LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

 LITTÉRATURE RUSSE

 

 

Maxime Gorki

(Горький Алексей Максимович)

1868 – 1936

 

 

 

 

VINGT-SIX ET UNE

(Двадцать шесть и одна)

 

 

 

1899

 

 

 

 

 


Traduction anonyme parue dans L’Humanité, 24-30 avril 1907.

 

 

 

 


Nous étions vingt-six, — vingt-six machines vivantes, enfermées dans un sous-sol humide, où, du matin au soir, nous pétrissions la pâte et faisions des petits pains et des craquelins. Les fenêtres de notre sous-sol donnaient dans une fosse creusée devant, dont la paroi était en briques, vertes d’humidité ; les vitres étaient garnies au dehors d’un épais filet de fer, et la clarté du soleil ne pouvait parvenir jusqu’à nous à travers les carreaux couverts de poussière de farine. Notre patron avait condamné les fenêtres avec du fer, afin que nous ne puissions pas donner un morceau de son pain aux mendiants, et à ceux de nos camarades qui vivaient sans travail, et souffraient la faim ; notre patron nous appelait des filous, et nous donnait au dîner des tripes pourries en guise de viande...

Nous nous sentions à l’étroit et nous étouffions à vivre dans une boîte en pierre, sous un plafond bas et lourd, chargé de suie et de toiles d’araignée. Nous nous sentions oppressés et angoissés, entre les murs épais, tout ornés de taches de boue et de moisissure... Nous nous levions à cinq heures du matin, sans avoir eu le temps de dormir notre content, et — mornes, indifférents, — à six heures nous nous mettions à une table pour faire les craquelins avec la pâte que nos camarades avaient préparée pendant que nous dormions encore. Et toute la journée jusqu’à dix heures du soir, les uns restaient à la table, roulaient avec les mains la pâte élastique et se balançaient légèrement pour ne pas s’engourdir, tandis que les autres pétrissaient la farine avec l’eau. Et toute la journée, ronronnait, d’un ton rêveur et mélancolique, l’eau qui bouillait dans la marmite, où cuisaient les craquelins ; la pelle du brigadier faisait un bruit de frottement irrité et rapide sur le bas du four, jetait les morceaux glissants de pâte cuite sur la brique chauffée. Du matin au soir le bois brûlait d’un côté du four, et le reflet rouge de la flamme tremblotait sur le mur de l’atelier, comme si, tacitement, il se moquait de nous. L’énorme four semblait la tête difforme d’un monstre fantastique, telle que si elle se fût dressée de dessus le plancher, ouvrant une large gueule, pleine d’un feu éclatant, dont elle soufflait sur nous la chaleur, et regardant notre interminable travail avec les deux cavités noires des bouches de chaleur placées sur son front. Ces deux cavités étaient comme des yeux — d’implacables et d’impossibles pupilles de monstre ; ils nous regardaient toujours d’un regard uniformément sombre, comme fatigués de voir des esclaves dont ils ne pouvaient espérer rien d’humain, et qu’ils méprisaient du mépris froid de la sagesse.

Chaque jour et chaque jour, dans la poussière de la farine dans la boue que nos pieds apportaient de la cour, dans l’atmosphère lourde, imprégnée d’odeurs, nous roulions la pâte et faisions les craquelins ; nous les mouillions de notre sueur, et nous haïssions notre travail d’une haine aiguë ; nous ne mangions jamais ce qui sortait de nos mains, préférant le pain noir aux craquelins. Assis à une longue table en face les uns des autres — neuf contre neuf — durant de longues heures nos mains et nos doigts se remuaient mécaniquement, à tel point habitués à notre travail que nous ne surveillions plus jamais nos mouvements. Et les figures de chacun nous étaient devenues tellement familières que chacun de nous connaissait toutes les rides sur les faces de ses camarades. Nous n’avions rien à nous dire, nous y étions habitués et nous nous taisions tout le temps, lorsque nous ne nous querellions pas, — car il y a toujours quelque chose pour quoi on peut engueuler un homme, et surtout un camarade. Mais nous nous engueulions même rarement — en quoi un homme peut-il avoir tort s’il est à demi mort, s’il est comme un mannequin, si tous ses sentiments sont écrasés par le poids du travail ? Mais le silence n’est effrayant et douloureux que pour ceux qui ont déjà tout dit, et qui n’ont plus rien de quoi parler ; quant aux hommes qui n’ont pas encore commencé leurs discours — pour ceux-là le silence est simple et facile... En revanche, nous chantions quelquefois, et notre chant débutait ainsi : au milieu du travail tout à coup quelqu’un soupirait, d’un soupir lourd de cheval fatigué, et se mettait à chanter un de ces airs traînants, dont la mélodie plaintivement caressante allège toujours le poids qui pèse sur l’âme du chanteur. Un seul de nous chante, et tout d’abord nous écoutons en silence sa chanson solitaire ; elle languit sous le plafond lourd du sous-sol, comme une petite flamme de bûcher, au milieu de la steppe, par une nuit humide d’automne, quand le ciel gris pèse au-dessus de la terre comme un toit de plomb. Puis un autre se joint au chanteur, et — voilà déjà deux voix qui nagent doucement, plaintives, dans l’air oppressé de notre fosse étroite. Et soudain plusieurs voix soutiennent en même temps la chanson — elle s’enfle comme une vague, devient plus forte, plus puissante : il semble qu’elle élargit les murs pesants, humides, de notre prison de pierre...

