnieff ni à moi.

Le prince n’était pas homme à se payer de mots. Il regarda fixement son interlocuteur.

— La voix du peuple, dit le proverbe, est la voix de Dieu, et la sagesse des nations ajoute qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Du reste, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Dites-moi... je veux vous faire subir aujourd’hui un interrogatoire en règle, et j’espère que vous ne vous en offenserez pas.

— Comment donc, prince, pourrais-je m’offenser quand vous me donnez une marque d’intérêt ? reprit en haussant les épaules Kalinovitch.

— Oui, et de l’intérêt le plus sincère !... Dites-moi, avez-vous de la fortune ?

— Je n’ai rien.

— Mais peut-être devez-vous hériter d’une grand’mère, d’une tante ?

— Tout mon héritage est dans ma tête, répondit Kalinovitch.

Le prince sourit.

— Sans doute, reprit-il après une pause, c’est, si vous voulez, un fort bel héritage ; mais il ne faut pas compter là-dessus pour vivre. Les denrées intellectuelles, mon cher, sont d’une défaite très difficile... Ce qui, semblerait-il, vaut son poids de diamants, nous devons souvent le céder pour une poignée de billon...[20] Oui, mon cher jeune homme, continua le prince en prenant Kalinovitch par la main, écoutez-moi, pour l’amour de Dieu, écoutez un vieillard qui vous aime, qui rend justice à votre intelligence, à votre savoir, à votre talent... Les convictions auxquelles je suis arrivé sont le fruit d’une amère expérience personnelle ! Nous tous, d’ordinaire, quand nous sommes jeunes, nous envisageons légèrement le mariage, et cependant c’est l’acte le plus important de la vie ; car c’est presque le seul où une erreur soit irréparable. Vous avez, je suppose, employé follement votre jeunesse, perdu cinq ou six ans dans l’oisiveté : eh bien ! il vous suffira de rentrer en vous-même, de travailler sérieusement pendant un an ou deux, et vous réparerez le temps perdu. Vous vous êtes ruiné au jeu, ou avec les femmes, cela ne fait encore rien : pour un célibataire, plaies d’argent ne sont pas mortelles. Vous occupez un emploi qui ne vous convient pas — donnez votre démission, vous avez perdu une position avantageuse — remuez-vous et peut-être en trouverez-vous une meilleure encore... Bref, il n’est guère d’erreur, de faute qui ne puisse se réparer : un mauvais mariage est le seul boulet qu’on traîne éternellement à son pied...

— Ce que vous dites là, prince, n’est pas très neuf, observa Kalinovitch.

— Mettons même, si vous voulez, que c’est très vieux ; malheureusement une foule de gens l’oublient, et voici ce qui m’a toujours étonné : les imbéciles, guidés par une sorte d’instinct, agissent, sous ce rapport, beaucoup plus sensément que les hommes d’esprit, auxquels on voit faire les mariages les plus déraisonnables, les plus désastreux. Maintenant, Jacques Vasilitch, poursuivit le prince avec une animation croissante, j’ai deux fils en âge de se marier, ils servent comme enseignes dans la garde à cheval, et, s’ils ne sont pas absolument gueux, ils ne sont pas non plus riches. La règle que je leur ai tracée est celle-ci : qu’ils se marient par amour, si bon leur semble ; mais, avant tout, qu’ils se marient richement. Quant à épouser par amour des jeunes filles pauvres, — jamais ! Au besoin, je m’y opposerais de toute mon autorité paternelle.

Kalinovitch sourit.

— Votre règle, prince, a le défaut de ne s’appliquer qu’à un côté de la question. Vous considérez le mariage au seul point de vue des ressources domestiques.

— Et comment donc dois-je le considérer, s’il vous plaît ? répliqua vivement le prince. Voudriez-vous par hasard, monsieur, que je fisse entrer en ligne de compte cet amour profond, insensé, dont on parle tant à votre âge ? Mon cher, mon cher ! vous êtes un homme intelligent : est-il possible que vous vous mépreniez sur le fond de cette passion, telle qu’elle existe chez vous tous, jeunes gens ? Ce n’est rien de plus que l’attrait sexuel masqué, la sensualité éveillée et contenue — pas autre chose. Et, croyez-le, le mariage est le tombeau d’un amour semblable : le mari et la femme sont unis par un lien plus solide — l’amitié ; or, ce sentiment, je vous en donne ma parole d’honneur, prendra plutôt naissance entre deux époux qui auront fait un mariage de raison, qu’entre deux amants passionnés, car les premiers, du moins, ne tomberont pas du ciel sur la terre, sitôt la lune de miel finie... L’amour !... Je ne puis garder mon sang-froid quand, dans un acte aussi grave que le mariage, je vois qu’on fait intervenir cette sottise, ce fantôme sorti d’une imagination échauffée, ce sentiment qui ne doit son origine et ses progrès qu’aux obstacles. Si vous aviez une maîtresse avec laquelle vous auriez vécu pendant vingt ans, et qu’arrivé au déclin de l’âge vous disiez : « Je vais l’épouser parce que je l’aime », je me tairais, je n’aurais rien à objecter !... Mais comment voulez-vous me faire croire à la profondeur, à l’inébranlable constance de l’amour que se sont juré l’un à l’autre un jeune homme de vingt-cinq ans et une fillette de dix-sept ?

— Tout cela, prince, peut être juste en thèse générale, mais souffre beaucoup d’exceptions, répondit Kalinovitch. D’après votre principe, presque personne ne pourrait se marier.

— Au contraire, reprit le prince, je permets ce plaisir à une foule de gens. Qu’ils se marient, et grand bien leur fasse !... Les hommes, mon cher, se divisent en deux catégories. Il y a d’abord le vulgaire, la masse née pour s’atteler patiemment à quelque besogne mesquine. Loin de détourner du mariage les jeunes gens de cette classe, je n’hésite pas à le leur conseiller : ils donneront le jour à des dizaines d’êtres vulgaires comme eux, qu’ils élèveront à l’aide de rapines ou grâce aux largesses de quelque bienfaiteur ; c’est le plus grand service qu’ils puissent rendre à la société, laquelle, pour ses fins économiques, a besoin, dans toutes les conditions, d’hommes médiocres. Mais, mon cher, à côté ou plutôt au-dessus de cette catégorie, il en existe une autre de beaucoup supérieure ; les gens qui la composent sont, sinon des génies, du moins des hommes doués de quelque talent particulier ; leur mission est de faire avancer la société. Si je vous range dans cette classe, prenez-vous en à vous-même, qui êtes sorti avec éclat de votre milieu. Maintenant vous n’êtes plus un principal de collège, mais un littérateur, c’est-à-dire un homme appelé à se mouvoir dans un champ d’activité large et sérieuse. Vous regretterez plus tard de vous être, dès le début, lié bras et jambes par un mariage inconsidéré.

— Je suis bien aise, prince, que vous reconnaissiez cette importance à la profession d’homme de lettres : elle me permet, je crois, de disposer de mon cœur plus librement et de ne pas me soumettre sans restriction à vos règles économiques.

— Mon cher ! s’écria le prince, c’est cette profession elle-même, je le répète encore une fois, qui vous oblige à être prudent ; du moment que vous l’embrassez, vous devez de toute nécessité, pour votre future gloire, pour les services que vous pouvez rendre à la patrie, vous devez, dis-je, ou rester garçon ou faire un mariage riche : ce dernier parti est encore le meilleur.

— J’envisage les choses tout autrement, parce que j’ai une certaine confiance en moi-même et dans mes forces, déclara Kalinovitch.

— Vous voyez cela avec les yeux de votre imagination complaisante ; moi, je me fonde, pour en juger, sur mon expérience de quinquagénaire. Supposons que vous épousiez la personne dont nous parlions tout à l’heure. C’est une jeune fille charmante, et ce sera sans doute une excellente femme qui vous aimera, qui prendra à cœur tous vos intérêts ; mais n’oubliez pas que vous devez vous occuper de littérature, et dès lors se pose nécessairement une question : Où habiterez-vous ? Resterez-vous ici, principal de collège, ou bien vous transporterez-vous dans la capitale ?

— Prince, vous parlez comme si j’étais déjà marié, répliqua en souriant Kalinovitch.

— Eh bien, admettons que vous soyez marié, reprit le prince : où vous fixerez-vous ? Ici, sans doute, puisque vous n’aurez pas le moyen d’aller ailleurs, et alors qu’arrivera-t-il ? À présent, vous êtes encore, si je puis ainsi parler, tout chaud sorti de la lèchefrite universitaire ; vous avez de nobles aspirations, un large trésor d’idées et de connaissances ; mais d’ici à deux ou trois ans au plus, croyez-moi, mon cher jeune homme, vous aurez épuisé tout cela, vous vous serez abruti, crétinisé dans ce trou. Si ensuite vous avez envie de faire un voyage, d’aller, par exemple, à Pétersbourg ou à Moscou pour renouveler votre stock intellectuel, la chose vous sera impossible faute de ressources. Les couches, les baptêmes, les nourrices, les bonnes d’enfants, — tout cela coûte ! Allez, la vie de famille en dévore, de l’argent ! Mon patrimoine m’assurait de quoi vivre au service en attendant les hauts grades, j’étais le favori d’un grand personnage, j’avais la perspective de devenir aide de camp de l’Empereur ; j’aurais été, pour sûr, général à trente ans, et vous pouvez juger d’après cela quelle position j’occuperais aujourd’hui que j’ai atteint la cinquantaine. Eh bien, j’ai épousé par amour une jeune fille charmante, pourvue de toutes les qualités de son sexe, mais sans fortune, et, du coup, il m’a fallu quitter Pétersbourg, renoncer au service et m’enterrer pour toute ma vie à la campagne.

— Pourtant, prince, quoique marié dans ces conditions, vous ne vous êtes pas ruiné, tant s’en faut ; vous vous êtes même enrichi, observa Kalinovitch.

Le prince hocha la tête.

— Je me suis enrichi !... dit-il ; mais savez-vous, mon cher ami, ce qu’il m’en coûte ? J’avais reçu une éducation qui, pour le temps, était assez distinguée, mes facultés n’étaient pas tout a fait médiocres non plus : eh bien, sachez-le, éducation, facultés, tout, jusqu’à ma santé elle-même, j’ai dû en faire le sacrifice ; il m’a fallu devenir spéculateur, homme d’affaires, marchand, à seule fin d’élever ma famille et de l’entretenir sur un pied convenable. Et que de concessions morales, que d’actions réprouvées par la conscience, combien de platitudes et de bassesses faites à des gens que j’aurais voulu ne jamais connaître ! Et maintenant que j’ai réussi à mettre mes affaires en bonne voie, je sens que je ne vaux plus rien... Gardez-vous de me porter envie et de prendre exemple sur moi ; je voudrais vous prémunir contre une erreur dont je n’ai que trop éprouvé les suites funestes.

— N’ayant guère été gâté par la vie, répondit Kalinovitch, je ne suis pas fort exigeant : je me tiendrai pour satisfait si, en me transportant à Pétersbourg, je trouve le moyen d’y vivre à l’abri du besoin.

— Quelque modeste que soit ce rêve, il est peu probable que vous le réalisiez. Pour vivre à Pétersbourg, il faut à un homme marié deux mille roubles au bas mot ; c’est le strict minimum. Inutile de dire qu’avec un pareil budget on doit s’imposer de grandes privations : on ne peut ni boire un verre de vin à table, ni prendre des voitures, ni se donner le moindre plaisir. Mais laissons cela. Nous disons donc que deux mille roubles représentent annuellement la dépense minima d’un Pétersbourgeois chargé de famille... Reste à établir le chapitre des recettes : combien avez-vous reçu pour votre premier roman, qui, je dois le dire, est une œuvre remarquable ?

Cette question embarrassa beaucoup Kalinovitch : il ne voulait pas avouer qu’il n’avait pas encore touché un kopeck, et qu’il était seulement dans l’attente d’une rétribution.

— J’ai reçu cinq cents roubles, dit-il.

— Et combien de romans semblables pouvez-vous écrire par an ? reprit le prince. Un... mettons deux, à l’extrême rigueur ; assurément vous n’en composerez pas davantage, et encore ce chiffre ne sera atteint que dans les années fécondes. Mais il y aura des années de stérilité. Quoique je ne sois ni poète, ni littérateur, je comprends très bien que dans la carrière des lettres la régularité du travail est impossible. L’écrivain se met tout entier dans son œuvre, il y met surtout son cœur ; aussi la production ici est-elle très capricieuse. Il faut attendre le souffle, l’inspiration !... Un savant, un bureaucrate, à la seule condition d’être laborieux, peut expédier chaque jour une quantité déterminée de besogne ; il n’en est point ainsi de l’homme de lettres... Bref, la conclusion de tout cela, c’est que dès les premiers temps vous aurez peine à joindre les deux bouts ; or, selon toute apparence, votre famille ne fera que s’augmenter chaque année, — voici dès lors l’avenir qui vous attend à Pétersbourg : vous écrirez peut-être encore quelques nouvelles, et à la fin vous comprendrez qu’une incessante dépense d’imagination est au-dessus des forces humaines ; cependant vos besoins iront toujours en croissant. Pour y faire face, vous vous surmènerez, vous bâclerez à la hâte des livres médiocres qui vous feront déchoir dans l’estime publique ; ensuite de romancier vous deviendrez critique, traducteur, tache ingrate où se consumeront en pure perte votre temps, votre talent et même votre santé. Tel est, dis-je, le sort qui vous attend quand vous serez marié.

D’ailleurs, vous resteriez célibataire, qu’il n’en serait ni plus ni moins. À Pétersbourg, tout homme, quelle que soit sa position, voit se développer en lui un sixième sens : la soif de l’argent. Que de tentations, que de luxe autour de soi, que de plaisirs raffinés !... Et pour vous procurer tout cela, vous n’aurez d’autre instrument que votre plume !... Mon cher, mon cher ! continua le prince en hochant la tête et en frappant sur sa poitrine : Pouchkine avait de la fortune, chacun de ses vers lui était payé un ducat ; malgré cela, il a été toute sa vie aux prises avec la gêne. Et Polévoï ! celui-là, j’en puis d’autant mieux parler que je l’ai connu personnellement : un jour, je lui ai prêté cinq cents roubles, et il m’a remercié les larmes aux yeux, car il n’avait pas alors cinquante kopecks en poche. Voilà la littérature russe ! Le goût de la lecture ne s’est pas encore généralisé dans notre pays, il s’en faut ! Vous avez vu hier beaucoup de gens chez moi : combien y en a-t-il parmi eux à qui les livres soient nécessaires ? Pas un seul, excepté Tchetvérikoff. Tenez, notre maréchal de la noblesse, qui est loin d’être un sot et qui possède une grande fortune, n’a jamais, que je sache, consacré un groch à l’acquisition du moindre bouquin. Il ne lit que l’Abeille du Nord, et encore parce que je la lui prête... Avec un pareil public, les littérateurs ne s’enrichissent pas.

— Je sais parfaitement cela, prince, répondit Kalinovitch ; aussi n’ai-je jamais compté exclusivement sur la littérature pour vivre. Si je vais à Pétersbourg, j’y chercherai une place.

— Fort bien, reprit le prince ; on vous donnera une place, mais laquelle ? Vu votre situation, vous ne pouvez espérer qu’un petit emploi de chancellerie. Peut-être vous nommera-t-on substitut ou, en mettant les choses au mieux, chef de bureau dans quelque administration ; mais, en ce cas, dites adieu à la littérature. Après avoir paperassé durant six ou sept heures, quand vous rentrerez au logis, vous ne serez plus bon à rien ; vous irez voir jouer quelque inepte vaudeville, ou vous passerez la soirée à cartonner dans les prix doux, c’est tout ce que vous pourrez faire. Si vous prétendez mener de front la bureaucratie et la littérature, ce sera encore pire : comme dit le proverbe, quand on court deux lièvres à la fois, on les manque tous les deux... Voilà, mon cher Jacques Vasilitch, ce que je voulais, ce que je me croyais presque obligé de vous dire ; je vous le répète encore une fois : réfléchissez, envisagez sérieusement votre situation.

— Je vous suis bien reconnaissant, prince, répliqua le jeune homme ; mais de vos paroles on pourrait tirer une conclusion étrange, à savoir que la littérature doit faire mon malheur, au lieu d’être pour moi une carrière fructueuse.

— Pourquoi donc ? Non !... reprit le prince, qui s’interrompit momentanément. Voyez-vous, ajouta-t-il ensuite, avant de poursuivre cet entretien, je dois vous en demander la permission : puis-je vous parler aussi franchement que je parlerais à mon propre fils ?

— L’intérêt dont vous m’honorez, prince, vous autorise pleinement à me faire entendre les vérités même les plus cruelles, répondit Kalinovitch.

— Oui, mais j’ai maintenant à vous entretenir d’un sujet particulièrement délicat ; je dois mêler certaines personnes à notre conversation. Si donc nous ne parvenions pas à nous entendre, vous et moi, je désirerais que tout cela restât entre nous.

Kalinovitch regarda son interlocuteur, ne devinant pas encore où celui-ci voulait en venir.

— J’ai toujours été assez discret..., dit-il.

— Je n’en doute pas ; aussi vous parlerai-je en toute franchise. Je vous disais tantôt qu’un jeune homme pauvre peut, ou plutôt doit épouser une riche héritière, alors même qu’il n’est pas amoureux d’elle.

Le prince prononça ces derniers mots d’une voix traînante, puis il s’arrêta, comme s’il eût attendu quelque observation de Kalinovitch ; celui-ci se tut et le fixa d’un air si sévère, que le prince dut baisser les yeux ; mais, aussitôt après, il saisit brusquement la main du jeune homme et lui dit avec un sourire forcé :

— À présent, vous êtes reçu chez la générale, vous y êtes comblé de telles attentions, de telles prévenances, du moins par mademoiselle Pauline, que vous feriez bien d’aiguiller dans cette direction-là ; et alors, mon Dieu ! quel avenir s’ouvrirait pour vous et pour votre talent ! Mille âmes, batuchka, un domaine en parfait état et des capitaux dont personne encore ne connaît le chiffre. Alors vous irez où vous voudrez : à Pétersbourg, à Moscou, à Odessa, à l’étranger... Vous écrirez à votre aise, vous pourrez donner tout votre temps à la littérature, vous transporter sous le climat le plus propice à votre inspiration...

Kalinovitch était soucieux, l’expression de son visage avait pris un caractère plus sombre encore ; il ne s’attendait nullement à des ouvertures semblables, et pendant quelque temps il resta muet, comme s’il eût voulu recueillir ses idées avant de répondre.

— Votre proposition, prince, ne laisse pas d’être un peu blessante pour moi, car je ne puis y voir qu’une moquerie, déclara-t-il d’une voix sourde.

— Une moquerie ? demanda le prince étonné.

— Une moquerie, répéta Kalinovitch ; en effet, si je comptais sur un tel moyen pour assurer mon avenir, ce serait un projet beaucoup plus chimérique encore que mes espérances littéraires, dont vous vous êtes si ingénieusement appliqué à me démontrer l’absurdité.

— Dites-vous vraiment ce que vous pensez ? Vos propres observations ne vous ont-elles pas déjà prouvé qu’il y a quelque chose de très fondé dans ma conjecture ?

— Je n’ai jamais fait aucune observation de ce genre, répondit sèchement Kalinovitch.

Le prince secoua la tête.

— En voilà assez, jeune homme, reprit-il. Vous êtes trop intelligent et trop perspicace pour vous méprendre un seul instant sur la manière d’être des gens à votre égard. Du reste, s’il vous plaît de ne pas remarquer ce qui saute aux yeux, le mieux est de couper court à cette conversation ; elle est désormais sans objet, et je ne tiens pas à bavarder inutilement.

Après avoir ainsi parlé, le prince se tut ; Kalinovitch fit de même, et tous deux revinrent à l’oussadba sans se dire un mot.

 

VII

À la suite de l’entretien que je viens de rapporter, le prince eut beau faire, il lui fut impossible de conserver vis-à-vis de Kalinovitch les façons aimables et gracieuses des jours précédents. Une sorte de froideur, de dédain à moitié dissimulé perçait dans chacune de ses paroles. Le jeune homme s’aperçut aussitôt de ce changement, et le lendemain, pendant le déjeuner, il annonça son prochain départ.

— Mais je pensais que nous vous garderions encore quelque temps, dit le prince, qui échangea un coup d’œil avec sa fille.

— Non, il faut que je retourne à la ville, répondit Kalinovitch.

— C’est fâcheux, mais nous n’osons vous retenir. Quand comptez-vous nous quitter ?

— Je désirerais partir aujourd’hui même.

— Pourquoi donc aujourd’hui ? répliqua le prince.

Mais le ton dont ces mots furent prononcés ne fit que confirmer Kalinovitch dans sa résolution.

— Il est nécessaire que je parte aujourd’hui.

Le prince sonna un domestique et donna ordre d’atteler le phaéton. On déjeuna en silence ; à la fin du repas, Kalinovitch fit ses adieux aux dames. La princesse inclina poliment la tête à plusieurs reprises ; la kniajna se contenta de saluer légèrement, et se tourna aussitôt d’un autre côté ; on n’aurait rien pu lire en ce moment sur son visage.

Mistress Nettlebate fit une révérence.

— Adieu, monsieur ! dit Legrand en serrant avec force la main du jeune homme.

La voiture attendait déjà devant le perron.

Kalinovitch alla faire sa malle. Peu après, le prince vint le rejoindre ; au moment des adieux, il parut avoir recouvré l’affectueuse cordialité de ses manières.

— Je vous suis très reconnaissant de votre visite, dit-il en embrassant son hôte.

Ce dernier, de son côté, lui exprima ses remercîments pour l’accueil aimable qu’il avait reçu chez lui.

— Et, n’est-ce pas ? poursuivit le prince, qui, après avoir serré la main du jeune principal, la garda dans la sienne, que notre conversation d’hier reste entre nous !

Kalinovitch le pria d’être sans inquiétude à cet égard, ajoutant qu’au surplus il n’aurait même pas la possibilité d’ébruiter cette conversation, vu que, dans un mois, très probablement il irait se fixer à Pétersbourg.

— Ah ! vous comptez vous transporter à Pétersbourg ? demanda le prince d’un ton plein de bonhomie ; et, toujours sans lâcher la main de Kalinovitch, il continua : Que Dieu vous conduise !... Je vous souhaite sincèrement toutes sortes de succès, et si vous vous trouvez en besoin de quelque chose, n’oubliez pas vos anciens amis ; adressez-nous un mot. Je suis prêt à vous servir par tous les moyens en mon pouvoir. Peut-être votre manière de considérer la vie changera-t-elle, quand vous serez là-bas. Pétersbourg est sous ce rapport une excellente école. En ce cas, écrivez-nous... peut-être que nous saurons trouver votre affaire.

Kalinovitch comprit très bien dans quel jardin le prince jetait des pierres, et il répondit qu’il s’estimait très heureux d’avoir la permission de lui écrire. Là-dessus, ils se séparèrent.

Mon héros partit tout soucieux. Cette fois, il ne rêvait plus à la charmante kniajna et n’admirait plus le spectacle de la nature. Celle-ci, du reste, s’était assombrie : des nuages s’amoncelaient de tous côtés, et il faisait obscur comme à la tombée de la nuit. L’atmosphère devenait étouffante. Les corneilles, posées sur le sol, hérissaient leurs plumes et ouvraient le bec à chaque instant ; les hirondelles rasaient la terre. Pas un brin d’herbe, pas une feuille d’arbre ne remuait. C’était le calme précurseur de l’orage ; de loin en loin seulement brillait un éclair accompagné d’un grondement sourd. Enfin, quelques gouttes d’eau commencèrent à tomber ; soudain retentit un coup de tonnerre, aussitôt suivi d’une pluie diluvienne ; en même temps le vent soufflait avec violence, courbant les arbres et soulevant des tourbillons de poussière. Kalinovitch baissa le rideau de la portière et s’enfonça plus que jamais dans ses réflexions. Depuis son arrivée à E..., il avait vécu, pour ainsi dire, dans un brouillard. Tout d’abord, comme nous l’avons vu, l’amour de Nastenka s’était offert à lui. Presque inconsciemment il avait été entraîné par la passion insensée de la jeune fille, et, dans une minute d’égarement sensuel, il avait contracté avec elle des relations qu’il ne pouvait plus rompre maintenant sans inhumanité et sans déshonneur. Ensuite, ce succès littéraire inattendu, l’accueil sympathique chez la générale, le prince, la kniajna, les rêves caressés au sujet de cette adorable personne, — tout cela s’était succédé si rapidement.... Mais il venait d’être rappelé à la réalité par sa conversation avec le prince : les conseils, les observations, les raisonnements de ce dernier avaient porté coup. Mon héros possédait l’étoffe d’un homme pratique. Les paroles du prince n’avaient fait qu’éclairer d’une lumière plus vive des questions qu’il s’était déjà posées vaguement avant cet entretien. Deux routes s’ouvraient devant lui. D’un côté, un mariage qui le rendait propriétaire de mille âmes après tout, il s’agit de mille âmes ! répétait Kalinovitch pour se bien pénétrer de l’importance de ce chiffre ; mais, au même instant, il faisait la grimace comme s’il eût marché sur quelque répugnant insecte. De l’autre côté, la littérature avec ses perspectives séduisantes, avec la vie libre à Pétersbourg, où, quoi qu’en eût dit le prince, un jeune homme pauvre pouvait encore, s’il était intelligent, arriver à se faire une position. Des deux partis à prendre, le meilleur était sans doute d’aller se fixer définitivement à Pétersbourg. Mais Nastenka ?.... Que faire ? Pouvait-il l’épouser, maintenant qu’un tel mariage devait le condamner pour jamais à la pauvreté ? Mieux valait trancher dans le vif une bonne fois que de souffrir toute sa vie !... Ainsi parlait la raison chez Kalinovitch ; mais, en même temps, sa conscience le mettait à la torture.

Rentré à la ville, il se fit conduire directement chez les Godnieff. Est-il besoin de dire combien on fut heureux de le revoir ? Pélagie Eugraphovna l’aperçut la première ; la femme de charge, les manches retroussées, lavait la vaisselle dans le vestibule.

— Ah, batuchka, Jacques Vasilitch ! s’exclama-t-elle, et, honteuse de son accoutrement, elle se hâta d’ôter le tablier noué autour de ses reins.

— Ah ! voilà notre beau soleil ! d’où vient-il ? s’écria Pierre Mikhaïlitch. Nastenka ! appela-t-il : Jacques Vasilitch est arrivé !

— Ah ! fit la jeune fille qui accourut.

Kalinovitch lui baisa la main. Nastenka fit mine de l’embrasser sur la joue et lui baisa les lèvres.

— Ah ! que je suis contente de ton retour ! lâcha-t-elle par mégarde.

Pierre Mikhaïlitch fit une grimace, nullement courroucée, d’ailleurs.

— Oh, oh ! voilà qu’on en est déjà au tutoiement !

Nastenka rougit un peu.

— Eh bien, quoi ? je puis le tutoyer, puisque nous sommes amis, dit-elle, et elle tendit la main à Kalinovitch.

— Sans doute, fit celui-ci, et de nouveau il baisa cette main.

Le capitaine ne se trouvait pas là ; il était allé avec Lébédeff chasser la bête fauve à vingt verstes d’E….. Entra Pélagie Eugraphovna.

— Faut-il vous servir du thé, ou prendrez-vous quelque chose de plus solide ? demanda-t-elle à Kalinovitch.

— Est-ce qu’on fait ces questions-là, vieille ?... Apporte-nous l’un et l’autre ! ordonna le vieillard.

— Non, je préférerais manger un morceau, répondit Kalinovitch.

— Allons, qu’il soit fait selon votre désir... Vivement, du nerf ! cria Godnieff, enchanté de l’arrivée du jeune homme, et, au moment où Pélagie Eugraphovna allait sortir, il la retint : Attends ! Le cocher du prince est là, régale-le, s’il le plaît ; fais-lui boire de l’eau-de-vie, de la bière. Donne aussi du foin et de l’avoine aux chevaux ! Ils méritent bien tout cela pour nous avoir ramené Jacques Vasilitch.

— On ne les laissera pas mourir de faim, vous n’aviez pas besoin de le dire ! grommela en se retirant la femme de charge.

Nastenka commença à mettre le couvert. Kalinovitch la pria de ne pas se donner cette peine.

— Pourquoi donc, si je le veux, si cela me fait plaisir ? répondit-elle.

Quand le repas fut sur la table, elle s’assit à côté de son amant, lui servit le potage et changea même les assiettes. Pierre Mikhaïlitch ne resta pas non plus oisif ; il alla en personne chercher à la cave une bouteille de la meilleure nalivka, de celle que son hôte préférait à toute autre ; puis il s’assit en face des deux jeunes gens, et se mit à les considérer d’un œil attendri. Tant de prévenances finirent par être insupportables à Kalinovitch. « Mon Dieu, songeait-il douloureusement, comme ces gens m’aiment, et pourtant de quelle noire ingratitude devrai-je payer leur affection ! » Quoiqu’il fût venu avec l’intention de leur annoncer son prochain départ pour Pétersbourg, le cœur lui manqua au moment d’aborder ce sujet d’entretien. Après le dîner, resté seul avec Nastenka, il l’embrassa longuement.

— Tu pleures ? demanda-t-elle, sentant couler sur sa joue des larmes tombées des yeux de Kalinovitch.

— Non, ce n’est rien, répondit-il ; puis il l’embrassa de nouveau et lui dit quelque chose à l’oreille.

— Bien, fit Nastenka.

Le jeune homme demeura sombre pendant tout le reste de la soirée. Ainsi qu’il arrivait d’ordinaire, le chagrin, refoulé au fond de son âme, lui mettait le fiel en mouvement. Pierre Mikhaïlitch voulut savoir comment il avait passé son temps chez le prince. À cette question, Kalinovitch fit une grimace.

— Le prince est un coquin comme je n’en ai jamais rencontré, répondit-il.

— Un Talleyrand, un Talleyrand ! dit le vieillard.

— La princesse est une idiote, poursuivit Kalinovitch.

— Oui, elle est foncièrement idiote ; j’ai déjà pu m’en apercevoir, confirma Nastenka. Et sa fille, est-ce aussi une idiote ? demanda-t-elle.

Kalinovitch hésita à répondre.

— Non, comment est-ce possible !... une si charmante demoiselle, non ! se récria Pierre Mikhaïlitch.

— Décidément elle est idiote, répéta Nastenka : elle s’imagine être fort belle, et elle ne se donne pas la peine de comprendre combien elle est bête.

— Ce n’est pas qu’elle soit bête précisément, commença Kalinovitch, mais c’est l’idéal de la frivolité. Cette jeune fille était peut-être assez bien douée naturellement, mais tout a été gâté, perverti par l’éducation qu’elle a reçue de son papa.

— C’est parfaitement vrai ! reprit Nastenka : lorsque tu as lu ton roman chez eux, j’en ai été fâchée pour toi. Est-ce qu’un seul de ces gens-là a compris ton œuvre ? Ils étaient là tous comme des pies.....

— Où as-tu donc vu qu’ils fussent comme des pies ?..... La lecture a fait plaisir à tout le monde, surtout à la fille de la générale, observa Pierre Mikhaïlitch.

— Oui, à Pauline peut-être, parce qu’elle est plus intelligente que les autres, répliqua Nastenka ; elle a, du moins, écouté attentivement : il est vrai qu’elle est éprise de Jacques Vasilitch.

— C’est probablement pour cela, reconnut ce dernier.

Et il soupira.

À minuit, il regagna son logis. Quand tout fut endormi chez les Godnieff, de l’arrière-cour de la maison habitée par le jeune principal sortit rapidement une ombre qui descendit vers la rivière, et, après l’avoir longée jusqu’au kiosque, s’effaça soudain pour reparaître au point du jour et refaire, en sens inverse, le chemin parcouru précédemment.....

 

VIII

Huit jours plus tard, Kalinovitch sollicita un congé de quatre mois ; ensuite, il écrivit au prince pour lui apprendre que son voyage à Pétersbourg était décidé et lui demander des lettres de recommandation. Il reçut aussitôt un pli à l’adresse d’un haut fonctionnaire et, en même temps, un court billet du prince l’informant que l’homme à qui il écrivait ferait pour lui tout ce qui serait en son pouvoir.

Tout en prenant ces dispositions, Kalinovitch n’avait pas le courage d’en parler aux Godnieff, et — chose étrange ! ce qui l’intimidait surtout, c’était la présence du capitaine, lequel était revenu de la chasse. Bien qu’il eût honte de se l’avouer, il commençait à éprouver une crainte extraordinaire vis-à-vis de Phlégont Mikhaïlitch. Il lui semblait que le mensonge ne prendrait pas aussi facilement avec cet homme-là qu’avec Nastenka et Pierre Mikhaïlitch, qu’il espérait pouvoir tromper sans trop de peine. Cependant le temps marchait, le congé avait été envoyé, il était impossible de garder plus longtemps le silence. Après s’être, au préalable, cuirassé contre les larmes et les reproches de Nastenka, l’étonnement de Pierre Mikhaïlitch et le mutisme inquiétant du capitaine, après s’être promis d’opposer à tout cela un flegme imperturbable, Kalinovitch se rendit exprès à l’heure du dîner chez les Godnieff, pour être sûr de les trouver tous ensemble. Prétextant l’humidité de la température, il commença par boire un verre d’eau-de-vie.

— Je viens d’obtenir un congé, dit-il.

— Un congé ? répéta Pierre Mikhaïlitch.

— Oui, je me propose d’aller à Pétersbourg, reprit le jeune homme d’un ton aussi calme que possible.

— À Pétersbourg ? demanda en pâlissant Nastenka.

— Oui, répondit Kalinovitch d’une voix tremblante. Pendant mon séjour chez le prince, j’ai reçu une lettre du rédacteur en chef de la revue qui a inséré ma nouvelle : il m’offre une collaboration régulière, et il désire entrer en relations personnelles avec moi.

Inutile de dire que toutes ces paroles étaient autant de mensonges.

Pierre Mikhaïlitch avait d’abord froncé le sourcil, mais il ne tarda pas à recouvrer sa sérénité.

— Eh bien, il faut y aller, déclara-t-il d’un air profond.

— Et combien de temps comptez-vous rester là ? questionna Nastenka.

Ces mots percèrent le cœur de Kalinovitch comme l’eût fait un coup de poignard.

— Trois ou quatre mois, répondit-il.

— Il faut y aller ; en restant ici vous n’arriverez à rien !... répéta le vieillard, que la dernière réponse de Kalinovitch avait presque complètement rassuré. Et vous, Nastasia Pétrovna, n’essayez pas de le retenir, je vous prie : trois mois, ce n’est pas un siècle, ajouta-t-il en s’adressant à sa fille.

— Je ne cherche pas à le retenir. Pourquoi ne partirait-il pas, du moment que c’est nécessaire ? reprit Nastenka ; toutefois, elle avait les larmes aux yeux, et ses mains tremblaient.

Kalinovitch respira plus librement.

« Allons, les choses s’arrangent mieux que je ne l’aurais cru », se disait-il, et, pour donner à son départ l’apparence d’un événement fort ordinaire, il essaya d’être gai, mais cela lui fut impossible : les victimes de son égoïsme, assises en face de lui, étaient pour sa conscience un reproche trop cruel. Incapable de secouer le poids de ses préoccupations, il regardait seulement du coin de l’œil Phlégont Mikhaïlitch, comme s’il eût voulu deviner ce qui se passait dans l’âme du capitaine ; mais celui-ci se renfermait dans un silence obstiné. Pierre Mikhaïlitch, lui aussi, était devenu songeur en voyant sa fille pâle comme un cadavre. Le repas fini, il passa dans le cabinet où il avait l’habitude de faire la sieste après son dîner ; cette fois, du reste, ce ne fut pas pour dormir, car on l’entendit d’abord s’agiter, tousser ; ensuite, il cogna au mur. À ce signal bien connu d’elle, Pélagie Eugraphovna se rendit auprès de son maître, et une conversation à voix basse s’engagea entre eux. La plupart du temps c’était le vieillard qui parlait, la femme de charge se bornait à répondre par son interjection accoutumée : Hé... hé...

Cependant un morne silence régnait toujours dans la salle, où Nastenka, Kalinovitch et le capitaine réfléchissaient, chacun à part soi.

À la fin, Nastenka se leva, et, s’adressant à Kalinovitch :

— Allons nous promener, j’ai envie de sortir, dit-elle.

Le jeune homme la regarda.

— Il fait froid aujourd’hui. Vous allez vous enrhumer, quelle idée de vouloir sortir ! répliqua-t-il.

— Cela ne fait rien, je suis chaudement vêtue, répondit Nastenka, et elle mit son chapeau.

Kalinovitch ne bougea pas de sa place.

— Vous viendrez avec nous ? dit-il au capitaine, désireux qu’il était d’éviter un tête-à-tête.