Tous les vingt-six chantent ; les fortes voix, depuis longtemps accoutumées à l’ensemble, remplissent l’atelier ; la chanson y est à l’étroit ; elle se débat contre la pierre des murs, elle gémit, pleure et ranime le cœur par une douleur douce, chatouillante, elle ravive en lui les vieilles blessures et éveille l’angoisse... Les chanteurs soupirent profondément et avec une lourde peine ; quelqu’un d’eux interrompt soudain son chant, il reste longtemps à écouter les camarades, puis déverse de nouveau sa voix dans le flot général. Un autre, après avoir lancé un ékh ! angoissé, chante, les yeux fermés, et peut-être la vague des sons, ample, nourrie, lui apparaît comme une route qui conduit là-bas, au loin, toute éclairée par le soleil éclatant, large route sur laquelle il se voit marcher.

La flamme dans le four frissonne toujours, toujours la pelle du brigadier grince sur la brique, l’eau ronronne dans la marmite, et le reflet du feu sur le mur tremble et rit silencieusement... Et nous versons dans les paroles d’autrui notre malheur, l’angoisse lourde des hommes vivants, privés de soleil, l’angoisse des esclaves. Ainsi, nous vivions, les vingt-six, dans le sous-sol d’une grande maison de pierre, et vivre nous était aussi pénible que si les trois étages de cette maison avaient été mal bâtis directement sur nos épaules.

 

Mais, outre le chant, nous avions encore quelque chose que nous aimions, et qui, peut-être, nous tenait lieu de soleil. Au deuxième étage de notre maison il y avait un atelier de broderie d’or, et parmi beaucoup de jeunes filles brodeuses se trouvait la bonne Tania, âgée de seize ans. Tous les matins, contre le carreau de la petite ouverture découpée dans la porte qui conduisait du vestibule à notre atelier, venait s’appuyer une mignonne petite figure rose, aux gais yeux bleus et une voix claire, caressante, nous criait :

— Bons petits prisonniers ! donnez des craquelins !

Nous nous tournions tous vers ce bruit limpide, bien connu, et nous regardions, joyeux et avec une bonté simple, cette pure figure de jeune fille, qui nous souriait si bien. Cela nous était familier et agréable de voir ce nez écrasé contre le carreau, et ces menues dents blanches qui brillaient de dessous les lèvres roses, ouvertes par le sourire. Nous nous précipitions pour lui ouvrir la porte, nous nous bousculions les uns les autres, et — la voilà, si gaie, si gentille, qui entrait chez nous, la tête un peu penchée de côté, debout et toujours souriante. Une longue et grosse natte de cheveux châtains tombait par-dessus l’épaule et reposait sur sa poitrine. Nous autres hommes sales, sombres, laids, nous la regardions de bas en haut, — le seuil de la porte étant plus élevé de quatre marches que le plancher, — nous la regardions, les têtes levées, et lui souhaitions le bonjour ; nous lui disions des paroles particulières, — nous ne les trouvions en nous que pour elle. En causant avec elle, nos voix étaient plus douces, nos plaisanteries moins lourdes. Pour elle — nous devenions autres. Le brigadier tirait du four une pelletée de craquelins, les plus dorés et les plus croustillants, et les lançait avec adresse de la pelle dans le tablier de Tania.

— Prends garde, ne tombe pas sur le patron ! la prévenions-nous toujours. Elle riait d’un air légèrement fripon, et nous criait gaiement :

— Adieu, bons petits prisonniers ! — et disparaissait vivement comme une petite souris.

C’était tout... Mais longtemps après son départ nous en parlions entre nous avec plaisir — nous disions toujours les mêmes choses que nous avions dites la veille et les jours précédents, parce que — et elle, et nous, et tout, autour de nous, était pareil, comme la veille et les jours précédents...