— Non, certes, répondit d’une voix saccadée Phlégont Mikhaïlitch, qui prit sa casquette et se dirigea vers la porte, mais en oubliant sa pipe et sa blague. Diane se leva aussi et, au moment où il allait sortir, lui barra le passage dans l’espoir d’obtenir une caresse. Le capitaine l’écarta d’un coup de pied si violent que la pauvre bête poussa un cri de douleur, et, la queue basse, alla se réfugier sous une chaise.

— Tu es toujours fourrée dans mes jambes... Avise-toi encore de crier, canaille, je t’étrangle ! grommela en sortant Phlégont Mikhaïlitch.

Et l’expression de ses yeux était telle qu’on l’eût pu croire, en ce moment, disposé à étrangler sa bien-aimée chienne ; celle-ci dut le comprendre, car elle fut quelque temps sans oser quitter son asile. À la longue, toutefois, elle s’enhardit un peu, ouvrit elle-même la porte avec son museau et se mit à suivre les traces de son maître, à distance respectueuse, il est vrai.

Cette petite scène, qui n’avait pas échappé à Kalinovitch, lui donnait grandement à penser.

« Où est allé cet ours ? » se demandait-il, ayant remarqué que le capitaine n’avait pas pris le chemin de sa demeure.

Machinalement, il suivit Nastenka, qui était aussi fort agitée. Elle marchait vite, ses joues étaient enflammées, ses yeux étincelaient. Les deux jeunes gens atteignirent bientôt l’extrémité de la Grand’Rue, puis ils s’engagèrent dans un péréoulok au bout duquel commençait la campagne.

— Où allons-nous donc ? voulut enfin savoir Kalinovitch, qui leva la tête et promena ses regards autour de lui.

— Au cimetière, où ma mère est enterrée. Il y a longtemps que je n’ai visité sa tombe, et je veux que tu viennes la saluer, répondit Nastenka.

Les traits de Kalinovitch s’altérèrent.

« D’heure en heure la situation devient plus pénible », pensait-il, et avec un sentiment d’invincible répugnance il contemplait le cimetière qu’on apercevait à peu de distance. L’église attenante, bâtie en bois, était percée de fenêtres étroites dont les vitres avaient été rendues troubles par l’effet du temps. Le clocher, fort bas, penchait sur le côté. Il était revêtu tout entier de voliges découpées de façon à former des dessins ; sur le toit, décoré de la même manière, poussaient de l’herbe et de la mousse. Au-dessus des tombes qui remplissaient le cimetière s’élevaient des croix de bois, les unes blanches, les autres noires. Au milieu de ces sépultures modestes, un seul mausolée relativement luxueux attirait le regard : une stèle de marbre surmontée d’une croix dorée indiquait la place où reposait un fermier des boissons mort récemment.

Nastenka conduisit Kalinovitch près d’une dalle en pierre de roche sur laquelle se lisaient ces mots : Aie pitié de moi, Seigneur, quand Tu viendras dans Ton royaume. C’était Pierre Mikhaïlitch lui-même qui avait tenu à faire graver cette épitaphe sur le sépulcre de sa femme.

— Prions, dit Nastenka, qui s’agenouilla devant la tombe, mets-toi aussi à genoux, ajouta-t-elle en s’adressant à Kalinovitch.

Il resta immobile. Tout un enfer était déchaîné dans son âme, il aurait voulu en ce moment ou être mort — ou que Nastenka fût morte. Mais il n’était pas encore au terme de ses épreuves : après avoir prié longuement et versé d’abondantes larmes, la pauvre jeune fille saisit la main de son amant et lui fit toucher la pierre tumulaire.

— Jure-moi, Jacques, commença-t-elle en dévorant ses larmes, jure sur la tombe de ma mère, que tu m’aimeras toujours, que je serai ta femme, ton amie. Autrement ma mère ne me pardonnera pas... Voilà deux nuits qu’elle m’apparaît en songe ; elle est tourmentée à cause de moi !

— Nastenka !... à quoi bon toutes ces scènes de mélodrame ?... Comme si je n’étais pas déjà assez ennuyé sans cela ! s’écria Kalinovitch, incapable de se contenir plus longtemps.

— Non, Jacques, jure-le : ce sera une consolation pour moi après ton départ, insista Nastenka.

— Je le jure... proféra-t-il.

Au même instant, quelque chose de noir sortit avec bruit de l’herbe qui croissait autour de la tombe, et s’envola dans le ciel. Kalinovitch pâlit et fit un brusque mouvement en arrière. Nastenka resta impassible.

— Pourquoi as-tu peur ? C’est un corbeau, dit-elle.

— Qui est-ce qui n’aurait pas les nerfs détraqués par de semblables scènes ? répliqua Kalinovitch.

— Pourquoi donc es-tu fâché ?

— Je ne suis pas fâché.

— Si ! tu l’es. À présent tu es toujours en colère, autrefois tu n’étais pas ainsi !... dit Nastenka avec un soupir. Donne-moi le bras, ajouta-t-elle.

Kalinovitch obéit. Quand ils arrivèrent à la ville, le jeune homme fit remarquer à sa compagne que cette manière de se promener ensemble sous les yeux de tout le monde était fort déplacée ; mais l’observation ne fut pas du goût de Nastenka, qui se cramponna au bras de son cavalier.

— Qu’importe qu’on nous voie ? C’est ce que je veux, répondit-elle.

Kalinovitch haussa les épaules, et durant le reste de la route s’absorba dans ses réflexions. Une pensée importune le préoccupait sans cesse : Où est maintenant le capitaine ? que fait-il et qu’a-t-il l’intention de faire ?

Son inquiétude à ce propos n’était pas tout à fait sans fondement. Phlégont Mikhaïlitch, en sortant de chez son frère, s’était rendu rue des Soldats, où demeurait Lébédeff. Si le professeur de mathématiques avait élu domicile dans ce quartier, le plus pauvre de la ville, ce n’était certes point par avarice, mais à la suite d’une circonstance malheureuse, survenue dans les premiers temps de son séjour à E... Il avait alors la passion des cartes, et, après une nuit passée à jouer avec un propriétaire du nom de Prokhoroff, il se trouva avoir perdu sur parole cinq mille roubles. Depuis cette fatale aventure, Lébédeff, qui avait souscrit une lettre de change à son créancier, lui abandonnait chaque mois les deux tiers de son traitement, quitte à mener une existence remplie de privations.

« Pourquoi payez-vous ? Il est sûr que vous avez été refait par un grec », lui disait-on parfois, car tout le monde connaissait Prokhoroff pour un joueur fort indélicat. « Je n’en sais rien ; j’ai perdu, je dois payer », répondait stoïquement Lébédeff.

Le jour où le capitaine vint le visiter dans sa misérable bicoque, le mathématicien avait mangé pour son dîner un énorme plat de chtchi avec quatre livres de pain noir ; maintenant il dormait couché sur un mauvais divan. Ses pieds étaient chaussés de grosses bottes en peau de bouvillon, et sa robe de chambre d’indienne laissait voir une poitrine puissante et velue comme celle d’Esaü. Trouvant Lébédeff endormi, Phlégont Mikhaïlitch, qui était un homme délicat, se fût, en toute autre circonstance, fait scrupule de troubler son repos ; mais, cette fois, il entreprit de le réveiller, et, comme le chasseur avait le sommeil très dur, force fut au capitaine de le secouer rudement à plusieurs reprises. Enfin le maître du logis quitta la position horizontale et se mit sur son séant ; puis il ouvrit ses yeux, les frotta et, reconnaissant le visiteur, poussa un cri :

— Ah ! Votre Noblesse !

— Excusez-moi de vous avoir éveillé, dit le capitaine.

Malgré l’étroite amitié qui existait entre eux, ils ne se tutoyaient pas.

— Cela ne fait rien ! vous avez besoin de feu, je crois ? reprit Lébédeff, tout en mettant de l’ordre dans sa crinière ébouriffée.

— Non, j’ai oublié ma pipe, répondit Phlégont Mikhaïlitch.

— Eh bien, alors, asseyez-vous ! fit le mathématicien, et, d’une main, il avança une lourde chaise, tandis que de l’autre il prenait sur la fenêtre un gobelet de kvass, qu’il vida d’un trait.

Le capitaine s’assit.

— Nous avons eu bien tort, continua Lébédeff, de ne pas faire ensemble une battue dans les marais de Krousanovo, dimanche passé : toute la trésorerie y est allée, et maintenant il ne doit plus y rester de gibier ; mais vous êtes toujours...

— Je n’ai pas eu le temps, répondit Phlégont Mikhaïlitch en rougissant, signe certain qu’il ne disait pas la vérité.

— Vous n’avez pas eu le temps ?... Que diable faites-vous donc ? répliqua le chasseur, qui bâillait et s’étirait les membres : en ce moment il donnait l’idée d’un lion enfermé dans une cage.

Le capitaine laissa cette question sans réponse, ses allures trahissaient un certain embarras. Tout à coup il reprit :

— Votre principal va à Pétersbourg ?

— Comment donc ! il a obtenu un congé de quatre mois, répondit d’un ton indifférent Lébédeff.

Tous deux restèrent silencieux pendant quelque temps.

— Il va maintenant à Pétersbourg, et peut-être qu’il ne reviendra plus ici ? fit le capitaine en paraissant interroger son ami.

— Peste soit de lui ! Qu’il aille où il voudra ! répondit le mathématicien.

Après une minute d’hésitation, Phlégont Mikhaïlitch poursuivit d’une voix entrecoupée :

— C’est que chez mon frère... il faut vous dire... il a été reçu comme un fils...

— On le sait !

— Mon frère ne vit pas seul, il a une fille, continua le capitaine.

— On le sait, répéta Lébédeff.

— Ici nous ne sommes pas dans un bois, mais dans une ville : on ne peut pas fermer la bouche à tout le monde… il se dit bien des choses...

Lébédeff eut une toux qui ressembla à un rugissement : il avait enfin compris où le capitaine voulait en venir.

— Beaucoup de bruits circulent, beaucoup... observa-t-il en secouant la tête d’un air significatif.

— Oui ; mais comment empêcher cela ? demanda Phlégont Mikhaïlitch.

— On dit bien des choses... Moi, naturellement, je ne sais rien, j’habite au bout de la ville. Mais tout cela me fait de la peine pour Pierre Mikhaïlitch, qui est si bon ; je vous assure que j’en suis désolé.

Le capitaine regarda fixement son interlocuteur.

— Si cela vous fait de la peine, à vous, un étranger, jugez du chagrin que je dois éprouver, moi qui ai toujours aimé mon frère aîné comme un père ! commença-t-il d’une voix étranglée. Nastasia Pétrovna n’est pas non plus une étrangère pour moi, c’est ma nièce... Que faut-il donc que je fasse maintenant ?

Ayant ainsi parlé, il s’arrêta comme pour attendre la réponse de son ami ; mais ce dernier se bornait à fourrager son épaisse chevelure.

— Il n’y a pas moyen de lutter contre son influence : il est fort intelligent ; une seule parole de lui fera plus d’effet que dix des miennes, acheva le capitaine, et Lébédeff remarqua qu’en prononçant ces mots il se détournait pour essuyer une larme.

— C’est un coquin, — voilà ce que vous auriez dû dire à votre frère ! déclara le chasseur.

Phlégont Mikhaïlitch se leva et se mit à marcher dans la chambre.

— Maintenant, que faire ? reprit-il en écartant les bras : comme gentilhomme, comme officier, je devrais me battre avec lui.

Lébédeff eut un nouveau rugissement.

— Je le tuerais volontiers à l’instant même, poursuivit le capitaine ; seulement, ni mon frère ni Nastenka ne supporteraient cela... Il les a tellement ensorcelés ! Dès le premier moment, il a été accueilli chez eux comme le fils de la maison... ils ont réchauffé un serpent dans leur sein !

— C’est un coquin ! répéta Lébédeff.

— Voilà pourquoi je suis venu vous voir, car à qui demander conseil en cette affaire ? dit le capitaine, les larmes aux yeux.

— Attendez, attendez ! commença le chasseur, qui ne cessait de tracasser impitoyablement sa luxuriante chevelure ; si vous voulez mon avis, le voici : d’abord, ne pleurez pas.

Phlégont Mikhaïlitch essuya vivement ses yeux.

— Ensuite allez le trouver chez lui et parlez-lui carrément ; dites-lui : « Il court en ville tels et tels bruits... » C’est l’exacte vérité ; j’ai entendu ces choses-là de mes propres oreilles. On raconte qu’elle est devenue enceinte et qu’elle a fait disparaître son enfant.

Le visage du capitaine s’empourpra, ses yeux s’injectèrent de sang, un tremblement convulsif agita ses lèvres.

— Bref, poursuivit le mathématicien en donnant un coup de poing sur la table, mettez-le en demeure, ou de réparer ses torts par un mariage, ou d’aller sur le terrain avec vous. Il canera, vous pouvez être sur qu’il canera.

Le capitaine réfléchissait.

— J’irai le trouver, dit-il enfin.

— C’est ce qu’il faut faire ! assura Lébédeff.

— J’irai le trouver ! répéta Phlégont Mikhaïlitch, et, ne voulant pas retourner chez son frère, de peur d’y rencontrer son ennemi avant l’explication projetée, il se décida à passer la soirée chez Lébédeff. Ce dernier lui montra son fusil préféré et entreprit de lui en expliquer le système, mais le capitaine regardait sans voir et sans comprendre.

Il est difficile de dire quelle réponse mon héros aurait faite à une provocation en duel, si la destinée elle-même ne fût venue à son aide. Au retour du cimetière, Nastenka emmena presque de force Kalinovitch dans sa chambre. Aussitôt il prit le premier livre qui s’offrit à sa vue et feignit de le lire avec une extrême attention. Le silence se prolongea pendant quelque temps.

— Allons, écoute, mon ami, laisse là ce livre ! commença Nastenka en s’approchant du jeune homme. Écoute, continua-t-elle d’une voix un peu agitée, tu es à la veille de partir... eh bien ! pars, puisque cela est nécessaire... seulement, avant ton départ, tu dois me demander en mariage, pour que je sois désormais ta promise.

Le front de Kalinovitch se couvrit d’une sueur froide. « Non, je n’en sortirai pas aussi aisément que je l’avais cru d’abord », pensait-il.

— Que je fasse ou non cette demande, n’est-ce pas la même chose ? dit-il.

— La même chose ? tu as une étrange manière de raisonner.

— C’est exactement la même chose, reprit Kalinovitch.

— Et si cette demande tranquillise mon père ? Il s’en cache, mais notre affection lui cause de cruels soucis. Pendant ton séjour chez le prince, il restait des heures entières assis à la même place, perdu dans ses réflexions, et ne disant pas un mot, lui habituellement si gai... Enfin, aie aussi pitié de moi, Jacques. Maintenant je passe, aux yeux de toute la ville, pour une fille sans moralité, mais alors je serai au moins ta fiancée.

Que pouvait objecter Kalinovitch ? Mais, d’un autre côté, cette exigence de Nastenka l’obligeait à commettre une nouvelle vilenie.

« Allons, se dit-il, puisqu’il faut être fourbe, soyons-le jusqu’au bout ! »

— Si tels sont, en effet, les soupçons de Pierre Mikhaïlitch, et si toi-même tu le désires, reprit-il à haute voix, eh bien, par égard pour l’opinion publique de la ville, je suis prêt à accomplir cette vaine formalité !...

Le ton dont cette réponse fut prononcée blessa Nastenka.

— On dirait que tu t’y décides à contre-cœur, tu as l’air de faire un sacrifice ! répliqua-t-elle, et déjà une vive émotion colorait ses joues.

Kalinovitch s’en aperçut avec plaisir. Combien il aurait été heureux si, en ce moment, sous l’influence de la colère, Nastenka lui avait déclaré qu’après cela elle ne voulait plus être ni sa femme ni sa fiancée ! Mais l’irritation de la jeune fille ne dura qu’une minute, car c’était très simplement et sans la moindre arrière-pensée qu’elle avait prié Kalinovitch de la demander en mariage ; elle ne soupçonnait pas du tout qu’une telle demande pût être désagréable à son amant.

— Tu dois aujourd’hui même parler à mon père, sinon ton départ l’inquiétera... Mon oncle lui a déjà mis la puce à l’oreille, ajouta-t-elle naïvement.

— Bien, répondit laconiquement Kalinovitch, qui en lui-même se disait : « Cette insupportable créature semble avoir juré de rendre aussi pénible que possible mon départ pour Pétersbourg. Ne comprend-elle donc pas qu’elle ne peut être ma femme ? Si elle le comprend et qu’elle veuille se faire épouser de force, elle devrait savoir qu’étant donné mon caractère, elle n’y réussira pas. »

La toux et la voix de Pierre Mikhaïlitch qui se trouvait dans son cabinet interrompirent ces réflexions.

— Papa est éveillé ; va lui parler, dit Nastenka.

Sans faire aucune observation, Kalinovitch obéit. Sa situation commençait à lui paraître drôle, et son parti était pris de se soumettre docilement à tout.

Ainsi que l’avait dit sa fille, Pierre Mikhaïlitch était levé. Assis dans son fauteuil, il semblait en proie à une profonde mélancolie.

Kalinovitch prit place vis-à-vis de lui. Le vieillard le regarda longtemps, comme s’il n’eût pu se rassasier de sa vue.

— Ainsi, Jacques Vasilitch, vous allez nous quitter, et pour longtemps ! dit-il avec un triste sourire.

Ce n’était pas seulement comme père de Nastenka qu’il souffrait du départ de Kalinovitch, il s’en affligeait aussi pour lui-même, tant il s’était habitué à la présence du jeune homme.

— Oui, répondit celui-ci, et, après avoir réfléchi un moment, il ajouta : Avant de partir, je désirerais vous parler d’une affaire assez sérieuse.

— De quoi donc ? demanda aussitôt Pierre Mikhaïlitch.

— Dès mon arrivée, j’ai été reçu dans votre famille comme un parent, commença Kalinovitch.

Pierre Mikhaïlitch hocha la tête, tous les muscles de son visage tressaillirent ; dans ses yeux roulèrent des larmes.

— En profitant de votre hospitalité, j’avais, naturellement, un but, poursuivit Kalinovitch.

— Oui, oui, fit le vieillard.

— Nastasia Pétrovna me plaît...

— Oui, oui.

— Maintenant que je suis sur le point de vous quitter, je demande sa main et je désire qu’elle me garde sa foi, acheva Kalinovitch en faisant un violent effort sur lui-même.

— Oui, oui, sans doute, balbutia le vieillard, qui se mit à sangloter. Mon cher Jacques Vasilitch, est-il possible que je ne me sois pas aperçu de cela ? Que Dieu vous bénisse ! Nastenka t’aime ; tu l’aimes, — que Dieu vous bénisse !... s’écria-t-il en tendant les bras à Kalinovitch.

Le jeune homme le serra contre sa poitrine.

— Eh ! qui est là ?... Pélagie Eugraphovna ! appela Pierre Mikhaïlitch.

La femme de charge arriva.

— Va dire à Nastia qu’elle vienne... Jacques Vasilitch la demande en mariage.

À cette nouvelle, Pélagie Eugraphovna devint rouge de plaisir, et elle allait exécuter l’ordre de son maître, lorsque Nastenka entra dans la chambre.

Pierre Mikhaïlitch essuya ses larmes, et, d’un ton un peu solennel :

— Nastasia Pétrovna, dit-il, Jacques Vasilitch te fait l’honneur de demander ta main ; consens-tu à la lui accorder ?

— Oui, papa, répondit Nastenka.

— Allons, que Dieu vous bénisse ; moi, mon consentement est donné depuis longtemps ! reprit Pierre Mikhaïlitch. Seulement c’est le capitaine qui nous manque : il sera si content d’apprendre cela ! Eh ! Pélagie Eugraphovna !

— Mais pourquoi criez-vous ? Je suis ici... répondit-elle.

— Comment ne pas crier après vous autres, femelles que vous êtes !... répliqua en riant le vieillard dont la joie faisait trembler tous les membres. Ma chère, envoie au plus tôt quelqu’un chez le capitaine, qu’il vienne ici tout de suite !... Allons, vivement !

— Pourquoi envoyer quelqu’un ? J’y vais moi-même, reprit la femme de charge.

Et elle partit. Mais elle ne trouva pas le capitaine à son domicile, et on ne put lui dire où il était allé.

— Comment cela se dit-il ?... c’est vexant !... observa Godnieff.

Kalinovitch voulait aussi se mettre à la recherche de Phlégont Mikhaïlitch ; Nastenka s’y opposa.

— Où le chercher ? Il viendra avant la fin de la journée, dit-elle.

Mais le capitaine ne vint pas. Les futurs époux ne se déridèrent point pendant le reste de la soirée ; par contre, Pierre Mikhaïlitch était aux anges et, dans l’ivresse de sa joie, débitait toutes sortes de folies.

De retour chez lui, Kalinovitch trouva le capitaine dans la première pièce de son logement. Il avait eu comme le pressentiment de cette visite ; aussi ne parut-il pas trop étonné de la recevoir.

— Ah ! Phlégont Mikhaïlitch, bonjour ! dit-il d’un ton assez calme. Je suis enchanté de vous voir.

Le capitaine se taisait.

— Asseyez-vous, je vous prie, ajouta Kalinovitch en lui montrant une chaise.

Le visiteur s’assit et continua à se taire. Le jeune homme prit place non loin de lui.

— Où avez-vous été ? commença-t-il avec bonhomie.

— Chez des connaissances, répondit Phlégont Mikhaïlitch.

— C’est dommage, d’autant plus que la journée d’aujourd’hui a été marquée par un événement considérable pour nous tous : j’ai demandé la main de Nastasia Pétrovna, et elle m’a été accordée.

Le capitaine ouvrit de grands yeux.

— Elle vous a été accordée ? fit-il sans savoir lui-même ce qu’il disait.

— Oui, reprit Kalinovitch ; on vous a cherché ensuite, mais on ne vous a pas trouvé.

Des taches blanches et rouges se montraient tour à tour sur le visage du capitaine.

— Alors vous n’allez pas à Pétersbourg ? demanda-t-il en respirant avec effort.

À cette question, Kalinovitch ne put s’empêcher de rougir ; toutefois il répondit sans embarras apparent :

— Si, je vais passer trois mois à Pétersbourg. Que voulez-vous ?... J’en suis désolé, mais mes occupations littéraires m’obligent à faire ce voyage.

Phlégont Mikhaïlitch attacha sur son interlocuteur un long regard qui, d’ailleurs, n’exprimait aucune pensée.

— Maintenant, du moins, poursuivit Kalinovitch, je pars avec le titre de fiancé ; j’espère que cela suffira pour imposer silence aux mauvaises langues de la ville et rassurer les proches de Nastasia Pétrovna.

Le capitaine commençait à perdre contenance.

— Je n’ai jamais caché mon amour pour Nastasia Pétrovna, et je n’avais pas lieu de le cacher, car mes intentions ont toujours été honnêtes, quoique le capitaine en ait peut-être jugé autrement, ajouta Kalinovitch.

Phlégont Mikhaïlitch était définitivement anéanti. Des larmes coulaient le long de ses joues.

— Je suis enchanté, dit-il en tendant sa main à Kalinovitch, qui la serra d’un air ému.

Ensuite eut lieu une scène muette et assez prolongée durant laquelle le capitaine, tendant encore une fois sa main, répéta : « Je suis enchanté ! » Après quoi il se leva et prit congé. Kalinovitch le reconduisit jusqu’à la porte ; puis, rentré dans sa chambre à coucher, il se jeta sur son lit et se prit la tête : « Mon Dieu ! s’écria-t-il, est-il possible que dans la vie il faille à chaque instant mentir et commettre des bassesses ? »

 

IX

À mesure qu’approchait le moment du départ, Kalinovitch se sentait de plus en plus triste ; d’ordinaire, c’est quand nous sommes à la veille de les perdre que nous apprécions le mieux les personnes qui nous aiment sincèrement : aussi, sans même parler de sa conscience, dont aucun raisonnement ne pouvait étouffer la voix, son attachement pour Nastenka semblait grandir d’heure en heure. Jamais encore elle ne lui avait paru si charmante, et la seule idée de la quitter, peut-être pour toujours, lui faisait saigner le cœur. Refoulant, du reste, toutes ces impressions au fond de son âme, Kalinovitch affectait extérieurement une froideur croissante. Sa résolution, il le sentait, n’aurait pas tenu contre les larmes de Nastenka, s’il l’avait vue une seule fois pleurer et se désoler sous ses yeux. Mais Nastenka ne pleurait pas : comprenant avec l’instinct de l’amour combien il était pénible à son bien-aimé de se séparer d’elle, la jeune fille ne voulait pas le rendre plus malheureux encore et s’efforçait d’être calme. Toutefois il lui était impossible de s’occuper de rien : durant des heures entières elle restait assise, les bras croisés, le regard fixé sur le même objet. En revanche, Pélagie Eugraphovna n’épargnait pas ses peines : de ses propres mains elle lava et repassa tout le linge de Kalinovitch, remit à neuf sa literie, et poussa l’attention jusqu’à confectionner un petit sac où le voyageur pût mettre un savon et un essuie-mains. Quant aux provisions de bouche, la vigilante femme de charge y avait pensé deux jours à l’avance et, voulant faire un pâté de volaille, avait envoyé Gavrilitch chercher des poulets chez une bourgeoise de sa connaissance, une nommée Spiridonovna ; mais, selon son habitude d’aller au plus près quand on l’envoyait en commission, l’invalide acheta chez une autre marchande et rapporta des poulets si minables que Pélagie Eugraphovna, prise de colère, les lui jeta à la figure. Pendant ce temps, Pierre Mikhaïlitch s’occupait des moyens de transport, et les prétentions des voituriers le mettaient hors de lui.

— On ne saurait s’imaginer, disait-il, combien ces Russes sont voleurs. Je vais chez ce coquin d’Afonka le manchot. « Qu’est-ce que tu prends pour conduire un voyageur jusqu’à Moscou ?... » « Cinquante roubles d’argent !... » « Comment, drôle, lui dis-je, quand j’ai fait ce voyage avec ma femme, tu ne m’as demandé que cinquante roubles papier... » « Dans ce temps-là, répond-il en riant, la mesure d’avoine ne coûtait que dix kopecks. » Je vais trouver Nikita Sapojnikoff, mais cette jument kirghize, la femme d’Afonka, était allée lui faire la leçon, et il exige le même prix que son collègue, — pas un kopeck de moins. Hein, qu’en dites-vous ?... Ce n’est pas un Allemand qui ferait cela !

— Il faut leur donner ce qu’ils demandent, répondit Kalinovitch.

— Jamais de la vie, monsieur ! répliqua avec emportement Pierre Mikhaïlitch, comme si la moitié de sa fortune eût été en jeu dans cette circonstance.

Par bonheur, un marchand de la localité se disposait à se rendre à Moscou. Le vieillard l’apprit et pria son frère d’aller voir cet individu. Il fut convenu que le marchand et Kalinovitch feraient route ensemble, combinaison qui réduisait de moitié pour chacun d’eux la dépense du voyage.

La veille de son départ, le jeune principal quitta définitivement la maison de la prikaznitchikha et dut loger chez les Godnieff. Le soir, Nastenka, usant pour la première fois de ses droits de fiancée, s’assit à côté de lui, le prit par la main et lui mit sa tête sur l’épaule. Kalinovitch ne put conserver plus longtemps sa froideur d’emprunt.

— Écoute, commença-t-il en attirant vers lui la jeune fille et en l’embrassant, nous ne nous coucherons pas tout de suite aujourd’hui, tu viendras près de moi...

— Bien ; quand ?... Lorsqu’ils seront tous endormis ?

— Oui ; je désire être avec toi.

— Bien, je le désire aussi, répondit Nastenka ; c’est pour la dernière fois !... ajouta-t-elle avec un accent si douloureux que Kalinovitch en eut le cœur navré.

« Mon Dieu, mon Dieu ! dire que je vais abandonner cette douce créature ! » pensa-t-il. Et il sortit vivement de la chambre.

Comme il fallait se lever de bonne heure le lendemain, chacun se retira aussitôt après le souper. Un lit avait été fait pour Kalinovitch dans la salle. Quand le jeune homme se trouva seul, il commença par souffler sa bougie et se coucher, mais, dès le premier moment, une impatience extraordinaire s’empara de lui : l’oreille tendue, il se mit à écouter ce qui se passait dans les chambres voisines. Une demi-heure s’écoula : Pierre Mikhaïlitch continuait à tousser, et les pas affairés de Pélagie Eugraphovna retentissaient dans le corridor. À la fin, la lumière s’éteignit dans le petit cabinet où couchait le vieillard, et le silence ne fut plus troublé que par les battements rythmés du balancier de l’horloge. Soudain Kalinovitch crut entendre un bruit, il sauta à bas de son lit et courut jeter un coup d’œil dans le salon, par où Nastenka devait venir. Cette pièce était si vide et si sombre que, saisi d’une sorte de crainte, il se hâta de regagner son lit, mais tout son sang était en mouvement, et la fièvre de l’attente agitait chacun de ses nerfs. Un nouveau bruit attira son attention... non, c’était un rat qui s’escrimait contre un os. « Se pourrait-il qu’elle ne vînt pas ? » se demandait-il en proie à la plus pénible anxiété. Tout à coup son oreille perçut un léger froufrou... « Tu es ici ? » fit une voix à peine distincte. Kalinovitch tressaillit. Au même instant, dans la demi-obscurité se pencha vers lui Nastenka en toilette de nuit, les cheveux dénoués... Tout s’effaça de leur esprit : ils oublièrent, l’une la cruelle séparation dont elle était menacée, l’autre son ambition et le projet inhumain qu’il avait formé... Il semblait que leur bonheur ne dût pas avoir de terme... Mais le temps marchait, et le jour commençait à poindre. Tous les objets prenaient une forme de plus en plus accusée. Au dehors renaissait le mouvement accoutumé de la vie : la cuisinière, entendant la trompe du bouvier, poussait la vache hors de la cour ; Gavrilitch, chassé par Pélagie Eugraphovna de la place qu’il occupait sur le poêle, allait chercher de l’eau.

— Adieu ! dit enfin Nastenka.

— Adieu ! dit Kalinovitch.

Après s’être donné un dernier baiser, ils se quittèrent et s’endormirent bientôt d’un sommeil profond. Pierre Mikhaïlitch, levé de bonne heure, fut fort étonné de leur paresse.

— Comment, ils dorment encore ? demanda-t-il à Pélagie Eugraphovna.

— Oui, répondit la femme de charge.

— Quelles insouciantes gens ! reprit le vieillard, et, n’y tenant plus, il alla faire lever Kalinovitch. Peu après, Nastenka sortit aussi de sa chambre. La jeune fille était pâle et avait les yeux fatigués. Une légère rougeur colora son visage lorsqu’elle échangea le bonjour avec son amant.

Les préparatifs du départ prirent toute la matinée et une partie de l’après-midi. Afonka le Manchot amena son tarantass, on alla chercher des chevaux de poste, on les attela, et, pendant que Gavrilitch, sous la surveillance du capitaine, chargeait les bagages sur la voiture, Pierre Mikhaïlitch fit signe à Kalinovitch de passer avec lui dans son cabinet.

— J’ai un petit service à vous demander, Jacques Vasilitch, commença-t-il d’une voix quelque peu hésitante. Tenez, poursuivit-il en tirant d’une chiffonnière un assez volumineux cahier, ce sont mes péchés poétiques. Il y a là des élégies, des odelettes, des poésies amoureuses. Ne pourriez-vous faire un choix parmi toutes ces broutilles, et publier dans un journal quelconque ce qui vous paraîtrait en valoir la peine ? Je vous avoue qu’à mon âge je serais fort heureux de me voir imprimé !

Ce naïf désir fit sourire in petto Kalinovitch.

— Comment donc !... très volontiers, répondit-il.

— Ayez cette bonté, reprit le vieillard. Seulement n’en parlez pas à Nastenka ; elle se moquerait de moi, murmura-t-il, en sortant, à l’oreille du jeune homme.

Ils trouvèrent dans la salle la prikaznitchikha qui, malgré ses griefs contre son locataire, s’était crue néanmoins obligée de venir lui dire adieu. Arriva aussi le marchand que Kalinovitch devait avoir pour compagnon de voyage jusqu’à Moscou ; il était chaudement vêtu d’une pelisse de mouton. Pélagie Eugraphovna avait préparé un repas assez plantureux, mais Kalinovitch y toucha à peine. Les autres n’avaient guère plus d’appétit, à l’exception toutefois de la prikaznitchikha, qui but trois verres d’eau-de-vie, s’ingurgita deux énormes tranches de pâté et aurait dévoré à elle seule tout le poisson mariné, si le respect des convenances ne l’eût retenue.

— Allons, faisons une prière, reprit, les larmes aux yeux, Pierre Mikhaïlitch.

Tous s’agenouillèrent, y compris Gavrilitch, qui regardait par la porte entr’ouverte et qui, sur l’ordre de Pélagie Eugraphovna, se mit à genoux comme les autres.

La prière finie, le vieillard balbutia un nouveau « Allons ! » et embrassa Kalinovitch, qui fut ensuite embrassé par Nastenka. La jeune fille ne pleurait pas...

— Adieu, je vous souhaite un heureux voyage, aller et retour, dit avec une grimace Phlégont Mikhaïlitch.

Pélagie Eugraphovna avait les yeux rouges ; Gavrilitch lui-même prit et baisa avec une certaine émotion la main de Kalinovitch ; la prikaznitchikha, à qui l’eau-de-vie avait donné un teint vermeil, embrassa à trois reprises son ancien locataire. Puis tout le monde passa sur le perron.

Le marchand fit le signe de la croix et s’assit dans la voiture en disant :

— À la grâce de Dieu !

Afonka fouetta les chevaux. Durant tout ce temps, Kalinovitch n’avait pas proféré un mot ; mais sa physionomie exprimait une affreuse souffrance : les yeux tournés vers la maison qu’il venait de quitter, il voyait toujours à la fenêtre Nastenka pâle et désolée.

À la fin, il cessa d’apercevoir la demeure des Godnieff. À ses regards disparut aussi le collège où son arrivée causait chaque jour tant d’effroi à ses subordonnés. Les coupoles argentées de la cathédrale semblaient briller d’un éclat plus vif que jamais. À présent, c’est le palais de justice que les voyageurs laissent derrière eux ; sur le perron sont tranquillement assis les deux storoj. Voici à droite le boulevard avec le kiosque où Kalinovitch avait fait pour la première fois à Nastenka l’aveu de son amour. Combien il avait été heureux ce jour-là ! Et maintenant il fuyait ce bonheur pour en chercher un autre. Lequel ? Dieu le savait ! Rue des Soldats, la bique du maître de poste broutait l’herbe dont le trottoir était couvert ; le vieillard buvait du lait de chèvre. Dans la prison, à travers les fenêtres grillées, se montraient les têtes rasées des détenus aux visages pâles et défaits. Ensuite apparut le cimetière, et, dans le cimetière, la tombe où reposait la mère de Nastenka... Quels souvenirs chacun de ces objets ne rappelait-il pas à Kalinovitch ? Reverrait il encore tout cela, ou bien ces deux années devaient-elles s’évanouir, comme un songe sans lendemain, avec tout ce qui les avait remplies, — hommes et choses ? À cette pensée, une indicible tristesse envahit l’âme de mon héros ; vaincu par l’émotion qu’il éprouvait, il enfonça son visage dans un coussin et fondit en larmes...

 

TROISIÈME PARTIE

I

Le tarantass conduisit Kalinovitch à Moscou, où il devait prendre le train pour Pétersbourg. Tandis qu’il attendait dans la gare le moment de partir, ses pensées se reportaient mélancoliquement vers la petite maison des Godnieff ; tout à coup il s’entendit adresser la parole avec un accent allemand par une voix féminine :

— Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de tenir mon sac un instant ?

Kalinovitch leva les yeux : devant lui se trouvait une dame jeune et d’une tournure élégante ; coiffée d’un petit chapeau de satin blanc, vêtue d’une robe de soie noire qui la dessinait admirablement, elle avait sur les épaules un châle turc et tenait un énorme sac dans ses petites mains finement gantées. Kalinovitch se hâta de l’en débarrasser.

— Où est ce Gabriel ? Il est insupportable ! fit la dame, et elle disparut.

Quelques minutes après, Kalinovitch la vit se promener dans la salle au bras d’un gros officier de hussards avec qui elle causait d’une façon très suivie, tout en entremêlant ses paroles de sourires et de regards malicieux ; pendant cet entretien, une satisfaction vaniteuse rayonnait sur le visage bouffi de l’officier. La sonnette appela les voyageurs.

— Adieu, mon Gabriel ! s’écria la dame d’un ton de tristesse comique, et elle tendit la main au hussard.

— Adieu, répondit celui-ci d’une voix un peu épaisse.

La dame s’approcha de Kalinovitch, qui lui prit son sac.

— Merci ! dit-elle avec un sourire aimable.

— Vous avez déjà un cavalier ? observa le hussard.

— Oui, répondit la jeune femme, et elle sortit vivement de la salle.