C’est très pénible et douloureux quand un homme vit, et que rien ne change autour de lui, et si cela ne tue pas son âme à mort, plus il vit, plus l’immobilité de ce qui l’entoure lui devient douloureuse... Nous parlions toujours des femmes de telle sorte que parfois cela nous dégoûtait nous-mêmes d’entendre nos discours grossièrement éhontés, et c’était naturel, car les femmes que nous connaissions ne méritaient sans doute pas d’autre discours. Mais de Tania nous ne parlions jamais mal, jamais ; et non seulement aucun de nous ne se permettait de la toucher avec la main, mais jamais elle n’avait entendu de nous une plaisanterie libre. Peut-être en avait-il été ainsi parce qu’elle n’était jamais restée longtemps avec nous : comme une étoile tombée du ciel, elle passait rapide devant nos yeux, et elle disparaissait ; mais c’était peut-être parce qu’elle était petite et très belle, et tout ce qui est beau éveille le respect de soi-même chez les gens grossiers. Et puis, — quoique notre travail de forçats eût fait de nous des bœufs passifs, incapables d’impressions, nous restions quand même des hommes, et, comme tous les hommes, nous ne pouvions pas vivre sans adorer quoi que ce soit. Nous n’avions personne de meilleur qu’elle, et personne autre ne faisait attention à nous, qui vivions dans le sous-sol — personne, et pourtant des dizaines de gens habitaient la maison. Et enfin — sûrement, c’était le principal — tous, nous la regardions comme quelque chose à nous, comme quelque chose qui ne semblait exister que grâce à nos craquelins ; nous nous étions fait un devoir de lui donner des craquelins chauds, et c’était devenu pour nous comme une offrande quotidienne à l’idole, c’était devenu presque un rite religieux, et chaque jour nous attachait plus à elle. Outre les craquelins, nous donnions beaucoup de conseils à Tania — se couvrir plus chaudement, ne pas courir trop vite dans les escaliers, ne pas porter des brassées de bois trop lourdes. Elle écoutait nos conseils avec un sourire, y répondait par un rire, et ne nous obéissait jamais, mais nous n’en étions pas blessés : il nous suffisait de montrer que nous prenions soin d’elle.

Souvent elle s’adressait à nous pour différents services : ouvrir la lourde porte de la cave, fendre du bois,— avec joie, et même avec une sorte d’orgueil, nous lui faisions cela, et tout ce qu’elle voulait.

Mais lorsqu’un de nous la pria de lui raccommoder son unique chemise, avec une moue méprisante elle dit :

— Voyez-vous ! si je vais faire ça, comment donc !...

Nous nous étions bien moqués du drôle d’homme, — et jamais nous ne lui avions plus rien demandé. Nous l’aimions, — cela dit tout. L’homme veut toujours porter son amour sur quelqu’un ; quoique parfois cet amour est tyrannique ou parfois avilissant, et peut empoisonner la vie du prochain, parce que, tout en aimant, l’homme n’estime pas l’être aimé. Nous devions aimer Tania, car nous n’avions personne autre à aimer.

Parfois quelqu’un de nous, tout à coup, on ne sait pourquoi, raisonnait ainsi :

— Et qu’est-ce que nous avons à gâter la gosse ? Qu’est-ce qu’il y a en elle de particulier ? Hein ? Vraiment, nous nous occupons beaucoup d’elle !

L’homme qui avait le courage de prononcer de tels discours était bientôt remis à sa place, très grossièrement — nous avions besoin d’aimer quelque chose : nous avions trouvé cet objet, et nous l’aimions, et ce que nous aimions, nous, les vingt-six, devait être inaccessible à chacun, comme une chose sainte, et quiconque en ceci parlait contre nous était notre ennemi. Peut-être nous aimions ce qui n’était pas réellement bon, mais nous étions vingt-six, et par conséquent nous voulions toujours que ce qui nous était cher fut sacré pour les autres.

L’amour n’est pas moins lourd que la haine... et peut-être, justement pour cette raison, certains orgueilleux affirment que la haine est plus flatteuse que l’amour... Alors pourquoi est-ce qu’ils ne fuient pas les hommes, si cela est vrai ?...