Kalinovitch la suivit en silence. Dans le wagon elle s’installa avec le plus grand sans gêne. Après avoir posé son sac à côté d’elle et dit à Kalinovitch qui lui faisait vis-à-vis : « Pardon, monsieur, permettez », elle étendit ses belles jambes sur la banquette, découvrant ainsi ses jolies bottines et même un peu de ses bas blancs comme la neige. Quand le train se fut mis en marche, le jeune homme examina attentivement sa compagne de voyage. Il lui trouva quelque chose d’idéal dans la physionomie : elle avait des yeux bleus d’une expression langoureuse, de longs cils, une peau blanche et délicate sous laquelle apparaissaient de petites veines bleuâtres ; le sourire semblait résider à demeure sur ses lèvres roses et charnues. S’apercevant que son voisin ne cessait de la considérer, la dame commença par sourire, puis elle se mit tour à tour à baisser les yeux et à regarder par la fenêtre. Lorsque le train eut dépassé la seconde station, elle se fatigua de cette conversation muette.

— Vous habitez Pétersbourg ? demanda-t-elle.

— Oui, répondit Kalinovitch, ne voulant pas s’avouer provincial. — Et vous ? ajouta-t-il.

— Moi aussi... On s’amuse à Pétersbourg...

— On s’amuse ?

— Oui, il y a des fêtes, des bals masqués, un opéra italien... j’y vais souvent.

À ces mots, Kalinovitch se rappela involontairement Nastenka, qui, condamnée à vivre dans un trou, n’était peut-être jamais allée au théâtre ni au bal masqué. En songeant à la pauvre jeune fille, une immense pitié s’empara de lui, il devint pensif et laissa tomber la conversation.

— Oh ! que vous êtes morose ! Pourquoi ? questionna la voyageuse.

Kalinovitch voulut coqueter un peu.

— J’ai perdu ma fiancée, répondit-il en regardant l’anneau que Nastenka lui avait donné le jour de son départ.

— Ah ! vous avez aimé ? reprit la jeune femme d’une voix traînante ; moi aussi, j’ai aimé, ajouta-t-elle, et elle bâilla.

Kalinovitch fixa ses yeux sur elle.

— Et maintenant aimez-vous ? demanda-t-il.

— Maintenant ? je ne sais pas... Non !

— Qui est-ce donc qui vous a accompagnée à la gare ?

— Ah ! vous vous êtes imaginé quelque chose d’après cela ? Non, c’est mon frère, répondit la dame avec un sourire finaud. — Connaissez-vous le prince Khiloff à Pétersbourg ? continua-t-elle.

— Non, je ne le connais pas... C’est aussi un de vos frères ?

La dame se mit à rire.

— Oh ! non, c’est une de mes connaissances... Il est gentil.

— Gentil ?

— Oui, mais voilà, il a un ami, et celui-là, fi ! quelle horreur ! Un gros, avec un nez rouge ! Fi ! je le déteste !

— Le hussard est gros aussi.

— Non, celui-là est bien, c’est un bon frère.

— Vous êtes sans doute étrangère, mais de quel pays êtes-vous ? interrogea Kalinovitch.

— Pourquoi ?... je suis Russe...

— Non, vous n’êtes pas Russe, car vous parlez d’une façon incorrecte ; vous devez être Allemande ou Polonaise.

— Oh ! non, je suis Turque, répliqua la dame, et elle se remit à rire.

— Après cela, toutes les Turques sont des beautés, si elles vous ressemblent, observa le jeune homme.

— Oh ! quel flatteur vous êtes ! s’écria-t-elle.

— Pourquoi donc me dites-vous cela ?

— Parce que vous êtes un flatteur... Vous connaissez mademoiselle Sarah ?

— Non, est-ce qu’elle est jolie ?

— Oui, mais elle est terriblement méchante, — fi !

Le dialogue se poursuivit sur le même ton, et Kalinovitch se mit à courtiser de plus en plus sa voisine. Ici je dois constater une vérité qui d’ordinaire n’est pas admise par les romanciers. Cette vérité, c’est que jamais un amant n’est plus disposé à tromper sa maîtresse qu’au moment où il vient de la quitter, le cœur tout brûlant de passion. La chose s’explique, du reste : les souvenirs d’amour sont encore trop frais, les sens ont soif des jouissances accoutumées, et, privés de la chère créature, nous sommes tout prêts à la remplacer par le premier minois agréable que nous rencontrons.

— Vous allez dîner ? demanda Kalinovitch lorsqu’on arriva à Tver.

— Oui, je mangerais volontiers.

Quand le train s’arrêta, le jeune homme offrit son bras à sa voisine et la conduisit au buffet de la gare.

— Il fait froid ! dit-elle en s’enveloppant dans son châle avec un geste coquet.

« Elle est fort gentille ! » pensait Kalinovitch, et il lui pressait le bras avec son coude.

— Deux dîners ! dit-il au laquais. — Voulez-vous du vin ? ajouta-t-il en s’adressant à la dame.

— Oui, je veux bien.

— Une bouteille de Champagne ! commanda Kalinovitch.

Le garçon apporta le vin, on fit sauter le bouchon.

— Ah ! cria la dame.

— Vous avez eu peur ?

— Oui, ce bruit m’a effrayée, répondit-elle, puis, mettant son petit doigt sur le bord du verre d’où la mousse s’échappait : — Allons, allons, assez !... dit-elle, ne t’avise plus de t’en aller !

« Elle est charmante ! » pensait Kalinovitch.

La dame attaqua vaillamment un plat de côtelettes.

Avant le rôti, le jeune homme leva sa coupe en l’air :

— À votre santé, madame ! fit-il.

— À la vôtre, monsieur, répondit la voyageuse en vidant aussi son verre, mais aussitôt son visage se renfrogna : — Aïe ! ça pique !

— Savez-vous ce que veut l’usage russe quand, en buvant du vin, on dit : Ça pique ?

— Non.

— Il veut qu’on s’embrasse.

— Ah bah ?... C’est bien !

— C’est bien ?

— Oui, dit la dame, qui, après être remontée en wagon, ôta son chapeau et devint encore plus aimable.

Cependant il commençait à faire sombre. « C’est une créature perdue, mais elle est gentille ! » songeait Kalinovitch, les yeux fixés sur sa voisine, et en lui s’éveillait un désir louable, quoique sans doute fort peu désintéressé : toucher dans l’âme de cette jolie personne certaines cordes muettes depuis longtemps peut-être, mais qu’il y a toujours moyen, pensait-il, de faire vibrer chez n’importe quelle femme.

— Décidément vous êtes Polonaise ! Plus je vous regarde, et plus j’en suis persuadé, commença-t-il.

— Ah ! oui, seulement vous vous trompez... Je vous l’ai dit : je suis Turque... répondit-elle.

— Et moi, je vous dis que vous êtes Polonaise, et de la Pologne prussienne, car on remarque en vous l’harmonieux mélange du type germanique avec le type slave ; vous êtes fort belle.

— Oh ! oui, oui, acquiesça la jeune femme.

— Oui, certes, reprit Kalinovitch, et peut-être, à Varsovie, ou même plus loin encore, avez-vous laissé un père et une mère, un frère et une sœur qui pleurent sur vous, si toutefois ils savent comment vous vivez.

Le visage de la jolie femme prit une expression chagrine.

— Comment pouvez-vous parler ainsi ? Vous ne me connaissez pas, dit-elle d’un ton qui n’avait plus rien d’enjoué.

— J’en sais plus encore, poursuivit Kalinovitch, je sais que votre existence vous pèse, et vous pèse lourdement, quoique peut-être vous passiez les journées entières à rire. Il n’y a pas bien longtemps, j’ai vu une jeune fille que son amant a quittée ; les siens l’accablent de reproches, la société la méprise, et néanmoins elle est plus heureuse que vous, parce qu’elle n’a pas lieu de se mépriser elle-même.

La voyageuse écoutait. Bien qu’elle ne parût pas comprendre tous les mots, elle ne laissait pas d’en deviner le sens général, et toute trace de gaieté avait disparu de son visage.

— Vous ne me connaissez pas, comment pouvez-vous parler ainsi ? répéta-t-elle.

— Si, je vous connais, répliqua son interlocuteur, et je vous dirai que vous n’avez qu’une chance de salut : c’est d’être aimée par un homme qui non seulement vous arrache à votre milieu actuel, mais vous inspire le dégoût de ce que vous aimez à présent et vous fasse comprendre qu’une femme a mieux à faire que de courir les bals masqués et les théâtres.

Ce langage resta lettre close pour la jeune dame, et quand Kalinovitch, ayant terminé son prêche, voulut prendre la jolie bottine posée sur la banquette, elle retira son pied.

— Pourquoi cela ?... Ce n’est pas permis.

— Pourquoi donc n’est-ce pas permis ?... Je suis peut-être l’homme dont je vous parlais, fit à voix basse Kalinovitch.

— Non ! je ne crois pas aux hommes.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils sont tous si méchants... si trompeurs... Fi !... Non !...

— Je ne suis pas comme cela, répondit Kalinovitch, et il voulut de nouveau saisir le pied de sa voisine, qui, cette fois encore, l’en empêcha.

— Non, ce n’est pas permis.

— Mais pourquoi ?

— Est-ce que c’est possible, voyons ? Vous êtes inconvenant : tout le monde regarde.

— Mais à Pétersbourg vous ne serez pas si sévère ?

— Ah ! que vous êtes drôle !... Pourquoi ? Je ne vous connais pas...

— Nous ferons connaissance, reprit Kalinovitch, et, se baissant tout à coup, il baisa la main de la jeune dame.

— Vous êtes un polisson, j’ai peur de vous, dit celle-ci avec coquetterie, et, croisant ses bras sur sa poitrine, elle ôta ses pieds de dessus le divan.

Ils ne purent flirter plus longtemps par suite de l’apparition de deux corpulents voyageurs : un propriétaire et sa femme, qui vinrent justement occuper les places vides autour d’eux.

— Permettez ! dit d’une voix de basse le barine, et il s’assit sans cérémonie sur le divan à côté de la jolie dame, tandis que son épouse s’installait près de Kalinovitch en soufflant comme un phoque. Un soldat qui les avait accompagnés poussa dans le wagon quantité de coussins, de sacs et de paquets, si bien que mon héros se vit complètement séparé de sa voisine. « Adieu ! » fit celle-ci avec une grimace moqueuse, et elle s’arrangea pour dormir. À la longue le jeune homme, bercé par le mouvement du wagon, céda lui-même au sommeil.

Le train de Moscou, comme on sait, arrive à Pétersbourg au lever de l’aurore. À l’approche de la capitale, la plupart des voyageurs commencèrent à donner des signes d’agitation. Kalinovitch se sentit, lui aussi, un peu ému ; il frotta la vitre couverte de buée et regarda par la fenêtre ; mais n’apercevant qu’une immense plaine où croissaient des sapins rabougris, il reporta ses yeux sur la jolie dame. Elle dormait d’un profond sommeil et ne s’éveilla qu’à l’entrée en gare.

— Nous sommes arrivés ! dit-il d’une voix tendre en s’approchant d’elle.

— Oh ! oui, nous sommes arrivés ! répondit-elle avec un joli bâillement, puis elle prit vivement son sac et descendit du wagon.

Kalinovitch s’élança sur ses pas.

— Écoutez, où demeurez-vous ? reprit-il d’un ton presque suppliant.

— Rue aux Pois... Maison Bagoff, vous me demanderez... Amalchène !... jeta-t-elle précipitamment, et elle s’éloigna.

Resté seul, Kalinovitch se hâta d’aller chercher sa malle, héla un cocher aux abords de la gare et lui ordonna de le mener à un hôtel quelconque qui ne fût pas cher. Pour se donner moins d’embarras, le cocher le conduisit droit à l’Hôtel de Moscou, où, moyennant un rouble d’argent par jour, mon héros fut logé au quatrième étage, dans une chambre grande comme un mouchoir de poche, mais pourvue d’une table et d’un divan recouverts en toile cirée. Après avoir défait sa malle, il s’assit près de la fenêtre et se mit à regarder curieusement dans la rue : là allaient et venaient des piétons et des voitures, un peloton de Cosaques passait au grand trot, une dizaine de chevaux attelés en flèche transportaient une machine.

Kalinovitch comprit qu’il se trouvait maintenant au centre de la vie russe ; mais, lorsque de la terre son regard se porta vers le ciel, il éprouva un véritable étonnement : nulle part encore il n’avait vu si bas les nuages et le soleil. En même temps, une sorte de brouillard pesait sur sa tête ; il avait envie de bâiller, ses yeux se fermaient. Il se coucha sur le divan et s’endormit. À quatre heures, il se réveilla avec une violente migraine et un léger frisson dans tout le corps, — c’était le premier tribut payé par le jeune provincial à la malaria pétersbourgeoise. Cherchant à réagir contre cette influence, Kalinovitch demanda à dîner, but un verre de vin, une tasse de café fort, puis alla voir les curiosités de la ville. Pour cela, il prit un fiacre en disant au cocher de le promener devant tous les palais et toutes les cathédrales.

— Arrête ! quel est ce pont ? cria-t-il au moment où l’izvochtchik s’aventurait avec précaution sur le pavé qui avoisine la maison Biéloselsky.

— C’est le pont Anitchkoff ! Et voilà le palais Anitchkoff, répondit le cocher.

— Qui est-ce qui y habite ?

— Je ne sais pas.

— Et quelle est cette église ?

— C’est l’église de Kazan.

— La cathédrale ?

— Oui.

« Pourquoi l’a-t-on flanquée de ces ailes énormes ? observa à part soi Kalinovitch.

— Ces deux guerriers en fonte ont l’air de tirer des coups de pistolet, lui fit remarquer le cocher à propos de Barclay de Tolly et de Koutouzoff, mais Kalinovitch n’entendit pas ces mots. La foule des passants et des équipages qui remplissaient la Morskaïa commençait à lui donner le vertige, et, en débouchant sur la place, il eut comme une sensation d’écrasement à la vue de l’immense Palais d’Hiver.

— Mène-moi plutôt à la Néva ! dit-il, avide de contempler le fleuve dont il apercevait au loin les eaux. Hélas ! parvenus au pont de la Cour, l’automédon et son client y furent accueillis par un vent glacial qui eût découragé la curiosité la plus obstinée.

— Le diable m’emporte, qu’il fait froid ! grommela Kalinovitch en relevant jusqu’aux oreilles le collet de son manteau ; quand il eut atteint le pont de l’Annonciation, il quitta son cocher et se dirigea à pied vers le monument de Pierre le Grand ; après en avoir fait deux fois le tour, il donna un coup d’œil à la cathédrale d’Isaac. Tout cela agissait sur lui d’une façon irritante. Marchant à l’aventure, il arriva à la perspective de l’Ascension, où le petit commerce s’évertue à singer les grands magasins ; de dix pas en dix pas, il rencontrait un Juif ; une odeur d’oignon et de brochet frit s’échappait de la plupart des maisons. Mais un spectacle plus déplaisant encore attendait le promeneur dans la Sadovaïa : là, d’un cabaret sortit une bande de vingt ouvriers au moins : c’était la première fois que Kalinovitch voyait des hommes d’un extérieur aussi misérable : leur ivresse même avait quelque chose de sombre et de féroce. L’un d’eux ne fut pas plus tôt sur le trottoir qu’il se frappa rageusement la tête contre la borne. Pour l’empêcher, sans doute, de se meurtrir ainsi le visage, un de ses compagnons le saisit par les cheveux et l’écarta de la borne en lui disant : « Allons, assez, diable ! » Les autres contemplaient cette scène avec une morne indifférence.

Kalinovitch écœuré s’éloigna au plus vite, et le hasard le conduisit à la Siennaïa. Là, des monceaux de volaille faisandée empestaient l’atmosphère ; il se hâta de passer de l’autre côté du marché. On y vendait des légumes avariés dont l’odeur, quoique peu appétissante, était moins infecte que celle de la viande pourrie. À tous ces signes, Kalinovitch comprit qu’il se trouvait dans le quartier le plus populaire de la ville.

Cependant le jour baissait, et lorsque le jeune homme arriva à la perspective Newsky, la nuit était déjà venue : on allumait çà et là des réverbères, une suite presque continue d’équipages remplissait la chaussée, des passants s’arrêtaient devant les vitrines éclairées des magasins, et tout à coup se faisaient entendre, venant Dieu sait d’où, les sons d’un orgue de Barbarie. Kalinovitch suspendit involontairement sa marche durant un instant : il lui semblait que c’était la plainte d’une âme humaine prisonnière au milieu des ténèbres et des neiges de cette ville sépulcrale.

De retour chez lui, il posa avec accablement sa tête sur le divan : « Qu’est-ce que cela veut dire ? » pensa-t-il, cherchant à se rendre compte de l’inexprimable souffrance qu’il éprouvait ; « ai-je donc le cœur tellement pris que je ne puisse être tranquille et gai qu’auprès de cette fillette ? Non ! ce n’est pas un regret amoureux que je ressens, c’est plutôt une crainte pour moi-même : la crainte devant cette suite presque ininterrompue de maisons roulantes, ces rues larges, ces grilles de fer et ce vent glacé de la Néva ! »

 

II

Trois jours se passèrent, trois jours d’ennui et d’appréhension vague, durant lesquels Kalinovitch garda presque constamment la chambre. Sa toilette, qui n’avait pas été renouvelée depuis bientôt trois ans, était en si mauvais état qu’on aurait pu le prendre non pas seulement pour un pauvre, mais pour un homme d’une moralité équivoque. Sachant combien les gens de Pétersbourg attachent d’importance à la mise, il s’était donc décidé à sortir le moins possible, tant qu’il n’aurait pas reçu les vêtements qu’il avait commandés chez Charmer. Le quatrième jour, un commis de l’extérieur le plus comme il faut les lui apporta. Déjà Kalinovitch s’était approvisionné de linge neuf. Quand il eut revêtu les habits envoyés par le tailleur, il alla se contempler dans une glace et constata qu’il était maintenant un tout autre homme. L’œil le plus expérimenté n’aurait découvert dans sa personne rien de provincial : ses cheveux, déjà assez rares, dont la nuance pâle s’harmonisait avec son teint blême, sa maigreur élégante, ses manières distinguées, tout en lui semblait déceler un Pétersbourgeois du meilleur monde.

Après avoir réglé la note de Charmer, Kalinovitch alla aussitôt faire visite au rédacteur en chef de la revue qui avait publié sa nouvelle. S’attendant à être reçu avec beaucoup d’égards et de considération, il tira hardiment le cordon de la sonnette. Un domestique vint ouvrir.

— Annonce que Kalinovitch est arrivé, dit avec assurance le visiteur.

Le laquais se retira.

— Kalinovitch est arrivé ! annonça-t-il.

— Qui ça ? Quel Kalinovitch ? demanda une autre voix.

— Kalinovitch, répéta le laquais.

— Fais entrer, répondit la voix avec un accent de colère.

Le laquais revint dans l’antichambre.

— Donnez-vous la peine d’entrer, dit-il.

La figure du jeune homme s’allongea. Il était évident qu’on le recevait sans bien se rappeler qui il était. Quand il eut franchi le seuil de la première porte, il se trouva dans un vaste cabinet au milieu duquel il aperçut une immense table avec des écritoires, des crayons, des manuscrits et des journaux à images, tels que la Feuille artistique et l’Illustration de Paris. Près de cette table le bureau du prince fit à Kalinovitch l’effet d’un simple pupitre d’écolier. Des rayons disposés le long des murs pliaient sous le poids des livres et des journaux. Sur les fauteuils s’étalaient, non encadrés, trois paysages censément dus à Calame, une gravure représentant la « Transfiguration » de Jordaens, et enfin une petite tête de femme, toile d’une exécution fort médiocre, mais remarquable par l’expression langoureuse des yeux. Bref, l’art et la science se confondaient là dans un savant désordre, comme pour attester l’énormité des matériaux qui servaient à confectionner les diverses rubriques de la revue. Assis à un bout du divan, dans un coin assez sombre, le maître du logis portait une grosse redingote de peluche. C’était un homme replet, sanguin, dont la tête rejetée en arrière faisait immédiatement suite aux épaules : le cou semblait absent. Il est vrai que de petits yeux, sans cesse en mouvement sous les lunettes d’or qui les abritaient, laissaient soupçonner chez le rédacteur en chef un commerçant d’un esprit très délié. À l’autre bout du divan était assis, pittoresquement éclairé par le feu de la cheminée, un monsieur d’une physionomie beaucoup plus sympathique ; ce dernier avait un peu la tournure d’un propriétaire ; ses yeux bleus regardaient au plafond avec une expression de voluptueuse rêverie, et ses mains s’appuyaient sur la pomme d’une canne de prix ; à première vue, vous auriez deviné en lui un gentleman qui toute sa vie avait pensé honnêtement et bien mangé. La même cheminée éclairait encore un jeune homme de petite taille et d’un physique ingrat ; il était debout près d’une étagère, et, comme personne ne faisait attention à lui, il affectait, pour se donner une contenance, de lire très attentivement un journal étalé devant ses yeux. Après avoir embrassé d’un regard tout cet ensemble, Kalinovitch s’avança vers le maître du logis :

— Bonjour ! enchanté de faire votre connaissance ! dit celui-ci en se soulevant légèrement. Monsieur Biélavine, monsieur Kalinovitch, ajouta-t-il.

Les deux visiteurs échangèrent un salut muet.

Le jeune homme leva timidement les yeux, comme s’il eût espéré être présenté aussi au nouveau venu, mais on ne lui fit pas cet honneur.

— Vous êtes Moscovite, je crois ? continua le rédacteur en chef lorsque Kalinovitch se fut assis.

— Oui... mais, dans ces derniers temps, j’ai habité en province.

— En province ? répéta le journaliste en fixant sur lui ses petits yeux.

— Oui, répondit Kalinovitch, et, à mon arrivée ici, ajouta-t-il d’un ton un peu officiel, je me suis fait un devoir de venir vous remercier pour l’hospitalité que vous avez bien voulu accorder, dans votre revue, à mon petit travail.

— Oh ! laissez donc ! c’est notre métier, reprit le rédacteur en chef, qui abaissa soudain ses regards sur le tapis. Vous êtes venu par Moscou ? demanda-t-il ensuite, comme pressé de mettre l’entretien sur un autre objet.

— Je suis venu par Moscou.

— En chemin de fer ?

— En chemin de fer.

— Et, dites-moi, est-ce qu’on y est bien ? poursuivit le journaliste.

— Oui, répondit Kalinovitch un peu désappointé, car il s’était attendu à une conversation plus intéressante.

— Il paraît qu’on a froid aux pieds en wagon ?

— Je n’ai pas eu froid.

— Non ? demanda le rédacteur en chef.

— Non.

Cette réponse fut faite d’un ton si moqueur que le jeune homme qui lisait un journal regarda avec étonnement Kalinovitch.

Le maître du logis, qui fumait une cigarette, lâcha une grosse bouffée de tabac et s’adressa au visiteur désigné tantôt par lui sous le nom de Biélavine.

— Pour en revenir au monsieur dont nous parlions tout à l’heure, vous aurez beau dire, il n’est pas solide.

Les traits de Biélavine prirent une expression sérieuse, indiquant qu’il ne partageait pas du tout cette manière de voir.

— Mettez-vous bien ceci dans l’esprit, reprit en s’animant le publiciste, qui paraissait très désireux de convaincre son interlocuteur : ce n’est pas de l’histoire que fait ce peuple depuis plus d’un demi-siècle, c’est une pièce historique en plusieurs tableaux qu’il joue devant nous.

Biélavine écoutait.

— D’abord règne la secte des encyclopédistes... on sape tous les fondements de l’ordre social, politique, religieux... ensuite, c’est le sang, le désordre. Qu’en devait-il résulter ? D’après toutes les prévisions humaines, cela ne pouvait aboutir qu’à la décomposition morale et matérielle du pays. Eh bien, pas du tout ! La nation, comme un phénix, renaît de ses cendres et s’incarne en Napoléon Ier. Le diable sait ce que c’est !

Biélavine écoutait toujours sans mot dire.

— Ce monsieur part pour la conquête de l’Europe, bouleverse toute la Confédération germanique, fait et défait des rois ; puis, le plus sottement du monde, va chercher à Moscou l’écueil de sa fortune. Ensuite les Bourbons... la révolution de Juillet... le roi-citoyen... une nouvelle insurrection... la chute du trône... la République et finalement Napoléon III.

À ces mots, Kalinovitch se leva et s’approcha d’un tableau qu’il se mit à examiner.

Le jeune homme dont personne ne s’occupait et qui, depuis longtemps déjà, le regardait d’un air aimable, s’avança vers lui.

— J’ai, je crois, l’avantage de voir M. Kalinovitch ? dit-il.

— Effectivement.

— J’ai lu votre nouvelle avec le plus grand plaisir, ajouta le jeune homme.

Kalinovitch remercia par une muette inclination de tête.

— Je suis moi-même écrivain... Doubovsky... vous n’avez peut-être pas lu mes ouvrages, continua le jeune homme avec une feinte humilité que démentait la suffisance de ses manières.

— Si, je les ai lus, répondit Kalinovitch, qui n’en connaissait même pas l’existence.

Après quelques minutes d’hésitation, le jeune homme commença d’une voix mal assurée :

— Que le public est maintenant difficile à contenter ! Tenez, moi, l’année dernière, voyant qu’on publie beaucoup d’études de mœurs, j’avais écrit un livre sur les Mœurs et croyances populaires dans le district de Kozino. Eh bien ! j’ai été éreinté par la critique ; même dans la revue de Paul Nikolaïtch, ajouta-t-il en montrant des yeux le rédacteur en chef, il a paru un article fort désagréable pour moi... Sans doute, je ne puis, en aucune façon, prétendre à être mis sur la même ligne que les talents de premier ordre, mais, du moins, j’ai le goût de la littérature, je m’en occupe avec amour, et je ne crois pas qu’on puisse faire de cela un crime à quelqu’un...

— Naturellement, reconnut Kalinovitch. « Quel polisson ! » se disait-il à part soi. Ne voulant pas se compromettre par une conversation avec un semblable monsieur, il retourna à sa place et prit son chapeau.

S’apercevant qu’il songeait à se retirer, le rédacteur en chef lui adressa de nouveau la parole.

— Où habitez-vous ?

— À E..., répondit Kalinovitch.

— À E... ? Beau pays ! J’y ai passé deux fois. Ces vastes forêts, cette rivière... E... est situé sur une rivière, si je ne me trompe ?

— Oui.

— Une rivière flottable ?

— Flottable, répondit Kalinovitch, qui se disposa à prendre congé.

— J’aurais encore deux mots à vous dire, fit le rédacteur en chef, et, prenant à part Kalinovitch, il ajouta à demi-voix :

— Votre nouvelle est intitulée, je crois, l’Officier de cavalerie ?

— Non, les Relations étranges.

— Combien de feuilles ?

— Neuf.

— Neuf. Nous disons donc : neuf fois quarante — trois cent soixante roubles, n’est-ce pas ?

— J’avais entendu dire que la feuille était payée cinquante roubles, observa Kalinovitch.

— Non, non, répliqua péremptoirement le rédacteur en chef, qui compta aussitôt trois cent soixante roubles à son collaborateur.

— J’ai encore un autre ouvrage que je tiens à votre disposition, dit ce dernier.

— Eh bien, apportez-le-nous, je vous prie, nous verrons... nous examinerons... se hâta d’interrompre le maître du logis, et il revint vivement auprès de Biélavine.

Kalinovitch salua et sortit.

« Quelle brute ! il ne sait même pas ce que j’ai écrit ! » pensait-il. Et il descendait l’escalier en se mordant les lèvres, lorsqu’il fut rejoint par Doubovsky.

— Je m’en vais aussi, dit le jeune homme.

D’abord, Kalinovitch ne voulait pas lui répondre ; puis il se fit la réflexion suivante : « Ce monsieur flâne dans les bureaux de rédaction, je pourrai apprendre par lui comment les choses s’y passent. »

— Voulez-vous dîner avec moi quelque part ? proposa-t-il.

— Avec grand plaisir, répondit Doubovsky.

— Où irons-nous ? Conduisez-moi, je ne connais pas les restaurants.

— Je vais vous mener chez Dominique.

— Va pour Dominique !

Arrivés chez le traiteur, ils s’assirent près d’une fenêtre, dans un endroit un peu écarté, pour n’être pas trop en vue. Kalinovitch commanda deux dîners et une bouteille de vin. Il ne savait trop comment engager la conversation ; mais Doubovsky lui épargna l’embarras d’une entrée en matière.

— Il paraît que vous avez reçu de l’argent de Paul Nikolaïtch ? dit-il en se penchant d’un air mystérieux vers Kalinovitch.

— Oui, répondit celui-ci.

— Une forte somme ?

— Huit cents roubles, n’hésita pas à déclarer, au mépris de la vérité, Kalinovitch.

Doubovsky fit un brusque mouvement en arrière, et ses traits perdirent soudain leur expression doucereuse.

— C’est gentil, remarqua-t-il en hochant la tête avec un sourire désagréable.

— Oui, c’est raisonnable, répondit Kalinovitch.

— Il n’est pas toujours si large, reprit Doubovsky, qui continuait à hocher la tête en achevant son assiette de soupe.

— Bah ? fit Kalinovitch d’un ton qui semblait exprimer le plus naïf étonnement.

De nouveau, Doubovsky sourit avec amertume.

— Du moins, j’en parle d’après mon expérience personnelle, dit-il, et, voyant que ces mots avaient piqué la curiosité de son interlocuteur, il poursuivit :

— J’ai écrit une étude historique sur Iermak ; cet ouvrage m’a demandé trois ans de recherches. J’ai recueilli toutes les pièces, tous les documents, je les ai lus jusqu’au dernier, sans me croire le droit d’en négliger un seul ; mon travail devait former environ huit feuilles d’impression.

— Oui, dit Kalinovitch, mais buvez donc, ajouta-t-il en versant du vin.

— Merci ! répondit le jeune auteur, qui vida rapidement son verre, et se hâta de reprendre son récit.

— Par un excès de réserve je n’osai pas me présenter de but en blanc aux bureaux de la rédaction, mais le hasard m’ayant fait rencontrer dans une maison Paul Nikolaïtch lui-même, je lui demandai si je pouvais espérer l’insertion de mon travail. « Certainement, me répondit-il, je le recevrai très volontiers. » Après cela, pouvais-je conserver le moindre doute ?

— Non certes, fit Kalinovitch. Il commençait à trouver Doubovsky amusant.

— J’apporte mon manuscrit. Un mois, deux mois, trois mois se passent. Naturellement l’inquiétude me prend... je vais à la rédaction pour savoir à quoi m’en tenir. D’abord je ne puis voir personne, ensuite on me reçoit sèchement, si bien que je suis obligé d’écrire pour demander une réponse décisive. On m’informe alors que mon « Iermak » peut être publié, mais à la condition de subir d’importantes coupures.

— Des coupures ? Pas possible ! se récria Kalinovitch avec une conviction parfaitement jouée.

— Si, reprit d’un ton pénétré son interlocuteur. Voulant du moins savoir sur quoi portent les retranchements infligés à mon œuvre, je vais à la revue, et là on me montre mon manuscrit dont la moitié a été biffée... Quel est le fin lettré qui s’est chargé de cette besogne ? Je l’ignore.

Après avoir ainsi parlé, Doubovsky garda le silence pendant quelques minutes.

— Inutile de dire, poursuivit-il, combien je fus blessé d’un procédé dont souffraient à la fois et ma dignité d’auteur et surtout mes intérêts, car je ne suis pas riche. Pourtant, soit sottise, soit naïveté, soit délicatesse — appelez cela comme vous voudrez — je consentis à ces mutilations.

— Vraiment ? s’exclama toujours du ton le plus sérieux Kalinovitch. Et après ?

— Après, répondit Doubovsky, dont la colère semblait avoir fait place à la tristesse ; après, mon travail fut publié... Je vais toucher le prix de ma copie, et on me la règle à raison de trente-cinq roubles la feuille quand je sais qu’on paye tout le monde sur le pied de cinquante roubles. Comme de juste, je me permets de demander la raison d’une pareille différence. À quoi l’on répond fort tranquillement qu’on ne peut pas me donner davantage, et l’on me plante là. Cette manière d’agir est-elle noble ? acheva-t-il en interrogeant du regard Kalinovitch.

Ce dernier hocha seulement la tête.

— Vous devriez tenter quelque chose, adresser une plainte à quelqu’un... au gouverneur général, par exemple...

— J’ai tout tenté, répliqua Doubovsky : voilà trois mois au moins que je ne cesse de me présenter chez Paul Nikolaïtch pour avoir une explication définitive avec lui ; mais, malheureusement, ou il ne me reçoit pas, ou il me place dans une situation telle que je ne puis parler de rien.

— Pourquoi aller chez lui ? Plaignez-vous au gouverneur général, voilà ce que vous devez faire, reprit Kalinovitch, qui avait grande envie de voir surgir un pareil scandale.

— J’en suis incapable, mais je me crois en droit de raconter la chose à tout Pétersbourg, répondit Doubovsky ; et, comme le dîner venait de finir, il se mit à marcher dans la chambre en dodelinant de la tête.

Kalinovitch, de son côté, alla s’étendre sur le divan. Il commençait à en avoir assez, de son interlocuteur.

— Qu’est-ce qu’il fait donc de son argent, s’il lésine ainsi sur les frais de rédaction ? demanda-t-il, plutôt pour dire quelque chose.

Doubovsky sourit tristement.

— Ce ne sont pas les occasions de dépenser de l’argent qui manquent, surtout quand on aime les femmes comme il les aime.

— Il aime les femmes ? questionna curieusement Kalinovitch.

— Je crois bien ! répondit avec le même sourire triste Doubovsky. Maintenant sa sultane favorite est une Française. Elle avait à Paris pour vingt-cinq mille francs de dettes qu’il a payées, et si nous étions venus ici un peu plus tôt, nous l’aurions certainement vue se prélasser sur la perspective Newsky dans un phaéton attelé de deux chevaux noirs... Pensez-vous que cela ne coûte rien ?

— Oh ! le veinard ! s’écria Kalinovitch.

— Oui, c’est un veinard, mais quelle est la situation faite aux autres ? Il y va peut-être de la ruine pour la littérature russe... Et celle-là n’est pas la seule... connaissez-vous la danseuse Karychéva ?

— Non, je ne la connais pas.

— Elle est aussi entretenue par lui, et, figurez-vous : une petite femme avec de gros mollets...

— C’est encore bien si elle a de gros mollets, interrompit Kalinovitch.

Doubovsky accueillit cette observation d’un air de mépris.

— Je ne sais pas ce qu’il y a de bien là dedans, d’autant plus qu’elle mange, dit-on, des bonbons depuis le matin jusqu’au soir... J’oubliais notre célèbre authoress, madame Kasinovsky, qui figure aussi parmi les protégées de Paul Nikolaïtch : elle a vécu chez lui tout l’hiver dernier et a reçu, pour sa précieuse collaboration, trois cents roubles d’argent par feuille : n’est-ce pas un prix exagéré, quand la feuille m’est payée, à moi, trente-cinq roubles ?

— Si elle est jolie, pourquoi serait-ce un prix exagéré ? dit Kalinovitch.

— Oui, du moment qu’on envisage la chose à ce point de vue-là, c’est juste ! répliqua avec un peu de mauvaise humeur Doubovsky, et il recommença à se promener dans la chambre en hochant la tête.

— Qui est-ce donc qui s’occupe de la revue, s’il passe tout son temps avec les femmes ? demanda Kalinovitch.

— Il a pour factotum un certain Zykoff, un outrecuidant monsieur, répondit avec un sourire fielleux Doubovsky.

— Quel Zykoff ? N’est-ce pas un ancien élève de l’université de Moscou ? reprit vivement Kalinovitch.

— En effet.

— Mon Dieu ! poursuivit Kalinovitch, c’est un vieil ami, un ancien camarade à moi, et un homme des plus distingués.

Doubovsky changea incontinent de langage.

— On dit beaucoup de bien de lui, alors sans doute je ne le connaissais pas ; mais si je m’étais adressé directement à lui, mon ouvrage aurait peut-être eu un meilleur sort.

— Alors c’est de lui que tout dépend ?

— Absolument tout.

— Où demeure-t-il ? dites-le-moi, je vous prie.

Doubovsky donna l’adresse de Zykoff, Kalinovitch se hâta d’en prendre note, et, comme il avait appris tout ce qu’il voulait savoir, il ne cacha plus l’ennui qu’il éprouvait a continuer cet entretien. Le voyant bailler, Doubovsky prit son chapeau.

— J’espère que vous me permettrez de cultiver votre connaissance ? dit le jeune écrivain, qui, au moment des adieux, avait recouvré son sourire mielleux.

Sans même daigner se lever, Kalinovitch se borna à lui tendre la main.

— Très volontiers, répondit-il.

Quelques instants après, Doubovsky, ayant fièrement relevé le collet de son paletot, cheminait sur la perspective Newsky avec la physionomie d’un homme absorbé dans les méditations les plus profondes.

Pendant qu’il s’éloignait, Kalinovitch le suivait des yeux et se disait : « Quel imbécile ! »

Pour tuer le temps, il acheva la bouteille de vin. La conversation précédente l’avait un peu échauffé, et il se représentait sous les couleurs les plus vives le bonheur que devait goûter le rédacteur en chef avec ses trois maîtresses : la Française, la danseuse et la femme de lettres.

« Eh ! le diable m’emporte ! je vais aller chez Amalchène. Il faut bien se distraire d’une façon quelconque, sinon on deviendrait fou ! » Sur cette réflexion il prit une voiture et se fit conduire rue aux Pois.

À la question : « Est-ce ici qu’habite mademoiselle Amalchène ? » le dvornik de la maison Bagoff répondit avec un demi-sourire : « Oui, monsieur, donnez-vous la peine de monter au premier... la porte à droite. » Kalinovitch sonna. La personne qui vint lui ouvrir était une femme de trente-cinq ans, dont les traits durs rappelaient le type tzigane.

— Dis à mademoiselle Amalchène que c’est le monsieur qui a voyagé avec elle de Moscou à Pétersbourg, ordonna vivement Kalinovitch.

Voyant souvent sans doute des visiteurs inconnus se présenter chez sa maîtresse, la femme de chambre ne fit aucune observation et s’éloigna. Elle revint au bout d’un instant.

— Donnez votre paletot, ôtez-le ! dit-elle d’un ton fâché.

Kalinovitch se dépouilla de son pardessus et, en le remettant à la servante, crut devoir lui glisser dans la main un rouble d’argent. Le visage de la mégère changea aussitôt d’expression.

— Entrez, mademoiselle va venir tout de suite, fit-elle aimablement, tandis qu’elle accrochait le pardessus au portemanteau.

Kalinovitch entra dans une pièce faiblement éclairée par une bougie qui brûlait devant une glace. Les rideaux baissés et les petits écrans disposés vis-à-vis des fenêtres ne laissaient aucune possibilité de voir de la rue ce qui se passait à l’intérieur. Au-dessus du piano était appendue une gravure représentant une femme à demi nue. Le mobilier était plus que confortable. Le visiteur remarqua notamment un divan de velours qui éveilla en lui des idées folichonnes.

Amalchène se montra vêtue d’une capote mise assez négligemment. Ses bras nus, d’un modelé exquis et d’une blancheur éclatante, semblaient découpés dans l’ivoire ; son visage offrait une expression plus idéale encore que lors de sa première rencontre avec Kalinovitch.

— Bonjour, dit celui-ci en s’approchant de la jeune femme et en lui prenant la main.

— Oui !... Bonjour ! fit-elle, et elle s’assit sur le voluptueux divan.

Le visiteur prit place à côté d’elle.

— Vous voyez que je ne vous ai pas oubliée, commença-t-il.

— Oui, je le vois, répondit Amalchène avec un regard malicieux ; puis, après un moment de silence, elle se mit à chanter d’une voix assez agréable :

Galopaden tanz ich gern

Mit den jungen hübschen Herr’n.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Kalinovitch.

— Mit den jungen hübschen Herr’n ! répéta Amalchène, puis tout à coup elle cria : Macha !

La femme de chambre parut sur le seuil.

— Le cocher est ici ? questionna la maîtresse de la maison.

— Oui, mademoiselle, répondit Macha.

— Pourquoi avez-vous fait venir un cocher ? voulut savoir Kalinovitch.

— Parce que j’ai envie de me promener en voiture, reprit la jeune femme en minaudant. Et de nouveau elle chantonna :

Mit den braven Officier’n

Tanz besond’rs mit Kirassier’n.

— Puis-je vous accompagner ? demanda le visiteur.

— Oui.

— Eh bien, allez vous habiller !

— Oui.

Galopaden tanz ich gern

Mit den jungen hübschen Herr’n.

Tout en chantant, elle passa dans sa chambre à coucher, d’où elle sortit une minute après, vêtue d’un manteau de prix ; à son chapeau était attachée une voilette de blonde noire.

Un phaéton à deux chevaux attendait à la porte de la maison.

— Où irons-nous ? demanda Kalinovitch.

— Je veux faire une longue promenade... répondit Amalchène.

— Conduis-nous assez loin, ordonna le jeune homme au cocher.

La voiture traversa d’abord la place de l’Amirauté, puis longea le Jardin d’Été, passa le pont de Chaînes et finalement déboucha dans la Kirotchnaïa.

— Où faut-il encore vous mener ? demanda ensuite l’automédon.

— Nous allons rentrer, je pense, observa Kalinovitch.

— Oh ! oui, approuva Amalchène, il fait froid !

— Rue aux Pois ! cria le jeune homme.

Devant le perron de la maison Bagoff, Amalchène descendit la première.

— Eh bien, mademoiselle, quand donc me donnerez-vous de l’argent ? lui demanda le cocher.

— Demain, répondit-elle, déjà sur le point d’entrer dans la maison. Et elle se remit à chanter :

Galopaden tanz ich gern...

— Comment, demain ? Permettez, je suis responsable vis-à-vis de mon patron, insista le cocher.

— Demain, répéta la jeune femme.

— Combien te doit-on ? demanda Kalinovitch.

— Vingt-cinq roubles, Votre Noblesse ; soyez miséricordieux ! Quand les clients ne payent pas, c’est nous qui subissons la perte.

— Vingt-cinq roubles ! Qu’est-ce que tu dis ? répliqua Kalinovitch. — Tu nous as promenés dans trois rues...

— Comment, dans trois rues ! Voilà cinq jours que ma voiture est à la disposition de mademoiselle. Le patron s’impatiente. Voyons, est-ce que c’est possible ?

— Faut-il lui donner cet argent ? demanda Kalinovitch.

— Oui, décida Amalchène. Et elle rentra vivement dans la maison.

Le jeune homme paya le cocher.

 « Le diable sait ce que je fais là ! » pensa-t-il, et il suivit la jolie femme.

Quelques minutes après, tous deux se retrouvaient assis sur le divan. Kalinovitch ne pouvait détacher ses yeux d’Amalchène, tant elle lui paraissait charmante dans la pose un peu sentimentale qu’elle avait prise.

— Macha, le thé ! cria la maîtresse du logis.

La femme de chambre apporta un élégant service à thé, avec une théière en argent et un petit flacon de cognac.

Amalchène remplit la tasse du visiteur et versa beaucoup de cognac dans son thé.

— Je n’en bois pas, dit-il.

— Si, bois-en !

— Alors tu en boiras aussi, reprit Kalinovitch, et, après avoir versé du cognac à la jeune femme, il vida sa tasse d’un trait.

— Écoute, commença-t-il en prenant la main d’Amalchène, aime-moi !

— Oh ! non !

— Pourquoi pas ?

— Parce que... répondit-elle, et elle revint à son éternelle chanson :

Galopaden tanz ich gern...

— Tais-toi avec tes Galopaden !... Pourquoi donc ne veux-tu pas ? s’écria le visiteur en ébouriffant ses cheveux.

— Parce que j’ai un vieux... Il n’aime pas cela.

— Eh bien, envoie-le au diable, ton vieux ! répondit Kalinovitch, et il saisit Amalchène dans ses bras.

— Oh ! non, il me donne de l’argent.

— J’ai plus d’argent que lui, je t’en donnerai davantage. Combien veux-tu ? Prends encore vingt-cinq roubles.

— Noa, c’est impossible.

— Mais pourquoi ? Combien te faut-il ?

— Il me faut beaucoup d’argent.

— Combien ? persista à demander Kalinovitch. — Veux-tu cinquante roubles ?

— Non, répliqua Amalchène.

— Cinquante ! répéta-t-il, et, comme par manière de badinage, il souffla la bougie.

— Polisson ! fit la jeune femme.

 

III

Passer le temps avec des Amalchène était une chose dont mon héros n’avait nullement l’habitude : le lendemain il quitta la rue aux Pois et revint chez lui, profondément honteux de sa conduite... De retour à l’Hôtel de Moscou, son premier mouvement fut de se déshabiller et de se mettre au lit.

« Mon Dieu ! faut-il que je sois devenu débauché ! Nastenka, mon amie, me pardonnes-tu ? » s’écria-t-il mentalement, quoique, comme nous le savons, il s’efforçât toujours de se persuader que cette femme ne comptait pour rien à ses yeux. À la fin, vers cinq heures, ses nerfs se calmèrent un peu. Machinalement Kalinovitch examina le contenu de son portefeuille et sourit : il se trouvait avoir dépensé deux cents roubles. « Et cela en un seul jour ! » pensa-t-il. Puis il songea avec effroi qu’Amalchène avait promis de venir le voir à huit heures. Pour se soustraire à cette visite, le jeune homme résolut d’aller passer toute la soirée chez Zykoff, qui avait été en effet son camarade, tant au gymnase qu’à l’université, et le seul ami de sa jeunesse. Étant étudiants, ils logeaient ensemble. Si, comme on le disait, cet homme-là faisait la pluie et le beau temps à la revue, Kalinovitch pouvait tout attendre de son dévouement.

Zykoff demeurait au quatrième étage, au fond d’une cour ; son logement n’était pas indiqué, comme celui du rédacteur en chef, par une plaque de cuivre, mais par un simple morceau de papier collé sur la porte, avec son nom écrit à la plume. Kalinovitch fut plus étonné encore quand, après avoir sonné, il vit la personne qui vint lui ouvrir. C’était une jeune dame en robe de guingan[21] et en fichu de laine, dont le visage gracieux respirait la bonté. Devinant qu’il se trouvait en présence de la maîtresse du logis, il demanda poliment :

— M. Zykoff est chez lui ?

— Oui, mais il est malade, répondit la dame.

— Peut-être me recevra-t-il tout de même ; je suis Kalinovitch.

— Ah ! oui, probablement ! reprit la jeune femme.

Kalinovitch la suivit dans une petite salle où il aperçut un joli baby d’un an, assis tout seul sur le parquet. Voyant que sa mère le laissait là, l’enfant se mit à crier.

— Tais-toi, Serge, tais-toi ; je vais te prendre tout de suite, dit-elle en le menaçant du doigt, et elle entra dans une pièce à droite.

« Se peut-il qu’ils n’aient même pas de bonne ? » pensa Kalinovitch. La dame annonça le visiteur.

— Vraiment ?... Ce n’est pas possible ! s’écria d’une voix entrecoupée Zykoff transporté de joie.

Sans plus attendre, Kalinovitch entra, mais à peine eut-il franchi le seuil qu’il recula involontairement. L’étroite chambre était encombrée de livres, de manuscrits et d’épreuves d’imprimerie ; on y respirait toutes sortes d’odeurs pharmaceutiques. Vêtu d’une vieille robe de chambre, Zykoff était couché sur un divan usé et déteint. Le jeune homme robuste et bien portant, dont le souvenir était resté dans la mémoire de Kalinovitch, ressemblait maintenant à un squelette.

— Iacha, bonjour ! dit-il en se soulevant pour embrasser le visiteur.

Ce dernier s’aperçut que les yeux de Zykoff étaient remplis de larmes. Lui-même le serra avec force dans ses bras.

— Allons, assieds-toi, Iacha, assieds-toi, dit le maître du logis, qui, après avoir indiqué un siège à son ami, se laissa retomber sur le divan.

— Eh bien, tu es malade ? demanda Kalinovitch.

— Oui, un peu, répondit Zykoff ; du reste, je suis bien aise d’avoir pu te revoir avant de mourir.

La dame venait de rentrer avec son enfant sur les bras et s’était assise à quelque distance. Aux derniers mots prononcés par son mari, tous les muscles de son visage se contractèrent.

— Pourquoi donc « avant de mourir » ? dit-elle.

— Allons, puisque tu le veux, je retire ce que j’ai dit, reprit Zykoff avec un triste sourire. C’est ma femme, et il est inutile de lui parler de toi : elle te connaît déjà, ajouta-t-il.

— Oui, fit-elle en regardant Kalinovitch d’un air affable.

— Mais où as-tu été ? qu’es-tu devenu ? qu’as-tu fait ? Raconte-moi tout ! Tu vois, j’ai de la peine à parler ! continua le malade.

— Ne parle pas, je vais tout te raconter, répondit d’un ton affectueux Kalinovitch, et il commença : Lorsque nous arrivâmes à la fin de nos études, — tu t’en souviens, — j’avais trouvé un préceptorat, et je me décidai à attendre. Sur ces entrefaites, des places de professeurs devinrent vacantes à Moscou et au lycée Demidoff. Dans la persuasion où j’étais qu’on devait songer à moi, je ne fis, naturellement, aucune démarche, je ne sollicitai personne...

Zykoff inclina la tête en signe d’approbation.

— Mais on m’oublia, poursuivit Kalinovitch, et même, lorsqu’un monsieur mit mon nom en avant, on lui répondit carrément qu’on ne me connaissait pas du tout.

Zykoff sourit amèrement et hocha la tête.

L’enfant, qui avait saisi une règle dans ses petites mains, s’en servait pour frapper de toutes ses forces sur la table.

Dans son for intérieur Kalinovitch pestait contre cet « affreux mioche ».

— Eh bien, continue, lui dit le malade.

— À quoi bon ? c’est une histoire banale : lorsque j’en eus fini avec mon élève, force me fut de chercher des moyens d’existence. Bref, je fis savoir que je désirais un emploi. Après m’avoir lanterné pendant six mois, on me dit que, si je voulais, on me nommerait volontiers principal du collège d’E..., et j’acceptai cette place.

Zykoff eut un geste de colère : sa main décharnée s’abattit avec force sur le divan.

— Hein, Dacha, comment trouves-tu cela ? demanda-t-il à sa femme.

— Paix, Serge ! dit-elle à son baby en lui présentant son bras pour qu’il frappât dessus au lieu de frapper sur la table ; puis elle répondit à son mari :

— Mais quoi ! Si Jacques Vasilitch lui-même n’a fait aucune démarche, n’est allé voir personne...

Ces paroles ajoutèrent encore à l’irritation du malade.

— Il n’a pas sollicité !... il n’est allé voir personne !... s’écria-t-il à travers un accès de toux, et, au lieu de l’en louer, elle l’en blâme. Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Mais je ne le blâme pas, pourquoi donc te fâches-tu ? reprit la jeune femme avec un doux sourire.

— Si, tu le blâmes !... Elle-même épouse, Dieu sait par quelle folie... un malheureux... un meurt-de-faim... elle se brouille avec sa famille, et c’est elle qui reproche à un homme de n’être pas vil, de ne pas s’aplatir, de ne pas faire de courbettes...

En prononçant ces mots, Zykoff toussait tellement qu’il semblait sur le point d’étouffer.

— Allons, cesse, ne t’agite pas ; tiens, prends ta potion, dit la jeune femme, et elle lui présenta un verre rempli d’une infusion.

Il se mit à boire avidement, tandis que le baby allongeait ses bras pour saisir les cheveux frisés de son père.

— Eh bien, qu’est-ce que tu as fait là ? demanda Zykoff en se recouchant sur le divan.

— Ce que j’ai fait ? J’ai failli crever d’ennui, l’inaction me tuait, répondit Kalinovitch ; aussi vous suis-je grandement obligé d’avoir publié mon roman, cela a fait entrer un peu d’air et de lumière dans mon existence.

À ces mots, le visage de Zykoff se rembrunit.

— Tu nous l’avais envoyé par l’entremise d’un général, dit-il avec un sourire moqueur.

— Oui, je me trouvais connaître quelqu’un qui le connaissait, reprit Kalinovitch, assez désagréablement surpris de cette observation.

— Eh bien, mon ami, ce quelqu’un peut se vanter d’avoir là une belle connaissance ! commença Zykoff ; c’est un échappé de séminaire qui est devenu conseiller d’État actuel, grand cordon, et qui, maintenant, tranche du Mécène, se pose en protecteur de la littérature russe. Il nous a envoyé ton œuvre avec deux lignes de son écriture, — tu sais, cette écriture de séminariste si bêtement régulière : « Fédor Fédoritch présente ses hommages à Paul Nikolaïtch et lui propose de publier cette nouvelle, qu’il a lue avec plaisir... » Quelle brute !

Un peu confus, Kalinovitch essaya néanmoins de sourire.

— Bien entendu, j’ignorais la position que tu occupes à la revue, répondit-il ; sans cela, évidemment, je me serais adressé à toi plutôt qu’à tout autre. Maintenant, vois-tu, j’ai encore apporté quelque chose ; je te prierai de lire, de m’indiquer, s’il y a lieu, les changements à faire, et ensuite de publier.

Bien que Kalinovitch eût affecté de prononcer cette dernière phrase d’un ton indifférent, on ne laissait pas d’y sentir l’accent de la prière. Le visage déjà assombri du malade prit une expression plus chagrine encore, presque irritée.

— Dis-moi, de grâce, quelle manie as-tu d’écrire des nouvelles ? fit-il brusquement.

Kalinovitch rougit ; cette sortie l’avait tout déconcerté.

— C’est une vocation ! reprit-il avec un sourire forcé, mais il se remit vite et ajouta : Du reste, je trouve un peu étrange que tu me demandes cela.

— Pourquoi donc ? répliqua Zykoff.

Kalinovitch haussa les épaules.

— Ma nouvelle, en elle-même, peut t’avoir déplu, dit-il, mais pour me faire cette question d’une façon générale...

— Ta nouvelle est une œuvre d’un grand mérite, interrompit vivement Zykoff. Eh, mon Dieu ! est-ce que tu peux écrire une sottise ? Mais écoute, poursuivit-il en prenant son ami par la main : tous les principaux personnages de ton récit, que sont-ils ?... Dans notre vie à nous, dans la vie des classes inférieures ou moyennes, il existe des éléments dramatiques : là s’agitent des passions normales, là bouillonnent des révoltes légitimes : l’un se consume dans la misère ; l’autre subit sans cesse des outrages immérités ; un troisième, jeté dans un milieu de fonctionnaires prévaricateurs, devient lui-même un coquin. Mais vous négligez tout cela, vous allez prendre des gens de la haute société et vous nous racontez comme quoi ils souffrent de relations étranges. Eh ! que m’importent ces messieurs et ces dames ? Je ne veux pas les connaître ! S’ils souffrent, c’est pain bénit : ils ne sont malades que de trop de graisse... Enfin, vous nous les présentez sous un jour faux. Ils sont incapables d’éprouver les tourments que vous leur prêtez ; ils n’ont pour cela ni assez d’intelligence, ni assez d’instruction, ni assez de tempérament, car ce sont les héritiers d’une race abâtardie. Dans le grand monde, un homme peut souffrir parce qu’il digère mal ou parce qu’il a raté un joli coup de bourse, une femme souffrira parce qu’elle n’aura pas réussi à faire nommer son mari général, et voilà les gens auxquels vous attribuez des souffrances d’un ordre élevé !

En achevant ces mots, le malade eut une telle quinte de toux que son visage devint cramoisi.

Toute pâle, madame Zykoff s’approcha de son mari et lui serra la tête avec force pour atténuer un peu la violence de l’accès.

— Calme-toi ! Vraiment, je le dirai au docteur, fit-elle d’un ton de reproche. Ensuite elle s’adressa à Kalinovitch : Ne le croyez pas, Jacques Vasilitch : votre nouvelle lui a plu aussi bien qu’à moi et à tout le monde.

Le visiteur se mordait les lèvres ; pendant que son ami parlait, il avait tour à tour pâli et rougi.

— Je vous suis bien reconnaissant, répondit-il ; puis, s’adressant à Zykoff :

— Alors tes reproches s’appliquent exclusivement, dit-il, au milieu que j’ai choisi et que tu n’aimes pas ? C’est tout ce que tu trouves à critiquer ?

— Non, ce n’est pas tout, reprit le malade, qui ne voulut pas lui laisser cette dernière illusion : d’abord l’idée ne t’appartient pas : tu l’as empruntée à Jacques.

Kalinovitch rougit.

— Elle est exprimée dans des personnages qui ne vivent pas, il s’en faut de beaucoup !... poursuivit Zykoff : or, ma conviction inébranlable, c’est que l’artiste pense par images. Vois Pouchkine : même dans ses mouvements purement lyriques il ne laisse pas d’être pittoresque ! Allons, si tu veux, je te dispense de l’objectivité, donne-moi du lyrisme, seulement que ce soit un lyrisme vrai comme celui qui anime d’un sentiment si poétique les descriptions de mon inappréciable Tourguéneff. Mais avec la raison toute seule, mon ami, on peut sans doute devenir un juriste, un administrateur, un savant : on ne sera jamais ni poëte, ni romancier.

Kalinovitch ne répondit pas ; la maîtresse du logis prit encore une fois sa défense.

— Comment es-tu si prompt à décider ? Jacques Vasilitch n’a encore écrit qu’une seule chose, et tu prononces déjà ton jugement ! Attends-le à son prochain ouvrage, peut-être alors changeras-tu d’opinion, dit-elle à son mari.

Zykoff frappa dans ses mains.

— Seigneur mon Dieu ! s’écria-t-il, peux-tu penser que je lui parlerais de la sorte si je n’avais pas la plus haute estime pour son intelligence ? Veux-tu qu’il devienne un Doubovsky, un homme à qui l’on biffe la moitié d’un manuscrit et qui vous dit tout tranquillement : « Cela ne fait rien, je la recommencerai... » ? Enfin, que le diable emporte cette littérature ! Elle n’est bonne qu’à tuer les gens. Tout ce que j’ai gagné avec elle, c’est d’avoir des cavernes dans les poumons... acheva Zykoff en se frappant la poitrine et en fermant les yeux, comme un homme désespéré.

La pauvre femme se détourna pour essuyer furtivement ses larmes. Kalinovitch restait assis, la tête basse.

— J’ai là un fils, reprit le malade d’une voix rauque ; eh bien ! voici le vœu qu’avant de mourir j’adresse pour lui à sa mère : qu’il soit soldat, tambour, cabaretier, agent de police, mais qu’il ne soit pas écrivain !...

Kalinovitch et la maîtresse du logis se regardèrent en silence.

— Vous avez habité la province jusqu’à présent ? demanda-t-elle.

— Oui, répondit le visiteur.

— Et vous ne vous y êtes pas marié ?

— Non.

— On y trouve beaucoup de belles femmes, je crois, ajouta en souriant la jeune dame.

— Non, fit Kalinovitch avec un léger soupir.

Pendant quelque temps encore, la conversation continua entre eux sur ce ton un peu factice. À la fin, Zykoff ouvrit les yeux. Kalinovitch n’attendait que ce moment pour s’en aller.

Il jeta comme par hasard un coup d’œil sur la pendule et se leva vivement.

— Adieu, dit-il.

Le malade fixa sur lui un regard attristé.

— Où vas-tu donc ? Reste encore un instant.

— Non, je ne puis pas : je veux aller au théâtre, je n’y ai pas encore été, répondit Kalinovitch.

Zykoff se mit sur son séant.

— Allons, adieu, puisqu’il est ainsi, que Dieu te protège !... Embrasse-moi, reprit-il en s’efforçant d’étreindre dans sa main faible et froide la main de Kalinovitch. Celui-ci l’embrassa.

— Quoique tu ne me reconnaisses aucun talent, cher ami, commença-t-il, cependant, comme ma nouvelle est déjà écrite, je voudrais bien n’avoir pas travaillé absolument pour rien : tu m’obligerais donc en la publiant. Je te prierais aussi de me procurer une collaboration régulière à la revue, car je suis dans une position très difficile.

— Bien, bien... nous arrangerons cela ; seulement n’écris plus de nouvelles, répondit Zykoff avec un sourire.

— Je n’en écrirai plus, tu peux y compter, reprit Kalinovitch en souriant aussi.

La maîtresse de la maison le reconduisit.

— Je vous prie de ne pas lui en vouloir, dit-elle quand ils se trouvèrent dans l’antichambre ; vous avez vu comme il est malade et irritable !

— Laissez donc, vous n’avez pas à l’excuser, répondit Kalinovitch. Mais qu’est-ce qu’il a ? Depuis quand est-il dans cet état ?

— C’est la conséquence de sa maudite besogne : il a peiné jour et nuit sur ces manuscrits et ces épreuves, expliqua madame Zykoff, tandis que de grosses larmes coulaient sur ses joues.

— Je vois qu’en effet il vaut mieux renoncer à la littérature, observa le visiteur en hochant la tête.

— Beaucoup mieux ! fit la jeune femme, et, après qu’il fut parti, elle ferma elle-même la porte.

Mon héros avait eu besoin de toute sa force de caractère pour rester calme durant la scène précédente. Celui-là seulement comprendra l’amertume de son chagrin, qui sait ce que c’est que l’amour-propre d’un auteur. Dans le cas présent, c’étaient des projets d’avenir caressés depuis six années qui s’écroulaient tout à coup ! Lorsque le littérateur en herbe s’était vu retourner son manuscrit, il avait pu accuser, non sans quelque apparence déraison, l’injustice ou l’imbécillité de la rédaction. Maintenant cette consolation ne lui était plus permise, car il connaissait trop bien Zykoff pour pouvoir mettre son langage sur le compte de l’inintelligence ou de l’envie. D’ailleurs, Kalinovitch, en homme de sens qu’il était, comprenait jusqu’à un certain point ce qui lui manquait au point de vue des facultés créatrices. L’arrêt tombé des lèvres de son ami ne faisait que confirmer son propre jugement. Il savait fort bien qu’il n’était pas un artiste ; il se sentait dépourvu de ce feu divin qui fait qu’un homme travaille sans autre but que la satisfaction cherchée dans son œuvre. Dans la littérature, il n’avait vu qu’une carrière lucrative et brillante. Il espérait abuser le public ; mais voici qu’un des guides de l’opinion avait découvert le défaut de sa cuirasse, peut-être des centaines d’autres s’en étaient-ils aperçus aussi, et après eux tout le monde le remarquerait ! Oh ! combien mon héros s’en voulut de ses sots rêves d’étudiant ! Combien il maudit cette littérature représentée par des Doubovsky et des Zykoff ! « Il faut entrer au service », décida-t-il mentalement, et il se rendit au théâtre pour échapper à ces préoccupations pénibles. Le hasard voulut qu’il se rencontrât avec Biélavine près du guichet où l’on distribuait les billets. Pendant quelque temps, Kalinovitch se demanda s’il le saluerait ou non ; mais Biélavine lui-même n’eut pas plus tôt remarqué sa présence, qu’il lui tendit amicalement la main en disant :

— Bonjour, Kalinovitch. Vous allez aussi au théâtre ?

— Oui, répondit-il.

Ils prirent deux fauteuils à côté l’un de l’autre, et entrèrent dans la salle. Leur plus proche voisin se trouva être un étudiant. Ce jeune homme était fort bien de sa personne ; il portait de longs cheveux rejetés en arrière ; mais ce qui frappait surtout en lui, c’était l’expression pensive et sombre de son visage.

Kalinovitch avait la mine si pâle et si déconfite que Biélavine en fit l’observation.

— Qu’est-ce que vous avez ? Vous êtes souffrant ? lui demanda-t-il.

— Un peu... Je suis venu ici pour me distraire... Aujourd’hui, je crois, on donne un drame ? répondit Kalinovitch, pour dire quelque chose.

— Othello, reprit Biélavine. Je ne sais pas cette fois ce que ce sera, mais il y a des jours où c’est charmant ! Je viens ici surtout pour le public : il est d’une naïveté adorable. Rien ne m’amuse comme de voir par quoi il se laisse empoigner...

— Oui, fit distraitement Kalinovitch.

— C’est renversant ! assura Biélavine.

À ces mots, l’étudiant, qui avait prêté l’oreille à leur conversation, les regarda d’un air farouche. Sur ces entrefaites, le rideau se leva. Qui ne se rappelle comment d’ordinaire Karatyguine entrait en scène ? Qui ne le voit encore, dans Othello, faisant irruption au milieu des sénateurs comme un noir corbeau affamé de cadavres ? Des applaudissements se firent entendre au paradis et à l’orchestre.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? dit à voix basse Biélavine.

Kalinovitch, qui avait l’esprit ailleurs, sourit par convenance.

L’étudiant les regarda de nouveau.

— Mauvais, mauvais ! répéta Biélavine.

— Pourquoi donc est-ce mauvais ? lui demanda à brûle-pourpoint le jeune homme, dont les yeux lançaient des flammes.

Ainsi interpellé, Biélavine sourit ; néanmoins il répondit assez poliment :

— C’est mauvais, parce qu’il ne parle ni ne marche comme un homme : il a le débit trop emphatique.

— Il a le débit d’un général accoutumé à conduire des armées à la bataille, reprit en haussant les épaules l’étudiant ; il est, ce me semble, dans la vérité historique du rôle.

— La profession militaire elle-même n’autorise pas ces allures de tranche-montagne, répliqua Biélavine. Othello pouvait manifester son héroïsme à de certains moments, sous l’influence de certaines dispositions morales ; mais il ne ressemblait pas à ces messieurs qui, ayant une fois adopté une attitude héroïque, la conservent dans toutes les circonstances de la vie, se montrent héros à table, à la promenade, et même dans leur lit.

En prononçant ces mots, Biélavine jeta un regard d’intelligence à Kalinovitch. Durant tout l’acte, chaque fois que le public applaudissait aux grands éclats de voix du tragédien, tous deux faisaient la grimace ou baissaient les yeux. Quand le rideau tomba, Biélavine, visiblement accablé d’ennui, se leva et porta ses mains à sa tête.

— Voilà vingt-cinq ans que ce monsieur joue le répertoire, commença-t-il avec colère en s’adressant à Kalinovitch, et il ne peut pas dire un seul mot naturellement ! Des cris, toujours des cris ! On m’a raconté comment il s’y prend pour composer ses créations ; le procédé est admirable ! Il y a, je suppose, dans un rôle cinq cent vingt-deux sensations différentes à exprimer. On les note toutes dans son esprit depuis la première jusqu’à la dernière, et ensuite on les traduit sur la scène au moyen de certains gestes. Je suis fâché contre vous, — je détourne la tête et j’agite les bras comme pour vous repousser. Je vous aime, — je tourne vers vous un regard langoureux, je vous prends les mains, je les presse sur mon cœur. Je veux vous effrayer, — pour cela, je roule les yeux, j’empoigne vos mains et je les serre à faire craquer les os, — le tout, bien entendu, sans aucun souci du développement de la passion, sans autre guide que les points d’exclamation marqués sur la brochure : aussi vous pouvez vous imaginer à quelles jolies absurdités on arrive par cette méthode.

— Du reste, c’est, à proprement parler, la méthode de l’école française, répondit Kalinovitch, qui, à part soi, se disait : « J’ai vraiment bonne grâce à raisonner sur l’art, quand je suis moi-même un raté ! »

— Oui, répliqua Biélavine, mais en France comme partout où l’art dramatique est cultivé depuis longtemps, il existe de bonnes traditions : là, par exemple, l’expérience a appris aux auteurs que certaines situations portent l’artiste, et ils ne manquent pas d’introduire ces situations dans leurs pièces. De même pour l’acteur : il se rappelle très bien que tel de ses anciens émouvait le public en jouant d’une certaine manière, et il s’efforce de s’approprier les effets déjà consacrés par le succès. De la sorte, on obtient encore quelque chose de supportable. Un jeu ainsi compris est, à tout le moins, intelligent, sobre et conforme aux bienséances scéniques. Mais ici, toutes ces qualités font défaut. La fougue d’un taureau bien portant, voilà ce qu’on nous montre !

— Sous ce rapport, Motchaloff est de beaucoup supérieur à Karatyguine, observa Kalinovitch, qui ne soutenait la conversation que par politesse.

— Comment peut-on les comparer ? s’écria Biélavine : celui-ci est un acteur, un cabotin, et celui-là est un homme sans parler du reste, Motchaloff n’eut-il que sa belle et expressive physionomie, jointe à sa voix sympathique, tout rapprochement entre eux serait déjà impossible !

— On dit, au contraire, que Motchaloff n’a ni voix, ni prestance, remarqua l’étudiant.

— On a peut-être raison si l’on veut dire qu’il ne possède ni l’organe d’un sergent instructeur, ni la taille d’un tambour-major ; mais quand j’ai devant moi un homme qui sait me donner l’impression d’Hamlet, je n’hésite pas à le déclarer un grand artiste ! répondit avec une certaine véhémence Biélavine, et il se rassit dans son fauteuil.

La toile se releva ; à la fin de l’acte, il s’adressa de nouveau à Kalinovitch :

— Notez que ce monsieur n’exprime qu’un seul trait du caractère d’Othello, et encore un trait qui n’existe pas dans le personnage tel que Shakespeare l’a conçu : c’est la soif de sang. Hein, qu’en dites-vous ? De cette nature passionnée, nerveuse et tendre, il fait un type de boucher ; il n’a saisi dans tout le rôle que les mots : Du sang ! j’ai soif de sang ! C’est le diable sait quoi !

Après avoir ainsi exhalé son mécontentement, Biélavine se leva.

— Sortons ! dit-il à Kalinovitch.

Celui-ci le suivit silencieusement. Ils se rendirent au foyer, où se rassemble surtout, comme on sait, le public des premières loges et des fauteuils d’orchestre. Là, Kalinovitch eut l’occasion de se convaincre que son compagnon était un homme des mieux posés dans la société. Tout d’abord, un général les accosta.

— Il joue admirablement, dit-il à Biélavine, dont il paraissait très désireux de connaître l’opinion.

— Oui, il y a du militaire dans son jeu ! répondit l’interpellé avec un malicieux sourire.

— Oui, reprit le général, et il s’éloigna.

Ensuite, ils furent abordés par un monsieur à cheveux blancs qui avait un visage sévère et portait sur son habit la plaque d’un ordre honorifique.

— Bonjour, Pierre Serguiéitch, fil-il avec une amabilité empressée.

— Bonjour, répondit très familièrement et sans s’arrêter Biélavine.

Un peu plus loin, celui-ci se croisa avec une dame qui lui dit d’une voix presque suppliante :

— Quand donc, cher ami, viendrez-vous me voir ?

— Aujourd’hui même, comtesse, aujourd’hui même, répondit-il en souriant.

— Je vous en prie, insista la comtesse.

Ces divers incidents grandirent singulièrement Biélavine aux yeux de Kalinovitch. « Grâce à ses relations, pensa ce dernier, ne pourrait-il pas m’aider à trouver un emploi ? » Puisqu’une chance s’offrait ou paraissait s’offrir, il fallait l’utiliser au plus vite ; aussi entra-t-il immédiatement en matière.

— J’étais venu à Pétersbourg avec l’intention de faire de la littérature, commença-t-il, et je vais sans doute être obligé d’entrer au service.

— Pourquoi ? demanda Biélavine. Kalinovitch haussa les épaules.

— À présent, répondit-il, le métier d’écrivain n’est possible que dans la presse périodique. Or un homme sans fortune aurait tort de compter sur les rédacteurs en chef pour vivre, car non seulement ils payent mal, mais il leur arrive encore parfois, dit-on, de ne pas payer du tout.

— On le dit... fit Biélavine, et il hocha tristement la tête.

— Quant à entrer directement en rapport avec le public, je ne m’en soucie pas davantage : nous venons d’avoir un spécimen de son intelligence.

— Le fait est qu’il n’en a guère... reconnut Biélavine.

— Enfin, poursuivit Kalinovitch, moi-même, en tant qu’écrivain, je suis absolument dépourvu de cette faculté simienne qui est nécessaire à l’homme de lettres comme à l’acteur pour reproduire les types sociaux. J’ai des idées, je pourrais écrire des choses raisonnables ; mais c’est tout !

— Qu’importent les idées ? Il vaut mieux n’en pas avoir !... s’écria Biélavine.

— Et voilà pourquoi il faut que je cherche un emploi, acheva avec un sourire Kalinovitch.

Biélavine commença par lever les yeux vers le plafond, puis il les abaissa à terre.

— Dans un pays où tout le monde sert, assurément le service est la position la plus commode et la plus agréable... assurément ! observa-t-il.

Tous deux se turent pendant quelque temps.

— Mais ce qui m’embarrasse, reprit ensuite Kalinovitch, c’est que je ne sais pas du tout comment faire pour entrer au service.

— Ce n’est pas difficile, répliqua Biélavine : frappez, et l’on vous ouvrira.

— Au début, pourtant, on ne peut se passer de protections...

Là-dessus, Kalinovitch s’arrêta, pensant que Biélavine allait lui offrir ses bons offices ; mais celui-ci resta silencieux.

— J’ai seulement une lettre pour un directeur, continua Kalinovitch, et il donna le nom de ce fonctionnaire, mais quel homme est-ce ? ajouta-t-il en haussant les épaules.

— Il a la réputation d’être un homme comme il faut, répondit Biélavine avec un demi-sourire, et Dieu sait ce qu’il voulait dire par ces paroles.

— Mais quand peut-on l’aller voir ? Je ne sais même pas cela !

— Je crois qu’il vaut mieux aller chez lui le matin. Jusqu’à midi, c’est un haut fonctionnaire ; mais, à partir de cette heure-là, il devient d’ordinaire un vil esclave en butte à toutes sortes d’avanies. Voilà pourquoi je vous conseillerais de lui faire visite dans la matinée.

Ces paroles, prononcées d’un ton amèrement sarcastique, donnaient à supposer que Biélavine ne nourrissait pas de bien ardentes sympathies à l’endroit du directeur.