 

Outre l’atelier des craquelins, notre patron en avait encore un autre, où l’on faisait des brioches ; celui-ci était installé dans la même maison, séparé de notre fosse seulement par un mur ; mais les boulangers — il étaient quatre — se tenaient à l’écart de nous, regardant leur travail comme plus propre que le nôtre, et, à cause de cela, ils s’estimaient meilleurs que nous, et ne venaient pas dans notre atelier ; ils riaient d’une façon méprisante, quand ils nous rencontraient dans la cour ; nous non plus, nous n’allions pas chez eux : le patron nous le défendait, de peur que nous allions lui voler les brioches grasses. Nous n’aimions pas les boulangers, par envie : leur travail était plus facile que le nôtre, ils recevaient plus que nous, ils étaient mieux nourris, ils avaient un atelier spacieux, clair, et tous étaient si propres, si robustes — pour nous si dégoûtants. Tandis que nous autres, tous, — nous étions, pour ainsi dire, jaunes et gris ; trois d’entre nous avaient la syphilis ; quelques-uns, des maladies de peau ; un était complètement tordu par les rhumatismes. Les jours de fête ils s’habillaient en vestons, et leurs bottes criaient, deux avaient des accordéons, et ils allaient tous se promener au jardin public — et nous autres nous portions des espèces de loques sales, et des bouts de bottes ou des lapti : la police ne nous laissait pas entrer dans le jardin — pouvions-nous aimer les boulangers !

Et voilà qu’un jour nous apprîmes que leur brigadier s’était mis à boire, que le patron l’avait congédié, et en avait déjà engagé un autre, et que cet autre — était un soldat, portait un gilet de satin, et possédait une montre avec une chaîne d’or. Nous étions curieux de voir un si grand élégant, et, dans cet espoir, nous sortions l’un après l’autre à chaque instant dans la cour.

Mais il parut lui-même dans notre atelier. D’un coup de pied, il ouvrit la porte, qu’il laissa ouverte, il se plaça sur le seuil, souriant, et nous dit :

— Dieu vous soit en aide ! Bonjour, mes gars !

L’air glacé, qui s’élançait par la porte en un nuage épais, comme de la fumée, tourbillonnait à ses pieds, et il se tenait sur le seuil, nous regardant de haut en bas, et sous sa moustache blonde, frisée avec recherche, brillaient de grosses dents jaunes. En effet, son gilet était tout à fait particulier — bleu, tout brodé de fleurs ; on aurait dit qu’il rayonnait, et ses boutons étaient faits d’on ne sait quelles pierres rouges. Et la chaîne y était.

Il était bien beau, ce soldat, si grand, si robuste, aux joues colorées, et ses grands yeux clairs regardaient si bien, caressants et limpides. Il avait sur la tête un béret blanc, fortement empesé, et sous son tablier propre, sans une tache, se montraient les bouts pointus des bottes à la mode, tout brillants.

Notre brigadier le pria respectueusement de fermer la porte ; il le fit sans hâte, et se mit à nous questionner sur le patron.

Parlant tous à la fois et nous coupant la parole, nous lui dîmes que notre patron était un salaud, un coquin, un criminel et un bourreau, — tout ce qu’on pouvait et ce qu’il fallait dire du patron, mais qui est impossible à écrire ici. Le soldat écoutait, remuait sa moustache et nous dévisageait avec un regard doux et clair.

— Et vous avez beaucoup de fillettes par ici ?... dit-il tout à coup.

Quelques-uns rirent avec respect, d’autres composèrent des grimaces doucereuses, quelqu’un expliqua au soldat que, des fillettes — il y en avait neuf.

— Vous en profitez ? — demanda le soldat, clignant de l’œil.

Nous nous mîmes à rire de nouveau, pas très fort et d’un rire confus... Beaucoup d’entre nous auraient eu envie de se montrer au soldat des garçons crânes comme lui-même, mais personne ne savait le faire, pas un ne le pouvait. Quelqu’un l’avoua, et dit doucement :

— Est-ce que nous le pouvons, nous autres ?...

— Ah oui, cela vous est difficile ! — dit le soldat avec assurance, et il nous détailla attentivement..

— Vous êtes pour ainsi dire... pas comme ça. Vous n’avez pas de tenue... pas d’extérieur comme il faut... l’apparence, je veux dire ! Et la femme — elle aime l’apparence dans un homme. Il lui faut que le corps soit en forme, que tout soit — bien ! Et avec ça elle estime la force... Que le bras soit — voilà comment !

Le soldat tira de sa poche son bras droit, à la manche de chemise retroussée, et nous le montra... Le bras était blanc et fort, couvert d’un poil brillant, doré.

— La jambe, la poitrine — en tout il faut de la fermeté... Et puis encore — que l’homme soit mis selon la règle... comme l’exige la beauté des choses... Voilà, par exemple, moi — les femmes m’aiment. Moi, je ne les appelle pas, je ne les attire pas, — c’est d’elles-mêmes que, par cinq et par six, elles se pendent à mon cou...