Kalinovitch jugea à propos de mettre la conversation sur un autre sujet.

— Il est probable qu’on va bientôt commencer, dit-il.

— Oui, mais je m’en vais... Venez me voir, je vous prie. J’habite perspective Newsky, maison Engelhardt, répondit Biélavine, et il se dirigea vers la sortie.

Kalinovitch rentra dans la salle. Dès qu’il eut repris sa place, l’étudiant lui demanda :

— Comment s’appelle le monsieur avec qui vous causiez tout à l’heure ?

— Biélavine.

— Et vous, quel est votre nom ?

Kalinovitch se nomma, présumant que son interlocuteur allait lui demander s’il n’était pas l’auteur du célèbre roman : les Relations étranges ; mais l’étudiant n’en fit rien.

« Ce blanc-bec ne sait même pas que je suis écrivain », pensa le malheureux homme de lettres, et il quitta le théâtre. De retour chez lui, il se coucha et passa la plus grande partie de la nuit à se répéter qu’il devait absolument chercher un emploi. En même temps, le verdict de Zykoff déclarant qu’il n’était pas un artiste ne cessait de lui déchirer le cœur.

 

IV

Malgré sa ferme résolution d’entrer au service, Kalinovitch laissa s’écouler près d’une semaine avant de se présenter au directeur pour qui il avait une lettre de recommandation. Il ne connaissait pas encore Pétersbourg au point de vue bureaucratique, mais ce qu’il savait déjà de cette ville ne lui permettait pas de conserver beaucoup d’illusions sur le résultat probable de sa démarche. Quand il se décida, enfin, à se rendre chez le haut fonctionnaire, il avait perdu en grande partie l’assurance que nous lui avons vue lors de sa visite au rédacteur en chef. D’une main timide il tira le cordon de la sonnette. La porte lui fut ouverte par un huissier.

— J’ai une lettre... dit modestement le visiteur.

— Pour le général ? demanda l’huissier.

— Oui, pour le général, répondit au bout d’un instant Kalinovitch : il ne savait pas encore qu’à Pétersbourg on appelle généraux les fonctionnaires civils de la quatrième classe.

Après lui avoir indiqué la salle, l’huissier se rendit dans le cabinet du directeur en marchant sur la pointe des pieds.

Kalinovitch entra et commença à promener ses regards autour de lui. La tapisserie de la salle était d’une couleur fort agréable à l’œil ; dans un coin se trouvait une cheminée de marbre avec une garniture en bronze. La porte ouvrant sur le salon était entrebâillée et laissait apercevoir toute une forêt de cactus, de bananiers et d’oléandres qui, dans leur pittoresque disposition, masquaient à demi des meubles de formes très variées. Le directeur était logé aux frais de l’État.

Il y avait alors plusieurs personnes dans la salle. Kalinovitch remarqua d’abord un jeune employé d’une figure insignifiante, mais assez agréable, qui portait un uniforme soigneusement boutonné et tenait en main une grande serviette. Plus près du cabinet directorial allait et venait un autre jeune homme, également en uniforme ; ses traits étaient fins, mais endormis ; il avait un binocle sur le nez, et, comme pour montrer que le lieu où il était ne lui imposait guère, il sifflait un air de Lucie. Là se trouvait aussi une jeune dame, une solliciteuse, sans doute. Elle avait de beaux yeux bruns, mais ses lèvres desséchées et son visage affreusement défait semblaient accuser de cruelles souffrances. Quoiqu’elle portât une robe reteinte, un chapeau plus que modeste et des gants défraîchis, la pauvreté de sa mise n’excluait pas un certain goût : il était évident que cette femme savait s’habiller et n’avait pas toujours porté la livrée de la misère. Non loin d’elle avait pris place un petit vieillard chauve, un de ces types finno-pétersbourgeois qui se révèlent à première vue comme n’ayant jamais possédé ni beauté, ni esprit, ni élévation de sentiments, et qui doivent à la régularité de leurs habitudes de pouvoir vivoter tant bien que mal en ce monde. Le costume du vieillard était fort pauvre et néanmoins d’une méticuleuse propreté. Un autre monsieur, aux vêtements râpés, se tenait à l’écart des précédents personnages : c’était un fonctionnaire de la neuvième classe, comme l’indiquait son uniforme ; il avait l’épée au côté et le chapeau claque sous le bras ; ses yeux jaunes, son petit nez retroussé et l’amertume de son sourire pouvaient faire soupçonner chez lui un caractère irascible.

Une demi-heure environ se passa dans l’attente. Le jeune homme au binocle commença à bâiller.

— Léon Nikolaïtch se montrera-t-il bientôt ? demanda-t-il à l’autre employé.

— Je le pense, Altesse, répondit celui-ci avec un certain respect.

Là-dessus, le premier reprit en sifflant la promenade qu’il avait interrompue.

À la fin sortit du salon une fillette de dix ans en toilette pimpante ; ses jupes courtes étaient fortement empesées, et elle avait les mollets nus, à l’écossaise.

— Bonjour, douchenka ! lui dit l’employé qui tenait dans ses mains un portefeuille.

L’enfant fit un léger salut au jeune homme, et, avec de petites mines coquettes, passa dans le cabinet du directeur, sans doute pour souhaiter le bonjour à son père. Puis la porte se rouvrit, et la fillette reparut toute joyeuse, un beau cornet de bonbons dans les mains ; elle traversa la salle en courant.

Presque aussitôt après elle sortit le haut fonctionnaire lui-même. C’était un homme grand et maigre dont la mâchoire inférieure se projetait en avant comme chez les singes. Il portait un élégant uniforme sur lequel brillait une plaque. En le voyant paraître, tous s’avancèrent respectueusement vers lui.

— Pardon, comte, commença-t-il en allant tout de suite au jeune homme qu’il salua amicalement. J’ai des affaires jusqu’au cou ! ajouta-t-il avec un geste destiné à rendre sa pensée d’une façon plus saisissante encore, mais les ongles longs et admirablement entretenus que le directeur montra à cette occasion donnaient lieu de supposer qu’il avait été retenu dans son cabinet par le soin de sa personne beaucoup plus que par celui des affaires de l’État.

— Pardon, dans un moment je serai à vous. Ayez la bonté d’entrer dans ma chambre. Pardon ! poursuivit-il en français.

Le jeune homme inclina légèrement la tête et passa dans le cabinet. Le directeur tourna les yeux vers le vieillard.

— Votre affaire est faite, c’est fini, dit-il en s’approchant du bonhomme dont il serra la main flasque.

— Alors, Excellence, je puis toucher aujourd’hui même ? demanda celui-ci.

— Sans doute ; libre à vous de faire la fête dès aujourd’hui et de tout manger, si le cœur vous en dit, ajouta le directeur avec une jovialité qu’on n’eût pas attendue de ce grave personnage.

Le vieillard eut un rire qui fendit jusqu’aux oreilles son énorme bouche.

— J’en ai peur, Excellence ! On fait des folies à tout âge ; comme dit le proverbe : « Vieux bois prend vite feu. » Au revoir, Excellence, acheva-t-il, et il s’inclina humblement.

— Au revoir, fit le directeur en lui donnant une nouvelle poignée de main.

Le vieillard se retira.

Le fonctionnaire de la neuvième classe esquissa une grimace méprisante.

Le directeur se dirigea ensuite vers une fenêtre, et, par un geste froidement poli, invita la dame à s’approcher. Celle-ci obéit et commença à exposer à voix basse l’objet de sa visite.

Les mots avaient peine à sortir de son gosier serré par l’émotion : « Mon mari... mes enfants... » entendit Kalinovitch. Pendant qu’elle parlait, le directeur haussait les épaules.

— Que puis-je faire, madame ? s’écria-t-il en français, et il continua en mettant même la main sur son cœur : Votre mari serait mon fils, je dirai plus, je serais moi-même dans sa position, qu’en pareil cas je ne pourrais et ne voudrais rien faire.

Le visage de la jeune dame devint livide.

— Nous avons notre code, notre conscience juridique, poursuivit le directeur. Parmi les criminels politiques il y a des gens dignes de toute estime. On plaint leur sort, et pourtant on les exécute, parce que, juridiquement, ils sont coupables.

À ces mots, la pauvre femme regarda son interlocuteur d’un air stupide.

— Mon mari, général, n’est pas un criminel : il a servi honnêtement, dit-elle avec indignation.

— Que faire ? Il est malade depuis un an ; or, le service n’est ni un hôpital, ni un hospice. Je vous répète encore une fois que je ne puis rien faire, acheva le directeur, et il tourna le dos à la solliciteuse, qui, pâle comme la mort, se dirigea d’un pas chancelant vers la porte.

«Voilà un monsieur qui n’a pas précisément l’âme sensible ! » pensa Kalinovitch ; remarquant que le haut fonctionnaire s’avançait vers lui et semblait l’interroger du regard, il se nomma :

— Le conseiller titulaire Kalinovitch !

— Ah ! oui ! Attendez un peu, fit d’un ton assez bienveillant le directeur ; après quoi, il reprit sa morgue officielle pour interpeller le monsieur en uniforme.

— Qu’est-ce que vous voulez ? lui demanda-t-il sévèrement.

— Si je suis perdu, Excellence, je désire savoir la cause de ma perte, répondit l’employé, dont le ton n’était nullement celui d’un solliciteur, quelques efforts qu’il fît pour adoucir sa voix.

Le directeur le regarda d’un air hautain :

— Votre affaire n’a pas encore été examinée ; par conséquent je ne sais rien et ne puis rien vous dire, répliqua-t-il sèchement.

Ayant ainsi parlé, il rentra aussitôt dans son cabinet.

L’employé le suivit d’un regard venimeux ; puis il baissa les yeux, et, pendant quelque temps, parut réfléchir. Lorsqu’il releva la tête, sa physionomie avait perdu toute expression haineuse. Après avoir composé son visage comme le voulait la circonstance, il s’approcha du jeune homme au portefeuille.

— C’est, je crois, à M. Makréeff que j’ai le plaisir de parler ? dit-il.

— En effet, lui fut-il poliment répondu.

— Alors c’est à votre bureau qu’est confié l’examen de l’affaire Zabokoff ?

— Oui.

— Je suis moi-même ce malheureux Zabokoff, reprit l’employé ; veuillez donc avoir l’extrême bonté d’entendre mes explications, — je vous en prie, accordez-moi cette grâce !... ajouta-t-il du ton le plus suppliant qu’il put prendre.

— Je vous écoute, répondit le jeune fonctionnaire toujours aussi poli.

— M. le gouverneur, commença Zabokoff en comptant sur ses doigts, m’accuse d’être un homme violent et adonné à l’ivrognerie ; mais, lorsqu’il me représente sous de telles couleurs, il oublie qu’à chacune de ses tournées dans la province, j’ai eu l’honneur de le recevoir sous mon toit, et que même il a daigné être le parrain de mon plus jeune fils : si je suis réellement un homme d’une si mauvaise moralité, comment donc M. le gouverneur a-t-il pu me rapprocher à ce point de sa personne ?

— Oui, mais cela n’a guère rapport à l’affaire, observa doucement le chef de bureau.

— Comment, cela n’a guère rapport à l’affaire ? Permettez ! répliqua en s’échauffant l’employé. De plus, M. le gouverneur de la province me dépeint comme un fonctionnaire négligent et avide... Permettez !... Par quel hasard Son Excellence a-t-elle, pendant six ans, conservé au service un fonctionnaire coupable de négligence et d’avidité ? Il y a mieux : ce même fonctionnaire qu’on incrimine aujourd’hui, on l’a complimenté après chaque révision : le recueil des documents administratifs en fait foi ; c’est même sur la proposition de M. le gouverneur que j’ai reçu l’ordre de Sainte-Anne de troisième classe... Eh bien, direz-vous encore que cela n’a point rapport à l’affaire ? acheva-t-il avec un sourire plein de malignité.

— En supposant même que cela y ait quelque rapport, quelle conclusion tirez-vous de là ? demanda le jeune chef de bureau quelque peu dérouté par l’argumentation de son interlocuteur.

— La conclusion que je tire, elle est dans la loi qui punit les dénonciations calomnieuses, répondit carrément Zabokoff. Je lutterai jusqu’au bout, je m’adresserai à la justice de l’Empereur, car ici les agissements du ministère lui-même ont été très irréguliers.

— En quoi ces agissements ont-ils pu être irréguliers ? questionna le jeune homme, qui affectait de sourire d’un air moqueur.

— Je vais vous le dire, reprit Zabokoff sans se départir de son ton arrogant. Je suis maintenant exclu du service et sous le coup d’un procès. Après délibération de la chambre criminelle, mon affaire a été renvoyée au sénat dirigeant, et tout à coup le ministère prend l’initiative d’une nouvelle poursuite qui peut entraîner ma détention dans une casemate.... sur quoi se fonde-t-il pour agir ainsi ? Permettez-moi de vous le demander.

— Autant que je m’en souviens, il s’est fondé sur un nouveau rapport du gouverneur de la province, répliqua le chef de bureau.

Le jurisconsulte d’arrondissement eut un sourire caustique.

— Non, permettez ! dit-il, on ne pouvait pas faire cela. Le nouveau rapport du gouverneur devait être transmis au sénat dirigeant et examiné par lui conjointement avec le premier. La haute assemblée avait seule qualité pour décider quelle suite serait donnée à cette affaire, le ministère n’était en droit d’informer contre moi qu’après avoir été saisi par le sénat ; il ne pouvait, de son propre chef, commencer des poursuites... du moins c’est ce que dit la loi et ce qu’établissent les précédents, mais maintenant, je ne sais pas, peut-être a-t-on changé tout cela !

— Très bien ! s’écria le jeune chef de bureau qui continuait à sourire pour cacher son embarras : si maintenant vous assassiniez un homme, vous exigeriez que ce détail fût examiné conjointement avec les faits à raison desquels on vous poursuit ?

— Oh ! non, non ! Ce n’est pas ainsi qu’il faut comprendre les choses ! Si j’assassinais un homme, je commettrais un crime entraînant la perte de tous les droits civils ; en pareil cas, la police a ses coudées franches : elle agit sans faire acception de personne ; peu lui importe que le coupable présumé soit un feld-maréchal ou un simple employé ; mais, monsieur, les charges relevées contre moi sont d’ordre purement bureaucratique, par conséquent elles devaient toutes faire l’objet d’une enquête commune. La loi, je suppose, est la même pour tout le monde, et je ne suis pas sans la connaître quelque peu : ce n’est pas pour rien que j’ai passé tant d’années dans le service public. Mais, comme je l’ai expliqué dans un mémoire adressé à M. le ministre, tout mon malheur vient uniquement de ce que M. le gouverneur a noué des relations intimes avec madame Markoff ; plusieurs fois j’ai sollicité l’autorisation d’éclairer le gouvernement à cet égard : pourquoi ma demande n’a-t-elle pas été prise en considération ? Je l’ignore.

— Allons, bon ! voila, maintenant madame Markoff sur le tapis ! fit le chef de bureau, et il baissa les yeux en souriant.

— Vous riez, poursuivit Zabokoff, mais ce n’est pas seulement moi, misérable ver de terre, qui ai à me plaindre d’elle ; c’est toute la province ou peu s’en faut. Il y a longtemps que le fait aurait dû attirer l’attention du gouvernement. On connaît la puissance de l’amour : il a troublé des têtes autrement fortes que celle de notre gouverneur.

Le chef de bureau baissait toujours les yeux, trouvant fort déplacé qu’un fonctionnaire entrât dans des explications semblables, mais l’employé n’en continua pas moins à récriminer :

— Aucune faute ne m’avait mérité d’être destitué, seulement madame Markoff avait besoin de ma place pour son frère, M. Sinitzky, tout comme elle a bombardé un autre de ses parents gorodnitchi à Bakhtino. Ce dernier est à la veille de passer en jugement pour avoir étouffé une affaire de meurtre : une fille avait jeté son enfant dans un puits, et il n’a pas voulu poursuivre parce que cette fille était sa maîtresse.

Le jeune chef de bureau sourit d’un air louche.

— Tout cela, vous en conviendrez vous-même... commença-t-il.

Un coup de sonnette l’interrompit. C’était le directeur qui appelait. Un huissier se précipita dans le cabinet, d’où il ressortit un instant après.

— Le rapport au sujet du comte est prêt ? interrogea-t-il.

— Oui, se hâta de répondre le chef de bureau.

— On le demande, dit l’huissier.

Le jeune employé, son portefeuille en main, s’élança vivement dans le cabinet directorial, poursuivi par le regard haineux de Zabokoff.

— Les petits, on les brise comme verre, commença celui-ci en forme d’aparté, quoique son monologue s’adressât d’une certaine façon à Kalinovitch ; quant aux grands, on ne veut même pas entendre parler de leurs méfaits ! Lorsqu’un gouverneur est nommé, si cet homme, qui tient entre ses mains le sort d’un million de gens, connaît tant soit peu son affaire, il faut en remercier Dieu ; mais le plus souvent il arrive avec de grandes phrases plein la bouche. « Je ne cherche que la justice », dit-il. Moins de six mois après, ce personnage altéré de justice n’est plus qu’un instrument passif dont joue à son gré le directeur de la chancellerie... et tous ont le même principe : « Donne-nous de l’argent, mais, toi, ne t’avise pas d’en recevoir ! » Eh ! si je n’en reçois pas, comment veut-on que j’en donne ? Ou bien on nous envoie un gouverneur florissant de jeunesse et de santé : son premier soin est de se chercher une maîtresse qu’il installe superbement rue de la Trinité ; une seule dame ne lui suffit pas, il lui en faut deux ou trois comme à un pacha turc, et toute la province doit se prosterner devant elles — oui ! Et c’est toujours nous, les petits employés, qu’on punit. Ah ! Seigneur mon Dieu !

— Ce jeune homme qu’ils appellent comte, qui est-il ? Le connaissez-vous ? demanda Kalinovitch pour couper court à ces doléances qui l’ennuyaient. Zabokoff sourit et hocha la tête.

— C’est le nouveau vice-directeur, monsieur, répondit-il d’un ton caustique. Il appartient à une famille noble, c’est pourquoi le pays ne pouvait se passer de ses services. Il n’a encore ni barbe ni moustaches, peut-être n’a-t-il pas plus d’intelligence, ce qui ne l’a pas empêché d’être nommé à un emploi de cinquième classe avec quelque trois mille roubles de traitement. Un joli chiffre pour trois signatures à donner par semaine ! Nous, petits employés, nous trimons tout le long de l’année, nous noircissons des montagnes de papier, et qu’est-ce qu’on nous paye pour cela ? s’écria Zabokoff avec colère.

Mais en ce moment la porte du cabinet s’ouvrit, livrant passage au nouveau vice-directeur. Le libéral d’arrondissement se tut aussitôt et prit l’attitude d’un soldat devant son chef.

Peu après, le chef de bureau rentra dans la salle.

— Le général vous demande, dit-il à Kalinovitch.

Le cabinet dans lequel pénétra le solliciteur n’était pas moins grand que celui du rédacteur en chef, mais il était beaucoup mieux tenu. Le directeur était assis devant son secrétaire.

— Prenez place, dit-il en rajustant la croix qu’il portait au cou.

Kalinovitch s’assit sur le bord d’un fauteuil.

— Voulez-vous fumer ? poursuivit d’un ton assez affable le directeur, qui tendit un cigare au visiteur, et poussa l’amabilité jusqu’à lui offrir du feu.

Quelque empire que d’ordinaire il possédât sur lui-même, Kalinovitch sentait sa présence d’esprit l’abandonner : il prit le cigare d’une main tremblante et l’alluma gauchement.

— Le prince m’écrit que vous voudriez servir à Pétersbourg, commença le directeur, qui avait aussi allumé un cigare.

— J’en ai le plus vif désir, Excellence, répondit Kalinovitch en se soulevant légèrement de dessus son siège.

— Oui, fit le directeur d’une voix traînante ; mais je vous répéterai ce que j’ai déjà dit à une dizaine de jeunes gens qui, pas plus tard que cette semaine, sont venus me faire exactement la même demande. Pourquoi donc, messieurs, désirez-vous tous servir à Pétersbourg plutôt qu’ailleurs ? Voyez ce qui résulte de là ! Ici nous sommes obligés de refuser quantité de jeunes gens instruits et distingués parce que nous n’avons pas de places à leur donner, alors qu’en province les emplois sont occupés par des individus comme ce fonctionnaire révoqué que vous venez de voir, un homme qui passait tout son temps à pressurer le public et a rédiger des écrits diffamatoires. Comment vous, la jeune génération, pouvez-vous tolérer un tel état de choses ?

— Mais quel emploi peut-on avoir en province ? observa doucement Kalinovitch.

— Vous pouvez avoir celui que vous voulez ! s’écria le directeur. À quoi arriveriez-vous ici ? À être sous-chef de bureau, chef de bureau, finalement chef de division... Mais, convenez-en vous-même, c’est une insipide besogne que celle qui consiste à rédiger des papiers de chancellerie. Bien plus intéressantes sont les fonctions qu’il vous est permis d’exercer en province. Si vous êtes enquêteur, par exemple, vous vous trouvez face à face avec le peuple ; vous apprenez à connaître ses passions, ses vices, ses besoins. Êtes-vous secrétaire d’une chambre criminelle, vous tenez entre vos mains le sort des gens ; c’est vous, et vous seul, qui en décidez, car les conseillers, je le sais, se bornent à signer les rapports qui leur sont soumis par le secrétaire. Eh bien, cette situation ne vous parait-elle pas enviable ?... La province, c’est peut-être la meilleure école pour un fonctionnaire.

— Excellence, dit Kalinovitch, le service en province est une impasse.

— Au contraire, il présente beaucoup plus d’avenir que le service dans la capitale, répliqua le directeur. Ici, vous avez mille chances de rester confondu dans la foule des employés, tandis que, là, votre intelligence et votre instruction ne peuvent manquer d’attirer l’attention sur vous. Que vous soyez sous les ordres d’un gouverneur ou de quelque autre chef d’administration, votre supérieur vous remarquera, et, quand il sera nommé à Pétersbourg — comme c’est le cas pour la plupart d’entre eux, qui, d’ordinaire, achèvent ici leur carrière — il vous emmènera avec lui parce qu’il aura reconnu en vous un auxiliaire utile. Vous, de votre côté, vous aurez acquis l’expérience de la vie et celle du service ; vous connaîtrez la Russie autrement que par la statistique, vous posséderez à fond, pour en avoir été vous-même un des rouages, le mécanisme administratif ; or, c’est là un grand point. Aujourd’hui nous avons surtout besoin d’hommes pratiques, de gens qui sachent non seulement penser, mais agir.

Kalinovitch, ne trouvant rien à répondre, garda le silence.

— Je m’explique parfaitement, continua le directeur, la séduction qu’exerce sur vous tous, jeunes gens, une ville de plaisirs comme Pétersbourg. Mais, croyez-le bien, un employé n’a ni assez de loisirs, ni assez d’argent pour profiter des distractions qu’offre la capitale. Enfin, en supposant même qu’il y ait là un sacrifice à faire, voyez les Anglais, messieurs : ils se résignent, sans ombre de regret, à aller peiner toute leur vie dans quelque colonie lointaine, et nous, quand l’intérêt général l’exige, nous ne pouvons nous résoudre à nous ennuyer en province pendant trois ou quatre ans ! Un semblable égoïsme, à mon avis, est impardonnable. Mais que dis-je ?... L’égoïsme bien compris devrait vous engager tous à fuir cette ville homicide, où l’homme avale la mort chaque fois qu’il respire.

« Avec des cheminées de marbre comme il y en a ici, je supporterais bien le climat de Pétersbourg », pensa Kalinovitch.

— J’ai des raisons particulières, Excellence, pour préférer le service dans la capitale : je m’occupe un peu de littérature, dit-il, croyant donner ainsi une plus haute idée de lui. Mais ce détail laissa le directeur fort indifférent, et même quelque chose comme un sourire moqueur se montra sur ses lèvres.

— Ah ! vous vous occupez de littérature ?... Le prince ne m’en avait rien dit dans sa lettre, observa-t-il.

— Oui, du reste je m’en occupe très peu, répondit Kalinovitch, devinant que, loin de servir sa cause, il venait de la compromettre.

— Qu’est-ce que vous faites, des vers ou de la prose ? demanda le directeur.

— De la prose.

— Dans quel genre ?

— J’écris des nouvelles, avoua Kalinovitch, qui sentait le rouge lui monter au visage.

— Des nouvelles ? répéta le directeur : en ce cas, vous feriez mieux, à mon avis, de vous occuper exclusivement de littérature. Pourquoi entrer au service ? Vous n’y trouveriez qu’un obstacle à vos poétiques travaux, dit-il railleusement.

— Je compte si peu comme écrivain, Excellence, se hâta d’expliquer Kalinovitch, que je suis tout prêt à renoncera ma situation littéraire pour entrer au service.

— Ou...i, fit le directeur d’une voix traînante et, durant quelque temps, il réfléchit, les yeux fixés sur ses longs ongles.

— Je désirerais fort être agréable au prince, commença-t-il en relevant la tête... À présent, je n’ai pas le temps, mais, je vous en prie, quand vous lui écrirez, dites-lui que j’ai toujours pour lui la même amitié et la même estime, que mon seul regret est d’avoir trop rarement le plaisir de le voir à Pétersbourg.

— Je n’y manquerai pas, répondit respectueusement Kalinovitch.

— Oui, je vous en prie ! insista le directeur. En ce qui vous concerne, tout ce que je puis faire, si vous y tenez absolument, c’est de vous prendre comme surnuméraire dans mes bureaux. Seulement je dois vous prévenir qu’il y a déjà des jeunes gens qui travaillent chez moi dans ces conditions ; les places se donnant à l’ancienneté, vous devrez naturellement attendre que tous soient casés avant de l’être vous-même. Quand viendra votre tour ? À cet égard, il m’est impossible de rien préciser.

En achevant ces mots, le directeur se leva. Kalinovitch se leva aussi.

— Excellence, je ne puis servir sans traitement, dit-il.

Le directeur haussa les épaules.

Le solliciteur se mit en devoir de prendre congé. Le haut fonctionnaire lui tendit la main.

— Enchanté d’avoir fait votre connaissance, dit-il, et il reporta ses yeux sur le papier déployé devant lui.

Ainsi se termina l’entrevue.

Lentement, avec un sourire de colère, mon héros redescendit l’escalier pavé en mosaïque. La journée était sombre et pluvieuse. De gros nuages touchaient presque le faîte des cheminées. L’eau ruisselait sur les trognes des cochers qu’on voyait passer çà et là assis sur leurs sièges. Les piétons abrités sous leurs parapluies marchaient d’un pas rapide, leurs visages exprimaient l’irritation causée par le mauvais temps. Au milieu de la rue, des rouliers en sarrau conduisaient leurs charrettes sans faire attention à rien. Les maisons à cinq ou six étages, avec leurs énormes fenêtres, prenaient aux yeux de Kalinovitch l’aspect rébarbatif de châteaux inaccessibles.

« Ah ! vous l’avez belle, vous qui êtes là dedans ! le froid et le besoin n’approchent pas de vous ! » grommelait-il en serrant les poings. Il arriva, sans savoir comment, sur le pont Anitchkoff, s’accouda contre le parapet et promena ses regards sur la Fontanka. Là régnait une activité extrême : dans leurs bateaux les blanchisseuses lavaient du linge ; ailleurs on faisait boire des bêtes de somme ; des porteurs d’eau remplissaient leurs seaux à la rivière ; un batelier conduisait en canot un employé, des soldats efflanqués brouettaient des pierres, deux Finnois repoussaient loin du pont, à l’aide de leurs gaffes, une grande barque chargée de bois à brûler. Kalinovitch se prit à envier le sort de tous ces gens.

« Ici, paraît-il, un moujik quelconque, un simple portefaix trouve plus facilement à s’occuper qu’un homme d’intelligence : on dirait que l’esprit est une denrée surabondante à Pétersbourg, alors qu’en réalité ce qu’on y rencontre partout, ce n’est pas l’esprit, mais la ruse, la fourberie et la patience. Dans un pareil milieu, malheur aux pauvres honnêtes ! Il faudrait écrire pour eux sur les portes de cette ville le vers dantesque : « Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate ! » Sur cette réflexion, Kalinovitch regagna son logis, sans presque sentir la pluie qui lui fouettait le visage.

 

V

Ces déconvenues successives achevèrent ce qu’avait déjà commencé l’influence pernicieuse du climat : Kalinovitch fut pris d’une fièvre nerveuse et dut s’aliter. D’abord la maladie le plongea dans une sorte d’inconscience, qui fut pour lui comme un soulagement ; mais lorsque la connaissance lui revint, il sentit toute l’horreur de sa position. Lui qui avait rêvé une existence confortable, une brillante situation dans la société, lui qui avait espéré, en sa qualité de littérateur, être recherché par les hommes d’État, amis des choses de l’esprit, il était couché, malade, dans un garni sombre et humide, où personne ne venait le visiter. Pour avoir quelqu’un à ses côtés, il lui fallait payer un laquais déguenillé qui, à en juger par son humeur désagréable, avait sans doute éprouvé, lui aussi, des déboires à Pétersbourg. Ce domestique semblait se faire un plaisir de ne point exécuter ou d’exécuter de travers les ordres qu’on lui donnait.

Dans sa douloureuse solitude, mon pauvre héros se rappelait l’heureux temps où il avait été malade à E... : d’ordinaire Pierre Mikhaïlitch arrivait chez lui dès le matin, s’ingéniait à le distraire par toutes sortes de récits, puis, au moment de se retirer, disait entre ses dents : « Je crois que Nastia viendra après le dîner. » Et elle venait en effet. Maintenant, peut-être, des centaines de femmes charmantes passaient en fringant équipage devant le logement du malade, sans qu’une seule d’entre elles jetât un coup d’œil sur ses fenêtres. Toutefois, au bout de quelques jours, parmi les cinq cent mille habitants de la capitale, il se rencontra une bonne âme : c’était un locataire de l’hôtel, un jeune Allemand qui habitait à l’étage au-dessus de Kalinovitch. Il avait de gros pieds et une physionomie niaise ; ses cheveux frisés ajoutaient encore à l’expression moutonnière de son visage. Kalinovitch, qui dînait quelquefois à la table d’hôte, avait déjà eu l’occasion de faire sa connaissance ; mais, après avoir échangé quelques mots avec lui, il l’avait trouvé si bête qu’il avait cessé de lui parler. Malgré cela, le bon jeune homme, ayant appris que son voisin gardait la chambre, se décida un matin à lui faire visite. Il entrebâilla discrètement la porte du malade et passa dans l’ouverture sa tête frisée :

— Vous êtes souffrant ? demanda-t-il.

— Oui, entrez, répondit Kalinovitch d’une voix faible.

L’Allemand déféra à cette invitation.

— Je vous dérange peut-être ? continua-t-il en saluant d’un air emprunté.

— Allons donc ! je suis enchanté... Asseyez-vous, dit Kalinovitch, qui, en effet, était bien aise de recevoir la visite d’une créature humaine.

L’Allemand s’assit cérémonieusement et commença à regarder le malade avec un intérêt sincère.

— Vous avez un emploi quelque part ? demanda Kalinovitch après un moment de silence.

— Oui, je suis teneur de livres dans une maison de commerce, chez Eichmann, répondit le visiteur.

— Vous êtes bien payé ?

— Oui, je touche mille roubles d’argent.

« Cet imbécile gagne mille roubles d’argent, et moi rien ! » pensa Kalinovitch, qui se mit à considérer, non sans envie, la toilette de l’Allemand. Ce dernier avait un costume très propre, et sa chemise était en fine toile de Hollande.

— Vous jouez aux cartes ? questionna le malade.

— Oui, répondit le jeune homme.

— Venez me voir, je vous prie ; nous jouerons ensemble : je ne sais que faire pour tuer le temps.

— Je viendrai volontiers, si cela peut vous être agréable, reprit l’Allemand.

— À présent, vous êtes libre ?

— Oui ; mais, comme c’est fête et que j’ai toute ma journée à moi, je voudrais aller me promener sur la perspective Newsky.

— Eh ! quel besoin avez-vous de faire cette promenade ? Se peut-il que vous ne soyez pas encore fatigué de la perspective Newsky ? Jouons plutôt à la préférence.

L’Allemand y consentit, quoique au fond cette proposition fût loin de lui sourire.

— Avance la table et donne les cartes ! dit Kalinovitch au laquais.

Celui-ci avança la table, puis il se retira dans son chenil.

— Les cartes, imbécile ! cria Kalinovitch.

Le laquais reparut.

— Je ne sais pas où elles sont, répliqua-t-il.

— Elles sont dans le tiroir de la table, brute, animal ! vociféra le malade, qui, de colère, avait presque les larmes aux yeux.

Le domestique lui jeta un regard irrité, et, après avoir enfin trouvé les cartes, les donna de la plus mauvaise grâce du monde.

— Tous ces jours-ci, ne sachant que devenir, tant je m’ennuyais, je me faisais des patiences, continua Kalinovitch avec un sourire amer.

— Comme c’est triste ! observa l’Allemand.

Ils se mirent à jouer. Le jeune teneur de livres paraissait n’avoir aucune habitude des cartes ; dès le premier jeu, Kalinovitch s’en aperçut et ne se gêna pas pour lui reprocher vertement sa maladresse.

— Il n’est pas permis de jouer ainsi, lui dit-il en faisant la remise, vous avez toutes les hautes cartes et vous passez !...

— Ah ! oui... pardon... oui ! s’excusa avec bonhomie l’Allemand, mais il ne tarda pas à commettre une nouvelle bévue qui fit hausser les épaules à son adversaire.

— Décidément vous jouez comme un fou ! déclara d’un ton méprisant Kalinovitch.

— Ah ! oui, j’ai mal joué... reconnut le bon jeune homme sans s’émouvoir de cette observation blessante.

Ils firent ainsi trois poules. À sept heures, l’Allemand voulut se retirer.

— Où allez-vous donc ? demanda le malade.

— Il faut que je vous quitte ; j’ai une visite à faire, répondit en souriant le teneur de livres.

— Et moi, qu’est-ce que je deviendrai si vous vous en allez ? C’est terrible d’être ici tout seul : restez donc !

— Soit, acquiesça l’Allemand, et ils se remirent à jouer jusqu’à deux heures du matin.

À partir de ce jour, Kalinovitch, nature envahissante, accapara complètement son voisin. À peine ce dernier avait-il fini de dîner que le malade l’appelait auprès de lui et le forçait à s’asseoir devant la table de jeu. Dans cette chambre, où régnait toujours une température fort élevée, l’Allemand suait à grosses gouttes. Il éprouvait des envies de bâiller contre lesquelles il luttait de son mieux, mais il n’osait pas s’en aller. Dans la suite, pourtant, son sort s’adoucit un peu : ayant appris que le jeune homme n’était pas ennemi de la boisson, Kalinovitch envoyait parfois chercher pour lui deux bouteilles de bière, amabilité dont l’Allemand se montrait, du reste, très confus. « Est-ce que je ne vous dérange pas ? » avait-il coutume de dire au moment où il remplissait son verre pour la troisième ou quatrième fois. » Buvez donc, je vous prie... Qu’est-ce que c’est que ces manières-là ? » répliquait avec colère Kalinovitch, à qui ces cérémonies de mauvais ton portaient sur les nerfs.

Quand l’Allemand avait absorbé un certain nombre de chopes, il jouait encore plus bêtement qu’à l’ordinaire ; aussi, à la fin de la soirée, se trouvait-il toujours en perte de trois ou quatre roubles. Cette circonstance ne fut pas sans attirer l’attention de Kalinovitch. Malade et ennuyé, il n’avait d’abord cherché dans le jeu qu’un moyen d’échapper à des préoccupations pénibles ; mais, avec sa tournure d’esprit utilitaire, il était bien aise de voir cette distraction devenir pour lui une source de bénéfices. Toutefois, au bout d’un mois, il finit par prendre en dégoût, et les cartes, et l’Allemand lui-même, dont la nullité intellectuelle n’offrait aucune ressource à la conversation. Vainement, pour en tirer quelque chose, Kalinovitch s’était-il mis à lui parler de l’Allemagne, de sa civilisation, de son importance politique. Tout cela était lettre close pour le teneur de livres : il avait conservé l’ignorance, la naïveté d’un enfant, et, — ce qui exaspérait le plus Kalinovitch, — avec un esprit si peu développé, il ne laissait pas d’être heureux. Il avait pour amis quelques compatriotes, jeunes gens sans doute aussi obtus que lui : chaque dimanche, pendant la belle saison, ils allaient ensemble à la pêche ou faisaient des promenades à cheval dans la banlieue ; ces parties de plaisir se terminaient invariablement par des gueuletons durant lesquels on ne ménageait pas les liquides. D’autre part, l’Allemand avait à Pétersbourg des parents, des connaissances chez qui il allait parfois en soirée. De ces petites réunions intimes il rapportait toujours le souvenir le plus agréable.

— Qu’est-ce que vous faites donc là ? lui demanda un jour Kalinovitch.

— Eh bien, nous jouons au loto, nous dansons ; c’est fort amusant.