Il s’accroupit sur un sac de farine et conta longtemps combien les femmes l’aimaient et avec quelle hardiesse il les traitait. Puis il partit, et lorsque la porte, avec un cri aigu, se fut refermée derrière lui, nous restâmes longtemps silencieux à penser à lui et à ses récits. Et puis, on ne sait comment, tout à coup, tous se mirent à parler,— et il devint aussitôt évident qu’il nous avait plu à tous. Si simple et brave garçon — il est venu, il est resté un peu, il a causé. Personne ne venait chez nous, personne ne causait avec nous d’une manière aussi amicale... Et nous continuâmes à parler de lui, et de ses futurs succès auprès des brodeuses d’or, qui, lorsqu’elles nous rencontraient dans la cour, faisaient un petit détour pour nous éviter, les lèvres pincées d’une manière blessante, ou bien allaient droit sur nous, comme si nous n’étions même pas sur leur chemin. Et nous nous contentions de les admirer, dans la cour, et quand elles passaient devant nos fenêtres — l’hiver, vêtues de pelisses de formes particulières, et l’été — coiffées de chapeaux à fleurs, et des ombrelles de diverses couleurs à la main. En revanche, entre nous, nous parlions de ces jeunes filles de telle manière que, si elles nous avaient entendus, toutes, elles auraient éprouvé, sous le coup de la honte et de l’offense, un sentiment de rage...

— Pourtant, s’il allait aussi... mettre à mal Tanuchka ! — dit soudain le brigadier, avec inquiétude.

Nous nous tûmes tous, comme foudroyés par ces mots. Nous avions un peu oublié Tania : le soldat nous l’avait comme cachée avec sa personne belle et grande. Puis commença une discussion bruyante : les uns dirent que Tania ne se laisserait pas aller jusque-là, d’autres affirmèrent qu’elle ne pourrait pas résister au soldat, un troisième parti proposa, dans le cas où le soldat se mettrait à obséder Tania, de lui casser les côtes. Et enfin, tous décidèrent de surveiller le soldat et Tania, et de prévenir la fillette, pour qu’elle se méfie de lui... Ceci fit cesser la discussion.

 

Un mois environ se passa ; le soldat cuisait es brioches, faisait la fête avec les brodeuses l’or, venait souvent chez nous, dans notre atelier, mais ne racontait rien de ses succès auprès les jeunes filles ; il tordait seulement ses moustaches ou encore se pourléchait avec goût.

Tania venait tous les matins chez nous chercher des petits craquelins, et, comme toujours, était gaie, gentille, aimable avec nous. Nous avions essayé de parler un peu avec elle du soldat, — elle l’appelait « un veau aux yeux écarquillés », et lui donnait d’autres sobriquets drôles, et ceci nous avait calmés. Nous étions fiers de notre fillette, voyant comme les brodeuses d’or se pendaient au soldat ; la façon dont Tania se comportait envers lui nous rehaussait tous, et, pour nous guider d’après sa conduite, nous avions commencé nous-mêmes à le traiter avec un peu de dédain. Et elle, nous nous étions mis à l’aimer encore davantage, nous lui faisions le matin un accueil encore plus joyeux et cordial.

Mais un jour le soldat arriva chez nous un peu en ribote, s’installa et se mit à rire, et lorsque nous lui eûmes demandé de quoi il riait — il nous l’expliqua :

— Deux se sont battues pour moi... Lydka avec Grouchka... Ce qu’elles se sont arrangées ! Ah ! Ha-ha ! L’une a pris l’autre par les cheveux, puis elle l’a flanquée par terre, et puis à cheval dessus... ha-ha-ha ! Elles se sont griffé leurs museaux... se sont mises tout en loques, c’est à mourir ! Et pourquoi est-ce que les femelles ne peuvent pas se battre d’une manière honnête ? Pourquoi est-ce qu’elles se griffent ? Hein ?

Il restait assis sur le banc, bien portant, si propre, joyeux, il restait là et riait toujours. Nous nous taisions. Cette fois, on ne sait pourquoi, il nous était antipathique.

— Non, ce que j’ai de veine avec la femme, hein ? Une comédie ! Il suffit de cligner de l’œil, — et ça y est ! Diable !

Ses bras blancs, couverts de poils luisants, se levèrent et retombèrent sur ses genoux, avec un fort claquement. Et il nous regardait avec des yeux si agréablement étonnés, comme s’il était lui-même sincèrement ébahi d’avoir une telle chance dans ses affaires avec les femmes ! Sa grosse face rougeaude brillait de suffisance et de bonheur, et il se pourléchait toujours les lèvres avec goût.