— Avez-vous jamais aimé ? Existe-t-il une femme qui ait fait battre votre cœur ? poursuivit Kalinovitch.

Le jeune homme rougit et baissa les yeux.

— Non, répondit-il.

— Comment, non ? À votre âge ? Vous avez au moins vingt-cinq ans ?

— J’en ai vingt-six. Quand je me marierai, alors... mais maintenant pas.

« Ce crétin-là n’a même pas de passions ! » se dit Kalinovitch, et, sous prétexte qu’il avait envie de dormir, il allait se débarrasser de l’Allemand, lorsque le domestique entra dans la chambre.

— Ivolguine est venu, annonça-t-il de son ton bourru.

— Qu’est-ce encore que cet Ivolguine ? demanda avec colère Kalinovitch.

Le laquais ne répondit pas.

— Allons, qu’il entre.

Le visiteur n’était autre que cet étudiant qui, au théâtre, avait si naïvement lié conversation avec Kalinovitch. À son apparition, le malade fronça le sourcil.

— Peut-être ne me reconnaissez-vous pas ? dit le jeune homme.

Le désordre régnait dans son opulente chevelure ; sa cravate était mise de travers ; trois boutons manquaient à sa redingote.

— Si, je vous reconnais... dit Kalinovitch en lui indiquant un siège. L’étudiant s’assit d’un air quelque peu insouciant.

— Sans doute, commença-t-il avec assez de désinvolture, j’aurais dû profiter plus tôt de la permission que vous m’avez accordée de venir vous voir ; mais probablement j’avais mal entendu votre adresse l’autre jour : aujourd’hui j’ai fait au moins dix maisons avant de vous trouver.

« Il avait bien besoin de se donner cette peine ! » observa à part soi Kalinovitch.

— Vous avez beaucoup changé depuis que je ne vous ai vu ; vous êtes maigri, continua l’étudiant.

— Je suis malade, répondit sèchement Kalinovitch.

— Quel dommage ! reprit le jeune homme, qui paraissait en effet très contrarié : je venais justement vous demander un service... ajouta-t-il en baissant les yeux.

Kalinovitch garda le silence.

— Quand nous nous sommes rencontrés au théâtre, vous causiez de Karatyguine et, en général, du jeu des acteurs avec un monsieur... comment donc s’appelle-t-il ?

— Biélavine.

— Ah ! oui, Biélavine ; il paraît fort intelligent, et je serais bien aise de faire aussi sa connaissance.

« C’est bien au plus si ce désir est partagé par Biélavine », pensa Kalinovitch.

— L’autre jour, je n’ai pas voulu parler de moi parce que cela n’eût pas été convenable, poursuivit Ivolguine ; mais je suis moi-même ardemment épris du théâtre, et cette passion que je nourris depuis l’enfance fait à la fois ma félicité et mon malheur.

— Votre malheur ? Pourquoi ? demanda Kalinovitch.

L’étudiant sourit avec amertume.

— Parce que, malheureusement, répondit-il d’un ton sarcastique, mon père est un homme fort riche et, qui plus est, un lieutenant général : or, il considère la profession d’acteur comme déshonorante pour un gentilhomme russe.

« Il y a donc sur la terre des gens assez sots pour se plaindre d’appartenir à une famille riche et haut placée ! » se dit mentalement Kalinovitch.

— Ah ! vous pensez à vous faire acteur ? questionna-t-il.

— Oui, j’y suis presque décidé, reprit le jeune homme : je trouve que mon père est complètement dans le faux. En effet, puisque aujourd’hui un gentilhomme peut embrasser sans déshonneur la profession d’écrivain, pourquoi ne pourrait-il pas également se faire acteur ?

— Sans doute, cela n’est déshonorant pour personne ; toutefois, entre les deux professions que vous assimilez l’une à l’autre, il y a une différence.

— Je n’en vois aucune. L’art met tout le monde au même niveau : l’écrivain est un artiste, et l’acteur aussi.

— Il y a entre les deux cette différence essentielle que la création de l’un est libre, tandis que celle de l’autre ne l’est pas. C’est comme si vous mettiez sur la même ligne le compositeur qui trouve un motif musical et le virtuose qui l’exécute, expliqua Kalinovitch.

— Mais est-ce que les acteurs n’ont pas, eux aussi, la liberté de leurs créations ?... Celui-ci joue le rôle d’une certaine manière, celui-là d’une autre, — n’est-il pas vrai ? ajouta Ivolguine en s’adressant à l’Allemand.

— Oui, c’est juste, répondit ce dernier.

— Il ne s’agit pas de cela, répliqua avec mauvaise humeur Kalinovitch, et, désespérant sans doute de faire comprendre sa pensée à des auditeurs aussi bornés, il se tut.

— Mais, dites-moi, je vous prie, continua l’étudiant : est-ce que vous partagez l’opinion de M. Biélavine au sujet de Karatyguine ?

— Qui donc ne la partage pas ? répondit en souriant Kalinovitch.

Ivolguine haussa les épaules.

— Je ne sais pas, dit-il ; moi, jusqu’à présent, je l’avais toujours considéré comme un tragédien de premier ordre, et, naturellement, je ne pouvais m’empêcher de prendre exemple sur lui, tout en cherchant, bien entendu, à donner une note personnelle.

— Alors c’est le drame que vous avez l’intention de jouer ?

— Oui. Aussi, pour essayer mes moyens, me suis-je mis à l’étude de Shakespeare. Je le pioche depuis un mois, et je crois avoir obtenu quelques résultats.

— Comment donc travaillez-vous ? demanda Kalinovitch en riant sous cape.

— Ordinairement voici comme je fais : je m’enferme dans ma chambre, je me place devant un miroir, et j’étudie.

« Cet imbécile d’étudiant ne doit guère assister aux cours », pensa Kalinovitch.

— En quelle année êtes-vous ? interrogea-t-il.

— En seconde année, répondit Ivolguine, et il est probable que je m’en tiendrai là. Mon père menace de me priver de sa bénédiction et de son héritage : peu m’importe, ce n’est pas cela qui m’arrêtera, pourvu que je réussisse à interpréter Hamlet comme je le comprends.

« Quel idiot ! » continuait à se dire Kalinovitch.

— Le rôle d’Hamlet me paraît très difficile à rendre dans toutes ses nuances, observa-t-il.

— Il est, en effet, terriblement difficile, reconnut le jeune homme, mais je puis vous dire en toute sincérité que je le sens à merveille, parce que je me trouve moi-même à peu près dans la situation d’Hamlet. Mon père vit, malheureusement, avec une femme qui a été autrefois institutrice chez nous. Cette liaison a empoisonné l’existence de ma mère, dont elle a peut-être hâté la fin, et maintenant nous en souffrons tous. Comme aîné de la famille, je sens que je devrais tirer vengeance de cette femme, mais je ne puis m’y résoudre, car, malgré tout, j’aime et je respecte mon père.

« Allons, il faut que cet idiot nous initie à ses secrets de famille ! » fit à part soi Kalinovitch.

— Parce que, pour suivre ma vocation artistique, je refuse de me plier à leur volonté et d’entrer au service, continua l’étudiant, ils me regardent presque comme un fou, ce qui établit encore un point de ressemblance entre moi et Hamlet. Dans de telles conditions, je crois pouvoir interpréter ce personnage avec âme. Malheureusement, parmi mes connaissances, personne n’a ni le goût, ni l’intelligence du théâtre, et, d’autre part, je ne puis m’en rapporter à moi-même. Voilà pourquoi je vous prierais de vouloir bien m’entendre dans ce rôle... j’ai même apporté la brochure... si toutefois vous consentez...

— Soit, mais je suis mauvais juge, répondit Kalinovitch, qui, au fond de lui-même, maudissait le visiteur et sa passion pour l’art dramatique.

— Vous êtes un excellent juge, repartit le jeune homme en se levant et en tirant de sa poche la traduction de Hamlet par Polévoï.

— Voulez-vous être assez bon pour me donner la réplique ? demanda-t-il ensuite à l’Allemand.

— Volontiers ; mais je prononce très mal le russe, répondit celui-ci.

— Cela ne fait rien ; je vous en prie !... dit Ivolguine, et il prit l’air affligé d’Hamlet au premier acte. Commencez, ajouta-t-il en s’adressant au teneur de livres, qui, après avoir trouvé non sans peine l’endroit où parle le roi, se mit à lire :

— « Maintenant je m’adresse à toi, mon cousin et mon cher fils, Hamlet !

— « Un peu plus que cousin et un peu moins que fils, observa le jeune homme avec un triste sourire.

— « Pourquoi ces nuages qui pèsent encore sur votre front ? lut l’Allemand.

— « Il n’en est rien, seigneur, je suis trop près du soleil, lui fut-il répondu avec une ironie douloureuse.

— « Ne t’acharne pas, les paupières ainsi baissées, à chercher ton noble père dans la poussière. Tu le sais, c’est la règle commune : tout ce qui vit doit mourir ! reprit l’Allemand lisant le rôle de la reine.

— « Oui, madame, c’est la règle commune, fit sentencieusement Ivolguine.

— « S’il en est ainsi, pourquoi, dans le cas présent, te semble-t-elle si étrange ? continua la reine.

— « Elle me semble, madame ? Non, elle est ! Ni les vêtements noirs que je porte, ni les larmes, ni les soupirs, ni aucun semblant extérieur n’équivaut au chagrin de mon âme. Adieu ! » répliqua le jeune homme en haussant les épaules. C’est bien ? ajouta-t-il de sa voix naturelle.

— Oui, c’est bien, répondit l’Allemand.

Kalinovitch regardait dans le coin, d’un air mécontent ; Ivolguine ne le remarqua pas.

— Ce n’est pas encore tout à fait cela, le dialogue n’est pas mon fort. Je préfère réciter le célèbre morceau : To be or not to be, dit-il vivement. Sur ce, le jeune homme alla se cacher derrière la porte, puis reparut avec une mine profondément désolée, et commença :

— « Être ou ne pas être, voilà la question. Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte ? Mourir... dormir !... » Non, je ne suis pas dans le ton voulu ; c’est froid, cela n’est pas senti, — n’est-ce pas ? demanda l’étudiant au teneur de livres.

— C’est froid, en effet, confirma celui-ci.

— C’est froid, reconnut l’acteur. Si vous le permettez, je vais prendre un autre passage où il y a plus d’animation, se hâta-t-il d’ajouter, et il attaqua le morceau suivant :

« N’est-ce pas monstrueux que ce comédien, ici, dans une pure fiction, dans le rêve d’une passion, puisse si bien soumettre son âme à sa propre conception, que tout son visage s’enflamme sous cette influence, qu’il a les larmes aux yeux, l’effarement dans les traits, la voix brisée et toute sa personne en harmonie de formes avec son idée ? Et tout cela pour rien, pour Hécube ? Que lui est Hécube ? qu’est-il à Hécube pour qu’il pleure ainsi sur elle ? Que ferait-il donc s’il avait les motifs et les inspirations de douleur que j’ai ? Il noierait la scène dans les larmes, il déchirerait l’oreille du public par d’effrayantes apostrophes, il rendrait fous les coupables, il épouvanterait les innocents, il paralyserait les yeux et les oreilles du spectateur stupéfait. »

Ces derniers mots, prononcés d’une voix terrible, effrayèrent la patronne de l’hôtel qui passait devant la chambre ; elle entr’ouvrit la porte, et demanda avec inquiétude :

— Seigneur ! qu’est-ce qu’il y a donc chez vous ?

— Rien, répondit Kalinovitch, et, ne pouvant se contenir plus longtemps, il partit d’un bruyant éclat de rire.

Cette explosion d’hilarité déconcerta Ivolguine.

— L’effet est raté, n’est-ce pas ? je le sens moi-même, dit-il.

— Allons donc, qu’est-ce que vous dites là ? répliqua Kalinovitch. Mais quelle heure est-il donc ? ajouta-t-il en s’adressant au teneur de livres, sans prendre la peine de cacher un bâillement.

L’Allemand se leva.

— Il est neuf heures, répondit-il ; permettez-moi de me retirer, j’ai encore une visite à faire.

— Je ne vous retiens pas, dit Kalinovitch, et il fit exprès de bâiller une seconde fois.

L’étudiant comprit qu’il n’avait plus, lui aussi, qu’à s’en aller.

— Je n’ose vous déranger plus longtemps, mais je vous demande la permission de venir encore vous déclamer quelque chose quand je me sentirai plus en verve, dit-il en prenant sa casquette.

— J’en serai très heureux, répondit sèchement Kalinovitch, et, quand ses visiteurs l’eurent quitté, il donna libre cours à son exaspération.

« C’est terrible ! Dire que dans tout Pétersbourg je n’ai de relations qu’avec ces deux imbéciles, qui, si cela dure encore un mois, me rendront moi-même bête comme une poutre ! Non ! » s’écria-t-il, et, appelant aussitôt le laquais, il lui défendit formellement de laisser entrer Ivolguine ; quant à l’Allemand, il se promit de ne plus jamais l’inviter à venir dans sa chambre. Le jeune teneur de livres en fut fort aise, et, à partir de ce moment, cessa ses visites.

 

VI

Mon héros passa environ huit jours dans une solitude complète. La plupart du temps, il pensait à Nastenka. En l’absence de toute distraction extérieure, à son esprit se représentait le souvenir de sa liaison avec la jeune fille et du bonheur qu’il y avait trouvé. Sa mémoire lui rappelait jusqu’aux moindres détails du passé, et, quoiqu’il fût naturellement peu expansif, il commençait à éprouver une violente envie de parler de son amour à quelqu’un. Disons-le tout de suite, la vanité n’avait aucune part à ce désir. Non, si l’ancien amant de Nastenka sentait le besoin d’un confident, c’était pour s’analyser lui-même, voir clair dans son for intérieur et agiter avec un tiers les questions morales qui faisaient son principal souci.

Après avoir passé en revue toutes ses connaissances, Kalinovitch s’arrêta involontairement à Biélavine. « Voilà, pensa-t-il, un homme avec qui l’on pourrait, je crois, causer à cœur ouvert. » Et, sans trop compter sur sa visite, il se décida à lui envoyer un mot. « Pardonnez-moi, écrivit-il, de n’être point encore allé chez vous : la maladie en est cause. Je vous prie très humblement de venir me voir. Ce sera, de votre part, une œuvre vraiment chrétienne, que de visiter dans sa solitude un homme qui souffre et qui s’ennuie. « La réponse à cette lettre ne se fit pas attendre : le même soir, dans la petite antichambre, retentit une voix connue demandant : « Le barine est chez lui ? » Kalinovitch sauta de joie. Biélavine entra de son pas un peu nonchalant.

— Bonjour ! dit-il en tendant avec cordialité la main au malade.

— Que je vous suis reconnaissant ! fit celui-ci d’un ton qui exprimait, en effet, une sincère gratitude.

— Eh bien ! il paraît que Pétersbourg vous a fait connaître ses rigueurs ? continua Biélavine en s’asseyant et en posant ses mains sur la pomme d’or de sa canne.

— Oui, Pétersbourg ne m’a gâté ni physiquement, ni moralement.

— Qui donc gâte-t-il, s’il vous plaît ? Une ville sans air respirable, sans religion, sans histoire et sans caractère national ! soupira Biélavine. Mais dites-moi donc : quand je vous ai vu, vous vous proposiez de faire visite à certain monsieur... comment l’avez-vous trouvé ?

— Ce monsieur me paraît résumer en sa personne la quintessence du fonctionnarisme. La bureaucratie a tout tué chez lui, répondit en souriant Kalinovitch.

— Je crois bien qu’elle n’a pas eu grand’peine à cela : il n’y avait rien. Du reste, il vaut encore mieux que les autres ; il est plus propre.

— Ce monsieur m’a conseillé le service en province, comme offrant à l’activité un champ plus vaste : ici, m’a-t-il dit, il n’y a rien à faire.

— Voilà qui est exquis ! On ne peut pas se rendre plus naïvement justice à soi-même ! s’écria en riant Biélavine. Mais alors vous ne servez pas ? ajouta-t-il après un silence.

— Non, je ne sers pas, répondit Kalinovitch.

— Tant mieux, vraiment, tant mieux ! reprit Biélavine. Vous aurez beau dire, moi, je considère le fonctionnarisme comme un dieu cruel auquel s’immolent chaque année des centaines de jeunes intelligences. Mais écrivez-vous quelque chose ?

— Non, je ne fais rien.

— C’est dommage... grand dommage !

— Que voulez-vous ? répliqua Kalinovitch. C’est surtout pour moi que cela est malheureux, car j’avais fondé tout mon avenir sur la littérature, et, au nom de ce fragile espoir, j’ai étouffé mes plus chères affections. Pour tout dire, en venant ici, j’ai dû planter là une jeune fille qui m’avait tout sacrifié. Eh bien, je me demande si j’ai eu tort ou raison de l’abandonner.

Biélavine sourit et, penché sur sa canne, resta quelque temps à réfléchir.

— C’est une question souvent débattue aujourd’hui dans la presse et dans les conversations, commença-t-il. Sans doute, si une femme vous a fait les premières avances, si, sans que vous eussiez recherché ses faveurs, elle s’est, pour ainsi dire, jetée elle-même à votre tête, il est clair que vous êtes libre d’agir comme bon vous semble. Et pourtant j’ai connu des natures d’élite qui, même dans de pareils cas, se sont immolées pour accomplir, quoi qu’il leur en coûtât, un délicat devoir moral.

— Dites : un devoir purement fictif et imaginaire, observa Kalinovitch.

— Si vous voulez, répondit Biélavine ; mais presque toujours, quand une femme se donne à nous, c’est que nous avons éveillé en elle certaines espérances, que nous lui avons fait certaines promesses, en un mot, que nous l’avons séduite. Or, grâce à Dieu, le temps est passé où l’opinion n’attachait aucune importance aux serments d’amour. On juge, à présent, qu’il n’est pas plus permis de plaisanter avec la passion d’autrui qu’avec sa bourse.

— Vous parlez de séduction ! Qui donc, à notre époque, assume de propos délibéré le rôle de Lovelace ? reprit Kalinovitch. Moi, par exemple, je ne vous ai pas caché que j’avais cédé à un entraînement amoureux ; mais ensuite j’en ai mesuré la portée, et je vois que ce n’est pas possible.

— Qu’est-ce qui n’est pas possible ?

Sous le regard fixe de Biélavine, Kalinovitch se sentit un peu gêné.

— Il n’est pas possible que j’épouse cette jeune fille, expliqua-t-il.

— Qui vous parle de l’épouser ? Si, vu l’état de vos affaires ou pour toute autre raison, le mariage vous fait peur — contentez-vous d’aimer tout bonnement.

— L’amour ainsi compris serait du donquichottisme ! s’écria Kalinovitch.

Biélavine hocha tristement la tête.

— Ne dites pas cela, répondit-il. Vous surtout, en votre qualité de littérateur, vous auriez tort d’encourager cette funeste tendance à baptiser donquichottisme tout ce qui s’écarte des usages reçus et ne rapporte aucun profit matériel. Croyez-moi, votre génération ne produira rien, parce qu’elle a définitivement abdiqué le romantisme. Pourquoi souriez-vous ? Vraiment, continua-t-il en s’animant de plus en plus, je considère avec effroi les jeunes gens d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui fait pour eux le prix de la vie ? L’argent et le vice ! À leurs yeux, la femme n’a de sens que comme riche héritière ou comme fille publique — c’est épouvantable ! Je me rappelle fort bien nos pères et nos grands-pères ; comparés à nous, c’étaient des athlètes, et, certes, il s’en fallait de beaucoup qu’ils menassent une existence ascétique. Mais, par cela seul qu’ils étaient teintés de romantisme, ces gens-là savaient (et ils n’en rougissaient pas) aimer, dix années durant, une absente, sans que leur passion fût entretenue autrement que par un échange de lettres.

En entendant ces derniers mots, Kalinovitch sourit de nouveau.

— Je pense tout différemment en ce qui concerne le romantisme, reprit-il. Selon moi, il suppose une froideur extrême. Rien que ce seul fait de pouvoir se contenter d’un commerce épistolaire indique déjà une véritable défectuosité morale, car, vous aurez beau dire, pour un homme normalement organisé, les lettres constituent un régal chétif et plus propre à irriter la passion qu’à la satisfaire.

— Pourquoi cela ? Vous confondez le sentiment avec la sensualité, observa Biélavine.

— Oh ! mon Dieu, mais comment peut-on, surtout quand il s’agit de l’amour, séparer l’âme du corps ? L’une tient à l’autre comme les racines d’un arbre tiennent au sol dans lequel elles plongent ; aussi je ne me permets pas même d’écrire à la jeune fille, dans la crainte de la rendre encore plus malheureuse.

— Je croirais plutôt que c’est là une simple défaite, et qu’au fond vous ne vous en souciez pas, remarqua en souriant Biélavine.

— Au contraire, le silence que je garde m’est très pénible, reprit Kalinovitch. Je vis dans un désert brûlant. Mon cœur est desséché par une soif ardente, je connais la source d’eau vive où il pourrait se rafraîchir, et je n’y vais pas. C’est la faute de cette maudite analyse qui, comme un ver, ronge dans leur germe tous nos sentiments, toutes nos joies, et constitue, vraiment, un des plus grands fléaux de l’humanité.

— Oui, dit Biélavine, si elle a fait du bien, elle a fait aussi beaucoup de mal. Outre qu’elle a perdu la philosophie, elle a dévoyé la science en la jetant dans les détails... Il est temps que je vous quitte, adieu.

— Où allez-vous donc ?

— Je vais à l’Opéra italien. Au revoir.

Cet entretien détermina chez Kalinovitch un accès de lyrisme. Dès que Biélavine fut parti, il prit la plume et écrivit à Nastenka la lettre suivante :

« Chère et unique amie,

« Pardonne-moi d’avoir tant tardé à te donner de mes nouvelles. J’avais une raison majeure pour ne pas t’écrire : j’ai quitté E... sans esprit de retour, décidé à t’abandonner, à te délaisser, à te trahir — tout ce que tu voudras. Pour ma justification je ne te dirai qu’un mot : en manquant à la foi jurée, je n’ai pas agi comme un jouvenceau étourdi et volage ; je sentais profondément toute la noirceur de mon action, j’ai versé des larmes de sang avant de me résoudre à l’accomplir, mais je m’y suis décidé parce que je ne pouvais faire autrement.

« Entre deux maux, j’ai choisi celui qui m’a paru le moindre pour toi : ni les souffrances de l’amour trompé, ni la douleur de tes proches, ni ta réputation perdue, rien de tout cela ne peut être mis en comparaison avec les tourments qui t’attendaient si j’étais resté et que je fusse devenu ton mari. À chaque instant, tu aurais eu le supplice de mes regrets, de mes récriminations, peut-être même de ma haine. Que faire ? Je ne suis pas né pour goûter dans l’obscurité le bonheur domestique. L’ambition semble avoir usurpé chez moi la place de toutes les autres passions, de tous les autres sentiments. Je n’ai jamais rêvé que la vie du forum, la vie sur la place publique, et la gloire seule peut assouvir mon âme inquiète. Enfant, lorsqu’on m’envoya en pension, je vis pleurer tout le monde autour de moi : depuis ma mère, presque défaillante, jusqu’à la dernière laveuse de vaisselle ; seul je ne versais pas une larme : toutes ces tristesses me paraissaient sottes et ne faisaient que m’irriter.

« Les échecs, loin de refroidir ma passion, n’ont eu pour effet que de l’enraciner et de l’aviver davantage en moi. C’est sous son influence que je t’ai abandonnée, toi, mon unique trésor, et pourtant, Dieu le sait, parmi les centaines d’hommes au milieu desquels tu aurais pu trouver un mari bon et tendre, pas un n’est capable de t’aimer comme je t’aime. La violence que j’ai dû me faire pour te trahir a eu raison de mes forces. Aujourd’hui, déçu dans tous mes rêves, à demi mourant, dénué de ressources, acculé au désespoir par la maladie et la misère, je t’écris ces lignes pour que tu me rendes ton amour. N’espère ni devenir ma femme, ni même me revoir, car je suis décidé à laisser mes os dans cette affreuse ville ; mais aime-moi et écris-moi. C’est le seul luxe moral que nous puissions nous permettre. Tu comprendras sans doute ce que j’ai voulu te dire, et tu tendras encore une main amicale à un involontaire martyr de lui-même.

« Ton Kalinovitch. »

Kalinovitch écrivit cette lettre en toute sincérité, sous la dictée de son cœur, et sans viser le moins du monde à l’effet : il l’écrivit parce qu’en ce moment il aimait réellement Nastenka.

 

VII

Après avoir envoyé cette lettre à son ancienne maîtresse, Kalinovitch ne fit plus que languir dans l’attente d’une réponse. Maigre comme un fantôme, l’anxiété peinte sur le visage, il errait dans les rues de Pétersbourg, oubliant, et son ambition, et sa pauvreté, et les menaces de l’avenir. Une seule pensée l’occupait : chaque jour il se demandait si le facteur n’allait pas, enfin, lui apporter le message tant désiré. Un matin, ne sachant que faire, il s’était mis à la fenêtre de sa chambre et regardait distraitement dans la rue qui offrait alors le spectacle accoutumé. Vêtu d’une chemise d’indienne et d’un gilet de tricot, le dvornik de la maison d’en face balayait paresseusement le devant de sa porte ; une servante, ayant en main une cafetière, courait chercher de l’eau au traktir le plus proche ; ensuite vint à passer un enterrement : les prêtres et les porteurs de flambeaux marchaient en tête du cortège ; derrière le corbillard suivaient des voitures dans lesquelles ou apercevait des bonnets noirs et des pleureuses blanches. « Saumon frais ! » criait, en se retournant de tous côtés, un marchand ambulant qui portait un bassin sur sa tête. « Concombres verts ! » y braillait sur le trottoir un autre colporteur. Tout cela était si plat, si banal, que Kalinovitch cracha de colère. Un employé passait en ce moment sous la fenêtre ; peu s’en fallut qu’il ne reçût le crachat sur son chapeau.

Mais voici un drojki ; une dame y est assise ; à en juger par sa tournure, car on ne peut la voir que de dos, elle doit être jeune ; son chapeau ne la coiffe pas bien. La dame demande quelque chose à un porteur d’eau. Il répond en indiquant du doigt la porte cochère ; le drojki s’arrête devant la maison...

Kalinovitch se sentit vivre d’une vie nouvelle et respira plus à l’aise, comme s’il eût été soudain transporté dans une autre atmosphère. Sans se rendre compte de ce qu’il faisait, il s’étendit à demi sur le divan et, chose étrange, prêta inconsciemment l’oreille. Des pas retentirent dans le corridor, la porte s’ouvrit, une voix connue se fit entendre... Kalinovitch tressaillit, ses pressentiments ne l’avaient pas trompé : Nastenka entra dans la chambre.

— Bonjour ! dit-elle.

Hors de lui, Kalinovitch s’élança vers elle, lui saisit les mains et se mit à la tâter comme pour bien s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’un songe. Ensuite, ainsi qu’il arrive souvent dans les rencontres imprévues et joyeuses, il se passa entre eux une de ces scènes muettes où l’intensité des impressions ne trouve même pas de paroles pour s’exprimer. Machinalement Nastenka se débarrassait de son burnous et de son chapeau. Kalinovitch la considérait en silence.

— Est-il possible que tu sois venue ? dit-il enfin en la prenant par la main.

— Tu es bien aise de me voir, mon ami... oui ? Mais quelle triste mine tu as ! D’où vient cela ? Pourquoi te faire ainsi du chagrin ? répondit-elle en tenant ses regards fixés sur le visage de son amant.

— Je suis enchanté, reprit Kalinovitch, qui se laissa tomber sur le divan et attira près de lui la jeune fille. Seigneur ! fit-il, et, prenant sa tête dans ses mains, il éclata en sanglots.

— Qu’est-ce que c’est, mon ami ? Comment n’es-tu pas honteux ? Cesse, dit Nastenka, tandis qu’elle lui essuyait les yeux avec son mouchoir.

— Est-il possible que tu sois venue ? Seigneur ! répéta Kalinovitch.

— Tu le vois bien. Tu m’as écrit que tu étais malade, je l’ai dit à mon père, et je suis partie.

— Et ton père, comment va-t-il ? dis-moi...

— Le pauvre homme ! plains-le, il a été frappé de paralysie, répondit Nastenka d’une voix tremblante.

— Est-ce possible ? fit de nouveau Kalinovitch, qui n’était pas encore revenu de sa stupeur.

Quelque joie que lui causât l’arrivée de Nastenka, au fond de son âme s’agitait déjà une question odieuse : « Comment et de quoi allons-nous vivre ? »

— J’ai laissé mes affaires dans la voiture, tu as quelqu’un pour les prendre ? continua la jeune fille.

— Oui. Hé, Fédor ! cria Kalinovitch.

Naturellement, le domestique ne se pressa pas de répondre à cet appel.

— Dépêche-toi donc, brute ! vociféra Kalinovitch : va tout de suite prendre les colis qui sont restés dans la voiture, et monte-les ici.

Fédor sortit en bougonnant.

— Allons, ne l’injurie pas ! dit Nastenka.

Kalinovitch sourit avec amertume.

— Si tu savais, mon âme, tout ce que j’ai eu à souffrir de cet animal pendant ma maladie... répondit-il.

— Je m’en doute. Mais, maintenant, ton ménage sera bien tenu : c’est moi qui te servirai, reprit Nastenka en se serrant contre lui.

Fédor revint avec trois paquets : c’était tout le bagage de la voyageuse.

— Vois, mon ami, combien d’argent je t’ai apporté ! poursuivit-elle, et, se levant vivement, elle prit dans un petit sac une cassette qu’elle ouvrit sous les yeux de Kalinovitch. Il s’y trouvait deux mille roubles.

— Ah ! folle que tu es ! Comment t’es-tu procuré cet argent ? demanda-t-il.

— Cela ne te regarde pas, reprit Nastenka. Mais je suis fatiguée et j’ai faim. Pourquoi ne me fais-tu pas donner du thé ? ajouta-t-elle.

— Fédor ! le samovar ! vivement ! cria Kalinovitch. Puis il attira de nouveau la jeune fille auprès de lui, la fit asseoir à ses côtés et se mit à l’embrasser.

— Oh ! que tu es devenu impressionnable ! dit-elle, remarquant qu’il avait encore les larmes aux yeux : voyons, maintenant que je suis près de toi, pourquoi pleurer ?

Le laquais apporta un samovar malpropre et deux vieilles tasses.

— Cesse donc, je veux du thé. Et toi, est-ce que tu n’en prendras pas ? demanda Nastenka.

— Si, je te prierai de m’en verser. Il y a longtemps que tu ne m’as fait boire du thé, répondit Kalinovitch.

— Oui, mon ami, il y a longtemps ! reprit-elle. Et, après avoir encore une fois embrassé son amant, elle se mit en devoir de remplir les tasses. Oh ! qu’elles sont sales ! observa-t-elle, et elle les nettoya consciencieusement. Du reste, il y a bien du désordre et de la malpropreté chez toi ; mais, à présent, cela va changer, j’en fais mon affaire.

— Je ne me souciais plus de rien, voyant venir la mort...

— Ne vous avisez plus désormais de parler ainsi. Il faut maintenant que vous soyez heureux, il faut redevenir l’élégant jeune homme que vous étiez quand je vous ai vu pour la première fois, — je l’exige !

Lorsque Nastenka eut bu son thé, elle vint se rasseoir à côté de Kalinovitch.

— Tu mérites une punition, dit-elle en lui tirant doucement l’oreille ; je ne sais ce que monsieur avait dans la tête : il ne m’écrit pas une ligne, il tombe malade...

— Allons, pardonne-moi !

En même temps Kalinovitch baisait la main de Nastenka.

— Pardonne-moi, dis-tu ? Mais tu ignores que tu as failli me conduire au suicide.

Il la regarda.

— Oh ! tu plaisantes !

— Non, je ne plaisante pas. Si tu dis cela, c’est que tu ne connais ni mon caractère, ni mon amour pour toi, répliqua la jeune fille. Après ton départ, je comptais que tes lettres m’aideraient à supporter l’existence ; mais un mois, deux mois, six mois se passent, et je ne reçois pas un mot ! Que pouvais-je penser, sinon que tu étais mort ? Je questionne tout le monde, je lis les journaux, les revues, dans l’espoir d’y rencontrer ton nom ; rien nulle part ! Sur ces entrefaites le prince vient à la ville ; foulant aux pieds toute retenue, je vais le trouver, je me jette presque à ses genoux et je le supplie de me dire s’il a de tes nouvelles. « Je ne sais rien ! » répond-il.

Kalinovitch écoutait, la tête baissée.

— Alors décidément, je fus sur le point d’attenter à mes jours, poursuivit Nastenka. S’il n’est plus, me disais-je, pourquoi resterais-je sur la terre ? Qu’est-ce que j’y ferais ? Ne vaut-il pas mieux en finir avec la vie ? Mais, sans doute, il n’était pas dans les desseins de Dieu que je mourusse, car il m’inspira la pensée de recourir aux sacrements. J’allai me confesser à ce Père Séraphin, — tu te le rappelles ? le prieur du monastère : je lui racontai tout. « Nous nous sommes aimés, lui dis-je ; ensuite il m’a quittée, et, maintenant qu’il est mort, je suis décidée à ne pas lui survivre. »

Kalinovitch sourit légèrement et secoua la tête.

— Eh bien, qu’a-t-il répondu à cela ? demanda le jeune homme.

— Voici quel fut son langage : « Les attachements terrestres sont très forts chez toi ; mais, insensée, as-tu jamais aimé Dieu ? As-tu jamais songé à lui ? » Mon attitude était celle d’un condamné en présence du tribunal ; dans ce terrible moment, où je repassai en esprit ma vie tout entière, je fus saisie d’une frayeur extrême... « Se peut-il, continua le Père Séraphin, que ton cœur corrompu soit fermé même à la crainte du Seigneur, de ce juge menaçant qui règne au milieu du tonnerre et des éclairs ? Prie jusqu’à ce qu’une sueur de sang inonde ton corps !... » À ces mots, j’eus comme un frisson moral ; il me sembla que le feu du ciel allait me consumer en punition de mes fautes. Je frappai mes main l’une contre l’autre ; je tombai à genoux et je priai avec toute la ferveur de mon âme, en répandant d’abondante larmes. « À présent, dit-il, je vais t’infliger une pénitence, et quand je verrai que ton âme est éclairée, je t’admettrai à la communion. » Ensuite, il se mit à me parler de Dieu, de la destinée de l’homme... Bref, il éveilla en moi le sentiment religieux... Je compris la profonde vérité de cette parole prononcée par lui : « Ce n’est qu’armés du glaive de l’amour divin que nous pouvons lutter victorieusement contre nos passions. »

Kalinovitch sourit de nouveau ; en général, il écoutait Nastenka comme parfois une mère écoute l’innocent caquetage de son baby. La jeune fille finit par s’en apercevoir.

— Tu ris ?... J’ai failli mourir, et il rit ! Oh ! mon ami ! dit-elle, les larmes aux yeux.

— Ce n’est pas cela qui me fait sourire, répondit Kalinovitch en lui baisant la main.

— Je sais de quoi tu ris, et Dieu te punira pour cela, Jacques, reprit-elle. Déjà maintenant tu es malheureux, mécontent de la vie ; plus tard, ce sera pire encore, — crois-moi !... Dieu te punira aussi du tort que tu m’as fait, car, avant de te rencontrer, je n’avais jamais donné prise à la médisance, tandis qu’à présent ces soupçons... ces railleries... Et qu’est-ce que j’y ai gagné ? Comme dit le Père Séraphin : « Le cœur s’endurcit, les ténèbres envahissent l’intelligence. C’est seulement sur la pierre angulaire de la foi, de la crainte et de l’amour de Dieu que nous pouvons, bâtir notre édifice spirituel. »

Pendant ce prêche, Kalinovitch s’obstinait à regarder dans le coin.

— Ne tue pas en moi la force que ce saint homme m’a donnée...

— Allons, c’est bien ! interrompit-il ; parle-moi plutôt de ton père ; depuis quand est-il malade ?

— Tout est arrivé en même temps ! répondit avec un soupir Nastenka. Ton départ lui avait fait beaucoup de peine.... le spectacle de ma douleur l’a achevé. Si quelqu’un nous avait vus alors, il aurait eu pitié de nous !... Tous, nous ne cessions de penser à toi, mais, par une sorte d’accord tacite, jamais un mot à ton sujet n’était prononcé dans nos conversations. Enfin, une nuit on m’éveille et l’on me dit que mon père est paralysé. Sans la religion qui m’a soutenue, je n’aurais pas résisté cette fois à la tentation de me donner la mort, car je me sentais coupable de parricide ; mais j’ai considéré cela comme une nouvelle épreuve que le ciel m’envoyait, et j’ai pris la résolution de renoncer au monde, pour me consacrer tout entière à mon père. Lui-même, mon trésor, semblait avoir compris mon dessein : ne consentait à prendre ses médicaments que quand je les lui offrais, il ne souffrait pas que d’autres que moi le changeassent de linge...