Notre brigadier, en colère, fit grincer fort sa pelle sur le fond du four et tout à coup dit, moqueur :

— Il ne faut pas une grande force pour faire tomber les petits sapins ; va un peu jeter à terre un beau pin...

— C’est-à-dire — c’est à moi que tu parles ? — demanda le soldat.

— Mais oui, à toi...

— Qu’est-ce que c’est ?

— Rien... c’est déjà parti !

— Mais non, attends un peu ! De quoi s’agit-il ? Quel pin ?

Notre brigadier ne répondit pas, il travaillait vivement dans le four avec sa pelle : après avoir jeté dedans les craquelins cuits, il attrapait ceux qui était achevés, et les jetait avec bruit par terre, près des garçons, qui les enfilaient sur des raphias. Il paraissait avoir oublié le soldat et sa conversation avec lui. Mais le soldat fut pris tout à coup d’une sorte de malaise. II se remit sur pied et se dirigea vers le four, au risque de se heurter la poitrine contre le manche de la pelle, qui traversait l’air dans un mouvement rapide, spasmodique.

— Non, dis-moi — qui est-ce ? Tu m’as blessé... Moi ? Pas une ne me résistera ! non ! Et toi, tu me dis des paroles si blessantes...

En effet il paraissait être sincèrement offensé. Probablement il n’avait aucune raison de s’estimer, sinon pour son habileté à détourner les femmes ; peut-être, sauf cet aptitude, il n’y avait rien de vivant en lui, et seule cette aptitude lui permettait de se sentir un homme vivant.

Il y a des personnes à qui apparaît quelque maladie de leur corps ou de leur âme comme la chose la plus précieuse et la meilleure dans leur vie. Ils passent tout leur temps à la dorloter, ce n’est que par elle qu’ils existent, ils souffrent par elle, ils se nourrissent d’elle, ils s’en plaignent aux autres, et par là ils attirent l’attention du prochain. Pour cela ils jouissent de la compassion des gens, et en dehors de cela ils n’ont rien. Enlevez-leur cette maladie, guérissez-les, et ils seront malheureux, parce qu’ils seront privés de leur unique moyen d’existence, — ils seront vides. Parfois la vie d’un homme est pauvre à tel point qu’involontairement il est forcé d’estimer son vice et d’en vivre ; vraiment on peut dire que souvent les gens sont vicieux par ennui.

Le soldat se sentait offensé, il attaquait notre brigadier et hurlait :

— Non, dis-moi — qui est-ce ?

Le brigadier se tourna tout à coup vers lui.

— Tu veux que je te le dise ?

— Eh bien ?

— Connais-tu Tania ?

— Eh bien ?

— Eh bien — voilà ! Essaye !...

— Moi ?

— Toi !

— Elle ? Mais c’est pour moi... Peuh !

— Nous allons voir !

— Tu verras ! Ha !

— Elle te fera voir...

— Un mois de temps !

— Es-tu vantard, soldat !

— Deux semaines ! Je vous ferai voir ! Qui ça ? Tania ? Peuh !

— Allons, va-t’en... tu gênes !

— Deux semaines — et ça y sera ! Va, toi...

— Va-t’en, je te dis !

Notre brigadier devint subitement furieux, et leva la pelle pour frapper. Le soldat s’éloigna un peu de lui à reculons, tout surpris, nous regarda, resta un moment silencieux, et après avoir dit d’une voix basse et sinistre : « Ça va bien ! » — nous quitta.

Pendant la discussion nous étions restés muets, vivement intéressés. Mais lorsque le soldat fut parti, la conversation s’anima entre nous, et il y eut grand brouhaha.

Quelqu’un cria au brigadier :

— Ce n’est pas une affaire raisonnable que tu as inventée là, Pavel !

— Regarde un peu à travailler ! — répondit le brigadier avec fureur.

Nous sentions que le soldat était touché à vif, et qu’un danger menaçait Tania. Nous le sentions et, en même temps, une curiosité ardente, agréable, nous avait envahis tous — qu’arrivera-t-il ? Tania résistera-t-elle au soldat ? Et presque tous criaient avec assurance :

— Tania ? Elle résistera ! Il faut y mettre des gants, avec elle !

 

Nous avions une envie terrible d’éprouver la fermeté de notre idole ; nous nous démontrions l’un à l’autre que notre idole... était une idole solide, et qu’elle sortirait victorieuse de cette lutte. Enfin nous en vînmes à croire que nous avions trop peu excité le soldat, qu’il allait oublier la dispute, et qu’il nous fallait bien aviver son amour-propre. Depuis ce jour nous commençâmes à vivre d’une vie exceptionnelle, nerveusement tendue, — nous n’avions pas encore vécu ainsi. Des journées entières il nous arriva de discuter, on dirait même que nous étions devenus plus intelligents, nous parlions plus et mieux. Il nous semblait que nous jouions à quelque jeu avec le Diable, et que l’enjeu de notre côté était Tania. Et lorsque les boulangers nous apprirent que le soldat avait dressé ses batteries contre notre Tania, nous éprouvâmes une telle sensation d’attente nerveuse, pleine de crainte et de plaisir mêlés, nous fûmes alors si curieux de vivre que nous ne remarquâmes même pas que notre patron, profitant de notre excitation, augmentait notre travail de quatorze poudes de pâte par jour. Le travail ne semblait pas nous fatiguer. Le nom de Tania, toute la journée, ne quittait pas nos lèvres. Et chaque matin nous l’attendions avec une impatience particulière. Parfois il nous semblait qu’elle allait entrer chez nous — et que ce ne serait plus la même Tania, celle du passé, mais une autre.

Pourtant, rien ne lui fut dit de la discussion qui avait eu lieu. Nous ne lui demandions rien, et, comme par le passé, nous lui témoignions nos bons sentiments et la traitions avec amour. Mais, dans nos relations avec elle, quelque chose de nouveau et d’étranger avait déjà glissé dans nos anciens sentiments pour Tania et ce nouveau, c’était une curiosité aiguë et froide comme un couteau d’acier.

— Frères ! C’est aujourd’hui le terme ! — dit un jour le brigadier en se mettant à l’ouvrage.

Nous le savions bien sans qu’il nous y fît penser, mais cela nous anima tout de même.

— Regardez-la... elle va venir ! — proposa le brigadier.

Quelqu’un s’écria avec regret :

— Mais est-ce qu’on peut voir quelque chose avec les yeux ?

Et de nouveau se ranima entre nous une discussion vive, bruyante. Aujourd’hui, nous allions savoir enfin à quel point était pure et inaccessible à la boue cette coupe, où nous avions déposé ce qu’il y avait de meilleur en nous. Ce matin-là nous avions senti brusquement, et pour la première fois, que vraiment nous jouions gros jeu, que cette épreuve de la pureté de notre idole pouvait nous la détruire. Tous les jours précédents, nous avions entendu dire que le soldat poursuivait Tania assidûment et sans répit, mais on ne sait pourquoi personne de nous n’avait demandé à Tania comment elle se comportait envers lui. Et elle continuait à venir chaque matin exactement chercher des craquelins, et elle était toujours la même, comme d’habitude.

Et ce jour-là nous entendîmes bientôt sa voix :

— Bons petits prisonniers ! Me voilà...

Nous nous empressâmes de la faire entrer, et, lorsqu’elle fut entrée, contre notre coutume, nous l’accueillîmes par un silence. La regardant de tous nos yeux, nous ne savions de quoi parler avec elle, quoi lui demander. Et nous restâmes là, devant elle, foule sombre et muette.

Il était évident qu’elle était surprise de cet accueil inaccoutumé — et tout à coup nous vîmes qu’elle avait pâli, qu’elle était devenue subitement inquiète, s’était mise à s’agiter sur place, et elle nous demanda d’une voix étranglée :

— Qu’est-ce que vous avez... à être comme ça ?

— Et toi ? — lui jeta le brigadier, sombre, sans détacher ses yeux d’elle.

— Quoi — moi ?

— R-rien !...

— Eh bien, donnez vite les craquelins...

Jamais, avant, elle ne nous pressait...

— Tu as le temps ! — dit le brigadier sans bouger, et sans détacher les yeux de sa figure.

Alors elle se tourna brusquement et disparut dans la porte.

Le brigadier prit sa pelle et proféra avec calme, tourné vers le four :

— Donc — ça y est !... En voilà un soldat !... Lâche !... Coquin !...

Comme un troupeau de moutons, nous bousculant les uns les autres, nous nous dirigeâmes vers la table, pour nous y installer en silence, et commencera travailler, mornes. Bientôt quelqu’un dit :

— Et peut-être encore...

— Allons, allons ! parle ! — cria le brigadier.

Nous savions tous que c’était un homme intelligent, plus intelligent que nous. Et nous avions compris son affirmation comme une certitude de la victoire du soldat... Nous étions tristes et inquiets...