— Comment donc t’a-t-il laissée partir ? demanda Kalinovitch, qui regarda son interlocutrice en plein visage.

— Tu aurais mieux fait de ne pas me questionner à ce propos ! répondit-elle en agitant la main. Lorsque je lus ta lettre, naturellement, je ne crus pas un mot des bêtises qu’elle contenait. Toi, avoir songé à m’abandonner ! je savais d’avance que c’était impossible. Je compris seulement que tu étais malade... Et il s’opéra comme une révolution dans mon âme : mon père, mon serment, — tout fut oublié : immédiatement je résolus de me rendre auprès de toi, coûte que coûte !

Kalinovitch sourit légèrement.

— Et le Père Séraphin ! Comment a-t-il pris la chose ? interrogea-t-il.

Nastenka sourit à son tour.

— Tu penses bien que je ne suis pas allée lui communiquer mon projet ! J’ai tout arrangé le plus secrètement possible, et j’en suis encore à me demander comment j’ai pu mettre à exécution un tel dessein : je n’y comprends rien ! C’est étrange, cet amour que j’ai pour toi ! On dirait que tu as sur moi un pouvoir surnaturel. La crainte du péché devrait me retenir ; eh bien, je ne puis même me figurer que nos relations soient coupables. On me prouverait clair comme le jour que cette passion doit être pour moi une source d’éternelles souffrances, cela, je crois, ne m’arrêterait pas une minute. Quant à mon père, poursuivit-elle avec une animation croissante, certes je l’aime beaucoup ; mais dès que ta personne est en jeu, je ne me sens plus aucune pitié pour lui. Une fois décidée à partir, quels mensonges n’imaginai-je pas, Seigneur !... Le pauvre homme n’est plus en état de lire ; je fabriquai tout d’abord une lettre censément écrite par toi et conçue à peu près en ces termes : « Ma chère Nastenka, j’ai été malade tous ces temps-ci ; c’est pourquoi je ne vous ai pas écrit plus tôt. À présent, je vais mieux, et je vous prie de venir me retrouver à Pétersbourg, où nous ferons bénir notre union. Je ne puis me rendre moi-même auprès de vous, car je suis retenu ici par ma besogne à la revue... » Comme tu vois, j’avais inventé toute une histoire. Il fallait aussi gagner à ma cause Pélagie Eugraphovna. Je l’appelai secrètement dans ma chambre, et, me mettant à genoux devant elle : « Chère Pélagie Eugraphovna, lui dis-je, n’empêchez point papa de consentir à ma demande. Peut-être vous-même aimez-vous quelqu’un : représentez-vous ce que vous éprouveriez si vous le saviez malade loin de vous ; assurément vous n’auriez qu’un désir : vous rendre auprès de lui, dussiez-vous faire la route à pied... » Elle se laissa attendrir.

Kalinovitch hocha la tête.

— Et ton oncle ? demanda-t-il.

— Ah ! mon âme, avec le capitaine ce fut toute une affaire ! répondit Nastenka. Pendant les premiers jours, il se contenta de me bouder ; je croyais que tout finirait par là, qu’il se tairait selon son habitude. Mais soudain il arrive chez moi, et, de cette voix hésitante que tu connais, commence à me prodiguer les plus vifs reproches : « Vous partez quand votre père est presque à la mort, et pour qui l’abandonnez-vous ? » Finalement, il me déclare tout net que tu me tromperas encore ; qu’avant ton départ, tu as déjà courtisé successivement Pauline et la fille du prince ; que si tu es allé à Pétersbourg, c’est parce que tu as été refusé partout. Pour le coup, je perdis patience. « Mon oncle, lui dis-je, ne parlez pas d’un homme que vous ne pouvez comprendre. En ce qui me concerne, votre affection ne vous donne pas le droit de me tourmenter. Il m’en coûte déjà bien assez de quitter mon père dans l’état où il se trouve, et, au lieu de me soutenir, de me consoler, vous vous appliquez à rendre ma position plus cruelle encore, vous voulez m’inspirer des doutes sur l’homme pour qui je sacrifie tout. » En parlant ainsi, je pleurais à chaudes larmes, mais ma douleur ne l’émut point.

Il alla auprès de mon père, et sais-tu quelle combinaison il suggéra ? Si je voulais m’en aller, je devais le prendre avec moi pour qu’il me servît de protecteur contre toi ! Tu peux te figurer combien, avec mon amour-propre, je fus choquée d’une pareille proposition. Je fis dire à mon oncle, par un domestique, que j’avais vingt-trois ans, qu’une jeune fille de cet âge n’avait pas besoin de chaperon, et que pour rien au monde je ne voyagerais avec lui... Cela coupa court à tout, et c’est à peine si, en partant, je lui dis adieu.

Kalinovitch secoua de nouveau la tête.

— Pourquoi cela ? Il t’aime... dit-il.

— Peut-être, reprit en soupirant Nastenka ; mais c’est un homme terriblement entêté ! Imagine-toi qu’il refusa absolument de m’aider dans mes préparatifs de départ ; je dus tout faire moi-même. D’abord, il fallait trouver de l’argent. Je savais fort bien que tu n’en avais guère, et arriver brusquement sans rien... Je résolus de mettre en gage notre domaine. J’en parlai à mon père ; il y consentit, mais me fit observer que l’opération prendrait du temps. « Seigneur, pensais-je, que faire ? » Je bouillais d’impatience, j’aurais voulu être déjà près de toi. L’idée me vint d’emprunter au maître de poste la somme dont j’avais besoin. Tu as vu cet homme, mon âme ; tu sais combien il est avare. J’allai chez lui chaque jour pendant toute une semaine. Finalement, il se décida à me prêter ; mais il exigea des intérêts exorbitants... Les choses m’ont été expliquées plus tard. Je réussis à me procurer tous les papiers nécessaires. Roumiantzeff me fut fort utile en cette circonstance ; il voulut bien se charger de toutes les démarches. Je me rendis avec mes pièces chez le maître de poste. Il me compta l’argent d’une main tremblante. « Vous me rembourserez, n’est-ce pas ? » me dit-il, et en me parlant, il avait les larmes aux yeux.

Nastenka s’arrêta et devint pensive.

— Ensuite eurent lieu les adieux, poursuivit-elle. Je ne pus consoler mon père qu’en lui promettant de l’aller voir avec toi l’automne prochain. Nous irons, n’est-ce pas, mon ami ?... Sans cela, je ne me pardonnerais jamais l’égoïsme de ma conduite.

Kalinovitch réfléchissait.

— Comment donc es-tu venue ? Se peut-il que tu aies fait ce voyage sans être accompagnée par personne ? demanda-t-il, comme pressé de mettre la conversation sur un autre sujet.

— Oui... du reste, j’ai quitté la ville en compagnie d’une propriétaire, une imbécile. J’avais hâte d’arriver, comme bien tu penses, et elle trouvait toujours que la voiture allait trop vite ; elle avait peur. Le soir venu, nous dûmes faire halte dans une localité pour y passer la nuit. Moi, je ne pus avaler une bouchée ; elle, au contraire, mangea comme une vache, et se mit ensuite à ronfler. Le lendemain, nous repartîmes ; un accident survint à notre tarantass, — colère et imprécations du cocher. À Moscou, ma compagne de voyage me quitta, et je restai toute seule dans une ville où je ne connaissais personne. M’étant fait conduire à la gare, je pris par économie un billet de troisième classe. Le wagon dans lequel je montai ne tarda pas à se remplir de moujiks, dont les peaux de mouton exhalaient une odeur infecte. L’un d’eux, qui était ivre, ne s’avisa-t-il pas de me conter fleurette ? Je t’assure qu’en voyant arriver la nuit, je me sentis fort inquiète ! Au sortir du wagon, je fis le signe de la croix. « Seigneur, pensai-je, maintenant je ne suis plus seule, je vais le voir, mon ami, mon ange ! » Oh ! que je t’aime !

En achevant son récit, Nastenka se serra contre la poitrine de Kalinovitch, qu’elle entoura de ses bras. Il déposa un long baiser sur les lèvres de la jeune fille.

— Non, il n’est pas possible d’aimer ainsi ! dit-il avec des larmes d’attendrissement dans les yeux.

 

VIII

Tout d’abord, Nastenka parut avoir apporté le bonheur dans l’existence de Kalinovitch. Il recouvra complètement la santé, et redevint un gentleman soigné dans sa tenue.

Les deux jeunes gens quittèrent l’Hôtel de Moscou pour s’installer dans un petit local propre et bien éclairé, qu’ils meublèrent fort gentiment. Au début, la pensée du mariage continuait à hanter l’esprit de Nastenka ; mais ce n’était pas à elle qu’il convenait de soulever la question, et son amant gardait le silence sur ce chapitre. Du reste, pour tranquilliser son père, elle lui écrivit que leur mariage avait eu lieu, et elle montra avec intention cette lettre à Kalinovitch.

— Vois, mon ami, ce que j’écris, dit-elle avec un sourire.

— Oui, c’est bien, répondit-il en souriant aussi, et l’entretien n’alla pas plus loin.

Grâce à la liberté de mœurs dont on jouit dans les capitales, personne ne s’inquiétait de savoir quel lien les unissait ; on ne faisait pas attention à eux ; d’ailleurs, ils vivaient fort retirés, ne recevant d’autres visites que celles de Biélavine et d’Ivolguine. Le premier vint chez eux sur l’invitation même de Kalinovitch ; celui-ci commença par prévenir Nastenka : « Ma chère, lui dit-il, je vais te faire faire la connaissance d’un homme fort intelligent, Biélavine. Je passerai chez lui aujourd’hui, et il viendra sans doute nous voir dans la soirée. » D’abord, cela contraria quelque peu Nastenka.

— Non... je ne me montrerai pas, répondit-elle : je ne me sentirais pas à mon aise... tu comprends, dans les relations où nous sommes... J’aime mieux écouter derrière un paravent les choses intéressantes que se diront deux hommes d’esprit tels que vous.

— Voilà une bêtise ! Avec un homme si éclairé et si délicat, tu n’as pas lieu d’être gênée, reprit Kalinovitch, et il sortit.

Quand il arriva chez Biélavine, ce dernier était dans son cabinet. Cette pièce ressemblait à une bibliothèque. À chacun des murs était adossée une immense vitrine remplie de livres et supportant des bustes de grands hommes. Sur la table traînaient des revues et des journaux de toute sorte. Confortablement installé dans un bon fauteuil Voltaire, Biélavine lutinait avec une cravache un magnifique chien de Terre-Neuve. L’animal, dont les yeux étaient plus intelligents que ceux de bien des hommes, semblait se prêter volontiers à l’amusement de son maître. Tantôt, montrant les dents, il cherchait à saisir dans ses terribles mâchoires le bout de la cravache ; tantôt il se roulait sur le moelleux tapis et y prenait des attitudes gracieuses. Entra Kalinovitch.

— Bonjour, dit Biélavine avec sa cordialité accoutumée, et, après que tous deux eurent échangé les doléances habituelles sur le climat de Pétersbourg, le visiteur annonça qu’il venait de changer de logement.

— Ah ! fit Biélavine.

— La personne dont je vous ai parlé est arrivée ici, ajouta Kalinovitch, et il sourit en baissant les yeux.

— Ah ! répéta le maître de la maison, qui baissa aussi quelque peu les yeux. Je suis bien aise de l’apprendre, continua-t-il.

Kalinovitch expliqua avec un certain embarras qu’il désirait faire faire à Biélavine la connaissance de cette personne ; par conséquent, il le priait de vouloir bien leur accorder une soirée.

— Certainement, aujourd’hui même, si vous le permettez, répondit Biélavine.

Ensuite, ils causèrent pendant une demi-heure des nouvelles du jour ; puis Kalinovitch prit congé et retourna près de sa Nastenka. Biélavine, ayant des visites à faire, sonna un domestique et donna ordre d’atteler sa voiture.

Les deux hommes, que nous venons de voir en tête-à-tête, présentaient un phénomène assez singulier. Biélavine, autant qu’on pouvait en juger, était, par toutes ses convictions, un véritable romantique, un idéaliste, — appelez-le comme vous voudrez. Riche, il avait quitté le service de très bonne heure, disant qu’il n’y pouvait trouver chaussure à son pied. Presque toute sa première jeunesse s’était passée à l’étranger : en Suisse, à Rome, à Paris, à Londres. Mais depuis qu’il avait renoncé aux voyages, il menait l’existence la plus monotone et la plus incolore. Aimant la bonne chère, s’intéressant aux choses de l’art, de la politique et de la science, il administrait en même temps sa fortune ; avec beaucoup de soin et de sagesse. En été, il se transférait à son oussadba, ou fixait sa résidence dans quelque jolie villa de la banlieue pétersbourgeoise. Tout ce que les plus intimes amis de Biélavine savaient quant à ses affaires de cœur, c’est qu’il avait été autrefois amoureux d’une jeune fille dont on lui avait refusé la main, et que, plus tard, il avait eu une liaison avec une dame fort jolie et fort intelligente ; depuis, cette dame était morte. Mais tout cela ne paraissait avoir laissé aucune ombre sur la vie de Biélavine. Jamais on ne voyait son visage s’assombrir, et l’existence ne lui fournissait aucun sujet de tristesse ; tandis que mon héros, avec toutes ses tendances pratiques, se trouvait depuis environ trois ans dans une situation vraiment romanesque. Comment expliquer un fait en apparence si bizarre ? Est-ce qu’en effet, le romantisme suppose une âme étrangère aux passions ? Ou bien les romantiques, plaçant leur idéal plus haut que ne le font les autres hommes, sont-ils, par cela même, moins sujets aux entraînements ?

En attendant la visite de Biélavine, les deux jeunes gens s’occupèrent de tout préparer pour le recevoir convenablement. On cira le parquet de la salle et du cabinet, on alluma une lampe nouvellement achetée ; il fut décidé que Nastenka elle-même verserait le thé, et qu’il serait servi avec accompagnement de crème, de pain blanc, etc. Bref, ce qu’on projetait, c’était une de ces petites soirées si fréquentes à Pétersbourg dans le monde des employés.

— Sans vous mettre en grande toilette, donnez cependant quelque soin à votre mise, dit Kalinovitch à Nastenka. Il voulait que son amie lui fît honneur aux yeux de Biélavine.

— Oui, mon ami, c’est bien, répondit-elle, devinant sa pensée.

À neuf heures retentit un coup de sonnette : c’était Biélavine qui arrivait. Kalinovitch le présenta à Nastenka, comme à la maîtresse de la maison ; elle se sentit un peu confuse.

— En votre absence, nous avons beaucoup parlé de vous, dit le visiteur d’un ton dégagé, mais poli, et il serra la petite main de la jeune fille.

— Ah ! il vous a parlé de moi ? demanda Nastenka en regardant Kalinovitch.

— Oui, répondit significativement Biélavine.

Puis il s’assit et s’appuya sur sa canne à pomme d’or.

— Allons, dites-moi, continua-t-il en s’adressant à Nastenka avec la familiarité d’une vieille connaissance, c’est probablement la première fois que vous venez à Pétersbourg ? Eh bien ! voyons, comment le trouvez-vous ? Je suis toujours curieux de savoir quelle impression cette ville produit sur les nouveaux arrivés.

— Je n’ai encore presque rien vu de Pétersbourg ; ce qui m’a surtout frappée ici, c’est l’architecture ou plutôt la statuaire, car, je ne sais si je me trompe, dans les autres endroits de la Russie, on n’en aperçoit aucune trace ; tandis qu’ici on sent que cet art existe, cela saute aux yeux... Ces chevaux sur un pont, ces sphinx, ces statues qui décorent les façades des maisons...

Ces mots rendaient bien gauchement la pensée de Nastenka, mais ils témoignaient du moins son désir de mettre la conversation sur un sujet d’un ordre élevé.

— C’est vrai, répondit Biélavine. Vos paroles confirment une remarque que j’avais déjà faite moi-même. Nous occupons sur la surface du globe des centaines non pas de lieues, mais de degrés, et pour avoir seulement une idée de l’architecture, il faut venir à Pétersbourg. C’est extraordinaire !... Notre pays est d’une pauvreté inouïe au point de vue des beaux-arts.

— Nous nous proposons toujours d’aller au théâtre, et nous ne pouvons jamais trouver de places. C’est vexant ! continua Nastenka.

— Il faut aller au théâtre, reprit Biélavine. Seulement, que Dieu vous préserve du théâtre Alexandre ! vous gâteriez votre première impression. Allez à l’Opéra italien ; il n’y a que là et à l’Ermitage qu’un habitant de Pétersbourg puisse goûter des jouissances esthétiques.

— Oui, nous irons aussi à l’Ermitage, dit Nastenka.

— Il ne faut pas y manquer. Et, si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, ne commencez pas par l’école espagnole ; sinon, quand vous aurez vu les Murillo, vous ne pourrez plus voir le reste. Les Raphaël sont très faibles, et la peinture allemande n’est représentée que par un petit nombre de mauvais tableaux... Dans la galerie française, les Poussin attireront votre attention ; mais les Murillo... quelle vivacité dans le coloris ! quel mouvement dans la pose !... Et tout cela si contenu, si bien équilibré ! Les Murillo et les Flamands, voilà ce qui vous transportera d’admiration !...

— Ah ! que je suis contente ! fit Nastenka, déjà joyeuse à la seule pensée qu’elle verrait ces chefs-d’œuvre. Je ne sais pas, poursuivit-elle, je crois bien que la musique, je ne la comprendrai jamais, car j’ai fort peu d’oreille ; mais le théâtre... Sans doute, je n’ai encore assisté à aucune représentation passable, cependant il ne semble que je pourrais me passionner pour l’art dramatique. Aussi, j’en veux à Jacques Vasilitch : avant-hier, figurez-vous, un jeune homme, nommé Ivolguine, est venu pour le voir ; il aime beaucoup le théâtre, et il est décidé à se faire acteur : eh bien, à cause de cela, Jacques Vasilitch ne veut pas cultiver sa connaissance ! N’est-ce pas là un préjugé d’un autre âge ?

Nastenka s’était fort animée en prononçant ces derniers mots. Biélavine la considérait toujours plus attentivement.

— Oui, fit-il.

Kalinovitch sourit.

— Il s’agit de ce même étudiant qui, au théâtre, prêtait l’oreille à notre conversation, dit-il à Biélavine.

Celui-ci inclina la tête.

— Il a pour père un homme fort riche qui l’a mis à l’université, continua Kalinovitch, mais il n’y fait rien. D’abord, il s’était engoué de Karatyguine ; à présent, l’imbécile étudie Shakespeare. Il est venu chez moi pendant ma maladie, et il a commencé à se démener comme un diable...

— Allons, soit ! j’admets qu’il ait mal choisi le moment de sa visite ; alors tu étais malade, mais maintenant ? Tu reconnais toi-même qu’après tout il obéit à une tendance élevée : pourquoi donc le mépriser à cause de cela ? répliqua Nastenka.

— D’autant plus, ajouta Biélavine, que le fait est rare parmi la jeunesse pétersbourgeoise, si guindée, si esclave du comme il faut, si asservie à la banalité.

— Oui, reprit la jeune fille ; avouez pourtant que, si on le traite ainsi, on le découragera et, finalement, on tuera en lui cette tendance. Moi, ne sachant rien, je l’ai reçu ; mais Jacques Vasilitch ne s’est pas montré... Le pauvre jeune homme ! Figurez-vous qu’il m’a suppliée de l’autoriser à venir chez nous : cela lui est absolument nécessaire, dit-il. J’avais vraiment pitié de lui ! Qui sait ? peut-être a-t-il du talent.

— Du talent ! Allons donc ! s’écria avec colère Kalinovitch... Tenez ! vous en jugerez ! Je vais à l’instant même faire venir le monsieur en question. Patience, vous aurez tout à l’heure le plaisir de l’entendre, dit-il d’un ton moitié enjoué, moitié colère, et, séance tenante, il écrivit un mot à Ivolguine.

L’étudiant ne se fit pas longtemps attendre. On était encore à prendre le thé quand il arriva, le visage rayonnant de satisfaction.

— Que je vous suis reconnaissant ! dit-il au maître du logis.

Kalinovitch le présenta à Biélavine :

— Monsieur Biélavine ! fit-il avec un sourire.

— Combien je suis charmé d’avoir le bonheur..., balbutia l’étudiant ivre de joie, en s’asseyant à côté de sa nouvelle connaissance. Jacques Vasilitch vous a peut-être dit…

Biélavine lui répondit par un sourire aimable.

— Eh bien ! comment va votre Hamlet ? demanda Kalinovitch.

— J’y ai renoncé, Jacques Vasilitch, dit naïvement Ivolguine. Comme vous me l’avez fait remarquer avec raison, c’était un rôle trop profond et trop nuancé pour moi. Maintenant, — je suis si heureux de votre invitation, je désirais justement faire appel à vos lumières, — dans une maison de ma connaissance, on organise un spectacle de société. J’ai proposé Roméo et Juliette. Naturellement, on ne peut pas jouer toute la pièce, mais je tiens beaucoup à ce que quelques scènes figurent dans le programme.

— Et, bien entendu, c’est vous qui jouerez Roméo ? demanda Kalinovitch.

— Oui ; je ne sais pas comment je m’en tirerai. J’espère n’être pas trop mauvais, parce que j’ai beaucoup travaillé. Malheureusement, aucune des jeunes filles qui doivent prendre part à la représentation ne veut interpréter le rôle de Juliette.

— Pourquoi donc ? questionna Nastenka.

— Elles disent que le rôle est difficile, et, comme Juliette aime Roméo, elles trouvent inconvenant d’exprimer ce sentiment sur la scène, répondit-il.

Nastenka sourit.

— Lisez-nous quelque chose, dit à Ivolguine Kalinovitch, dont l’intention évidente était de s’amuser aux dépens du jeune artiste.

— Volontiers, si vous le permettez, acquiesça celui-ci sans défiance. J’ai même pris le livre avec moi. Mais quand je n’ai personne pour me donner la réplique, je perds presque tous mes moyens... Oserai-je vous prier de vouloir bien lire le rôle de Juliette ? demanda-t-il à Nastenka.

— Je n’ai jamais lu dans de semblables conditions, et il est probable que je m’acquitterai fort mal de ma tâche, reprit-elle en jetant un rapide regard à Kalinovitch.

— Il est probable que vous vous en acquitterez supérieurement, répliqua Ivolguine.

— Certainement ; qui donc, sinon vous, peut lire le rôle de Juliette ? dit Kalinovitch à sa maîtresse.

Nastenka hocha légèrement la tête.

— Soit, consentit-elle.

Voulant effacer l’impression que le ton moqueur de Kalinovitch pouvait avoir produite, elle prit le livre, et, après avoir parcouru des yeux toute la scène qu’elle devait lire, se mit à débiter le rôle avec la plus grande conviction. L’étudiant fut enthousiasmé.

— Parfait ! s’écria-t-il, et lui-même mit dans sa lecture toute la chaleur possible.

Kalinovitch regarda d’un air moqueur Nastenka et Biélavine, espérant surprendre aussi dans leurs yeux une expression ironique ; mais il ne l’y découvrit pas. Au contraire, à mesure que la scène se développait, Nastenka s’animait de plus en plus et entrait mieux dans l’esprit du rôle. Habituée, presque depuis l’enfance, à faire des lectures à haute voix, elle avait une diction à peu près irréprochable.

— Savez-vous une chose ? Vous lisez très bien ; vous avez décidément le don du théâtre ! déclara enfin Biélavine, qui, jusqu’alors, avait écouté sans rien manifester de ses impressions.

— Ah ! j’en suis fort contente ! répondit la jeune fille. Je vais me faire actrice, ajouta-t-elle en s’adressant à Kalinovitch.

— J’en ai peur ! dit ce dernier.

Ivolguine était ravi.

— Très bien ! très bien ! répétait-il.

Puis il voulut savoir ce que Biélavine pensait de lui :

— Eh bien, et moi, comment me trouvez-vous ? Dites-le moi, je vous prie.

— Votre débit n’est pas mauvais ; seulement, vous n’avez pas encore l’oreille habituée à la mesure des vers. Et puis, votre jeu est trop pléthorique ; c’est plutôt avez les nerfs qu’il faut jouer.

— Oui, en effet, reconnut l’étudiant : voilà justement ce à quoi je veux arriver. Mais vous êtes admirable ! dit-il ensuite à Nastenka. Si ce n’était pas trop d’audace de ma part, je vous prierais de vouloir bien prêter votre concours à la soirée dramatique que nous sommes en train d’organiser. Vous nous rendriez le plus grand service en interprétant le rôle de Juliette. La représentation doit avoir lieu chez une de mes bonnes connaissances, madame Volmar... J’irai la voir demain, je lui parlerai : elle sera enchantée...

— Je vous remercie, mais je n’ai jamais joué, s’excusa Nastenka.

— De grâce, ayez cette bonté. S’il faut que je vous supplie à genoux, je suis tout prêt à le faire, reprit le jeune homme.

— Non, elle ne jouera pas ! décida Kalinovitch, et, pour couper court à cette scène, il engagea avec Biélavine une conversation sur un sujet tout différent.

Ivolguine ne se rebuta pas et, à voix basse, recommença ses instances auprès de Nastenka. La jeune fille l’écoutait à peine. Après avoir ouvert le volume de Shakespeare, elle s’était insensiblement enfoncée dans la lecture de Roméo et Juliette, qu’elle ne connaissait pas encore.

— Ah ! que c’est beau, mon Dieu ! dit-elle.

L’étudiant la regarda d’un air presque attendri ; les yeux bleus de Biélavine se fixaient aussi sur elle de temps à autre avec une expression rêveuse.

À minuit, les visiteurs se retirèrent.

— Eh bien ! batuchka, vous possédez un vrai trésor !... dit tout bas Biélavine au maître du logis, quand tous deux se trouvèrent dans l’antichambre.

Kalinovitch eut un sourire d’amour-propre satisfait. Toutefois, il était songeur lorsqu’il revint près de Nastenka.

— Ce doit être un bien excellent homme que ce Biélavine ! observa-t-elle.

— Oui, répondit machinalement Kalinovitch, qui semblait n’avoir pas entendu.

 

IX

La scène qui vient d’être racontée se renouvela assez souvent. À mesure que Nastenka et Biélavine semblaient éprouver l’un pour l’autre une sympathie plus marquée, Kalinovitch s’éloignait d’eux et se concentrait en lui-même. Il n’était pas homme à trouver son bonheur dans les paisibles jouissances de l’amour et de l’amitié. Le modeste confort qui l’entourait lui paraissait mesquin jusqu’au ridicule. Les meubles luxueux mis en montre dans les magasins lui faisaient détourner la tête avec colère. Le soir, en passant devant les maisons dont le premier étage était brillamment éclairé, en apercevant au travers des fenêtres les fleurs, les lustres, les candélabres, les tableaux qui ornaient ces demeures, il suspendait malgré lui sa marche et se disait dans un transport de rage envieuse : « Sont-ils assez heureux, les imbéciles qui habitent là ! » Les équipages, les pelisses de trois mille roubles et les uniformes brodés produisaient sur lui le même effet. Il ne pouvait sans un serrement de cœur voir sortir de quelque hôtel ministériel un homme jeune encore, couvert de croix et de plaques, chamarré d’or sur toutes les coutures.

Indépendamment de ces aspirations ambitieuses, une question bien autrement urgente occupait son esprit. Sans doute, l’argent apporté par Nastenka suffirait pour faire vivre le ménage pendant un an ; mais, après, que devenir ? Kalinovitch était tout à fait dépourvu de moyens d’existence. Il commençait à avoir honte de lui-même en songeant à son oisiveté : lui, homme naturellement actif, capable de travail, il ne pouvait pas gagner un morceau de pain et vivait aux crochets d’une pauvre femme, sa maîtresse : — y avait-il rien de plus humiliant qu’une situation pareille ? Pour faire enfin quelque chose, et bien que cette démarche coûtât beaucoup à son amour-propre, il se décida à envoyer sa nouvelle à Zykoff, avec prière de la publier et en même temps de lui procurer de la besogne à la revue. Dans la crainte d’essuyer une seconde mercuriale, Kalinovitch n’alla pas lui-même chez son ami ; du reste, il allégua comme excuse qu’il était malade depuis trois mois et qu’il gardait encore la chambre.

Il reçut en réponse une lettre cachetée de cire noire. L’adresse, écrite de la main d’une femme, était tout humide de larmes. « L’ami à qui vous écrivez n’est plus de ce monde, lui répondait madame Zykoff. Il est mort il y a quinze jours, espérant jusqu’à la fin vous voir une dernière fois. En ce qui concerne votre travail, j’attends vos instructions : voulez-vous que je l’envoie à Paul Nikolaïtch ? Il paraît fort mal disposé à notre égard, depuis la mort de mon mari... » Kalinovitch n’eut pas la force d’en lire davantage, ce dernier coup comblait la mesure. Quelque profondément que l’eût blessé Zykoff, il savait que cet homme était le seul à Pétersbourg qui lui portât un intérêt sincère, le seul dont l’appui lui eût permis de gagner sa vie comme écrivain. Et maintenant cette suprême ressource lui échappait, il n’avait plus personne, plus rien...

Pour cacher à Nastenka son désespoir, Kalinovitch sortit aussitôt de chez lui. Son esprit affolé caressait les idées les plus chimériques. Ne trouverait-il pas sur la voie publique un portefeuille contenant cent mille roubles ? Ne pourrait-il pas vendre, pour de l’argent, son âme au diable ? Il pensait aussi à se faire voleur de grand chemin, quitte à reprendre sa place dans la société lorsque ses rapines l’auraient enrichi.

« Jacques Vasilitch ! » cria tout à coup quelqu’un derrière lui. Kalinovitch tressaillit en reconnaissant la voix du prince Ivan, qu’il vit un instant après descendre d’un élégant phaéton et s’avancer vers lui.

— Comment allez-vous ? Qu’est-ce que vous devenez ? J’ai mille questions et mille reproches à vous faire. Ne pas même m’avoir écrit une ligne ! C’est impardonnable ! dit le prince en serrant, selon son habitude, les deux mains de Kalinovitch.

— Je ne deviens rien, j’habite à Pétersbourg.

— Oui, mais, dites-moi, vous servez ici ou vous vous occupez de littérature ?

— Non, je ne sers pas, et je ne fais guère de littérature.

— Mais, enfin, vous êtes content ? Vos affaires ne vont pas mal ?

— Ni l’un ni l’autre, fit Kalinovitch.

— Ni l’un ni l’autre ! répéta le prince. Cependant vous voilà maintenant des nôtres : vous êtes marié.

Kalinovitch rougit.

— Non, je ne suis pas marié, répondit-il.

— Vraiment ?... sans plaisanterie ?... demanda le prince, qui le regarda en plein visage. Comment se fait-il donc que le bruit de votre mariage se soit positivement répandu chez nous ? mademoiselle Godnieff est à Pétersbourg ?

— Oui.

— Et, réellement, vous n’êtes pas marié ?

— Non, répondit encore une fois Kalinovitch.

— Hum !... fit le prince. Que je suis aise de vous avoir rencontré ! continua-t-il en prenant le bras de son interlocuteur, avec qui il se mit à cheminer sur le trottoir.

— Voyez un peu comme Pétersbourg s’embellit ! Quand on y revient après cinq ans d’absence, on n’y reconnaît plus rien. Voyez donc quel superbe édifice on construit là !... dit le prince, visiblement préoccupé de quelque idée.

— Vous êtes ici seul ou en famille, Altesse ? demanda Kalinovitch, pris soudain du désir de revoir la petite princesse.

— Non, je suis seul. Mademoiselle Pauline, dont la mère est morte, s’est rendue ici, où elle compte se fixer définitivement, et, comme mes affaires m’appelaient justement à Pétersbourg, je me suis offert pour l’accompagner, répondit le prince d’un air distrait. Êtes-vous libre aujourd’hui ? ajouta-t-il après un moment de réflexion. Si vous voulez, nous dînerons ensemble au cabaret, et ensuite nous irons voir mademoiselle Pauline. Elle habite une maison de campagne au delà de Péterhoff ; le pays environnant est le plus joli qu’il y ait au monde.

Kalinovitch se taisait.

— Je vous en prie ! insista le prince.

Mon héros ne dînait jamais hors de chez lui : il savait fort bien que Nastenka l’attendrait toute la journée et serait inquiète ; néanmoins, un motif dont lui-même ne se rendait pas compte le décida à accepter l’invitation du prince.

— Très bien, très bien ! dit celui-ci, et, appelant son équipage, il y fit monter avec lui Kalinovitch.

La voiture, attelée de deux magnifiques trotteurs gris, roulait rapidement sur le pavé de bois. L’ancien principal éprouvait une satisfaction vaniteuse à se voir assis dans ce beau phaéton ; il se prélassait sur les moelleux coussins, et regardait d’un œil dédaigneux la foule épaisse des piétons.

— Rue Morskaïa ! cria le prince ; quelques instants après, l’équipage s’arrêtait devant le restaurant Dussaud.

Dans la première pièce les reçut un domestique en habit noir, gilet blanc et cravate blanche, qui tenait une serviette à la main.

— Bonjour, Michel, lui dit le prince d’un ton aimable.

Le laquais sourit d’un air respectueux et satisfait.

— Il y a longtemps que Votre Altesse est à Pétersbourg ? demanda-t-il.

— Non, je viens seulement d’arriver... Le service est toujours fait ici par des Tatars, et, chose à noter, ce sont des gens très honnêtes, dit le prince à Kalinovitch au moment où tous deux, suivis de Michel, entraient dans une des pièces du fond.

— Allons, donnez-nous quelque chose à manger, poursuivit le prince en s’asseyant sur le divan avec les façons d’un habitué : seulement faites-nous grâce de votre menu officiel, ajouta-t-il.

— Bien, Altesse, répondit le laquais.

— D’abord, si vous avez du veau vraiment bon, préparez-nous des côtelettes au naturel, et qu’il n’y ait pas une goutte d’huile, — Dieu nous en préserve ! Ensuite... vous avez de la volaille, sans doute ?

— Nous avons d’excellents poulets, Altesse, à un rouble et demi.

— Eh bien, va pour le poulet ! Quant au potage, dispensez-nous de cette purée qu’on fait très mal chez vous ; nous mangerons un potage à la tortue, mais qu’il soit très relevé, vous entendez ?

— Oui, Altesse, reprit le Tatar.

— Maintenant, qu’est-ce que vous avez comme poisson ?

— Des truites de rivière. Altesse.

— Bien... En fait de vins, naturellement, du Champagne frappé et une bouteille de vin du Rhin. Mais peut-être, à table, aimez-vous mieux le vin rouge ? demanda le prince à Kalinovitch.

— Je n’y tiens pas, répondit ce dernier.

— Vous n’y tenez pas ? Du reste, ce vin-là est très bon.

— Duquel voulez-vous ? demanda le laquais... Nous en avons à cinq roubles et à huit roubles.

— Donne-nous de celui à huit roubles, mon cher, dit le prince. Ces gens-là sont d’une honnêteté étonnante ! observa-t-il de nouveau, après que le laquais fut sorti.

Au bout d’une demi-heure, le dîner se trouva prêt.

— Non, le bouquet n’y est pas !... déclara le prince en achevant de manger sa soupe ; et tes côtelettes, mon cher, ne valent rien, dit-il ensuite à Michel ; elles sont sèches et elles sentent la fumée. Non, c’est une barbarie de traiter ainsi nos estomacs ! N’est-ce pas votre avis ? demanda-t-il à son invité.

— Oui, acquiesça Kalinovitch.

Mais au fond il trouvait tout cela fort bon et se disait avec dépit qu’il serait bien heureux d’avoir chez lui un pareil ordinaire au lieu de la soupe trouble et du bœuf desséché que sa mauvaise cuisinière lui faisait manger. Le jeune homme éprouva le même sentiment de colère en buvant un verre de rudesheimer moelleux et parfumé : voilà ce qu’il lui aurait fallu pour sa santé ! Le médecin lui avait ordonné du bon vin, et il devait se contenter d’un madère à soixante kopecks la bouteille.

— Au lieu de pâtisseries, donne-nous des fruits. Je crois que cela vaudra mieux, dit le prince au laquais.

Le dîner fini, il alluma un cigare et s’étendit sur un divan. Entre deux bouffées de tabac, il sirotait un petit verre de marasquin.

— Dites-moi quelque chose d’intéressant, Jacques Vasilitch ! commença-t-il comme un homme qui s’apprête à bavarder un brin.

— Je ne sais rien. Vous arrivez de province : c’est plutôt vous qui pourriez me raconter des nouvelles, répondit Kalinovitch.

— Eh ! que peut-il se passer dans un trou comme le nôtre ? reprit le prince. Du reste, j’ai été très secoué tous ces temps-ci : comme je vous l’ai appris, notre respectable vieille est morte ; et, indépendamment du chagrin que cette perte nous a causé, il a fallu dresser l’inventaire de la succession. La fortune laissée par la générale est énorme, elle dépasse toutes les prévisions. Le numéraire seul s’élève à cinq cent mille roubles.

Un frisson parcourut le corps de Kalinovitch.