À midi — heure du dîner — arriva le soldat. Comme toujours, il était propre et élégant, et — comme toujours — nous regardait droit dans les yeux. Et nous, nous éprouvions une gêne à le voir.

— Eh bien, messieurs bien estimés, voulez-vous que je vous montre la prouesse d’un soldat ? — dit-il avec un sourire fier. — Alors, sortez dans le vestibule, et regardez par les fentes... Vous avez compris ?

Nous sortîmes, et, appuyés l’un sur l’autre, nous nous collâmes aux fentes du mur en planches, qui donnait sur la cour. Nous n’eûmes pas longtemps à attendre. Bientôt, d’un pas pressé, la figure préoccupée, sautant par-dessus les flaques de boue et de neige fondue, passa Tania dans la cour. Elle disparut derrière la porte de la cave. Puis, sans hâte, et en sifflotant, le soldat passa à son tour. Il avait les mains fourrées dans ses poches, et sa moustache remuait...

Il pleuvait, nous voyions les gouttes tomber dans les flaques, et les flaques se rider. Le jour était gris, humide — un jour très ennuyeux. La neige restait encore sur les toits, tandis que, sur la terre, de brunes taches de boue s’étaient déjà formées.

La neige sur les toits était aussi couverte d’une teinte sale, fauve. La pluie tombait lentement, elle résonnait, monotone. Nous avions froid et c’était désagréable d’attendre...

Le soldat sortit le premier de la cave. Il traversa la cour lentement, les mains plongées dans les poches, et il remuait sa moustache — comme toujours.

Puis sortit aussi Tania. Ses yeux... ses yeux brillaient de joie et de bonheur, et ses lèvres souriaient. Et elle marchait comme endormie, d’un pas incertain.

Nous n’avons pas pu supporter cela avec calme. Tous en même temps, nous nous sommes précipités vers la porte, et élancés dans la cour, et — nous nous sommes mis à siffler, à hurler contre elle avec colère, à haute voix, d’une manière sauvage. Elle tressaillit, en nous apercevant, et s’arrêta net, dans la boue. Nous l’avions entourée, et avec une joie méchante, sans retenue, nous l’injuriions avec des paroles obscènes, et lui disions des choses éhontées.

Nous faisions cela sans crier, sans nous presser, voyant qu’elle n’avait pas où aller, qu’elle était entourée, et que nous pouvions la bafouer autant que nous voulions. Je ne sais pas pourquoi, mais nous ne la battions pas. Elle restait au milieu de nous, tournait la tête de côté et d’autre, écoutait nos insultes. Et nous — toujours davantage, toujours plus fort, nous jetions sur elle la boue et le venin de nos paroles.

Les couleurs avaient disparu de sa figure. Ses yeux bleus, un moment avant si heureux, s’ouvrirent largement, sa poitrine respira péniblement, et ses lèvres tremblèrent.

Et nous, nous l’avions entourée et nous nous vengions sur elle, car elle nous avait tout volé. Elle nous appartenait, nous perdions en elle ce que nous avions de meilleur ; ce meilleur, — c’était des miettes de mendiants ; mais nous — nous étions vingt-six, elle, — elle était toute seule, et, à cause de cela, nous ne pouvions lui infliger de torture qui expiât sa faute ! Comme nous l’insultions !... Elle se taisait toujours, nous regardait toujours avec des yeux sauvages, et elle était toute secouée de tremblement.

Nous riions, nous hurlions, nous mugissions... D’autres gens accoururent, je ne sais d’où... Quelqu’un de nous tira Tania par la manche de sa jaquette...

Soudain ses yeux brillèrent ; sans se presser, elle leva les bras vers la tête, rajusta ses cheveux et, d’une voix haute et tranquille, nous dit droit en face :

— Malheureux prisonniers que vous êtes !...

Elle alla droit sur nous, elle marcha d’une manière si simple, comme si nous n’étions même pas devant elle, comme si nous ne lui barrions pas le passage.

Et en effet il ne se trouva personne de nous sur son chemin.

Et, après être sortie de notre cercle, sans se retourner, elle ajouta tout aussi haut, et avec un indescriptible dédain :

— Sales lâches que vous êtes... reptiles... Et elle partit.

Quant à nous — nous sommes restés au milieu de la cour, dans la boue, sous la pluie, et le ciel gris sans soleil...

Ensuite, nous aussi, nous nous en allâmes en silence dans notre humide fosse de pierre. Comme auparavant— le soleil n’a jamais jeté un regard sur nos fenêtres, et Tania n’est jamais revenue !...

 

 

 


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Texte établi par la Bibliothèque russe et slave, déposé sur le site de la Bibliothèque le 31 mai 2012.

 

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