— Et, sans doute, les immeubles sont fort considérables aussi ? demanda-t-il en s’efforçant de cacher l’intérêt qu’il prenait à cette conversation.

— Certes ! je ne parle pas des redevances payées par les moujiks ; je laisse également de côté cinq moulins rapportant chacun, au minimum, trois mille roubles d’argent : ce qui donne, pour le tout, un revenu annuel de quinze mille roubles ; il y a encore un bien, situé aux environs de Moscou... cette propriété, auparavant, était jugée sans valeur ; or voilà que tout à coup, — c’est le cas de dire que l’eau va toujours à la rivière, — tout à coup elle est traversée par une voie ferrée : un monsieur imagine de planter là des légumes, et maintenant il paye, pour la location de ce lopin de terre, la bagatelle de dix mille roubles ! Rien que cela, batuchka, serait déjà une fortune pour un autre, et, qui mieux est, une fortune bien assise, à l’abri de tout accident. Pas de frais d’entretien, pas de police d’assurance à payer — un charme !

Kalinovitch écoutait le prince comme il aurait écouté un démon tentateur.

« Et tout cela pourrait être à moi ! » songeait-il au fond de son âme.

L’addition s’élevait à trente-deux roubles. Le prince en donna trente-cinq.

— Tu garderas le reste pour toi, dit-il au domestique, et il sortit.

Kalinovitch le suivit.

« Cet homme-là donne trois roubles de pourboire comme il donnerait dix kopecks ; et, moi, je m’inquiète à la pensée que le voyage en bateau à vapeur va me coûter, aller et retour, un rouble d’argent ; je serais même fort content s’il payait pour moi. Ô pauvreté, de quelles pensées basses et honteuses tu remplis le cœur de l’homme ! se disait mon héros, et, dans la crainte que son désir ne se réalisât, il devança le prince au bureau, où il prit un billet pour lui.

Le steamer semblait voler à la surface des eaux. Les passagers étaient nombreux et causaient gaiement. Seul, Kalinovitch paraissait soucieux ; mais le prince ramena insensiblement la conversation sur la fortune de Pauline.

— C’est une fameuse affaire que cette entreprise de navigation, dit-il, cela rapporte de quinze à dix-huit pour cent d’intérêt. L’argent de ma cousine serait joliment bien placé là dedans !

— Est-ce qu’elle ne le fait pas valoir ? demanda Kalinovitch.

— Non, répondit le prince d’un ton fâché ; il est tout bêtement déposé en banque ; et, dans un siècle d’industrie comme le nôtre, on aura beau dire, c’est une sottise, c’est même un crime de placer ainsi ses fonds. Mais que voulez-vous ? Par une idée de femme, elle vient maintenant d’acheter cette maison de campagne. Ce ne sont pas les agréments qui y manquent : il y a là des prairies, des cours d’eau poissonneux, des vaches ; bref, c’est un joli joujou ; mais, au point de vue du rapport, cela ne signifie rien. Dire pourtant que, bien administrée, la fortune de ma cousine donnerait un revenu de cent mille roubles... le budget d’un duché allemand !

« Et tout cela pourrait être à moi ! » ne cessait de songer Kalinovitch.

Quand le steamer approcha du port, les voyageurs passèrent dans un canot qui attendait là. Tout semblait se réunir pour plonger Kalinovitch dans le ravissement. La soirée était claire et tiède ; le soleil, déjà bas, brillait comme une tache de feu au-dessus de la mer dont il dorait les petites rides. Les rameurs, au nombre de douze, étaient vêtus de chemises rouges ornées de passementeries, leurs mouvements cadencés ressemblaient à des battements d’ailes. Le rivage était bordé de jardins d’où émergeaient des villas offrant les formes architecturales les plus variées. Dans plusieurs de ces habitations on jouait du piano ; çà et là se montrait tout à coup, dans un encadrement de verdure, une robe blanche, une jolie tête de femme. Le canot s’arrêta enfin devant une des maisons de campagne qu’un escalier de marbre mettait en communication avec la mer.

— Allons ! dit le prince en s’élançant à terre, et aussitôt il fit entrer Kalinovitch dans une allée où, chemin faisant, s’offrirent à leurs yeux tous les ornements décoratifs des villas pétersbourgeoises : au loin apparaissait une de ces charmantes maisonnettes gothiques qu’on peut encore voir dans les petites villes d’Allemagne. À mesure qu’ils avançaient, ils rencontraient plus d’objets sollicitant leurs regards : ici c’était une sorte de grotte, là un pavillon chinois auquel donnait accès une passerelle jetée en travers d’un cours d’eau ; ailleurs, des acacias formaient comme un corridor obscur ; à l’entrée se dressait sur un piédestal un Amour qui, le doigt levé, semblait menacer les mortels assez téméraires pour oser s’aventurer dans cet endroit. Aux abords de la maison, d’énormes caisses, contenant des végétaux gigantesques, entouraient un superbe massif de rosiers et de dahlias. Le balcon était tout tapissé de lierre. Les visiteurs trouvèrent la maîtresse du logis dans le premier salon. Elle était confortablement assise sur un petit divan, en face d’une table à ouvrage incrustée d’or. À l’occasion de son deuil, Pauline portait une robe blanche ; sa coiffure, qui devait avoir été inventée exprès pour elle, lui allait admirablement ; aussi parut-il à Kalinovitch qu’elle était rajeunie et embellie. Vis-à-vis d’elle était alors assis un monsieur d’un âge avancé et d’un extérieur sévère, qui avait deux plaques sur son habit.

— Mille roubles que vous ne devinez pas qui je vous amène ! dit le prince en entrant.

— Ah ! monsieur Kalinovitch ! Mon Dieu ! par quel hasard ? s’écria Pauline en lui tendant amicalement la main.

Après quoi, elle présenta Kalinovitch et le vieillard l’un à l’autre. Mon héros apprit ainsi qu’il se trouvait en face d’un de ces puissants personnages dont les simples mortels ne peuvent sans effroi entendre prononcer le nom. Il fit au vieillard un salut profond, craintif même, puis il s’assit dans une attitude respectueuse.

— J’ai eu l’honneur de me présenter chez vous aujourd’hui, Altesse, mais on m’a dit que vous étiez absent, commença le prince d’un ton qui témoignait aussi de son respect pour le haut dignitaire.

— Oui, je suis sorti de bonne heure aujourd’hui, répondit le vieillard en traînant la voix, comme pour rehausser l’importance de ses paroles.

— Et qu’est-ce que vous faites de la baronne ? demanda le prince à Pauline.

— Ah ! la baronne m’a mise dans une colère terrible aujourd’hui ! Figure-toi que j’attendais le comte à dîner, dit-elle en montrant le vieillard : elle a voulu être des nôtres ; seulement, à quatre heures, — personne ; à quatre heures et demie, — personne encore. Je commence à avoir une faim atroce ; finalement, le comte arrive ; mon premier soin, naturellement, est de le gronder, n’est-ce pas ?

— Oui, et même sévèrement, répondit le vieillard avec un sourire.

— Et toujours pas de baronne ! continua Pauline. Enfin, à cinq heures passées, figure-toi, je reçois d’elle un mot ; elle m’écrit qu’elle ne peut pas venir dîner parce qu’un accident est survenu à son tilbury : or, elle s’est juré de n’aller jamais à la campagne autrement qu’en tilbury et conduisant elle-même.

Le comte hocha la tête.

— Une femme charmante ! Je l’aime extrêmement. Ah ! qu’elle est gentille ! N’est-ce pas ? dit Pauline en s’adressant au vieillard.

— Oui, c’est une femme de beaucoup d’esprit. Je l’ai connue tout enfant, et, dès cet âge, il y avait déjà en elle quelque chose d’extraordinaire. Une femme de beaucoup d’esprit ! répéta-t-il.

— Ah ! oui, oui, confirma Pauline. Eh bien, et vous ? Dites-moi, qu’est-ce que vous devenez ? demanda-t-elle à Kalinovitch avec l’intention évidente de l’arracher à son mutisme.

— Le bruit qui courait chez nous au sujet de M. Kalinovitch est complètement faux, dit le prince.

— Est-ce possible ? demanda Pauline, qui parut un peu troublée.

— Ce bruit est complètement faux, répondit Kalinovitch avec une grimace de mépris.

— Vraiment ! fit Pauline, et, abandonnant aussitôt ce sujet d’entretien, elle se hâta d’adresser une question quelconque au vieillard.

— Je crois que la baronne est arrivée, dit le prince.

— Ah ! quel bonheur ! s’écria la maîtresse de la maison.

Au même instant, entrait d’un pas rapide dans la chambre une femme très jolie et mise avec tant d’élégance que Kalinovitch n’aurait jamais supposé qu’on pût s’habiller ainsi.

— Bonjour, prince ! dit-elle vivement. Mon Dieu ! qui vois-je ? le grand-père ! ajouta-t-elle en s’adressant au vieillard.

— Voilà que vous me donnez encore ce nom ! répondit le comte avec un haussement d’épaules.

— Non, non ! vous n’êtes pas un grand-père ! vous êtes un jeune homme ! reprit la pétulante jeune femme. Bonjour, chère Pauline ! Ah ! je n’en puis plus ! ajouta-t-elle en s’asseyant sur le divan.

— Vous avez fait la route en tilbury ? lui demanda Pauline.

— Sans doute. Et figure-toi quel guignon j’ai : je viens de perdre un bracelet, — un cadeau de mon frère, — c’est pourquoi j’y tenais. Je ne sais pas encore moi-même comment cela est arrivé. Mon insupportable Beauty m’a donné beaucoup de fil à retordre : je suppose que le bracelet aura glissé à terre pendant que j’étais occupée à maintenir cette bête. C’est vexant !

— Et le baron vous permet de conduire vous-même ?

— Oh ! je ne l’écoute pas : libre à lui de bougonner.

— Il doit savoir maintenant qu’il prêche dans le désert, observa en souriant le vieillard.

— Je le pense ! reprit la baronne. Ah : à propos de mon bracelet, pour ne pas l’oublier, continua-t-elle en s’adressant à Pauline : hier ou avant-hier, j’étais en ville, et j’ai passé chez M. Lobri. Il se charge de rassortir tous tes diamants et de les monter comme il convient. Je t’en prie, ne les confie pas à un autre : cet homme-là est un génie dans son genre.

— Je n’ai pas besoin, je crois, de les faire arranger tous, répondit Pauline.

— Si, tous, chère amie ; il le faut absolument ! insista la baronne. Tu sais comme les diamants se portent aujourd’hui. Rappelez-vous, dit-elle ensuite au vieillard, madame Peynard au bal des Vronsky. Elle était toute couverte de diamants, mais ils avaient été disposés avec tant de goût que rien ne blessait la vue et que l’ensemble offrait un aspect enchanteur.

— Vous avez beaucoup de bijoux ? demanda le comte à la maîtresse de la maison.

— Je suis même ennuyée d’en avoir tant, répondit-elle,

— Je t’en prie, chère amie, fais-nous-les voir, aie cette bonté ; les brillants sont ma passion ; je crois que, comme les bayadères, je passerais bien toute la journée à jouer avec des pierres précieuses, dit la baronne.

Pauline voulut d’abord refuser :

— À quoi bon ? c’est inutile...

— Je vais les chercher, fit le prince.

— Vous serez bien aimable, lui dit la baronne.

Le prince sortit et reparut peu d’instants après.

— Voilà qui n’est pas mauvais ! observa-t-il en passant à côté de Kalinovitch et en lui faisant soupeser la boîte assez lourde qu’il était allé chercher.

Pauline, obligée de s’exécuter, ouvrit l’écrin d’un air assez mécontent et en tira avec précaution différents objets.

— C’est magnifique ! c’est magnifique ! répéta en français le vieillard, qui examinait tantôt un solitaire, tantôt un diamant ou un collier de perles.

— Mais que toutes ces dispositions sont ridicules ! Voyez un peu ce peigne ! Ah ! que nos grand’mères étaient sottes de faire si mal valoir leurs bijoux ! s’écria la baronne, dont les yeux brillaient.

— Dernièrement, dit le prince au vieillard, nous sommes allés, ma cousine et moi, faire estimer tout cela chez un joaillier : indépendamment du travail, ces pierreries représentent une valeur intrinsèque de deux cent mille roubles.

— Je n’ai pas de peine à le croire, répondit le comte.

On alla ensuite prendre le thé dans la salle à manger ; là se trouvait, posé sur une table ronde, un énorme samovar en argent : cet objet, d’ancien style comme les bijoux, fournit un nouvel aliment à la conversation.

— Je ne sais non plus que faire de cette argenterie : tout cela est si vieux... dit Pauline.

— Pour ce qui est de l’argenterie, chère cousine, vous me permettrez de n’être pas du tout de votre avis. Les ciseleurs d’aujourd’hui sont des ânes à côté de ceux d’autrefois. Quelle finesse de travail ! Regardez-moi donc ces gladiateurs, ces bacchantes, ces naïades nues... Envoyer tout cela à la refonte, ce serait une impiété !

— Vraiment, je suis bien embarrassée ! reprit Pauline.

— Pourquoi l’être ? répliqua le prince. D’autant plus que, dans votre future demeure, il y aura probablement une cheminée, et que ces merveilles y feront très bien comme garniture.

— Oui, cela peut être joli, pourvu qu’on évite l’excès, autrement on a l’air de tenir une boutique d’argenterie.

— Sans doute, il suffira de choisir les plus belles pièces. À quoi bon tout garder ? répondit le prince, et, se penchant à l’oreille de Kalinovitch, il ajouta tout bas : Après la campagne de Pologne, le feu général Chévaloff a été chargé d’administrer les biens confisqués, ce qui lui a permis, comme bien vous pensez, de rafler pas mal de choses.

La conversation se poursuivit longtemps encore sur ce sujet. À la fin, le prince fit remarquer à Kalinovitch qu’il était temps de partir, et tous deux prirent congé. Laissant là le reste de sa société, Pauline leur fit la politesse de les reconduire jusqu’au bout du jardin.

— Je vous en prie, monsieur Kalinovitch, ne m’oubliez pas, dit-elle. Accordez-moi une journée tout entière ; nous aurons tout le temps de causer, de faire des lectures ensemble. Si vous avez écrit quelque nouvel ouvrage, vous l’apporterez, n’est-ce pas ?

Kalinovitch s’inclina.

Le canot dans lequel ils étaient venus les ramena au bateau à vapeur. La mer, éclairée par la lune, était plus belle encore qu’à l’aller ; mais cette fois mon héros n’y fit pas attention.

— C’est un homme de grand mérite que ce comte, lui dit le prince, et il possède une influence considérable. Il aime beaucoup la petite baronne que vous venez de voir... Naturellement, il circule de nombreux cancans à ce propos ; mais, sans doute, les mauvaises langues ont tort : la baronne est trop jeune et occupe dans la haute société une place trop en vue pour avoir avec ce vieillard les relations qu’on lui prête. Quoi qu’il en soit, elle jouit d’un grand crédit auprès du comte, et, si l’on veut obtenir quelque chose de lui, le mieux est encore de la mettre dans ses intérêts. Cela, du reste, n’est pas trop difficile, car c’est une personne qui aime beaucoup la dépense, et, par suite, se trouve dans de continuels embarras d’argent. Voilà ce qu’il ne faut pas perdre de vue quand on tient à l’avoir pour alliée.

Tout en écoutant ces paroles, Kalinovitch regardait d’un air sombre la coupole d’Isaac, qui brillait dans le lointain. En province, il avait pu conserver encore quelque noblesse de sentiments, mais à Pétersbourg cela devenait presque impossible. Le goût de l’étude, les rêves littéraires, la sympathie pour le bon Pierre Mikhaïlitch ; enfin, l’amour pour la douce et vaillante Nastenka : tout ce qu’il y avait eu jusqu’alors de poétique en lui s’effaçait devant le prosaïsme impitoyable de cette ville, où tout l’effort de l’homme se résume dans la poursuite de l’argent.

Arrivé à la porte de son logement, le jeune homme tira avec violence le cordon de la sonnette. Nastenka n’était pas encore couchée et alla elle-même lui ouvrir.

— Oh ! mon ami, comment rentres-tu si tard ? Où as-tu été ? Dieu sait par quelles inquiétudes j’ai passé !

— Vous n’aviez pas à vous inquiéter. Je suis allé à Pavlovsk avec des connaissances. On ne peut pas toujours rester entre quatre murs ! répondit Kalinovitch.

— Mais pourquoi ne m’as-tu pas prévenue ? Je t’ai attendu tout le temps. À l’heure qu’il est, je n’ai même pas encore dîné, reprit Nastenka.

— Rien ne vous empêchait de dîner ! répliqua-t-il, et il se coucha aussitôt.

Mais le sommeil ne rendit pas le repos à son esprit. Il rêva du comte, du samovar en argent, des cinq moulins !

 

X

Le prince occupait un des plus beaux appartements de l’hôtel Demouth. Un matin, assis devant son bureau, il se livrait à des opérations d’arithmétique. Par extraordinaire, ce gentleman si correct n’avait pas encore fait sa toilette, et portait pour tout vêtement une robe de chambre en soie. Debout en face de la cheminée se chauffait un monsieur en paletot, qu’à première vue on pouvait reconnaître pour un étranger. C’était un homme roux, au visage bouffi et à la tournure assez vulgaire.

— Cinq fois huit, — quarante. Parfait ! dit le prince en plissant son beau front.

Le monsieur roux sourit comme un homme content de lui-même.

— C’est gentil ! observa-t-il.

— Gentil, dites-vous ? Vous appelez cela gentil, quarante pour cent ?... Moi, je dis que c’est superbe ! s’écria le prince ; puis, après être resté quelque temps pensif, il ajouta comme s’il eût continué ses réflexions tout haut : — Maintenant toute la question est de trouver les fonds. À la rigueur, je sais bien à qui je pourrais m’adresser. Mais quoi ! c’est une personne de ma famille, elle ne voudra jamais entendre parler d’un prêt à intérêt, elle m’offrira l’argent gratis. Or, ce « gratis » est impossible à digérer pour moi. Je suis marchand dans l’âme. Je ne prêterais d’argent qu’à intérêt, je ne puis en emprunter qu’à la même condition. Vous comprenez, c’est le point d’honneur commercial.

— Je comprends, mais alors ?

— Sans doute, il faudra bien en passer par là ; seulement, je voudrais trouver un biais, de façon à n’être pas trop l’obligé de cette personne, répondit le prince, et il se mit à réfléchir.

Parut un laquais.

— Kalinovitch est venu, Altesse, annonça-t-il.

— Oh ! que le diable l’emporte ! Il prend bien son temps pour venir me voir ! fit le prince avec colère. Qu’il entre ! ajouta-t-il.

Le visiteur entra. Le prince le reçut avec son amabilité accoutumée.

— Bonjour, Jacques Vasilitch ; prenez place. Mais qu’avez-vous ? Comme vous êtes pâle et défait !

— J’ai été souffrant tous ces temps-ci, répondit Kalinovitch.

Le fait est qu’il ne se ressemblait plus à lui-même. Ses yeux avaient une étrange expression d’énergie.

— Mauvais, mauvais !... fit le prince d’un air distrait, et il se hâta de reprendre la conversation avec son précédent interlocuteur.

— Si l’on commençait les opérations après le mois de septembre ? demanda-t-il.

— Ce serait trop tard ! La machine arrivera par mer, il ne faut pas attendre la saison des glaces.

— Oui, la navigation serait interrompue... le diable sait combien c’est vexant ! s’écria le prince.

— De quoi s’occupe Votre Altesse ? demanda Kalinovitch.

— Je monte une sucrerie. Ce monsieur est M. Pembroke, un Anglais... Il a la bonté de s’associer avec moi pour l’exploitation d’un procédé dont il est l’inventeur, et si, avec l’aide de Dieu, nous parvenons à obtenir un brevet, nous pouvons compter sur quarante pour cent de bénéfices assurés.

En disant cela, le prince regardait du côté de la fenêtre.

— Il ne manque plus qu’une bagatelle, — l’argent ! poursuivit-il avec un sourire amer, et il y a tant de millionnaires qui ne font rien de leurs millions, qui les laissent dormir comme des chiens dans un vestibule ! Vous, en votre qualité d’industriel, continua le prince en s’adressant à l’Anglais, vous comprenez à quoi se réduit le rôle de l’argent dans les affaires. C’est une niaiserie, un moyen, quelque chose comme ce papier à lettres, qu’on peut trouver toujours et partout. L’important, c’est la pensée mère d’une entreprise, — l’idée ; mais chez nous on n’en juge pas ainsi. Quelque invention que vous ayez imaginée, eussiez-vous découvert un procédé pour décrocher les étoiles du ciel, si vous n’avez pas de capitaux personnels, vous n’aboutirez à rien !

— Le crédit fait défaut ! dit sentencieusement Pembroke.

— Absolument ! Aussi, faute de pouvoir aborder les grandes entreprises, on est forcé de se rabattre sur des misères. Moi, par exemple, voilà trente ans que je m’occupe de spéculations : sauf que je n’ai pas fait produire d’oranges à des bûches de tremble, je puis dire que j’ai mis la main à toutes sortes de choses ; eh bien, à quoi cela m’a-t-il mené ? Si l’on parvient à gagner dans son année trente mille malheureux roubles, on ne sait comment remercier Dieu !

Kalinovitch écoutait à peine cette conversation. Dès que le prince eut cessé de parler, il lui dit brusquement :

— J’ai une affaire dont je désire entretenir Votre Altesse.

— Quelle affaire ?

— Je ne puis m’en ouvrir que dans un tête-à-tête, reprit Kalinovitch.

— Oui... fit le prince, puis, se mordant les lèvres et fermant les yeux, il s’adressa à l’Anglais :

— Ainsi, sir Pembroke, notre affaire doit en rester là jusqu’à vendredi.

— Jusqu’à vendredi ?

— Oui. J’ai quelques arrangements à prendre d’ici là.

— Allons, farewell !

— Au revoir, mon ami, au revoir ! dit le prince, qui reconduisit l’Anglais jusque dans l’antichambre, et revint ensuite s’asseoir à sa première place.

— C’est une fameuse tête ! continua-t-il, et quel peuple étonnant que ces Anglais, mon Dieu ! Tenez, cet homme-là n’est qu’un simple machiniste, et, qui plus est, il s’enivre abominablement tous les soirs : eh bien, pour établir le devis d’une entreprise, il n’a pas son pareil !... Mais, voyons, mon cher Jacques Vasilitch, dites-moi quelle est l’affaire qui me procure le plaisir de votre visite.

— Prince, commença Kalinovitch en s’efforçant de sourire, vous m’avez dit autrefois que Pétersbourg était une bonne école pour les jeunes gens...

— C’est une fort bonne école, en effet.

— Trop bonne même... Dernièrement, lorsque nous nous sommes revus, je ne me suis pas senti le courage de vous l’avouer, mais la vérité est que je me trouve maintenant dans une situation fort peu enviable.

— Cela ne va donc pas, la littérature ? demanda le prince d’un ton quelque peu moqueur.

Kalinovitch eut un sourire de mépris.

— Ne me parlez pas de la littérature ! répliqua-t-il. Tel que je suis organisé, les seules jouissances de l’inspiration ne sauraient me suffire. Écrire est pour moi un travail, et un travail pénible. Je ne pourrais me donner cette peine que si elle était récompensée par un sérieux profit pécuniaire ; or c’est ce qui n’est pas !

— En effet, il ne peut être question ici de profits sérieux. Les auteurs, que je sache, ne gagnent pas gros. Qu’on s’occupe de littérature pour s’amuser, pour tuer le temps, comme s’en occupaient les écrivains de ma génération, soit ! mais faire de cela un métier, fi ! c’est même rabaisser la dignité des lettres !

— Que faire ? reprit Kalinovitch : j’ai passé l’âge des études, et, d’ailleurs, à quoi m’auraient-elles conduit ? Fussé-je devenu un savant, je n’aurais jamais pu espérer qu’une place dans l’enseignement supérieur.

Le prince fit une grimace de dédain.

— Pour moi, commença-t-il en haussant les épaules, enseignement supérieur ou enseignement primaire, c’est tout un, à cela près que le premier s’applique à des sujets un peu plus larges ; et enfin, si l’on considère les professeurs en eux-mêmes, qu’est-ce que ces gens-là ? Je suppose que tous se recrutent parmi les séminaristes. On ne peut, je pense, les recevoir dans aucune maison convenable. Du moins, ni à Pétersbourg, ni à Moscou, je n’en ai jamais rencontré qui fussent mêlés à notre monde.

Kalinovitch ne répondit rien à cette observation.

— Le service public m’est également fermé, poursuivit-il sans relever sa tête qu’il tenait baissée depuis le commencement de l’entretien. Je suis allé chez le monsieur pour qui vous aviez eu la bonté de me donner une lettre...

— Oui, eh bien ?

— J’ai essuyé un refus : il n’y a pas de place vacante.

— C’est dommage ! Vous n’auriez pas pu servir dans des conditions plus agréables. Ce directeur est un si brave homme !

— Il m’a refusé, reprit Kalinovitch, et le pire, c’est de se voir réduit à l’inaction, alors qu’on sent en soi de la force, des capacités peut-être, enfin l’amour du travail !... Si j’avais des ressources, si une protection m’ouvrait la voie, je crois que je ferais mon chemin aussi bien qu’un autre.

— Qui en doute ? Cela est incontestable... Mais il faut trouver un moyen de sortir de là... vous ne pouvez pas rester dans cette position... Je désirerais beaucoup vous être utile, dit le prince.

Kalinovitch perdit contenance, ses traits se creusèrent, et son visage prit l’expression que les peintres ont coutume de donner aux têtes de martyrs.

— Je regrette amèrement aujourd’hui, Altesse, la faute que j’ai commise jadis en repoussant vos bienveillantes ouvertures au sujet de mademoiselle Pauline... dit-il avec embarras.

Surpris de la tournure que venait de prendre la conversation, le prince regarda son interlocuteur.

— Hum ! proféra-t-il, et il baissa les yeux d’un air confus. En effet, vous avez commis une faute.

— Peut-être y a-t-il encore moyen de la réparer, continua Kalinovitch en tambourinant sur la table avec ses doigts pour ne pas laisser voir que ses mains tremblaient,

— Hum !... À présent !... fit le prince, puis il posa un doigt sur son front, ferma les yeux et se mit à réfléchir.

— Toutes les erreurs sont difficiles à réparer, et surtout celle-là, répondit-il.

— Avec votre aide, cela ne sera peut-être pas impossible, reprit Kalinovitch.

— Tout dépend de la destinée, mais vous avez perdu beaucoup de vos chances.... oh ! oui, beaucoup ! Dans ce temps-là Pauline avait encore sa mère ; soit dit entre nous, la vieille était capricieuse, avare : naturellement sa fille avait envie de secouer ce joug et de s’arracher à l’ennuyeuse vie de province. Maintenant les circonstances ne sont plus les mêmes. Ensuite je sais positivement qu’alors vous lui plaisiez, mais quel sentiment éprouve-t-elle pour vous à présent ? je l’ignore. Rappelez-vous les vers de Pouchkine : « Qui lui indiquera une place au ciel en lui disant : Reste là ? Qui dira au cœur d’une fille, jeune ou vieille : Ne change point ? » Enfin, à Pétersbourg, ce ne sont pas les coureurs de dot qui manquent : il y a déjà des généraux, des aides de camp de l’Empereur qui se sont mis sur les rangs...

— Assurément, Altesse, je n’aurais jamais osé commencer cet entretien, si, dans les récentes visites que j’ai faites à mademoiselle Pauline, je n’avais cru remarquer en elle la même bienveillance que par le passé.

— Vous avez eu raison d’aller la voir, et je me félicite de vous en avoir fourni l’occasion ; mais le fait est qu’à présent, mon très cher... du moment que nous traitons cette question, nous devons procéder avec une entière franchise vis-à-vis l’un de l’autre ; j’entrerai donc carrément en matière : mademoiselle Pauline et moi, nous savons très bien qu’actuellement vous vivez avec une femme... Vous le reconnaîtrez vous-même, c’est là une circonstance...

Kalinovitch fronça le sourcil.

— En admettant que cet obstacle existe, Altesse, j’y ai déjà songé et je puis l’écarter... dit-il d’une voix sourde.

— Il y a, mon très cher Jacques Vasilitch, différentes manières d’écarter un obstacle de ce genre, repartit le prince, j’ai l’expérience de la vie, et je sais comment, d’ordinaire, les choses se passent en pareil cas : pour faire un mariage d’intérêt, on quitte une maîtresse, sauf à la reprendre au lendemain de la noce... Est-ce ainsi que vous l’entendez ?

— Altesse, Pétersbourg ne m’a pas encore perverti à ce point ; d’ailleurs, dans mes dernières entrevues avec mademoiselle Pauline, j’ai pu mieux la connaître et l’apprécier.

— Cette personne a infiniment de mérite, il n’est même pas besoin de le dire. Mais, comme c’est une femme intelligente, fière, et peut-être même un peu portée à la jalousie, elle exigera sans doute que vous rompiez toutes relations avec votre ancienne maîtresse. Je me crois obligé de vous poser cette première condition : le bonheur de Pauline m’est aussi cher que celui de ma propre fille.

— Je comprends très bien cela, Altesse, répondit Kalinovitch.

— Oui ; maintenant, en ce qui me concerne personnellement, continua le prince, qui se leva et alla fermer la porte de la chambre, puisque vous faites appel à mon intervention, je veux vous demander une chose : avez-vous, oui ou non, complètement chassé de votre esprit toutes ces idées d’étudiant qui ne sont, au fond, que des sottises ? Cette question est fort importante pour moi.

Kalinovitch baissa la tête. Il comprenait très bien que, pour le succès de son affaire, il devait fouler aux pieds tous les scrupules qui, en dépit de sa propre volonté, continuaient à l’obséder.

— Je ne suis plus le même homme. Altesse... dit-il.

Le prince sourit.

— Dans le Malheur de l’esprit, observa-t-il, Platon Mikhaïlitch dit aussi à Tchadsky qu’il n’est plus le même homme ! À vous parler franchement, je crains d’entrer en relations intimes avec vous, car je me souviens de la façon dont, une fois déjà, vous m’avez rabroué du haut de votre puritanisme universitaire, et je ne me soucie pas d’affronter de nouveau un pareil risque.

— Je ne suis plus le même homme... répéta Kalinovitch.

Le prince resta un moment pensif.

— C’est bien, je vous crois, reprit-il, et je commencerai par vous dire que je suis un marchand, c’est-à-dire un homme n’entreprenant rien qu’en vue d’un gain palpable ; de plus, me prendre mon temps en m’employant à une besogne quelconque, c’est la même chose que me prendre mon argent... j’ai déjà trop de mes propres affaires : si, par surcroît, je m’occupe de celles des autres, je suis forcé de négliger quelqu’une des miennes, et il en résulte pour moi une perte sèche : — première considération ! Secondement, mon influence sur mademoiselle Pauline est peut-être plus forte que vous ne le supposez... Ma qualité de parent, de vieil ami, enfin ma participation à toutes ses affaires a fait de moi son conseiller le plus écouté, son confident le plus intime. Toutes les fois que ma cousine s’est sentie portée d’inclination pour quelqu’un, j’en ai été informé, et sans doute elle ne se déciderait jamais à contracter un mariage qui n’aurait pas mon approbation. Je dirai plus : lors même qu’elle serait indifférente à l’égard d’un prétendant, il dépendrait de moi de modifier ses dispositions dans un sens favorable. Troisième point : son mari, quel qu’il soit, aura environ soixante mille roubles de rente, — le revenu d’un prince régnant ! Eh bien, l’homme qui, grâce à moi, entrera en possession d’une telle fortune, ne pourra pas se plaindre si, en retour, je lui demande cinquante mille roubles. Quant à offrir mes services gratuitement, en vérité, ce serait stupide ! J’ai quatre enfants, et si je n’avais pris pour règle de grappiller partout où c’est possible, il y a longtemps que j’aurais fait faillite ; devant une pareille logique il n’y a pas de morale qui tienne. Aussi, pensez de moi ce que vous voudrez, c’est à prendre ou à laisser : ni pour vous, ni pour personne au monde, je n’agirai autrement dans cette affaire ! acheva le prince, et, fatigué, il se renversa dans le fond de son fauteuil.

Si peu d’illusions que Kalinovitch eût conservées sur la délicatesse de son interlocuteur, ce langage ne laissa pas de le confondre. D’ailleurs, le marché qu’on lui proposait n’était pas seulement ignoble, il le jugeait encore inexécutable.

— Je n’ai pas cette somme, Altesse, déclara-t-il.

— Oh ! mon Dieu ! je ne suis pas assez fou pour compter sur votre argent, je sais bien que vous n’en avez pas ! s’écria le prince. Ce n’est pas ainsi que j’entends procéder. Pour le moment, toute la question est celle-ci : Acceptez-vous l’arrangement que je vous propose, oui ou non ? Si vous l’acceptez, c’est bien ; si vous le refusez, c’est encore bien.

— Je l’accepte, répondit Kalinovitch.

— Alors, c’est une affaire conclue. Toutefois, à l’heure qu’il est, je ne puis rien vous promettre : il faut, auparavant, que je sonde mademoiselle Pauline. Si ses sentiments se trouvent être conformes à nos désirs, j’aurai encore à vous soumettre quelques points de détail, qui, je l’espère, ne donneront lieu à aucune difficulté entre nous.

Le jeune homme se leva et prit son chapeau.

— Quand pourrai-je connaître mon sort, Altesse ? demanda-t-il.

— Dès demain, répondit le prince en lui serrant la main et en le reconduisant : je vais aller aujourd’hui même à Péterhoff, et demain j’aurai l’honneur de vous faire mon rapport, monsieur le futur millionnaire !

Pour être juste envers mon héros, je dois dire qu’il souffrait cruellement : en sortant de l’hôtel Demouth, il se faisait l’effet d’un criminel. Ce fut sous cette impression qu’il traversa la perspective Newsky, où il croisa une foule de promeneurs insouciants et gais, dont, sans doute, la conscience était bien plus lourdement chargée que la sienne. Arrivé chez lui, Kalinovitch trouva Biélavine assis à côté de Nastenka. La jeune fille était en larmes et tenait une lettre à la main. Sans faire attention à cela, il salua silencieusement le visiteur et s’assit.

— Je viens de recevoir une lettre, commença Nastenka. Mon père est mort !

Kalinovitch la regarda et devint encore plus pâle. Elle lui tendit la lettre écrite par Pélagie Eugraphovna, qui se trouvait maintenant sans pain et sans asile, le petit domaine des Godnieff ayant été vendu à la requête du maître de poste. Dans son grimoire presque illisible, la femme de charge racontait la fin du vieillard : durant les derniers jours de sa vie, il ne cessait de se lamenter sur l’absence de sa fille et de son gendre ; ce chagrin avait hâté sa mort... Kalinovitch changea de visage.

— Il ne manquait plus que cela ! dit-il avec un accent désespéré.

Nastenka, les yeux fixés sur ceux de son amant, attendait une parole de consolation ; mais il ne proféra pas un mot de plus. Biélavine le regardait sans parler.

— C’est encore une question de savoir lequel est le plus à plaindre, de celui qui est mort ou de celui qui survit ! dit-il, en manière de condoléance, à Nastenka.

— Ce n’est pas encore cela qui me désole le plus, Michel Serguiéitch, répliqua-t-elle : je sais que mon père était âgé... Je prierai pour lui, je ferai dire une messe pour le repos de son âme ; mais j’aurais voulu le voir encore une fois dans cette vie... J’avais comme un pressentiment de sa fin prochaine, c’est pourquoi, dans ces derniers temps, j’étais impatiente de me rendre auprès de lui. Malheureusement, Jacques Vasilitch ne pouvait pas s’absenter... Ainsi, il était dit qu’aucune de mes espérances, aucun de mes désirs ne se réaliserait.

À ces mots, Kalinovitch ressentit au cœur une douleur cuisante, et, comme cela lui arrivait toujours dans l’excès de la souffrance, il se fâcha.

— Si vous aviez envie de partir, il n’y paraissait guère, dit-il, car tous ces jours-ci vous n’avez eu en tête que de jouer la comédie.

— Et tu n’as pas honte de parler ainsi ! Ah ! Jacques, Jacques ! répondit Nastenka ; puis s’adressant avec un triste sourire à Biélavine : — Vous n’imagineriez pas, continuât-elle, pourquoi il est maintenant en colère contre moi. Cet étudiant, que vous avez vu ici, venait sans cesse me prier de prendre part à la représentation qu’il organise. J’avoue que je me suis laissé entraîner, je suis allée répéter la pièce, cela me plaisait beaucoup. Qu’y a-t-il là de sot ou de ridicule ? Si, par exemple, l’idée me venait de jouer du piano, je suis sûre que Jacques Vasilitch ne dirait rien, parce que c’est reçu et que les princesses jouent de cet instrument. Mais parce que j’ai osé manifester le désir de jouer sur un théâtre, depuis quinze jours je n’entends de lui que des mots blessants, et, même dans ce moment si cruel pour moi, il faut encore qu’il m’adresse des reproches !